‹ BordeauxChapitre 6 sur 14 · II. — L'ARCHITECTURE CIVILE · texte numérisé non relu

II. — L'ARCHITECTURE CIVILE

Les Portes. — Les « hostau ». — Maisons de pierre et maisons de bois. — L'hôtel dEspaignet et sa décoration cabalistique. — Promenade dans le vieux Bordeaux.

Des remparts et des autres monuments qui caractérisaient au moyen âge toute commune et devaient abonder plus encore dans une ville qui était une capitale, Bordeaux conserve peu de chose. Une voie, la rue des Remparts, suit l'alignement de l'ancienne enceinte, entre la porte Dijeaux et la Cathédrale, mais n'offre derrière ses maisons que substructions, premières assises sans grand caractère ; plus pittoresques sont les tours, les murs autrefois crénelés, aujourd'hui embourgeoisés de fenêtres, de volets et de pots de fleurs que l'on peut voir en pénétrant dans certains logis, entre le Cours Victor-Hugo (anciens fossés) et la rue Renière. C'est là tout un coin de vieille ville qui ressuscite, paré du pittoresque qu'apportent chaque siècle et chaque lézarde nouvelle. Pittoresque auquel ne s'intéresse malheureusement qu'un petit nombre de

gens, archéologues et artistes, qui ont fort affaire pour défendre ces vestiges contre l'incompréhension de la foule et le mépris de l'administration.

Peu certain de la fidélité des Bordelais, Charles VII avait enserré la ville entre deux forts. Au nord-ouest, le fort de Tropeyte placé au bord, de la Garonne, surveillait le fleuve et les quais, c'est-à-dire la richesse de Bordeaux. Au sud-est, le fort du Hâ placé à deux pas de la cathédrale

Photo de M. Amtmann.

Ancienne enceinte entre le cours Victor-Hugo et la rue Renière.

et de l'esplanade de l'Ormée où accoutumaient de se réunir les mécontents, et non loin de l'Hôtel-de- Ville, menaçait le Bordeaux municipal. Il ne reste rien de Tropeyte ou Trompette, si ce n'est le titre d'un mauvais romanfeuilleton, mais sa disparition a permis de tracer la belle place des Quinconces. Du fort du Hâ, demeure une tour enclavée dans les constructions du Palais de Justice et de la Prison, Mais, ainsi enclose, elle perd toute signification. Aux vieilles pierres il faut une parure : la masure voisine, l'accès par une ruelle, un robuste lierre. Sans cela, elles risquent de paraître venues après coup, à l'alignement, en même temps que les trottoirs de granit, les becs de gaz et le trolley.

La Grosse-Cloche ou porte Saint-Eloi parle plus vivement aux yeux.

On aime toujours à voir surgir au bout d'une ancienne rue aux maisons pittoresques, une de ces imposantes constructions massives, hérissées de défenses, évocatrices d'émeutes et de sièges. Avec sa porte ogivale percée dans la masse de pierre, sa grande baie située hors d'atteinte des assaillants

dans laquelle s'encadre le bourdon, ses deux poivrières, elle plaît. Lorsqu'on sait qu'elle voisinait avec l'Hôtel - de - Ville , qu'elle abritait en quelque sorte les jurats qui, reconnaissants, la faisaient figurer dans les armoiries de la cité, on est pris de sympathie pour cette robuste construction. Elle n'est cependant que Tarrièrecorps d'une .porte de ville élevée au XIIIe siècle et munie de défenses plus considérables : l'ouvrage contenait six tours ; celle qui subsiste, placée du côté de la ville, moins exposée par conséquent, pouvait être parée d'un peu d'art et de fantaisie.

Le monument actuel a tous les caractères du XVe siècle, mais ayant subi maintes avaries suivies de réparations, il n'est pas parvenu intact. A la suite de la sédition de 1548, les commissaires royaux ordonnèrent que les cloches de la ville seraient enlevées et la maison de ville, rasée. La clémence royale intervint et réduisit la chose à la démolition du beffroi. En conséquence la cloche fut descendue, on découvrit les tours et on déposa « l'horloge qui estoit entre icelles ». Le 3 avril 1557, Henri II permit de les recouvrir et de rétablir l'horloge. Quatre ans après, la cloche reprenait sa place et signalait à nouveau les

Photo Neurdein.

La Grosse-Cloche.

cérémonies solennelles et les incidents mémorables. L'horloge qui regarde la rue Saint-James remonte à 1592, celle qui est placée du côté des fossés a été exécutée entre avril 1772 et avril 1774.

