‹ Bordeaux, La GirondeChapitre 1 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COUP D'ŒIL SUR UHfSTOIRE

Les origines de Bordeaux

La nature a marqué remplacement d'une grande ville et d'un grand port là où s'éploie, sur la rive gauche de la Garonne, le croissant de Bordeaux. En cet endroit, à loo kilomètres environ de la mer, le fleuve s'enroule autour d'un promontoire calcaire et creuse un bassin, profond, relativement abrité des vents ; au sommet extérieur de cette courbe, sur la rive occidentale, deux ruisseaux affluent dans le lit principal, le Peugue et la Devèze. Comme la marée remonte fort au-delà de ces petites embouchures, les estuaires (esteys) de ces menues rivières forment des baies oii les barques accèdent aisément aux hautes eaux, pour reposer ensuite sur la vase lorsque le flot descend ; le contact entre la terre et l'eau courante est ainsi facile, du fait même du jeu biquotidien qui en modifie la ligne ; le retrait de la marée accole immédiatement à la rive, sans l'intermédiaire d'un quai artificiel, le navire chargé que le montant a porté au milieu des terres.

A l'âge 011 les dimensions des bâtiments étaient

médiocres, aussi bien que le volume des échanges, ces avantages suffisaient à fixer sur les bords de la Garonne un foyer d'activés transactions. L'ancien nom de Bordeaux, BurdigaMy lui aurait été donné par des populations ibériques, que chassèrent ensuite des tribus gauloises. Le géographe grec Strabon, qui écrivait dans les premières années de l'ère chrétienne, signale qu'il y avait là un emporiwn^ c'est-à-dire un marché, où les Romains de la a Province » (bas Languedoc actuel) et les négociants hellènes de Marseille venaient trafiquer avec les indigènes. Dès l'aube de l'histoire, Bordeaux apparaît donc une ville de commerce, dont le réseau des cours d'eau assure la fortune ; c'est à bon droit que, dans ses armes, elle a gardé le croissant qui signifie la féconde cambrure de son fleuve, car elle demeura longtemps fluviale, avant de devenir maritime.

Un coup d'œil sur la carte indique immédiatement les bénéfices de cette position : là se croisent deux voûtes, suivant lesquelles les migrations de races, les expéditions militaires, les tournées de marchands se sont déroulées d'un rythme pour ainsi dire fatal, au cours des siècles. L'une conduit de la France septentrionale aux Pyrénées et à la péninsule ibérique, en évitant par l'ouest le relief accidenté et le climat extrême du Massif Central ; l'autre est celle que tracent, en sens opposés, l'Aude et la Garonne, entre la Méditerranée et le golfe de Gascogne, le chemin le plus court de « l'isthme français ». Pas de rudes obstacles à franchir sur l'une ni sur l'autre ; le seuil du Lauraguais s'étale, par moins de 200 mètres d'altitude, entre les deux mers et de même, le seuil du Poitou laisse largement ouvertes les communications entre la basse

Garonne et la Loire moyenne. Bordeaux est un des anneaux de la chaîne qui court, par plaines et vallées aisément accessibles, tout autour de la rude France du Centre, comme Toulouse, Narbonne, Arles, Lyon, Paris, Orléans, Poitiers ; tous noms de villes romaines amplifiant des bourgades gauloises, de foires pour les marchands, de clefs stratégiques et de champs de bataille pour les soldats.

Une rivière comparable à la Garonne, la Dordogne, se jette dans la première à 25 kilomètres en aval de Bordeaux. Libourne est, sur la Dordogne, une réplique de la cité garonnaise, fort bien située elle aussi, mais dont la croissance ne fut jamais égale. La raison fort simple en est que la vallée de la Dordogne finit en impasse dans le Massif Central, tandis qu'en suivant la Garonne, on accède insensiblement du domaine atlantique au domaine méditerranéen ; n'est-il pas caractéristique que Toulouse, capitale du Languedoc, ait grandi en excentrique à la région dont elle est la capitale, précisément au point où la Garonne, gave pyrénéen et cours d'eau régional en amont, tourne au nord-ouest et se transforme, dès lors, en route de relations interprovinciales ? Libourne, au contraire, n'est qu'une étape sur la voie de l'Ile de France aux Pyrénées, un magasin d'attente pour les produits qui descendent, par petits envois, du centre français ; elle est une annexe évidente de Bordeaux. C'est justement que, entre la Garonne et la Dordogne, celle-ci a été classée affluent ; mais il n'est pas moins évident que les pays de la Dordogne apportent un élément très notable à la prospérité de Bordeaux ; ainsi s'affirme, à premier examen, la solidarité des diverses parties du bassin girondin.

