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CHAPITRE III

La ville est suspecte au pouvoir royal. — Agrandissement et reconstruction du Château- Trompette. — Démolition des Piliers de Tutelle. — Le rôle des Intendants. — Projet de place Royale ajourné. — Construction des églises Saint-Paul et Notre-Dame.

Le nombre des logis s'était augmenté à Bordeaux sous Henri IV et durant la minorité de Louis XIII, comme en témoignent des constructions de l'importance de l'hôtel de Richelieu et de l'hôtel de l'Octroi.

Le mouvement s'arrêta avec Louis XIV dont le règne eut des influences diverses sur la destinée de Bordeaux. La Fronde, les guerres, de lourds impôts entraînant des révoltes durement châtiées, entravent sa prospérité commerciale, inquiètent ses habitants prompts à l'enthousiasme, mais aussi vite découragés. Vient la révocation de l'Edit de Nantes qui accentue encore le malaise en contraignant à l'émigration des familles protestantes établies à Bordeaux depuis la Renaissance. Ces malheurs furent compensés en partie par les avantages que son port tira de certains traités signés sous Louis XIV. Celui des Pyrénées débarrasse ses armateurs des corsaires espagnols qui infestaient le golfe de Gascogne et leur assure des débouchés avec le Canada, l'Ile Bourbon, l'Ile de France, surtout les Antilles, source de richesse et de splendeur pour Bordeaux, au siècle suivant; d'autres traités entraînent le rétablissement de ses relations commerciales avec la grande cliente, l'Angleterre. On met des navires en chantier et la flotte augmentée pré-

pare la considérable prospérité dont jouira la ville sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI.

Toutefois, l'argent acquis, ne reste pas entier à Bordeaux. Le marquis de Seignelay dans une lettre en date du 2 septembre 1670, écrit à Colbert :

Photo de l'Architecte.

Porte cochère, rue Poquelin-Molière, 9.

u Les gens de cette ville sont forts étourdis et fort vifs. Ils n'ont aucune application pour le commerce ; il n'y a pas trois bourgeois dans Bordeaux qui aient un vaisseau à eux. » Alors qui profite du mouvement du port ? — Les étrangers : « Le commerce se fait à Bordeaux par trois sortes de personnes: le moindre par les marchands français; beaucoup par des étrangers qui se sont fait naturaliser ; le reste par des étrangers

qui viennent demeurer à Bordeaux pour faire le commerce et qui s'en retournent hors du royaume avec l'argent qu'ils ont amassé », ajoute un Intendant.

Cette constatation explique, comment, même dans la période la plus florissante de la ville, au XVIIIe siècle, les Tourny, les Dupré de Saint- Maur eurent tant de peine à convaincre la jurade de la nécessité de certains travaux et ceux-ci enfin exécutés, à faire solder les architectes, entrepreneurs et ouvriers. Ce n'est pas le désir d'embellir qui fait défaut, mais la hardiesse pour le réaliser. Dès 1681, les jurats et même certaines personnes intéressées à l'établissement de nouveaux quartiers pensent bien à créer, à l'imitation des autres villes de France et de Paris où on élève la place des Victoires, une place monumentale avec la statue du Roi. Mais la réalisation est toujours reculée.

Les particuliers restent également sur la réserve. Cependant un logis somptueux, la maison Daurade, est élevée sur les dessins de Jules-Hardouin Mansart pour le président de Pontac. Peut-être est-ce vers le même temps que sont construits ou appropriés au goût du jour, quelques-uns des hôtels encore subsistants rue Poquelin-Molière. La belle porte cochère du n° 9 est encadrée de constructions massives ayant le caractère du XVIIe siècle, à ses débuts, et la porte du n° 1 est ornée d'un marteau, œuvre admirable de ferronnerie, daté de 1722, c'est-à-dire d'une époque où les grands travaux ne sont pas encore commencés.

Si l'on ne construit pas ou très peu, on détruit. En temps de troubles, durant les guerres de la Fronde qui ravagèrent la Guyenne de 1649 à 1653, les Bordelais accoutumaient d'installer sur la plate-forme des Piliers de Tutelle des canons qui répondaient fort heureusement à ceux du Château-Trompette, occupé par les troupes royales. Ils firent si bien que la forteresse était fort mal en point, presque démolie quand les troupes de Louis XIV redevinrent maîtresses de la ville. Un ordre royal décida' sa reconstruction. Elle fut dirigée par l'ingénieur Duplessis sous le contrôle de Vauban. Le conseil du roi en profita pour jouer un mauvais tour aux Bordelais. Sous le prétexte d'élargir la zone de protection, deux arrêtés en date de 1665 et de 1676, ordonnèrent qu'il serait pris 190 toises sur les terrains qui environnaient le Château-Trompette. Cette décision entraînait la démolition de près de trois cents maisons et des Piliers de Tutelle, particulièrement visés. Car, encore debout durant la dernière émeute de 1670, ils avaient été utilisés, une fois de plus, par les habitants pour la besogne que l'on sait. Le vénérable monument, si populaire — et précieux à Bordeaux- — fut donc rasé. Et, dès lors, le Château-Trom-

pette s'étendit, maître de l'espace et menaçant. De l'aveu de Colbert, la forteresse était appelée à servir « point contre l'ennemi du dehors et pour protéger la rivière », mais « pour tenir en bride la ville de Bordeaux boutefeu de guerre civile ». Elle avait encore un autre inconvé-

