‹ Bordeaux, La GirondeChapitre 2 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'AGGLOMERATION BORDELAISE

La ville. — Aperçu d'ensemble.

Caractéristiques des monuments et des quartiers.

La ville de Bordeaux est une des plus étendues de toute la France, vaste comme le quart de Paris, avec une population dix fois moindre ; cette extension même est une de ses originalités caractéristiques, puisqu'elle trace un cadre très particuliçr à la vie municipale, traditionnellement intense dans la métropole de l'Aquitaine. Pour embrasser d'une vue synthétique l'ensemble de Bordeaux, il faut gravir les escaliers de la tour Pey-Berland, voisine de l'Hôtel de Ville et de la Cathédrale, ou du clocher de Saint-Michel, plus au sud. De là, le regard s'arrête, au-delà de la Garonne, sur la ceinture des collines, hautes d'un peu moins de loo mètres, qui dominent la vallée et pointent dans le fleuve par le promontoire de Lormont. Au Nord-Ouest, à l'Ouest, au Sud- Ouest, le relief n'accuse que des ondulations plus molles, accidents qui réduisent à peine le tour d'horizon ; la teinte sombre des bois de pins forme la

toile de fond, éclaircie sur des plans rapprochés par les couleurs plus vives d'autres feuillages. Il semble d'abord que la vallée soit plus large en amont qu'en aval, parce que l'étranglement de Lormont lui fait comme un verrou au Nord ; de ce côté, la grisaille des maisons se confond avec la verdure pauvre des terres très basses, intermédiaires entre le lit du fleuve et le niveau supérieur du sol nettement émergé. Du fouillis des constructions urbaines, un contraste suggestif se dégage, entre les quartiers centraux, où la voirie tortueuse semble noyée dans les édifices et toute la périphérie, dont le quadrillage accuse des formes plus banales.

Le port doit être regardé de plus près, par exemple de l'extrémité occidentale du pont de pierre. Une vue classique, miais qui déjà date un peu, nous le montre, précisément de cet observatoire, à une époque de Tannée où les goélettes, retour de Terre-Neuve, s'alignent en une double série au milieu du courant ; arrivées à la fin de l'automne, elles demeurent quelques semiaines en Gironde, où des gabarres viennent prendre leur cargaison pour le compte des sécheries de morues ; elles sont aujourd'hui moins nombreuses qu'autrefois, car la pêche au grand Banc, qui n'avait guère évolué depuis le XVP siècle, se sert d'engins nouveaux, d'appâts conservés en frigorifique et de bâtiments à vapeur ou à pétrole. Un accident caractéristique des conditions du port de Bordeaux fut le célèbre incendie du 28 septembre i86{) : quelques fûts de pétrole, ayant pris feu sur une goélette, l'huile enflammée s'épandit sur les eaux à l'instant où la marée allait renverser le courant ; la vague ardente descendit et remonta, sans qu'il fût possible de l'arrê-

ft LE PORT DE BORDE.\UX 23

1er, isolant les navires à l'ancre, dont plus de vingt finirent ainsi, en torches géantes ; la population entière était accourue sur les quais pour contempler cet extraordinaire feu d'artifice qui, par bonheur, ne fit pas de victimes humaines. A l'activité saisonnière de la ligne médiane du fleuve a succédé celle des quais, fort peu étendus encore en 1869, et que l'on voit aujourd'hui bordés d'une rangée souvent double de grands cargos ; sur les toitures en tuiles rouges des hangars, les mâts qui ne portent plus de voiles, les portiques, les bras éployés des grues dessinent un réseau géométrique ; deux grands pylônes en fer, sortes de tours Eiffel de modèle réduit, dominent de haut les clochers des églises et les « colonnes rostrales » de l'esplanade des Quinconces ; ce sont les supports du prochain pont à transbordeur.

On imaginerait volontiers, de ce point de vue, que le fleuve soit tout le port ; la courbe extérieure, celle de la rive gauche, en est visiblement la partie la plus ancienne ; à droite, du côté de la Bastide, se dressent des cheminées d'usine, mais les navires mouillés à quai ne sont en nombre qu'assez loin en aval, en un quartier oii il est évident que la fumée des fabriques se rapproche immédiatement de la rivière. On distingue cependant par dessus les maisons, et certainement en marge du chenal, les mâts qui jalonnent l'emplacement des bassins à flot, extension encore très incomplète du port en Garonne. Jetons enfin un coup d'oeil sur l'amont ; c'est la zone fluviale du port, garage des remorqueurs de rivière et des petits vapeurs qui font la navette entre les rives, pontons-ateliers, dépôts de matériaux de construction transbordés sur des chalands, école de natation. Un pont métallique,