a LE PORT DE BORDEAUX

Un riche trésor de valeurs locales est amassé autour de Bordeaux. Les deux rives de la Garonne ne se ressemblent pas, de sorte que leurs ressources propres sont complémentaires plutôt que concurrentes. Au nord, se dressent des falaises, derniers bastions du Massif Central ; la basse Dordogne y a foré sa vallée sinueuse, plus abrupte à droite qu'à gauche, mais toujours assez étroite, tandis que la Garonne s'est moulée sur leurs contreforts méridionaux. Les collines de droite servent le fleuve de près, laissant de loin en loin des plages d'alluvions, par où les vignobles des pentes font descendre leurs récoltes vers de petits ports ; à gauche, la plaine domine, basse et souvent marécagueuse autour d'esteys boueux, puis relevée en ondulations de sables et de graviers, propices à des cultures de fruits, ensuite à des forêts ; la transition se marque ainsi vers les Landes, où les bruyères et les bois font une nature plus fruste que les terres labourables bordant le fleuve. Aussi la population se presse-t-elle le long de la Garonne, où elle cultive pour ses propres besoins et pour l'exportation, tandis que l'intérieur est pour elle une sorte de colonie, exploitée plutôt qu'habitée. Tels furent, jusqu'à une époque rapprochée de la nôtre, les traits essentiels de la vie économique de la région qui encadre Bordeaux.

La ville romaine

La capitale de cette « Aquitaine » privilégiée, au climat tempéré, aux produits divers, est citée dès les temps romains comme une grande cité. Publius Crassus, lieutenant de César, l'avait occupée sans résistance en 56 avant Jésus-Christ ; elle connut alors plu-

sieurs siècles de la vie brillante et tranquille, coupés seulement, en 276 de l'ère chrétienne, par une invasion germanique après laquelle, — la tradition remonte haut, — une totale réparation s'imposa ; l'honneur des Bordelais de cet âge antique fut d'avoir rapidement fermé cette triste parenthèse de leur fortune. La cité romaine de Bordeaux édifia des temples, de somp tueuses maisons privées, un amphithéâtre ; elle s'approvisionna d'eau pure par un aqueduc qui lui amena, du Sud, des sources claires filtrées par les sables ; les constructions en briques et en pierre, souvent en marbre, remplacèrent les cabanes de bois, couvertes en chaume et en terre. Des routes en partaient, vers les Pyrénées et vers Toulouse. La population urbaine, au IIP siècle après Jésus-Christ, atteignait 60.000 habitants ; on peut juger de l'opulence des notables par leurs monuments funéraires, dont plusieurs sont conservés dans le musée lapidaire actuel. Déjà les vins d'Aquitaine étaient célèbres ; des généraux et jusqu'à des empereurs romains séjournaient à Bordeaux, en route pour les stations thermales de Dax et des Pyrénées.