Le xviii0 siècle a réparé la vieille tour, son couronnement et ses charpentes, — un peu lourdement, mais sans pédan terie.

Moins guerrière encore est la belle porte du Gailhau ou du Palais. Bien que reliée autrefois à l'enceinte, du côté de la Garonne, cette porte très ornée jouait un rôle d'apparat plus que de défense :

le fleuve tout proche étant une garantie suffisante.

Elevée à la fin du XVe siècle, elle remplaçait une porte plus ancienne qui tenait son nom de la famille Cailhau dont plusieurs membres avaient rempli les fonctions de maire. On l'appela aussi porte du Pcilais, car elle était voisine du palais de TOmbrière, reconstruit sous Louis XI, à destination de Parlement.

Achevée en 1495, elle dévia en arc-de-triomphe afin de commémorer la victoire

récente de Fornoue. A cet effet, on y plaça en compagnie de saint Jean, patron de la Jurade, les statues de Charles VIII et du cardinal d'Epinay, compagnon de chevauchée du roi. Mais, de ces statues, des divers écussons et bas-reliefs qui décoraient la porte du Cailhau, il ne reste rien en place. Au xvili0 siècle la porte fut défigurée et le XIXe siècle Ta rétablie plus ou moins dans son état primitif. Les statues ont été refaites et ce qui restait des originaux, du Charles VIII par exemple, a

i'hoto Neurdein.

Porte du Cailhau.

4o BORDEAUX

été déposé au musée des Antiques. Au reste, autour de cette porte on a détruit l'ambiance. Le XVIIIe siècle a jeté bas la Chambre du Parlement et a élevé sur son emplacement des façades qui ont le mérite d'être ornées de beaux mascarons et de fers forgés d'un goût supérieur. Le XIXe a démoli la jolie Bourse voisine et rapetissé le monument en lui donnant trop d'air. Il l'a encerclée, enfin, de rails et de trolleys. Au XXe a échu l'honneur d'installer un vestiaire dans son corps de garde, les étages supérieurs venant d'être convertis en musée d'histoire locale.

On regrette de ne pas trouver à côté de ces morceaux d'architecture militaire quelques-uns des beaux monuments publics qu'ils protégeaient. L'Hôtel-de-Ville où fonctionna en qualité de maire Michel de Montaigne, a été détruit dans un incendie. Du palais de l'Ombrière, résidence des ducs d'Aquitaine, des commandants français puis des sénéchaux anglais, du palais de l'Ombrière devenu Chambre du Parlement sous Louis XI, il ne demeure que le souvenir. Rasée aussi la Bourse du Commerce élevée tout à côté, à l'extrême fin de la Renaissance. Un relevé conservé à la Bibliothèque de la Ville et exécuté par Monsau, peu avant la démolition, fait particulièrement regretter sa disparition. C'était une élégante construction présentant au rez-de-chaussée trois arcades séparées par des colonnes jumelées, et deux étages de fenêtres décorées au premier, de frontons, au second, d'animaux affrontés, d'un joli dessin. Près de la cathédrale était le Doyenné, vieux logis que les Bordelais qui le connurent avant sa démolition, en 1866, aimaient à comparer à l'Hôtel de Cluny, de Paris. Disparus le collège de Guyenne et celui des Lois. Du collège de la Madeleine, construit pour les Jésuites et modifié et agrandi lorsqu'il fut aménagé en Lycée, il subsiste une petite façade englobée dans la grande façade du lycée moderne, sur le cours Victor- Hugo.

C'est non loin de là, à la Faculté des Sciences et des Lettres, sur le cours Pasteur qu'a été transporté le tombeau de Montaigne. Il est placé au milieu du grand vestibule du rez-de-chaussée. Montaigne, vêtu d'une armure, un lion à ses pieds, est couché sur un sarcophage en marbre blanc finement décoré de rinceaux et autres motifs qui atténuent ce qu'ont de terrible les simulacres de la mort et de pompeusement définitif les deux inscriptions grecques et latines qui ressortent en lettres de belles proportions sur des plaques de marbre noir encastrées sur chaque face du mausolée. Montaigne, le sceptique et subtil Montaigne, bardé de fer ! Eh oui î C'était là, l'habit noir des temps jadis.