qui porte la double voie du chemin de fer, ferme le tableau; là, si Ton excepte l'église Saint-Michel, aucun monument n'attire l'attention, parmi la foule anonyme des demeures. Une dernière observation, sur le pont en pierre lui-même, fait ressortir qu'il est très haut sur l'eau, assez, non certes, pour ménager sous ses arches un passage aux navires de mer, mais pour laisser libre jeu aux amples marées de la Garonne : l'accès du pont, par des rampes en pente douce, est un des problèmes spéciaux de la voirie de Bordeaux. Cette grande ville révèle, dans la structure générale de ses maisons, le caractère dominant de sa population ; chaque famille, ici, veut être chez soi ; comme l'espace n'était nulle part mesuré par des accidents du sol, on a bâti en surface, et non en hauteur ; les maisons élevées de plus de trois étages sont l'exception, le type local le plus fréquent est celui de l'échoppe, qui est, en sonime, un appartement de famille bâti en maison, rez-de-chaussée sur cave, un étage ou deux et une pièce de jardin ; agrandi dans toutes ses proportions, ce type est celui de très beaux hôtels particuliers du centre de la ville ; il permet la division entre la réception et ses annexes, salons, salles à manger, billards, cuisines, offices — et de» salles d'habitation ou de travail ; il se prête au développement de larges escaliers, à la distribution artistique de collections et d'admirables mobiliers. Par contre, il complique et grève de frais lourds l'administration municipale : tous les services communs sont étirés en longueur, égoûts, pavage, canalisation d'eau potable, de gaz, d'électricité, réseau de tramways, etc.. ; le confort que la population s'accorde pour son logement, suivant des habitudes sécu-

laires, doit être payé par des charges locales correspondantes.

Jamais la pierre de belle qualité n'a manqué à Bordeaux pour la construction : à quelques pas de la ville, les carrières de Lormont sont exploitées depuis fort longtemps ; les derniers contreforts du Massif central en contiennent beaucoup d'autres, dans les Charentes notamment ; qu'il s'agisse donc du temple romain de la <( Tutelle », qui subsista jusqu^à Louis XIV, des églises du haut Moyen-Age et de la Renaissance, des palais de la ville des intendants, du Grand Théâtre, élevé sous Louis XVI, ou des édifices modernes, c'est toujours en pierre que Bordeaux bâtit le plus volontiers. Il faut atteindre, tout récemment, les limites d'une période nouvelle où l'architecture même tourne à l'industrie et fabrique en série, pour relever des bâtisses en ciment armé, dont les prétentions ne sauraient être qu'utilitaires. Mais les âges précédents ont assez soigneusement travaillé pour laisser à Bordeaux un héritage monumental des plus riches ; dans notre exposé, dont le dessein est surtout économique, nous croirions cependant négliger une partie intéressante de notre programme, si nous ne résumions en quelques pages ces titres de gloire de la ville ; car l'activité même du port est liée aux conditions d'habitation. Qui dira que la beauté multiple des monuments de Bordeaux n'a pas contribué, au cours de l'histoire, à retenir sur les bords de la Gironde tel artisan, tel commerçant du dehors, dont le labeur s'est traduit ensuite en bénéfice pour toute la cité .3

L'architecture religieuse a multiplié, dans la région, des édifices dont beaucoup sont des chefs-d'œuvre ;

elle a inspiré à l'un des maîtres de l'Université bordelaise un livre excellent d'artiste et d'historien (i). L'église abbatiale de Sainte-Croix a des parties romanes, discrètement restaurées sous le Second Empire. La basilique Saint-Seurin est fondée sur un très ancien cimetière, où l'on a mis au jour, récemment, des tombes gallo-romaines ; son porche ouest date du XP siècle ; sans cesse remaniée, agrandie, restaurée, elle présente un ensemble composite des plus curieux. La cathédrale Saint- André vit présider des travaux par l'archevêque Bertrand de Got, qui mourut pape, sous le nom de Clément V, en i3i5 ; elle a été retouchée et ornée surtout au XVF siècle, et nous offre d'excellents morceaux de gothique rayonnant. Le clocher de Saint-Michel, élevé sur un ossuaire, faillit succomber sous Louis XIV, comme observatoire militaire employé par les habitants au cours d'une sédition ; il fut sauvé par Vauban, qui le reconnaissait « une des plus belles pièces de l'Europe » ; pendant la dernière guerre, comme par une vocation naturelle, il porta des appareils de télégraphie sans fil. D'anciennes chapelles suburbaines, fondées par des religieux, sont devenues des paroisses en pleine ville, telle Saint- Bruno, bâtie par les Chartreux sur un marécage. En ce pays de pierre et d'architectes, on ne s'étonnera pas que presque toutes ces églises aient été l'objet d'incessantes restaurations ; mais il est rare que ces retouches, extrêmement délicates, n'aient pas été menées avec discrétion et goût.