Après l'ouragan de 276, Bordeaux se fortifia, pour reprendre en sécurité sa vie de commerce et d'allègres distractions. Une enceinte, percée de quatorze portes, engloba tout le centre de la ville d'aujourd'hui ; le port de la Devèze y avait été enclos, avec une issue spéciale dans les murailles ; le ruisseau le Peugue contribuait à la défense, formant le fossé des remparts du côté du Sud. Il convient de constater que ce camp protégeait, avec un soin évident, les libres relations de la ville avec le fleuve ; elles étaient, en effet, capitales pour la richesse et mêm« pour la vie quotidienne de

la cité. Mais rien n'indique encore que Bordeaux s'inquiétât des choses de la mer. Le poète latin Ausone, qui décrivait au IV^ siècle le pays bordelais, vante les collines chargées de vignes, la douceur tiède du climat, Taisance de la vie dans la ville et dans les maisons de campagne des coteaux ; élève et professeur de l'Université romaine de Bordeaux, cet Aquitain, fils d'un médecin de Bazas, regrettait, sur les bords du Rhin, les paysages familiers de la Garonne ; mais il était foncièrement un terrien, la mer ne l'intéressait pas. Les mosaïques des villas d'alors, dont nous avons retrouvé de belles reliques, sont décorées de motifs tout agricoles ; le pampre de la vigne en est l'ornement usuel. Les propriétaires de l'âge romain, — des indigènes romanisés beaucoup plus généralement que des immigrés d'Italie, — étaient entourés d'un confort qui accuse, dès l'origine, un des caractères principaux de la vie sociale en pays girondin ; leurs maisons, bien meublées, étaient pourvues d'une circulation d'eau et de véritables calorifères ; les bois proches des Landes étaient débités pour chauffer leurs chambres et leurs salles de bains. Nombre de leurs habitations ont été le noyau de villages, dont les églises furent dédiées à des saints des premiers siècles chrétiens, notamment saint Martin. Souvent les noms de ces anciens possesseurs du sol ont été conservés dans la nomenclature géographique, avec une terminaison en acum ou anwn : Floirac veut dire le domaine de Florus ; Pauillac, celui de Paul ; Léognan, celui de Léon ; Carignan, celui de Carinus (i). D'après M. Jullian, professeur au Collège de France, quelques familles

(i) Voir la Petite Histoire Girondine, de MM. J.-A. Brutaiis et P. Courteault. — Bordeawx, igi8.

patriciennes tenaient ainsi la majeure partie des terres du Bordelais ; les produits de leurs domaines, vendus à des marchands de profession, entretenaient le commerce local, principalement fondé sur l'agriculture et aussi sur le séjour à Bordeaux, ville d'étape, de nombreux visiteurs étrangers.

Le Moyen-Age et la domination anglaise

La fin de l'empire romain, les invasions des Goths au début du V® siècle ont retenti certainement sur Bordeaux, mais sans que nous connaissions, par dea documents précis, la portée de ces contre-coups. Clovis, victorieux près de Poitiers, écrasa les défenseurs de l'indépendance aquitanienne, Visigoths implantés après les Romains dans la population indigène ; Charles Martel arrêta entre Poitiers et Tours la ruée des Sarrazins, descendus d'Espagne et qui ont certainement franchi la Gironde non loin de Bordeaux. Les évêchés, en Aquitaine, se sont substitués aux anciennes « cités » de l'administration romaine, mais il n'apparaît de nouveauté notable, dans l'histoire bordelaise, que lorsqu'arrivent par mer, au IX* siècle, les pirates normands. Gharlemagne, dit-on, à Bordeaux ou à Bayonne, aurait versé des larmes amères en voyant poindre à l'horizon ces voiliers mystérieux, dont il attendait tant de tristesses pour ses successeurs ; en 848, des Normands se seraient emparés de Bordeaux. Quoi qu'il en soit, les Bordelais ont dû, depuis lors, regarder vers la mer; il leur en vint d*abord des agresseurs, mais dont le climat eut vite faite d'apaiser la fougue et par qui des chances s'ouvrirent pour de plus tranquilles rapports. Par eux, lorsque Bordeaux et l'Aquitaine, alors nommée Guienne, dot de la princesse

Eléonore, passèrent sous l'obédience anglaise (1162), rhabitude était prise de ne plus considérer l'Océan comme une limite ; déjà les Bordelais faisaient du commerce par mer.