Il ne faut pas aller à Bordeaux pour trouver des spécimens caracté-

ristiques de l'architecture privée du moyen âge et de la Renaissance. Les travaux de transformation des Intendants, durant le XVIIIe siècle, ceux entrepris à partir de 1866, époque où fut décidé le dégagement de la cathédrale et le percement du futur cours d'Alsace-Lorraine ont entraîné la démolition de mainte vieille habitation, quelle que fut sa valeur archéologique. A la vérité, durant la période qui va du XIIIe au XVIe siècle, les beaux logis ne furent pas très nombreux, peut-on croire. La chose s'expli-

Mausolée de Montaigne (Faculté des sciences et des lettres).

que par le caractère particulier et nettement tranché des castes qui composaient l'agglomération bordelaise. Il y avait une noblesse de robe qui fournissait parlementaires et jurats, une collectivité de riches marchands, enfin un appoint imposant d'immigrés. On ne parlera pas ici des artisans et du menu peuple qui se contentaient d'humbles échoppes. Seule la première classe, jurats et gens de robe, attachés à Bordeaux par des traditions de famille, des intérêts et des privilèges, songeait à édifier de belles demeures. Les autochtones voués au négoce, une fois enrichis, avaient les yeux sur les vignobles qui contribuaient à la gloire et à la richesse de la région. Quand ils construisaient c'était hors de Bordeaux, car ils

avaient l'ambition du manoir dans les vignes, qui leur donnait l'apparence de petits seigneurs. Les étrangers s'enrichissaient, restaient quelquefois, mais construisaient peu. En eux persistait le souvenir du pays natal : au milieu de l'activité du port, sous le ciel chaud et pur, les hommes des hanses regrettaient l'étroite maison de briques rouges aux pignons aigus sur

Photo de M. Brutails.

Hostau des Lalande (impasse de la rue Neuve).

lesquelles les pluies d'Allemagne et de Flandre ruisselaient. Et c'était vers le nord qu'allaient leurs désirs. Les hommes d'Orient, au contraire, songeaient aux terres parfumées qu'ils avaient quittées et qu'ils entendaient revoir. Et, de fait, les logis que les anciens bordelais ont connu ou dont les archives conservent le souvenir étaient des demeures de jurats et de parlementaires. Ainsi, les taules ou hostaus, des Beguey, des Monadey, des Mayensan, des Colomb, des d'Acra, etc., qui fournirent des maires à Bordeaux. C'était des constructions solides, peu élégantes, tenant de

la forteresse et qui pouvaient par suite abriter le maître du logis les iours de colère de la populace. A cela rien d'étonnant : avec leurs soubassements maussades les palais de Florence, cette ville ardente, ne sont autre chose que des maisons fortifiées.

La taule desBeguey demeura jusqu'en 1866. Elle était placée à l'angle des rues Poitevine et du Cerf- Volant. C'était, dit l'écrivain qui a traité de l'Habitation dans la Monographie de Bordeaux « un sombre logis ressemblant presque à une forteresse , dont les quelques fenêtres ogivales annonçaient l'architecture du xnie siècle ». Il abrita Pierre de Beguey qui avait exercé les fonctions de maire en 1221.

Cette taule qui exprimerait « par opposition au mot hostau, oustaou, un logis quasiseigneurial, protégé par une espèce de défense fortifiée » passa depuis aux Dalhan et aux Lansac.

Voilà donc le type de la demeure aristocratique du Bordeaux du XIIIe siècle établi. Malheureusement on n'en a plus que le souvenir. Et s'il était possible avec un pan de mur, quelques ogives, de reconstituer le passé, on pourrait se consoler en allant rue Neuve, voir au fond d'une impasse, Vhostau des Calhau, puis des Lalande, deux puissantes familles bordelaises inscrites au livre d'or des maires de Bordeaux. Une porte ogivale murée, surmontée de deux fenêtres géminés, composées chacune de deux baies trilobées au sommet, sous un quatre-feuilles encadré d'une arcature en ogive, voilà

Photo Fourié.

Porte de l'hôtel d'Espaignet (xvi° siècle) (Musée des Antiques).

tout ce qui reste d'un logis où les seconds possesseurs, les Lalande, jouissaient du droit précieux de sauvegarde.

Cependant si des percées brutales n'avaient pas modifié au XIXe siècle, la topographie de Bordeaux, on trouverait davantage que des souvenirs et des pans de murs, d'une époque où l'architecture privée devient particulièrement intéressante. On construisit un peu plus dans la seconde moitié du XVe siècle. Le malaise provenant de

l'annexion à la France, très vif sous Charles VII, s'était calmé sous Louis XI qui avait doté Bordeaux d'un parlement, confirmé les prérogatives de son Université et facilité les transactions commerciales avec l'Angleterre. On utilise les richesses accumulées sous la domination anglaise a édifier quelques belles constructions religieuses, communales ou privées.