De l'âge romain, Bordeaux a conservé les ruines de Tamphithéâtre, vaste, mais de construction en petit

(i) J.-A. Brutails Les églises de la Gironde.

appareil, briques et bois, que l'on nomme encore Palais Gallien. Des monuments militaires rappellent les siècles pendant lesquels la ville fut capitale d'une province frontière, la Porte-Caillau, du nom d'une famille qui a fourni des maires, aux XIV* et XV° siècles, et surtout la Porte Saint-Eloi, dont la célèbre Grosse Cloche a sonné toutes les heures, glorieuses ou dramatiques, de la vie municipale. Le château Trompette, rasé peu avant la Révolution, a fait place à la vaste esplanade des Quinconces, où s'élève aujourd'hui le monument des Girondins. Les grands édifices civils, Hôtel de Ville, Grand Théâtre, ont été dégagés par des percées dont l'initiative revient aux Intendants ; la place de la Bourse, entre l'hôtel des Fermes (devenu des Douanes) et celui qu'occupe la Chambre de commerce, avec sa façade de maisons toutes pareilles, soigneusement conservées, marquait le centre du Bordeaux commercial du XVIIP siècle, époque d'éclatante prospérité. Les perspectives de la <( place de la Comédie )), où se réunissent les cours dé, l'Intendance, du Chapeau Rouge, du XXX Juillet, les allées de Tourny, la rue Esprit' des Lois, sont dignes des plus nobles villes d'Europe ; leurs noms évoquent en un résumé concis toute une vision de l'histoire borlaise.

Avant les rudes coups de pioche des Intendants, les rues qui descendent à la place de la Bourse comptaient parmi les grandes artères de Bordeaux ; l'une d'elles passait sous une voûte qui n'a point disparu, m.ai8 l'activité du port s'est reportée vers l'aval, à mesure que grandissaient les dimensions des navires. Le « quartier Saint-Pierre », la « Rousselle )•> logeaient jadis en de vieux hôtels, ouvrant sur des ruelles, la

riche bourgeoisie marchande et parlementaire, unie par des mariages et par l'ardeur générale de son particularisme municipal. Un souvenir du temps où débarquaient, devant l'hôtel des Fermes, les marins arrivant des îles, survit dans le petit marché d'oiseaux exotiques, fidèle à ce vieux quartier. Mais, dans l'ensemble, les traditions du logement ont été déclassées ; les propriétaires ont émigré dans des parties neuves, mieux aérées de la ville ; certains ont vendu leurs immeubles, qui ont fait place à de grands magasins. On retrouvera cependant, à la Rousselle, les comptoirs à peine remaniés des négociants en morues, qui se réunissent en un modeste local, voisin du pont en pierre, c'est-à-dire de la limite amont du mouillage des goélettes ; c'est la Rousselte aussi qui abrite les bureaux où se traitent de considérables affaires de beurres et fromages. Mais ces résistances suprêmes au mouvement commun faiblissent chaque jour ; on n'entend plus guère de protestataires contre le projet d'une (( grande voie » qui éventrerait ces antiquités, afin d'ouvrir un accès direct, correctement moderne, entre la place de la Comédie et la principale gare de Bordeaux.

Le commerce des vins, lui, n'a pas à émigrer ; il s'est fixé, depuis environ un siècle, dans le quartier des Chartrons, en aval des Quinconces, et l'on peut dire qu'il l'a modelé selon ses convenances : le chai, conservatoire des vins, voisine dans le même immeuble avec les bureaux et l'habitation. Sur les quais des Chartrons et de Bacalan, les maisons^ n'ont que quelques fenêtres de façade, deux à cinq, rarement davantage, et beaucoup sont consacrées au commerce des vins. Au rez-de-chaussée, le comptoir laisse la