Les trois siècles de la domination anglaise ont renforcé ces habitudes et étendu ces relations. Les souverains britanniques semblent avoir fort heureusement compris le tempérament girondin, docile aux suggestions de l'intérêt, mais réfractaires aux procédés d'autorité, très épris d'autonomie régionale, volontiers critique devant les commandements et créateur dans la liberté. Au XIP siècle, nous voyons Bordeaux sous une administration communale et, tout autour, ce sont aussi des communes qui grandissent, animées du même esprit. Les négociants bordelais s'attachent à cei régime peu tracassier, au cours duquel la suzeraineté): britannique leur impose moins de chois qu'elle ne leur assure des clients ; dans la hiérarchie féodale du Moyen-Age, la ville acquiert autour de ses murs des seigneuries sur des vignobles, des terres à blé, des bois ; elle bâtit, sur des ruelles tortueuses, des demeures intérieurement magnifiques ; elle élève d'admirables églises. Ses bourgeois se réunissent dans la cathédrale, commencée en 1096 ; le chocher de Saint- Michel dresse vers le ciel sa flèche audacieuse qui, pointant à plus de 100 mètres au-dessus de la Garonne, sera achevée l'année même de la découverte de l'Amérique, 1^92, — date doublement mémorable pour Bordeaux j

La Yie locale et T administration des rois de France

Mais les rois capétiens ne pouvaient abandonner à des maîtres étrangers les riches provinces du Sud- Ouest, que l'épisode d'i;n miariage princier avait

arrachées à leur couronne : les pays de la Gironde et de la basse Dordogne ont ainsi vécu, pendant de longues années, les épreuves des régions frontières ; un peu malgré eux, peut-être, et contrairement aux indications qui tombent de la clémence de leur ciel, ils se sont militarisés. Le mouvement communal d'une part, les vicissitudes de la guerre franco-anglaise de l'autre, ont peuplé les vallées de citadelles, de (( bastides » qui ont couronné les promontoires ; on fortifiait alors des maisons particulières, des églises, des moulins, autour desquels se tassait la population rurale, pendant les moments de crise. Bordeaux avait passé des traités avec des villes moindres, qui gravitaient dans l'orbite de ses affaires maritimes et dont l'activité lui était précieuse ; elle les nommait ses « filleules », attentive à respecter leurs privilèges, mais aussi à leur garantir, en cas de besoin, conseils et concours : Bourg, { Libourne étaient au nombre de ces villes associées. A Bourg, une des routes venant du nord descendait vers un bac de la Gironde ; à Libourne étaient rassemblés, avec les vins du Saint-Emilionnais, les grains des pentes occidentales du Massif Central, les bois et les châtaignes de l'intérieur.

A quelques pas de Saint-Emilion, Gastillon est le champ de la bataille par quoi la monarchie de France recouvra son domaine aquitain (i453). Deux ans auparavant, Dunois, général de Charles VII, était bien rentré à Bordeaux, mais la ville avait rappelé les Anglais, parce que le roi de France avait débuté par lui réclamer un impôt. Il est remarquable que le régime anglais, en cette qualité, ait laissé si peu de traces en Gironde ; la population l'avait admis parce qu'il s'était modelé sur elle-même et qu'il s'était réduit, sauf quel-

ques incidents brefs et violents, à une suzeraineté presque nominale. La monarchie française affirmait des méthodes plus duremlent centralisatrices. Paris n'étant point, comme Londres, séparé par la mer de la Gironde, il peut y avoir là une explication de la différence des procédés, mais les Bordelais ne s'en avisaient probablement pas et, de toutes manièrea, tenaient avant tout à leurs franchises particulières. De là de longs malentendus entre les délégués du pouvoir royal et les autorités locales ; gouverneurs et intendants, émissaires du roi, n'ont guère cessé jusqu'à la Révolution de se quereller avec les jurats, avec let archevêques, avec les parlements ; prélats et magistrat! incarnaient de bon cœur, avec affectation parfois, l'esprit aquitain... Ce qui n'empêchait pas Bordeaux de faire, le cas échéant, de somptueuses réceptions aux rois de France, comme pour proclamer qu'en se» citoyens les rancunes politiques s'estompent quand peuvent briller les magnificences de la représentation. Des émeutes populaires, traduisant en cris et en gestes d'agitation les mécontentements plus discrets de la bourgeoisie marchande, traversent l'histoire girondine, du XV® au XVIIP siècles ; elles ne durent jamai» très longtemps, parce que chez tous la raison et le goût des affaires l'emportent vite sur les entraînemients irréfléchis. Derrière ces « faits divers», la vie propre de Bordeaux continue, mais sans l'éclat des périodes de grande prospérité. Louis XI, au lendemain de la Guerre de Cent ans, avait, en même temps qu'il réunit le parlement bordelais, encouragé le commerce et développé les privilèges du port ; la Guienne, peu à peu, se lie économiquement au reste du royaume ; le dernier sire d'Albret indépendant, Alain, qui tenait sous ses péages