C'est le moment où le palais de l'Ombrière, — la vieille bâtisse habitée par Aliénor d'Aquitaine, — est transformée à destination de Parlement, où s'élève la belle porte du Palais, toute voisine, et maints logis aux façades de pierre finement ouvragée dont nous retrouverons une entrée, une arcade, un pilastre, une pierre, dans la promenade pittoresque que nous ferons tout à l'heure à travers les rues les moins modifiées du vieux Bordeaux.

De ces logis, le plus singulier était assurément celui que les bordelais du commencement du XIXe siècle ont encore vu rue des Bahutiers. L'écrivain Bernadau qui connaissait si bien et aimait tant son vieux Bordeaux décrit ainsi la bizarre construction : « Elle a dix mètres sur seize de hauteur, sans compter les combles qui la couronnent par deux angles aigus. A chaque bout du mur de cette façade s'élève une statue de grandeur naturelle, ayant pour socle un vase antique. L'une tient

Photo de JU. P. DupucU.

Porte de l'hôtel de Richelieu (réédifiée cours d'Albret).

dans sa main une houlette ; l'autre foule à ses pieds un bouclier sur lequel est sculpté une tête de 3iéduse. Entre ces statues est un écusson portant un loup qui a un rameau dans sa gueule, et paraît marcher sur un bûcher; au-dessous se voit un aigle et un agneau.

l'hoto de M. Amtmann.

Hôtel Je l'Octroi, rue du Loup.

« Les fenêtres du second étage sont entourées de pilastres gothiques. A droite et à gauche sont sculptés en demi-bosse divers animaux grotesquement groupés. Dans un coin on remarque un enfant assis sur un escabeau. Le mur du premier étage est également percé de trois grandes fenêtres, dont l'entourage est plus chargé que celui des ouvertures supérieures. »

L'origine de la maison de la rue des Bahutiers était fort ancienne et on

lui donnait des hôtes notoires. « Des antiquaires prouvent, dit Bernadau, que les anciens seigneurs de la Lande ont habité cet hôtel au xne siècle, et qu'ensuite il a été la demeure du sénéchal de Gascogne, jusqu'à l'époque où sa charge fut supprimée, lorsque Bordeaux passa définitivement sous la domination française. » Au XVIIe siècle, il abritait le président Jean d'Espaignet dont il conserva le nom. Ce d'Espaignet était croit-on Rose- Croix et curieux de sciences hermétiques. Toujours est-il qu'il avait joint à un EncMridion physicœ restitutœ, publié en 1623, un petit traité dans lequel il tentait d'expliquer le secret de la pierre philosophale. Or, ce qui intriguait les contemporains de d'Espaignet, et ce qui a dérouté depuis ceux qui passaient par la rue des Bahutiers, c'étaient les emblèmes qui décoraient le couronnement de la porte d'entrée de son logis.

« Sur le centre de son arceau, dit Bernadau, au milieu d'un double rang de rosaces, est un écusson parti d'un chevron brisé à trois croissants ayant deux lis en haut et une tête d'agneau en bas. Une lionne allaitant un lionceau et une chienne avec son petit sur le dos, sont à chaque côté de ce ceintre» Il supporte un couronnement formé de quatre petites colonnes en demi-relief. Elles sont couvertes symétriquement, une moitié avec des fleurs de lis, et l'autre avec des têtes d'agneaux et de coqs. Dans l'entre-colonnement sont des écussons entourés d'arabesques. Au milieu du couronnement, et entre douze têtes d'anges, on a sculpté avec beaucoup d'art la figure suivante, qui a un mètre d'étendue en tout sens :

« Ce triangle est surmonté d'un hermès ou tête de Mercure trismégiste, représentant trois visages de vieillardT qui sont formés d'un seul ovale. Cette tête a pour supports un cygne et une femme en regard, posés sur deux griffons. La frise est garnie d'un large feston contourné, dont les sinuosités reposant sur chaque colonne, laissent sept vides. Ils sont occu-

pés par des vases antiques et quatre génies : l'un joue du violon, l'autre de la lyre; celui du bout du midi embouche la trompette, et est à genoux sur son chien, et celui du côté du nord tient les pipeaux et repose sur une tête de Mercure; au centre est un soleil rayonnant. »

Et Bernadau conclut « Les alchimistes vont jusqu'à soutenir que celui qui expliquera ces emblèmes, aura trouvé le secret de la pierre philosophale ».

Il faut en rabattre.