place au corridor par lequel entrent et sortent les barriques, c'est l'accès du chai, qui s'épanouit à l'arrière et couvre souvent une vaste superficie ; les salons occupent le premier étage, les pièces d'habitation sont au-dessus. La même disposition apparaît dans les rues perpendiculaires au quai, dont la plupart sont fort étroites, mais dont quelques-unes, de création relativement récente, ont les dimensions que comporte leur appellation de « cours ». La visite des grands chais est une des promenades recommandées à Bordeaux ; outre que ces caves étonnent par leur ampleur de cité spécialisée, où des voies ferrées courent sur les rues intérieures, éclairées à l'électricité, c'est là que l'on peut étudier les procédés de la science la plus moderne, appliqués à la sauvegarde et à la présentation du vin ; car la tâche du commerçant est délicate, pour assurer dans les conditions les meilleures, suivant la clientèle à laquelle il s'adresse, les opérations multiples indispensables ; seuls les vins de crû, mis en bouteilles sur les propriétés, avec des précautions chères et minutieuses, sont ainsi complètement préparés pour la vente, avant achat pour le commerce.

Les besoins du commerce des vins ont fixé dans les quartiers nord de Bordeaux des industries annexes de bouchonnerie, capsulerie et surtout tonnellerie ; toute la région girondine participe à cette activité. On fait, par exemple, des fûts recherchés dans la zone de l'arrondissement de Libourne qui touche aux pentes forestières de la Dordogne. Entre les ports de la basse Gironde, ceux de la Dordogne inférieure et Bordeaux, il y a une circulation constante de gabarres pansues, chargées d'une grande voile et d'un foc, qui transportent les bois de tonnellerie, la vaisselle vinaire et les

fûts pleins : Bordeaux est actuellement le point de départ de toutes les expéditions par mer en quantités. Les négociants des Ghartrons voient charger sous leurs fenêtres les commandes de leurs clients d'Angleterre, de Hollande, de Scandinavie, d'Amérique. Mais tous n'habitent plus sur les quais ; les heures de bureau finies, ils regagnent leurs domiciles des quartiers neufs et, quand vient l'été, leurs résidences de la grande banlieue. Nombre de leurs ouvriers sont aussi propriétaires des (( échoppes » où vivent leurs familles, car cette profession est de celles où le travail, bien avant les transformations récentes, assurait les rémunérations les plus intéressantes ; une place de maître de chai, dans une maison bien établie, est non pas certes une sinécure, mais une prébende de beau rapport. Dans le nord de Bordeaux, proche du bassin à flot et du quai des Ghartrons, les maisons s'espacent entre de grands jardins, cultivés en potagers ; l'on touche ici à un rivage de marais, noyés par la Garonne aux très hautes eaux ; c'est là que, dans les très rares hivers où la gelée dure quelques jours, les Bordelais viennent s'exercer au patinage.

La proche banlieue et ses transformations récentes

Une grande ville ne s'accommode plus de la voirie raloyen-âgeuse qui suffisait à nos aïeux. Elle doit s'aérer, s'assainir de toutes manières, dessécher ses (( palus », évacuer ses eaux souillées, prodiguer dang toutes les habitations l'eau propre et la lumière. La voirie des Ghartrons marque un progrès réel sur celle du Gentre, établie bien auparavant ; mais elle-même commandait beaucoup d'améliorations ; les Ghartron-

LE PORT DE BORDEAUX 3l

nais, si attachés cependant à leur quartier, n'ont pas été les derniers à se loger a sur les boulevards ». Déjà les Intendants avaient renversé, parmi des masures, de belles habtations qu'elles entouraient. Tourny avait tracé, sur les anciens fossés des fortifications, remontant au) XIV* siècle, une ceinture de cours plantés d'arbres, qui limitait alors l'agglomération urbaine. Sous le Second Empire, on commença la couronne des boulevards extérieurs, aujourd'hui terminés ; à l'origine, ils se déployaient sur des terrains vagues ; ils sont aujourd'hui presque complètement bâtis et, sauf sur quelques centaines de mètres, marquent la ligne d'octroi entre Bordeaux et les communes limitrophes. Mais il n'y a là qu'une simple fiction administrative, puisque, en réalité, la continuité des habitations ne connaît d'autres solutions, dans tous le groupement métropolitain de la Gironde, que celles que commandent les coutumes ataviques de la population.