tous les passages de la Garonne, de la mer à kgen, fait, à la fin du XV siècle, sa soumission au roi de France. Les légistes, pratiques et très fins, qui conseillaient le gouvernement royal, ménageaient les goûts d'autonomie de la Guienne, récemment réunie ; des « cadets de Gascogne )> trouvèrent dans les guerres d'Italie l'occasion de servir à la fois le roi de France et leur passion d'aventures ; d'autres participent aux expéditions d'outremer, que les découvertes espagnoles et portugaises ont mises à la mode et leurs récits attirent sur ces pays neufs l'attention des négociants. Montaigne fut élevé au collège de Guienne, fondé en i533, dans une ambiance de curiosité universelle. *-

Cependant, si l'esprit des <( politiques » est exactement celui des Girondins, pendant les guerres de religion les troubles civils qui marquent la deuxième moitié du XVP siècle paralysent l'essor de Bordeaux. Catholiques et protestants, divisés en bandes armées, rivalisent de pillages et de cruautés ; après le règne réparateur, mais court, de Henri IV (1589-1610), les violences reprennent, autour des citadelles féodales que Richelieu veut démolir, autour des (c places de sûreté )> protestantes qu'il entend supprimer ; la dernière protestation armée des Girondins contre l'emprise du pouvoir central date de la Fronde, elle donna lieu à une répression sanglante et fut suivie de troubles dans les campagnes : l'incendie des maisons rurales, la destruction des vignes et des bestiaux arrêtèrent les travaux des champs, nécessaires à l'existence quotidienne des citadins, non moins qu'à l'exportation par le port de Bordeaux. L'ordre ne fut rétabli, mais au prix du sacrifice de franchises locales, que lorsque s'enracina dans tout le royaume l'administration dessinée parles

intendants de Richelieu, consolidés par la rude main de Golbert. C'est alors, par contre, le premier âge de nos colonies des Antilles, où vont chercher fortune des Girondins et des Landais, imitateurs des exploits de Gourgues, tandis que le clergé recherche, pour les établir au Canada, des familles rurales de la Saintonge : le grand old man canadien contemporain, sir Wilfrid Laurier, descend d'un de ces émigrés d'alors. Louis XIV plante au cœur de Bordeaux deux forteresses de surveillance, le Château-Trompette, sur l'emplacement actuel des Quinconces, et le Ghâteaudu-Ha, qui subsiste encore. Les Bordelais s'en consolent par des épigrammes et des chansons mais, encouragés par la paix, se remettent au travail. On voit alors, en Garonne, des navires français apporter de Lisbonne ou des ports de Hollande les denrées coloniales, les (( épices » dont Colbert interdit l'entrée dans le royaume autrement que sous pavillon national ; pour pratiquer ces transactions sans contrevenir aux lois du royaume, des colonies d'hommes du Nord ou des Lusitaniens, — nombre d'israélites parmi ces derniers, — viennent se fixer à Bordeaux. Dés la deuxième génération, ils sont résorbés dans le milieu indigène, les noms seuls de leurs fils révèlent leur origine étrangère. En même temps, l'agriculture gagne sur les terrains pauvres, sables ou marécages, qui entourent le port ; plus batailleurs pendant les guerres de religion, les moines reprennent maintenant un labeur pacifique ; Carmes et Chartreux, stimulés par l'archevêque François de Sourdis, défrichent et plantent au nord et à l'ouest de Bordeaux. Ce sont, pour l'activité bordelaise, autant d'éléments nouveaux ou rajeunis ; la Chambre de commerce est instituée en 1706, à l'ins-

