‹ Bordeaux vers 1450Chapitre 11 sur 79 · PREMIERE ENCEINTE · texte numérisé non relu

PREMIERE ENCEINTE

Il nous paraît superflu de donner des preuves de l'existence des murs de la première enceinte de Bordeaux : de l'enceinte romaine. Ces murs étaient d'une telle épaisseur (4 à 5 mètres), si bien établis, à leur base, avec des fragments de monuments colossaux, et liés par un mortier si dur partout où l'on s'était servi de pierres de petit appareil, que, lorsqu'on a bâti, plus tard, contre leurs parois ou sur leur sommet, on a presque toujours mieux aimé perdre un peu de terrain que prendre la peine de les démolir. Aussi, pendant qu'il ne restait plus rien, ou presque rien, des murailles du xne et du xive siècle, des remparts qui avaient mille ans de plus subsistaient, presque dans leur entier, cachés par les maisons. Quant aux fossés qui les entouraient, n'aurions-nous, à défaut de textes, que les noms qui restèrent longtemps à deux grandes rues : de fossés de Tropeyte (cours du Chapeau-Rouge) et de fossés de Campaure (cours de I'Intendance), leur existence serait suffisamment démontrée. Les textes, que nous négligeons maintenant, reviendront, d'ailleurs, assez souvent dans la suite de cet ouvrage.

Cependant, on n'a, jusqu'à présent, parlé que d'un fossé autour de la ville romaine; nous croyons qu'au moins, au nord et à l'ouest, il y en avait deux, parallèles, et que les remparts s'élevaient sur l'escarpe de celui qui était le plus rapproché de la ville. En 1381 (Inv. S^And.), une maison mouvant du chapitre de Saint-André était située sur le contre-fossé de la ville, aux fossés de Tropeyte. « La porte Médoc » avait été bâtie, au moyen âge, bien en avant des murs romains, » dans un petit accroissement, » dit l'abbé Baurein. « C'étoit un boulevard, » dit Vinet. L'inventaire de Saint-André, encore plus explicite, mentionne, en 1341, une « reconnaissance d'une maison, hors » la porte Médoc, sur le contre-fossé de la ville » . Quoi qu'il en soit, cette porte s'ouvrait à 15 mètres en avant des remparts romains. Elle devait être précédée d'un fossé dans lequel ont été bâties les maisons bordant le côté méridional du cours du Chapeau-Rouge, tandis que les maisons de la rue du Pont-de-la-Mousque sont dans le fossé qui bordait les remparts. Nous croyons aussi que, lorsqu'au xive siècle, on a construit les murs de l'ouest, on ne les a bâtis si près de l'enceinte romaine que pour profiter des douves qui étaient déjà creusées, et qu'on les a élevés sur le retranchement qui séparait les deux fossés. Nous faisons aussi la remarque qu'au sud, le Peugue coulait assez loin du pied des murs romains, et qu'il pourrait y avoir eu là également un fossé entre ce ruisseau et les remparts. Remarquons enfin que, depuis les rues qui longeaient le mur du premier accroissement, jusqu'au cours des Fossés, il y a une distance à peu près égale à celle qui existe depuis les murs romains jusqu'aux cours du Chapeau-Rouge et de I'Intendance, et depuis les remparts du môme temps, bâtis à l'ouest, jusqu'à la rue Bouffard.

Avant de nous servir des textes et des observations de nos devanciers, disons ce que nous avons vu nous-même : lorsqu'en 1846, on a bâti les maisons qui sont entre les rues des Remparts et des Facultés, nous avons pu suivre les démolitions de ces vieux murs et en dessiner, pour la Commission des monuments historiques, des fragments tombés dans les fossés par masses énormes semblables à des rochers renversés par un tremblement de terre.

On voyait encore, il n'y a pas longtemps, un reste de la tour du Dragon, interrompant l'alignement des maisons de la rue des Remparts.