Les parcs de plaisance, les terrains de sport sont ainsi englobés dans la « ville régionale » que devient Bordeaux. En général, l'espace n'est pas ménagé entre les maisons, mitoyennes seulement sur la façade des rues ; mais, chaque famille vivant volontiers chez soi, les emplacements découverts et plantés, destinés à des réunions nombreuses, ont longtemps manqué à la population : les allées de Tourny, appelées du nom du célèbre intendant, ont été dépouillées, en i83i, de la quadruple rangée d'ormes qui les abritait ; le Jardin public, un des plus beaux de France, ne remonte, dans son extension actuelle, qu'à i858 ; les petits squares, voisins de l'Hùtel de Ville ou d'autres monuments, ne sont pas plus anciens. En 1888 seulement, et par la libéralité du philanthrope Benjamin Godard,

la ville a acquis, au delà de la ligne des boulevards, les 24 hectares du (( Parc bordelais », coupés de bosquets et de pelouses, traversés par un ruisseau et des lacs, villégiature populaire des dimanches ou, comme disait le généreux donateur, « campagne de ceux qui n'en ont pas ». Ce n'est toutefois pas suffisant ; le grand Bordeaux d'après-guerre n'attendra plus longtemps, sans doute, l'aménagement d'un stade, où seront données, dans les conditions les meilleures pour les joueurs et l'assistance, ces séances de sport, de plus en plus suivies et qu'il est si intéressant, pour la santé de la race, d'encourager par tous les moyens.

La banlieue proche est réservée à ces organismes indispensables de la vie urbaine moderne, de même qu'elle aide à la transformation de la cité en retenant les industries. La commune bordelaise fait corps aujourd'hui avec les corrimunes adjacentes, distribuées en croissant autour du port ; en première ligne, du Nord au Sud, le Bouscat ,Caudéran, Mérignac, Talence, Bègles ; en deuxième ligne Bruges, Pessac, Yillenaved'Ornon. Sur la rive droite, la plage enserrée dans la courbe du fleuve porte le quartier de la Bastide et les sections basses des communes de Floirac et de Genon ; une plaine littorale, immédiatement accessible de la rivière, s'étale quelques kilomètres en aval, au delà du promontoire de Lormont ; là grandissent les récents appontements, usines et magasins de Bassens. Il est indispensable de considérer aujourd'hui cet ensemble, pour comprendre la vie économique de Bordeaux, car ces dispositions commandent, en quelque mesure, le régime des affaires et le travail du port :i il y a tendance à la division entre les éléments jadis étroitement rapprochés de l'atelier et du comptoir et de l'habi-

talion ; le transport, aussi bien des personnes que des denrées usuelles, est une nécessité de tous les instants, sur des trajets beaucoup plus longs que naguère ; la ville régionale ne se contente plus de la division en compartiments communaux de son territoire, elle réclame un plan unique dé la voirie et de la ciculation.

Peut-être dira-t-on que le cas est général ; on n'aura pas tort, mais il convient de relever que, pour Bordeaux, l'innovation est plus profonde que pour d'autres villes, parce qu'elle impose un brassage constant de la population ; l'échoppe demeure le logis type, mais elle est reléguée assez loin du centre, tandis que dans l'ancienne enceinte urbaine, des habitations sont louées et transformées pour servir d'entrepôts, de garages, de petits ateliers. Ce n'est pas sans des tâtonnements et des écoles que les corps locaux, municipalité. Chambre de commerce, Conseil' général, assurent l'équilibre réclamé par les résidents et les négociants ou industriels entre l'afflux des denrées vivrières de l'intérieur et celui des marchandises diverses amenées par le port. Les communications avec l 'arrière-pays s'ouvrent, par deux voies très inégales, au Nord-Ouest et au Sud-Ouest. Vers l'aval, pour les échanges même locaux, le fleuve est une route ordinaire, au même titre que les chemins empierrés ; à la lisière des terres noyées, sur les grasses alluvions, des cultures maraîchères ont été développées, qui apportent un appoint considérable à l'alimentation saisonnière des citadins et au travail des usines de conserves : artichauts de Macau, petits pois d'Eysines, mais ce sont des valeurs plutôt que du tonnage, dont la circulation est assurée par des charrettes et des

barques ; on n'a pas besoin, de ce côté, d'un vaste outillage de réception.

Tout autre est la situation en amont, au carrefour de la vallée garonnaise et des routes de terre descendant des Pyrénées et des Landes. Là convergent les produits de consommation quotidienne qui seront absorbés sur place et ceux qui soutiennent la fabrication et l'exportation, fruits et légumes, vins, bétail, huîtres et poissons, résineux, bois, poteaux de mine ; la liaison avec le port maritime est particulièrement délicate, parce que la Garonne est coupée, dans la partie méridionale, par deux ponts fixes, barrant rigoureusement la grande navigation. L'ancien Bordeaux, — nous voulons dire le Bordeaux d'avant guerre, — ne souffrait pas de cette rupture, car l'industrie, qui a besoin de contacts faciles avec les paquebots de long cours, était relativement pauvre dans la région. Aussi pouvait-on, par des retouches qui paraissaient prévoir toutes les chances, se contenter d'agrandir la gare Saint- Jean ou du Midi, pour les voyageurs et les marchandises, les marchés (( de première main », l'abattoir. Le quartier est toujours celui des commissionnaires en bestiaux, des entrepôts alimentaires, de nombreux offices de réexpédition et transit. Mais tout cela, si l'on peut ainsi dire, n'est plus aux dimensions du jour : le service local exige des remaniements, qui ne seront plus seulement des replâtrages, et la liaison doit être assurée sous des formes plus modernes, à travers l'agglomération bordelaise, entre la mer et l'arrière-pays ; ce sont problèmes à la fois municipaux et régionaux.