Un occultiste de mes amis qui a étudié la porte et ses emblèmes observe : « Les idées qu'expriment les sculptures de cette porte relèvent plutôt de la Kabbale que de la Rose- Croix. En effet, le pentacle caractéristique de la Rose-Croix ne figure pas dans cette ornementation puisqu'au lieu de l'étoile à cinq branches nous y voyons représentée la figure du ternaire ramenée au quaternaire qui est symbole suprême de la Kabbale » . Et il ajoute : « Ceux qui voient dans ces sculptures des symboles uniquement alchimistes sont trop exclusifs. On n'y retrouve point comme dans les sculptures du portail de Notre-Dame de Paris, un enseignement pratique des phases diverses du Grand Œuvre. Sans doute les théories générales de l'Alchimie s'y trouvent exprimées, mais il ne faut pas oublier que ces théories sont communes à toutes les philosophies découlant de l'enseignement des initiés de l'ancienne Egypte. »

En fait, celui qui fit sculpter ces symboles — qui semblent remonter au

l'iioto de M. Amtnianii.

Maison du moyen âge.

Angle des rues du Loup et d'Arnaud- Miqueu.

xviesiècle et être antérieurs par^conséquent à la venue de Jean cfEspaignet, mort en 1679, — n'a pas obéi à une simple fantaisie. Il y a là tout un enseignement philosophique mais les seuls Kabbalistes en comprennent la portée, très limitée. L'entrée de l'hôtel d'Espaignet a été conservée et

placée au Musée des Antiques. Mais, afin d'accommoder ce fragment architectural aux nécessités du lieu, un rez-dechaussée peu élevé, on en a scié les piédroits.

Il a ainsi perdu toute élégance et s'apparente bien plus à un manteau de cheminée qu'à l'entrée d'un riche logis.

Il y a peu d'année encore, une belle construction de la fin de la Renaissance présentait, sur le cours de l'Intendance, une façade intacte. C'était l'hôtel de Richelieu construit de 161 1 à 16 14 pour Fr.

de Pichon, habité par Louis XIV durant son séjour à Bordeaux, en 1659, et devenu au XVIIIe siècle l'hôtel du célèbre et heureux traitant Bonnaffé. Son architecture était particulièrement intéressante, car elle offrait une décoration originale qui ne tenait ni de la fantaisie de la première Renaissance française ni de la Renaissance classique qui florissait alors. La source d'inspiration avait été toute locale, car elle provenait sans conteste du modèle fourni par les Piliers de Tutelle, encore existants et situés à quelques mètres de là : les cariatides qui ornaient, à la hauteur du second étage, l'hôtel de Richelieu n'étaient que l'interprétation des figures décorant les piédroits des arcs des Piliers. Et ce qui est

l'iioto ue il. Amtmann.

Maison du Prévôt.

Angle des rues Je Corcelles et des Bahutiers.

particulièrement intéressant, c'est que ce n'est pas là, fantaisie et exception de la part du constructeur. Diverses autres façades éparses dans Bordeaux pourraient témoigner de l'influence exercée par les Piliers de Tutelle sur le goût bordelais qui utilisa cet élément décoratif bien après la destruction du monument romain. Admiration et imitation, d'abord, tradition ensuite.

Maison Renaissance (impasse de la rue Neuve)

A la vérité, les cariatides de l'hôtel de Richelieu existent encore et à la même place, mais surélevées, grattées, réparées, car le logis a été éventré et transformé en nuigasin de nouveauté. Dépaysées, elles dominent plusieurs étages de hautes glaces, de dorures et des superpositions de complets, de pardessus, de draperies et autres articles.

Plus heureuse, la belle porte d'entrée de l'hôtel n'a pas été défigurée. Transportée cours d'Albret, en avant des jardins de l'hôtel de Poissac (aujourd'hui Guestier) elle dresse sur la verdure son arc élégant soutenu par des colonnettes accouplées, et surmonté de motifs décoratifs. Elle ne

fait pas mal cours d'Albret, elle fait même très bien. Toutefois, combien elle devait être significative, cours de l'Intendance!

Un autre délicat spécimen de la sculpture de la Renaissance se voit encore rue du Pont-de-la-Mousque. C'est un encadrement de porte dont le fronton est décoré d'une tète de lion. La sculpture^ nerveuse et fouillée, se colore avec un bonheur infini. Ce motif est appliqué sur l'arrièrefaçade de l'Hôtel de la Paix, dont l'entrée principale est sur le cours

l'hoto Calavas.

Portique de l'École d'équitation, rue Judaïque

du Chapeau-Rouge. Le goût de la Renaissance s'affirme encore dans les frontons chargés de masques de comédie qui surmontent les élégantes lucarnes d'un couvent de la rue du Mirail.