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tant où s'ouvre décidément la période de renaissance dont une autre étape importante est marquée, en 1713, par la paix d'Utrecht. Philippe V, petit-fils de Louis XIV, est désormais roi incontesté d'Espagne ; pour le commerce bordelais, surtout, « il n'y a plus de Pyrénées ».

L'apogée de la fortune de la Gironde au dix-huitième siècle

Le XVIIP siècle est, pour Bordeaux, l'apogée de l'ancien régime : commerce d'Europe et commerce d'outre-mer, bientôt assortis d'une industrie girondine, accumulent des richesses qui éblouissent, alors, tous les visiteurs. La population de Bordeaux, qui ne dépassait guère en i65o, avec 58. 000 habitants, les chiffres de la période romaine, atteint 80.000 âmes en 1700 et 1 10.000 en 1790 ; l'attraction n'a jamais été plus vive sur les ruraux de la région et aussi sur les étrangers, dont beaucoup de notables familles apportent un appoint solide à la bourgeoisie indigène. Le négoce est le principe fondamental de cette prospérité. Bordeaux a repris alors, mais sans intermédiaire, les transports de sucre, de coton, de cacao, dans lesquels s'étaient auparavant enrichis les « rouliers des mers », Portugais et Hollandais. Trente années d'entente cordiale avec l'Angleterre (1713-1743) ont renforcé de l'autre côté de la Manche, pendant la première moitié du siècle, des amitiés qui s'expriment par de puissantes affaires ; après avoir expédié à Londres, — ou à Amsterdam et jusque dans les pays Scandinaves, — seulement des cargaisons de vins, les négociants girondins, doublés d'armateurs, se font les transitaires des denrées centre-américaines ; le sucre des Antilles fran-

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çaises, Martinique, Guadeloupe, Saint-Domingue, n'a pas de concurrent sur le marché anglais. Alors qu'on le débitait encore à l'once, chez les «. apothicaires », au temps de Louis XIV, on en vend maintenant par grosses quantités, surtout depuis que se généralise l'usage des boissons chaudes d'origine exotique, thé et café. Avant le XVIIF siècle, Bordeaux n'avait débordé le commerce proprement dit que sur un domaine très particulier ; la pêche de la morue, dans les parages de Terre-Neuve, faisait, dès l'époque des derniers Valois, l'objet de contrats fréquents entre des capitalistes et armateurs de Bordeaux, des équipages de Bretons ou de Basques, des industriels spécialisés dans la sécherie et la vente du poisson en Europe. Après la paix d'Utrecht, des associations du même genre se multiplient pour d'autres affaires : il y a solidarité, plus ou moins explicitement contractuelle, entre la culture coloniale, l'industrie et le commerce girondins. Bordeaux a des armateurs pour la traite des noirs, commerce alors accepté comme licite, malgré les objurgations de Montesquieu, et dont les succès étaient honorés par l'administration royale, — celle de Louis XVI, par exemple, anoblissant le négrier bordelais Kater ; les experts distinguaient, par des détails dans les conditions du transport, la traite de Nantes et la traite de Bordeaux. Amenés aux îles, les nègres étaient affectés aux plantations ; beaucoup travaillaient là pour des planteurs commandités ou intéressés par des maisons bordelaises. Les mêmes marchands jalonnaient les rives de la Garonne de chantiers navals de réparation et de construction. On ne s'inquiétait pas alors des possessions d'outre-mier, telles le Canada, dont les produits ressemblent à ceux de l'Europe ; les