La poussée en secteurs étanches, qui a caractérisé jusqu'ici le progrès des groupes urbains de la Gironde, s'est traduite pour celui de Bordeaux par des anomalies

qui ne pourront subsister longtemps ; les tramways dits de pénétration ont été établis par plusieurs sociétés, indépendantes de celle qui dessert la ville proprement dite ; même inconsistance pour la distribution du gaz, de la force motrice et de la lumière électrique, voire de Teau potable. Les autorités s'inquiètent maintenant de ce qui, en conscience, ne peut être toujours reproché comme des malfaçons aux directeurs des années écoulées ; on s'aperçoit avec étonnement, par exemple, que les 28.000 habitants de Règles sont à peine éclairés et pourvus d'eau pour les besoins domestiques. Au lendemain de la guerre, les questions se posent toutes ensemble, financières, techniques, sociales ; les procédés administratifs d'antan paraissent périmés ; les plus rares qualités d'intelligence, de sang- froid, de méthode sont nécessaires aux hommes qui président à cette formidable évolution des grandes villes de France. Pour Bordeaux, la difficulté s'accroît, du fait des improvisations qui ont surgi pendant la guerre, en un port devenu tout d'un coup le plus chargé du littoral atlantique français et qu'il faut maintenant liquider en les adaptant à une période d'activité redevenue normale.

L'activité spéciale de la période de guerre

Trois quartiers surtout ont dû à la guerre une croissance qui s'est à peine ralentie depuis ; sur la rive droite de la Garonne, la Bastide, sur la rive gauche, Bacalan, qui avoisine les bassins à flot, enfin les alentours de la gare du Midi, commune de Bègles comprise. In peu partout, pendant les hostilités, on s'est mis à tourner des obuj& ; les usines de construction

métallique s'y sont particulièrement consacrées, renonçant pour ce travail, commandé par l'action des armées alliées comme des nôtres, à des fabrications d'une utilité moins immédiate ; les chantiers navals de Dyle et Bacalan, ceux dits de la Gironde, à la Bastide, ont abandonné leurs constructions cependant si nécessaires à la marine marchande française. Au printemps de 191 5, le ministre de la Marine vint présider le lancement du cuirassé Languedoc ; cette cérémonie a marqué la fin, jusqu'après l'armistice, de travaux neufs pour lesquels, en temps de paix, ne manquaient chez nous ni les outillages excellents, ni les ouvriers experts ; le jour même oii le Languedoc entra dans la Garonne, une surprise douloureuse fut le bombardement de Dunkerque par des canons allemands à longue portée, qui faisaient leurs débuts : tous les ateliers furent dirigés dès lors vers la production de guerre, projectiles, poudre, armes d'infanterie et d'artillerie, gaz, articles d'équipement et de vêtement.

Bordeaux, siège provisoire du Gouvernement, en 1914, a été, plus immédiatement que d'autres villes, accaparé par ces tâches qui ne pouvaient être que momentanées. Alors que les quais recevaient encore les troupes françaises et indigènes ramenées du Maroc, les services de l'Intendance et de la Santé organisaient des dépôts immenses, prévus pour les besoins de plusieurs armées ; ce furent, dans le quartier d'amont, à proximité de la gare du Midi, des montagnes de produits pharmaceutiques et d'articles de pansements ; ailleurs, mais toujours sur la périphérie, des parcs automobiles ; à la Bastide, un entrepôt de charbon. Les usines de fabrication sont venues plus tard, en coïncidence avec la transformation des procédés de

guerre qui, pour notre artillerie lourde, date seulement du mois de mai 1916. A partir de ce moment, affluèrent à Bordeaux, non seulement des marchandises inusitées, mais des ouvriers étrangers des origines les plus diverses. Tous les bâtiments du port avaient été désaffectés ; les relations habituelles de Bordeaux avec l'Amérique latine étaient interrompues ; les plus beaux paquebots à passagers étaient aménagés en hôpitaux flottants, d'autres, bouleversés de fond en comble, amenaient sur les quais de la Gironde des chevaux du Canada. Nul ne sera surpris que, pendant ces années terribles, les soins d'embellissement, voire d'entretien de la ville, aient été différés devant des soucis plus urgents.