Lorsqu'on a bâti les maisons qui s'élèvent au bout septentrional de la

rue Dieu, dans le côté méridional de la rue du Pont-de-la-Mousque, nous avons reconnu les bases du mur romain. Sur la môme ligne, mais plus à l'ouest, nous avons dessiné des fragments de sculpture antiques, mis à découvert lorsqu'on a creusé la terre pour établir les fondations d'une maison située à l'ouest de la rue Guillaume-Brochon. Le sol des caves de la maison qui porte le n° 5, dans la rue Chaumet, est sur le mur romain.

En 1866, on a démoli ce qui restait des remparts qui fermaient la ville au sud, et nous avons été émerveillé du peu de travail qu'arrivaient à faire, par jour, dans leur œuvre de destruction, une quinzaine d'hommes manœuvrant une immense poutre ferrée, suspendue par des cordages à des grues aussi hautes que des mâts ; le feu jaillissait à chaque coup, et, toutes les heures, une bribe du mur s'écroulait.

Nos devanciers : Elie Vinet, au xvie siècle; l'abbé Baurein et Dom Devienne, au xvme; Bernadau, Guilhe, Jouannet et Rabanis, contemporains de beaucoup d'entre nous, ont vu et décrit des parties de ces vieux remparts.

Enfin, les preuves abondent dans les textes; mais nous n'en fatiguerons pas le lecteur.

DEUXIÈME ENCEINTE Premier accroissement. — Fin du xii° siècle.

Il reste encore quelques fragments des murs et des tours de la deuxième enceinte, entre la porte Saint-Éloy et la rue de La Rousselle; et le nom de Fossés qu'a toujours porté la grande voie qui enveloppe cette enceinte, depuis la porte Bourgogne, sur le bord de la rivière, jusqu'à la rencontre du ruisseau du Peugue, près du clocher de Pey- Berland, est un indice suffisant de la situation des murs.

Nous avons dit plus haut que le premier accroissement de la ville était protégé par deux lignes parallèles de murs et de fossés ; les textes suivants en font foi : En 1208 (Chr. Bord., Dar., p. 29), « Petrus » Lamberti, maire de la ville de Bourdeaus, messieurs les Jurats et, » communauté de ladicte ville, donnèrent auxdicts prieurs de Sainct- » Jacmes en récompense de certaines maisons qu'ils avoyent ruynées

» à cause du siège mis devant Bourdeaus, les petits fossés de la ville, » depuis la porte Sainct-Jacmes, jusques à la porte du Cafaman, sous » certaines conditions.... » Si dans ce texte on désigne particulièrement les petits fossés de ce côté de la ville, c'est qu'il y en avait aussi de grands. — En 1262 (Liv. Bouil., p. 368) : « Eu mur neu, qui son entorn » la bila de fora ou fossat de la bila et l'arrefossat, son paduentz. » — En 1380 (C. de l'Arch.) : « Arnaldus Hugo solvit pro dimidio solo quod » est in rua Sancti-Elegii, inter duos muros. » — En 1382 (Inv. S1- And.) : « .... toutes icelles deux demy maisons tenant l'une à l'autre qui » sont sur le contrefossé de la ville. » Les maisons dont il est ici question étaient situées près de la porte des Ayres. — En 1496 (Terr. Bos.) : « Une maison dintz lo fossat de la bila.... en la rua de Las Salineyras, en » la parropia Sent-Miqiieu, entre los dos murs de la deita ciutat. » Ces doubles fossés d'ailleurs n'étaient pas une anomalie dans notre pays, puisque nous trouvons une disposition à peu près semblable autour de la ville de Rions et des châteaux de Saint-Genès-de-Meyre et de Curton (Gui. mil.). Cette double enceinte est bien indiquée dans le plan d'Elie Vinet et dans la vue à vol d'oiseau de la cosmographie de Munster, où l'on voit des tours fortifier les deux murs. Tout le monde a pu voir cette disposition, lorsqu'on a percé la rue Désir ade, aujourd'hui rue Buhan, jusqu'au cours des Fossés : les deux murs y ont été mis à découvert. On a pu faire la même observation lorsqu'on a préparé les fondations du nouveau Grand-Marché, où s'élevait autrefois VHôtel-de- Ville. Le ruisseau de la fontaine de Pedouillet passe également entre les deux remparts.