Entrée du cloître de la Chartreuse (avant la restauration)

nient qui disparut, toutefois, au cours de la reconstruction: Placée au bord du fleuve, sans quais alors, elle interceptait les communications entre la cité et le faubourg des Chartrons dont l'importance commerciale et maritime était déjà considérable. Pour aller de la porte du Chapeau-Rouge (place Richelieu) aux Chartrons, les charrettes et voitures devaient faire un long détour. Elles suivaient le pavé du Chapeau-Rouge, le pavé de l'Esplanade et le pavé des Chartrons. L'établissement d'un quai devant

le Château-Trompette ne fut autorisé qu'après 1660 et parce que la vanité de Louis XIV qui s'était arrêté huit jours à Bordeaux lors de son voyage d'Espagne, en 1659, avait été satisfaite de la réception de la ville et des fêtes multipliées en son honneur.

Le nombre des constructions religieuses élevées à Bordeaux au XVIIe siècle est excessivement restreint. Il semble que les belles églises léguées par les siècles de foi suffisent amplement à la dévotion d'une population où l'élément protestant est considérable. Cependant au commencement du siècle, Biaise de Gascq encouragé par le cardinal François de Sourdis assainit les marécages situés à l'ouest de la ville et fonde une Chartreuse dont la chapelle élevée avec l'aide pécuniaire du cardinal, est devenue l'église Saint- Bruno. La première pierre en fut posée en 161 1 et l'église fut consacrée en 1620. Mais la décoration n'était pas achevée. C'est alors que l'archevêque Henri de Sourdis, grand amiral de France, frère et successeur du cardinal, donna, pour ces travaux, des marbres enlevés aux Turcs qui les destinaient à la Mecque. Ils ont servi à constituer le retable en marbre blanc, noir et rouge, qui entoure le chœur et encadre les tableaux et les statues. L'effet est somptueux, mais lourd. On a l'impression que la prière, parmi ces marbres, ces stalles et ces lambris chargés de têtes d'anges et de massifs

Photo Neurdein.

Notre-Dame.

attributs, sous ce plafond d'une architecture compliquée peinte en trompel'œil, ne peut égaler en ferveur celle que les fidèles murmurent à Saint- Seurin et à Saint-André. Trop de fioritures empêchent le recueillement ici. Par contre Saint-Bruno possède une sobre Assomption de Philippe

.j l'Iioto liUumbon.

Guillaume Coustou : Apothéose de saint François Xavier (église Saint-Paul).

de Champaigne et un Saint-Bruno, œuvre de grand caractère, austère et imposante, d'un maître, d'un grand maître inconnu. Dans la sacristie, on voit le beau monument que le marquis de Sourdis fit élever en 1691 pour sa femme et lui-même. Près de là, est le buste du cardinal de Sourdis. On rencontre aussi, à la sortie, un délicat morceau d'architecture : la porte de l'ancien cloître, malheureusement grattée par les restaurateurs, et, un peu plus loin, encastré sur la porte du cime

tière, un beau bas-relief, l' Annonciation, qui provient de la Chartreuse.

Avec un mauvais goût encore plus manifeste, les Jésuites élevèrent, en 1776, l'église Saint-Paul, copie réduite du Gesn, de Rome. Cette

construction pompeuse, sans mystère, conserve une Apothéose de saint Franco is- Xavier, due à Guillaume Coustou. C'est un groupe de marbre, dont le maniérisme habile est bien fait pour s'arranger du tarabiscotage, des marbres vrais ou faux, des ors qui abondent dans cette église où se voient des boiseries plus habilement sculptées que réellement belles.

C'est ce qui arrive aussi à l'église Notre-Dame, ancienne chapelle d'un couvent de Dominicains, élevée aux environs de 1686 sous la direction de Pierre-Michel Duplessis, ingénieur et architecte du roi au département de Guyenne.

C'est, à l'intérieur, un large et grand vaisseau très orné où l'œil ne remarque que les boiseries du grand orgue et celles du chœur. Elles sont, paraît-il, l'œuvre d'un certain frère Thomas. C'est dans ce lieu sans austérité qu'avait été installé en 1793 le temple de la Raison. Les philosophes devaient être mal à l'aise, car, au milieu de ces marbres, de ces bois, de ces ors, un article de la Déclaration des Droits de l'Homme était dépaysé autant que, quelques années auparavant ou depuis le rétablissement du culte, un verset de Y Imitation ou de Y Evangile.

Photo Fourié.

Marteau de porte, rue Poquelin-Molière, 1.

Photo Schmid.

Fontaine Sainte-Croix.

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