Mais, de cette transformation fébrile, tous les traits n'ont pas été effacés le jour où la guerre a pris fin ; certains s'étaient, au contraire, assez profondément gravés pour demeurer caractéristiques du grand Bordeaux de demain. D'abord le mouvement de port, localisé à Bordeaux même, s'est étendu, d'un progrès solidaire, à toute la Gironde et à la basse-Dordogne ; ensuite le nombre et la qualité des travailleurs des usines et des ports ont beaucoup changé. Avant igi^, une certaine défiance s'accusait, dans les milieux économiques bordelais, contre toutes les annexes du port, trop éloignées de la Bourse et de la place des Quinconces. La construction d'un appontement à Pauillac, en 1890, se heurta d'abord à la plus vive opposition des usagers de la Gironde et de la Chambre de commerce elle-même ; l'autorisation, combattue de plusieurs côtés, fut accordée sous la forme la plus limitée, celle d'une station réservée aux paquebots de la C* Transatlantique. Plus tard, les mêmes préventions étaient

élevées contre des travaux à Bassens, sur la rive droite. Depuis lors, sous l'empire des nécessités pressantes de la guerre, les idées se sont enfin élargies ; des ouvrages, dont nous préciserons plus loin les caractéristique et la portée, ont été exécutés à Bassens, à Blaye, à Pauillac ; d'autres sont commencés à Libourne. On est d'accord aujourd'hui pour considérer qu'ils sont tous aussi profitables à l'essor économique de la Gironde que ceux qui ont été parallèlement poursuivis dans les limites de l'ancien port.

Quant à la main-d'œuvre, elle est singulièrement plus composite qu'il y a dix ans. Pendant que les Français adultes étaient mobilisés, des travailleurs ont été demandés de tous côtés pour suppléer à leur absence. Bordeaux, qui comptait relativement peu d'ouvriers de spécialités, a vu partir pour les armées la grande majorité de sa population masculine d'âge militaire ; par contre, son port a reçu des convois nombreux de Marocains, de noirs de l'Afrique tropicale, de jaunes d'Extrême-Orient, cependant qu'était intensifié le mouvement, dès longtemps assez actif, de l'émigration espagnole. Depuis l'armistice, ce dernier courant ne s'est pas ralenti, car la hausse de la peseta, par rapport au franc, aggrave le poids de la vie chère dans la péninsule, en même temps que les hauts salaires pratiqués en France attirent les immigrants. Les Annamites et Chinois sont presque tous partis, mais dans les équipes marocaines, il y a compensation entre ceux qui partent et ceux qui arrivent. Nous ne saurions oublier, d'autre part, que Bordeaux fut un des ports les plus fréquentés pendant la guerre, par les troupes américaines, qu'accompagnaient des services extrêmement nombreux et touffus. Bien que

plusieurs de ces éléments n'aient apparu en Gironde que pendant peu de mois, ils n'en ont pas moins marqué dans la population ; ils contribuent à déterminer une ethnographie locale très complexe, sur laquelle l'action absorbante du milieu géographique n'a pas cessé de s'exercer souverainement.

La population bordelaise avait diminué pendant la Révolution ; elle n'atteignait pas tout à fait loo.ooo habitants en 1801. Au début du XX® siècle, elle était sensiblement supérieure à 25o.ooo âmes, ce qui faisait de Bordeaux, après Paris, Marseille et Lyon, la; quatrième ville de France ; si l'on ajoute à ce chiffre ceux des communes limitrophes, on arrive, pour la période qui précéda la guerre, au delà de Soo.ooo habitants. En 1920, bien qu'aucun recensement complet n'ait encore été fait, on peut estimer à /ioo.ooo habitants l'effectif de l'agglomération bordelaise ; ce total avait été dépassé pendant les hostilités ; la situation est maintenant stabilisée, l'on peut supposer que ce niveau sera approximativement conservé pendant plusieurs années. On calculait, en 1891, que plus de la moitié des citadins de Bordeaux étaient d'origine extra-girondine, trois pour cent seulement étant nés à l'étranger ; la proportion de ce dernier groupe est assurément plus forte aujourd'hui. Une affirmation, à laquelle se mêle un peu de légende, veut que des traits britanniques soient visibles chez des familles du haut commerce chartronnais ; en réalité, il faut constater par là, sans nous borner aux Anglais, que Bordeaux a de tout temps séduit et fixé des étrangers ; c'est un des charmes de ses richesses naturelles et de son climat, et de plus, comme ces nouveaux venus sont rarement des oisifs, une des chances de sa prospérité.