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seules colonies intéressantes étaient celles des climats tropicaux ; on sentit donc très peu, à Bordeaux, le sacrifice de la paix de Paris (1768), qui nous coûta le Canada, du moment que nous restaient les îles, 011 Saint- Domingue prit bien vite, avec éclat, le premier rang. Un circuit d'échanges était devenu de pratique courante, en Gironde, sous le règne de Louis XVI ; il était assuré par des goélettes de 120 tonneaux, partant pour les Antilles avec le ravitaillement, vins et eaux-de-vie, farine, lard, bœuf salé d'Irlande, toile et vêtements, ustensiles de ménage, matériel de sucrerie, armes et munitions ; au retour, ces navires apportaient sucre et rhum, café, cacao, indigo, coton. D'autres vaisseaux distribuaient ces marchandises dans les port» du nord de l'Europe ; ceux des négriers demeuraient affectés à leur trafic spécial et parfois, munis de lettres de marque, cumulaient avec cet emploi un rôle plus dangereux de corsaires. Sur la Garonne et la Dordogne, des barques fluviales concentraient et répartissaient les produits autour de Bordeaux ; il existait des manufactures de toiles en Saintonge et à Saint-Macaire, près de La Béole ; les vins du Saint- Emilionnais descendaient par Libourne, les fruits ftéchés arrivaient de Marmaude et d'Agen. En 1771, les colonies envoyèrent à Bordeaux pour i63 millions de francs de marchandises diverses ; à cette époque, en année moyenne, 126.000 tonneaux de vin étaient exportés par la Gironde, sur une production de 200.000. Le premier service postal transatlantique, entre la France et les Antilles, fut inauguré à Bordeaux, en 1787 (i).

(i) BrutaiU et Courteault, ouvrage cité.

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Le commerce girondin se raffermit lui-même par un magnifique développement industriel. Outre les constructions navales, la région bordelaise vit alors prospérer des entreprises de sucrerie et distillerie, de \errerie. Les étrangers de passage et les habitants enrichis étaient des clients tout indiqués pour des labrications de luxe ; de là l'essor d'ateliers oii travaillaient de véritables artistes en ameublement, ferronnerie, serrurerie ; de là toute une floraison de châteaux, sur les collines qui dominent le fleuve et parmi les vignobles de la rive gauche ; les peintres, les architectes réputés viennent prendre des commiandes à Bordeaux. Tandis que les ouvriers s'organisent en corporations, jalouses d'affiner leur travail, autant que d'en éloigner les concurrences, des sociétés savantes réunissent les fervents de l'archéologie, de la jurisprudence, des beaux-arts ; l'Académie de Bordeaux, aujourd'hui bicentenaire, a compté Montesquieu parmi ses membres assidus. Détail notable, la diffusion de l'instruction primaire, reconnue nécessaire par tous, coïncide avec cette somptueuse fortune économique ; civils ou religieux, des « régents » sont réclamés pour les enfants dans les villes de la région et même dans les villages. Cependant, les intendants, délégués directs du roi, bousculent sans pitié les résistances locales pour créer et embellir Bordeaux ; Tourny éventre les vieux quartiers du centre, insou^ cieux des libelles et satisfait à la pensée d'éloges posthumes ; il trace des routes et prescrit des foires périodiques dans la campagne, oii le travail s'ajuste de plus en plus à une activité régionale autour de Bordeaux.

La période contemporaine

n appartenait au génie autoritaire de Napoléon I*' de rattacher étroitement Bordeaux aux réseaux des routes de France en jetant un pont permanent sur la Garonne : car le fleuve, large de plus de cinq cents mètres au droit de la ville, demeurait devant l'autonomie bordelaise un fossé protecteur contre les empiétements parisiens ; pour faire circuler rapidement ses armées, qui durent plusieurs fois franchir les Pyrénées, — et aussi des préfets, successeurs à pouvoirs renforcés des intendants, — l'empereur avait besoin d'un passage permanent et solide sur la Garonne, le long de la vieille route romaine ; un décret impérial de 1808 ordonna les travaux du pont en pierre, qui commencèrent en 1810 ; ralentis à la fin de l'Empire, ils furent terminés en 1822 par une compagnie concessionnaire dont le péage a été racheté en 1862 ; les ouvrages de ce pont représentent, pour Tépoque, un chef-d'œuvre ; l'ingénieur Deschamps s'est distingué par l'intervention de méthodes inédites pour fonder les piles dans une rivière à fonds mobiles et à fortes marées. La construction du pont de pierre a limité en amont la carrière future du port maritime ; elle a été dictée par des considérations surtout d'administration générale, sans que l'extension des relations océaniques de Bordeaux semble avoir été prévue : mais il faut reconnaître que le port, laissé libre en 1810, était largement suffisant pour tous les progrès qu'il pouvait paraître raisonnable de prévoir alors.