Il faut beaucoup chercher pour trouver à Bordeaux quelques-unes de ces maisons à chaîne de pierre et remplissage de briques qui furent à la mode sous Henri IV. Bordeaux qui disposait de belle pierre semble avoir été peu séduit par ce mode de construction qui fut en honneur ailleurs, à Toulouse, par exemple. Il apparaît cependant ici et là. Le spécimen le

I. Cette illustration et celles des pages 72,84, 89, 90, 92, 98 sont empruntées à l'album : Bordeaux. Architecture et Décoration au XVIII0 siècle, par Léon Deshairs. (A. Calavas, éditeur, Paris.)

plus complet est l'hôtel de l'Octroi, rue du Loup. Les parements de briques s'allient heureusement ici aux frontons, corniches, allèges arabesquées, consoles de pierre, qui ont la sobre robustesse des architectures du temps de Louis XIII.

Par contre, malgré l'abondance de la pierre, la petite bourgeoisie commerçante s'est accommodée pendant plusieurs siècles de logis à pans de bois avec remplissage de briques ou de torchis. Bordeaux peut en

Photo Schmtd,

Hôtel des Fermes (douane).

montrer encore quelques-uns rue Pilet, rue Saint-James, notamment. Mais ils sont de peu d'intérêt à côté de ceux qui ont été détruits durant le xixc siècle, place du Marché-aux- Veaux et rue Poitevine.

Il y en avait d'importants, avec de nombreux étages surplombants et tout chargés de sculpture. Les lithographes de 1830 ont perpétué le pittoresque de la Maison de l'Armurier. La jolie charpente sculptée d'un autre logis de bois, la maison Labadie, est conservée au musée des Antiques. Mais ce n'est là qu'un squelette à qui il manque lépiderme, la vie et qui, soutenu par le mur froid, n'exprime guère plus qu'un panneau de coffre. A ces vieux bois rugueux, taillés a coup de serpe, il faut les oppositions crues de l'ombre et du soleil peinant pour entrer dans des voies trop étroites, malsaines peut-être, mais propres à faire valoir la

silhouette d'un logis, la signification d'une sculpture, l'incongruité d'un grotesque.

Il en est encore cependant de ces vieilles voies, au nom d'autrefois. Et à les parcourir, nous aurons quelque joie : l'imprévu surgira et notre

Pavillon de l'hôtel de la Bourse i.

l'hoto Schmid.

esprit saura bien reconstituer tel logis dont il ne subsiste que la mémoire, rétablir l'intégralité de tel autre dont on a arraché les pierres significatives pour les placer dans un musée où elles gisent sans éclat, comme s'éteint au fond d'un écrin une perle marine.

Malgré les variations du goût et les démolitions, il subsiste, en eifet,

i. Ce cliché et ceux des pages 51, 67, 85, 87, 91, 101, sont empruntés à l'album : Extérieurs et Intérieurs du XVIIIe siècle à Bordeaux. Ch. Schmid, éditeur, Paris.

assez de rues anciennes pour donner une idée de ce qu'était Bordeaux avant les transformations des Intendants. Et puis, c'est là où l'on retrouve au naturel la vie populaire : artisans prenant la rue pour atelier, — par exemple, les tonneliers, — femmes bavardes, souvent jolies, enfants à la voix chantante.

Quel meilleur rendez-vous que la Cathédrale ! On partira du transept méridional pour gagner la rue du Ha. Mais que ce soit le matin.

Statue et place de Tourny.

Car, par l'échancrure formée par l'impasse Birouette, au delà des premiers plans ombreux, on verra tout ensoleillés les combles et les pinacles de la cathédrale dominés par la tour Pey-Berland. Rue du Hâ se trouvait aussi un vieux logis, jadis hôtel Despujols puis de Calvimont, qui, soutenu par des soubassements du XIII0 siècle, conservait une jolie porte à fronton brisé remontant aux premières années du XVIIe siècle. Une construction moderne de style renaissance le remplace.

Un coup d'œil à la rue des Ayres qui présente au n° 46 des ouvertures où des croisées de pierre sont encore visibles et au n° 36 un logis avec porte renaissance contigu à un bar dont la devanture décorée d'attributs égyptiens doit être contemporaine du Consulat.