Les éléments nouveaux de la population et de l'essor économique

Gomme si elle était jalouse d'elle-même, la ville s'est jusqu'ici fort peu souciés de retenir des passants ; elle se flatte d'être mieux qu'une gare. Des étrangers s'étonnent de ne trouver, dans les quartiers centraux, qu'un petit nomibre d'hôtels pourvus du confort mîoderne ; ils en seraient moins surpris si, pénétrant plus intimement dans, la vie familiale de la cité, ils pouvaient goûter la large aisance de tant de demeures particulières. Au moment oii le gouvernement vint s'installer à Bordeaux, en 191/i, amenant avec lui des sections de tous les ministères, il ne suffît pas, à beaucoup près, des édifices publics pour loger tous ces hôtes ; beaucoup de maisons privées furent alors des présidences, voire des ambassades de pays alliés, qui avaient trouvé, sans une retouche, des appartements semblant préparés pour elles. Par contre, rien ou presque n'était organisé pour faire de Bordeaux le centre d'une région riche et pittoresque à divers titres. Nous nous demandons aujourd'hui comjment la gare de la Bastide, où la ligne principale de l'Orléans finit en impasse près de la Garonne, passa naguère, avec une ceinture d'hôtels la plupart disparus, pour une des plus confortables de France ; autour de la grande gare Saint-Jean, les voyageurs trouvent aujourd'hui des commodités appréciables, mais voici que, depuis la fin de la guerre, des banques et des compagnies commerciales s'emparent des premiers hôtels du centre.

Bordeaux peut-il donc se passer des étrangers? Assurément non ; il étend à travers des contrées lointaines le cercle de ses correspondants, il accueille avec une

largesse de grand style les visiteurs de marque, mais ses préférences vont visiblement à naturaliser sur son territoire ceux qui seront, au dehors, les agents de sa fortune et de sa publicité. L'une des difficultés originales, devant la bonne volonté des directeurs du port, est l'isolement des divers groupes commerciaux et industriels qui empruntent l'outillage des bassins et des quais, de sorte que, si certains ouvrages sont remarquablement appropriés à des fins particulières, il ne se dégage pas toujours de leur jeu l'impression qu'ils ont été dressés suivant un plan d'ensemble. L'esprit municipal a fait merveille, mais il reste froid, sinon hostile, devant les initiatives du dehors, y compris celles de l'Etat ; on est obligé presque de forcer des portes pour découvrir tout ce qui se; cache de patience, d'ingéniosité dans des œuvres sociales que l'on pourrait proposer en modèles. L'Université, très active, n'est pas assez connue des hommes d'affaires ; telle maison des Landes se croyait quitte, de toutes obligations intellectuelles en versant une annuité misérable au laboratoire de chimie résinière de la Faculté des Sciences.

Pourtant un désir de renouveau régional s'était affirmé dans le Sud-Ouest, un peu avant la guerre ; il avait inspiré plusieurs groupements locaux, d'énergies individuelles et de capitaux. Au commerce des vins, qui garde rang aristocratique parmi les manifestations de l'activité bordelaise, au commerce avec le Sénégal, qui avait, lui aussi, des traditions, d'autres s'adjoignaient peu à peu, ceux notamment qui sont fondés sur l'exploitation du pin, l'arbre d'or de notre littoral gascon. Le domaine bordelais d'Afrique s'étendait du Sénégal vers l'Afrique guinénenne, vers Mada-

gascar. Des participants se réunissaient pour des travaux de construction, des fabriques de produits chimiques, des aménagements immobiliers. Peu nombreuses étaient encore les sociétés anonymes, dans lesquelles les fondateurs s'effacent de la raison sociale ; il est pourtant nécessaire d'en constituer, dès qu'une entreprise dépasse les limites normales d'un effort individuel, et Bordeaux n'a pas échappé à cette règle. Les banques locales s'y sont prêtées les premières, puis des affaires de caractère industriel, tandis que le commerce tient à ses coutumes plus individualistes ; un annuaire des firmes bordelaises aligne, aujourd'hui mêmie, plus de noms propres que d'appellations impersonnelles. Mais le mouvement irrésistible progresse, à mesure que se définit la région dont l'organisme respire sur la mer par la Gironde et Bordeaux. Quelle» sont donc les conditions de cette communication avec l'Océan .î^ Qu'est-ce, pour la navigation, que le fleuve, qu'est-ce que le port.^^

Page 1