Au dix-neuvième siècle, Bordeaux a quelque peu négligé les enseignements de la magnifique période

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précédente ; il n'a pas maintenu l'équilibre entre le commerce et l'industrie. Ses négociants ont connu de remarquables succès ; des éléments nouveaux d'échanges ont été apportés de l'Amérique méridionale et de l'Afrique, mais la construction navale a été trop délaissée, les usines de transformation se sont raréfiées ; il faut attendre la dernière guerre et ses cruelles leçons pour constater une renaissance plus compréhensive. Comme sous Louis XV, le rapprochement franco-anglais, accusé par la monarchie de Juillet et le Second Empire, a servi le commerce bordelais ; on doit ajouter l'encouragement donné aux transactions maritimes par les traités libres-échangistes de 1860. Le commerce des vins l'emporte alors sur tous les autres, exception faite des spécialités sénégalaises. Les vins ne sont plus seulement expédiés en Europe, mais aussi dans l'Amérique du Sud, où se constituent des sociétés jeunes, de sang surtout latin. La nécessité d'approvisionner des marchés plus lointains et de préparer les vins pour ces grands voyages détermina les négociants à pratiquer dans leurs chais les indispensables <( coupages » ; rien ne ressemble moins à la contrefaçon, quoi qu'aient prétendu des détracteurs intéressés, que le mélange à doses recommandées par l'expérience et l'approbation des acheteurs, de vins loyaux, dont le « médecin » a pour rôle de conserver le bouquet du crû qu'il accompagne.

Par l'armement pour la pêche de la morue, dont il n'a jamais perdu la tradition, par des échanges continués avec les îles de l'Amérique Centrale, mais surtout par ses relations nouvelles avec l'Afrique, Bordeaux a défendu, au XIX** siècle, son rang de

port colonial. Le Sénégal, jusque vers i85o, ne se prêtait qu'au commerce de la gomme, qui avait remplacé celui des esclaves, condamné par 'le Congrès de Vienne de i8i5 ; à ce moment, des Bordelais s'avisèrent que l'arachide, graine oléagineuse commune sur cette partie de la côte africaine, pourrait être largement cultivée par les indigènes et deviendrait, pour leurs correspondants européens, le principe de transactions extrêmement profitables. Fixés sur la valeur de l'idée, ils veillèrent à en assurer l'application : les noirs appellent encore hilaire, du prénom d'un de ces précurseurs, M. Maurel, la longue houe qui fut alors mise entre leurs mains pour faciliter la culture de l'arachide. Bordeaux fut naturellement, après cette découverte, le premier port français des oléagineux du Sénégal ; les graines importées furent traitées dans des usines, proches du port de débarquement, pour la fabrication des huiles et des tourteaux ; les indigènes furent fournis, en échange, d'objets usuels, de matériaux de construction, de vêtements. De belles fortunes bordelaises ont été édifiées sur ces opérations et l'on observera même que les travaux du port, pendant les cinquante dernières années, ont été, en quelque mesure, guidés par les besoins de ce commerce sénégalais, assez particulier ; nous aurons à revenir sur ce point. Un plan d'extension, assoupli à un mouvement plus composite, date seulement de igio. En somme, la guerre avait trouvé Bordeaux plus attaché peut-être à des traditions un peu usées qu'inquiet de nouveautés fécondes. Nous verrons, dans les pages qui suivent, comment le bouleversement mondial a inquiété et transforme des énergies prêtes à s'attiédir.

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