Par la rue Porte-Basse, où au n° 24 subsiste une vieille maison qui connut peut-être la domination anglaise, on gagnera la rue du

Loup. C'est là qu'est le bel hôtel de l'Octroi dont nous nous sommes déjà occupés. Il est signalé par le renflement d'une monumentale porte surmontée d'une balustrade en fer forgé d'un travail délicat. Au 33, une maison à croisée et à pignon fait l'angle de la rue Arnaud-Miqueu, autre vieille voie intéressante. Elle fut récemment habitée par le dessinateur Heidbrinck dont on n'a pas oublié les puissants croquis parus dans

le Chat noir, le Courrier Français et ailleurs. Il y vivait péniblement, malade et peu sobre. Par la rue Corcelles on gagnera la rue des Bahutiers, l'une des plus pittoresques de Bordeaux : le moyen âge et la Renaissance y ont laissé maints souvenirs. A l'angle de deux rues, une autre maison à croisée et

à pignon, assez bien conservée, attire : c'est, dit-on, l'ancienne maison du Prévôt de l'Ombrière. Danslamêmerue, maisons renaissance, plus ou moins défigurées. Deux subsistaient hier presque intactes au 9 et au 1 1 , à l'angle de la rue du Cancéra. On a reculé l'une d'entre elles en rétablissant tant bien que mal, la façade, et démoli l'autre.

C'était dans cette même rue qu'était le mystérieux hôtel d'Espaignet, tourment des kabbalistes.

Nous voici place Saint-Pierre. Dans la rue de la Cour-des-Aydes qui descend à la rivière, on voit au numéro 12 une petite maison Renaissance ornée de figures sculptées, malheureusement encrassées de badigeon. De vieilles rues, la rue des Argentiers, par exemple, les rues de la Coquille, du Chai-des-Farines nous conduisent à la rue Ausone, mutilée, raccourcie, privée de ses maisons de bois, mais que recommandent encore au 1 2 , au 1 4, quelques beaux fers forgés et un ancien hôtel de la fin de la Renaissance sis au coin de la rue Porte-Saint-Jean : arcades au rez-de-chaussée, niche pour

Photo de M. P. Dupuch.

Fontaine Saint-Projet.

statue au-dessus et chaîne de pierre avec remplissage de briques maquillées de blanc. La rue Porte-Saint-Jean mène dans la pittoresque rue de la Rousselle. Bizarre, étroite et sombre, anguleuse, elle plaît cependant. Voisine de la rivière, elle fut à toute époque un entrepôt recherché et ses celliers, dont les impostes ont été décorés au XVIIIe siècle de délicats fers forgés, regorgent encore de produits de toutes sortes. Montaigne y possédait les deux immeubles sis aux deux angles de la rue .Faure et habitait l'un d'eux. Ils ont été depuis reconstruits. La rue Puits-Descazaux mène à la

Photo Neurdein.

Porte de Bourgogne ou des Salinières.

rue Renière qui possède parmi des logis plus anciens un très bel hôtel Louis XV dont la porte est ornée d'un délicieux heurtoir décoré de guirlandes de. roses révélant le travail d'un ouvrier du temps de Louis XVI. Voici la rue Neuve, ainsi nommée dès le xin° siècle. C'est l'une des plus anciennes de Bordeaux et l'une des plus chargées de souvenirs. Maints vestiges y sont encore visibles et Ton peut conjecturer que telle façade modernisée masque des parties plus anciennes. Elle demeura longtemps le centre aristocratique de Bordeaux. C'est ainsi qu'au XVIIIe siècle Montesquieu y vint chercher femme. La famille de Mmo de Montesquieu s'accommodait d'une demeure incommode et gothique : elle était située au fond d'une cour à gauche de l'impasse où nous avons signalé, plus haut, un pignon dans lequel s'ouvre une porte en arc d'ogive surmontée de deux fenêtres géminées, dernier vestige de l'ancien hostau des

5ô BORDEAUX

Lalande. Dans la cour bordée de vieilles constructions qui fait suite, un hangar de planches masque sur la droite, depuis quelques années, un gracieux logis Renaissance, composé d'arcades surbaissées décorées de sculptures et surmontées d'un balcon avec balustres en bois. Un autre logis offrant une disposition analogue peut se voir au n° 30.

Qu'on prenne l'étroite rue Saint-Eloi pour gagner de la rue Neuve, la rue Saint- James. On jouira du spectacle offert par l'élégant chevet de l'église Saint-Eloi, sa tour absidale et ses clochetons qui se découpent sur le ciel. La rue Saint-James menait à l'Hôtel-de- Ville. Elle était mouvementée car ses maisons de pierre sculptée ou à pans de bois, habitées par des jurats, des hommes de loi, des riches marchands, attiraient un nombreux public. La presque totalité des logis d'autrefois a disparu. On y rencontre pourtant encore une maison à pans de bois et au n° 16 un encadrement de porte de la Renaissance, mais qui paraît avoir été restauré sous Louis-Philippe.

Si la fatigue vient, il faut gagner la rue Sainte-Catherine. C'est la plus passante. Aussi Tunique omnibus à chevaux et à impériale qui subsiste à Bordeaux la parcourt-il en son entier pour aller de la Porte d'Aquitaine au Jardin public» La rue Sainte-Catherine a encore un aspect Louis XV bien caractérisé, toutes les maisons qui la bordent ou presque sont du XVIIIe. Modestes, pressées les unes contre les autres, elles offrent pourtant au-dessus de leur porte d'entrée et à la clé de l'arc des fenêtres de délicats et spirituels mascarons, parents de ceux de l'Hôtel de la Douane. Il manque aux allants et venants les costumes d'autrefois, .mais les femmes y sont si souples, et de figure si gracieuse que Ton passe sur la chose, le visage n'étant pas indigne du siècle des fêtes galantes. La rue Sainte-Catherine longe aussi la place Saint-Projet qui conserve en face d'une élégante fontaine, décorée en 1737 par Vanderwort, une croix du xv° siècle, très restaurée, provenant de l'église Saint-Projet, transformée en magasin.

Mais, si Ton est tout à la promenade, si au plaisir de voir des choses anciennes on a ajouté celui d'observer des détails de mœurs, on traversera incontinent les Fossés, devenus cours Victor-Hugo et où se voient outre l'ancien collège de la Madeleine, aujourd'hui Lycée, d'importants hôtels du XVIIIe siècle, de la période Gabriel, comme Thôtel Raba et l'hôtel Gradis. Le visiteur prendra la rue du Mirail, riche en souvenirs : hôtel du président Le Berthon, maintenant Mont-de-Piété dont certains salons ont conservé leurs belles boiseries XVIIIe; en face au n° 36 sont les curieuses lucarnes ornées de grotesques que nous avons déjà signalées.

A côté, au 28, dans une arrière-cour subsiste un corps de bâtiment en brique et pierre avec galerie soutenant une terrasse. Enfin, au coin de la rue Saint-François, était autrefois l'hôtel Darche de Luxé d'Estrades.

Photo Neurdein.

Porte Dijeaux.

Un gracieux fragment, composé d'un perron et d'une colonne torse soutenant une tourelle, qui a été réservé lors de la démolition et placé depuis dans le jardin de l'Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux, témoigne de la délicatesse architectural de cet ancien hôtel dont la construction remontait à la Renaissance. Il a été remplacé par une maison de rapport massive et bizarre. Avec ses cariatides d'ouvriers et de portefaix et ses volumineux frontons brisés, cet immeuble, construit vers 1860 par un

architecte du nom de Lacourrière qui fit deux ou trois essais du même genre à Bordeaux, s'apparente au modern-style ; mais s'il a toutes les étrangetés, les contre-sens de celui-ci, il a, au moins, le mérite de l'antériorité. Et puis, si Ton gravit son escalier assez monumental, on a la

Photo de M. Amtmann.

Maisons Louis XVI, rue Poyenne, 39.

surprise de retrouver à la hauteur de l'entresol quelques gracieuses arcades surbaissées provenant d'une construction du XVIe siècle.

Un coup d'œil rue Causserouge où à l'angle de la rue Leyteire se voit une porte à fronton brisé d'un beau dessin, — rue Pilet : encadrement Renaissance au n° 6, maisons à pans de bois au coin du cours Victor Hugo, — rue des Faures, ou au coin de la rue Mauriac se voit un immeuble avec de larges ouvertures surbaissées reliées entre elles par des rubans de pierre. On y lit : Style couronné. Genre Lacourrière. 1860. La même rue Mauriac oppose heureusement à ce second

échantillon du pré-modern-style la grâce d'un logis du xvc siècle, hélas! bien détérioré, sis au n° 4. — La rue des Allamandiers ramène à la Garonne, aux quais pittoresques chargés de ce côté, selon les jours et les heures, de beaux fruits colorés et de fleurs parfumées, et occupés, le lundi, par certain marché à la brocante où souvent encore l'amateur renseigné et tenace découvre sous une gangue de crasse quelque perle. Mais qu'est cela à côté des grandes foires de printemps et d'automne, d'avril et d'octobre. La place des Quinconces et ses abords sont alors envahis par des marchands de curiosités, de petits revendeurs, qui apportent là en meubles anciens, en étoffes d'autrefois, des pièces de choix, souvent dignes des plus grandes collections.

Bordeaux en 1669 (d'après une estampe de Berey).

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