Presque tous les auteurs qui ont décrit les murs de cette seconde enceinte les rattachent, du côté de la rivière, à l'angle nord-est de l'enceinte romaine. Nos recherches, nos observations topographiques et les textes manuscrits que nous avons consultés, nous autorisent à avancer, d'abord, que les murs de la deuxième enceinte ne passaient pas, le long de la Garonne, dans les localités où ces auteurs les placent; et, en second lieu, qu'ils ne rejoignaient pas l'angle nord-est des remparts romains.

Cependant l'abbé Baurein, qui a si bien connu nos antiquités bordelaises, et qu'il est rare de trouver en défaut, s'exprime ainsi (Bull. Poly., 1817, p. 223) : « Le mur du premier accroissement paraît maintenant « à découvert depuis qu'on a démoli l'ancien hôtel de la Monnaie. On

» y voit encore des tours dont il était flanqué ; il avait son alignement » entre cet hôtel et celui de l'ancienne Bourse, dont il faisait la sépara- » tion, et il traversait ensuite la place du Palais. » De sorte que, d'après le savant abbé, les murs du moyen âge, qui s'attachent au coin nord-est de l'enceinte romaine, appartiennent entièrement au premier accroissement. Les textes suivants viennent, croyons-nous, lui donner tort.

A la suite d'une enquête faite le 29 novembre 1262 [Liv. Bouil., p. 367], les arbitres décident que les terres qui sont hors des murs sont padouens de la ville, depuis la maison de Ruffat Viguer jusqu'à la tour Neuve-de- Tropeyte : « In primis dicimus quod portus et platea Sancti-Petri, prout » extenduntur, a domo Ruffati Vigerii, usque ad turrem Novam-de- » Tropeyta, prout sunt extra muros, usque ad ymum maris, sunt » paduentum. » Ils ajoutent : « Item dicimus quod portus et platea de » Y Ombreyra et domus cum platea de Umbreria, in quibus scriptor » communie morari consuevit, prout extenduntur a domo Guillelmi Artus » usque ad esterium, et a domo que fuit Pétri de Ebvadi, et a domo » prepositure de Umbreria usque ad ymum maris, sont paduentum. » Ces padouens étaient donc situés entre le château de VOmbrière, le ruisseau du Peugue et la rivière. Il n'y avait donc pas de murs entre ces maisons, la place de YOmlrière et la Garonne.

Il n'y avait d'autres murs que les remparts romains au bas de la rue Saint-Rémi et entre l'église Saint-Pierre et le château de YOmlrière; voici le texte qui nous le prouve [Liv. Bouil., p. 371 et 372] : « Item » dicimus quod juxta domum Arnaldi Guilhelmi deus Paus, prope portam » deus Paus, est quedam rueta publica et communis que ducit a magna

» carreria des Paus usque ad aulam à'Arsac Item dicimus quod inter

» domum Guilhelmi de Sancto-Albino et domum Rogerii Comitis est » carreria et porta publica et communis que ducit ad mare. »

Cette porte des Poux ne peut être que la porte des Paux romaine, puisque la ruelle dont elle était voisine est la ruelle à'Arsac, qui passait derrière le mur romain. (Voir ruetta d'Arsac.) La rue et la porte publique qui étaient entre la maison de Guillaume de Saint-Aubin et de Roger Compte sont la rue Obscur a et la porte Saint- Aubin; si elles conduisaient à la mer, il n'y avait pas de mur entre elles et la Garonne, car, à notre connaissance, il n'a pas existé, dans le mur du moyen âge, de porte entre celles de Saint-Pierre et du Calhau.

On lit dans les Archives historiques de la Gironde, t. III, p. 18, ce

texte daté de 1272 : « las quas plassa et mayscm es en La Rossera

» aissi cum dura et ten de lonc de la grand arma (rue de La Rousséllè) » deuant, jusca à la yma de la mar. » Un autre texte, de 1420 [Min. de Dart.], nous apprend que Baudinot Melon et sa femme vendent à Bernard Sauros, marchand, une maison « en la rua de La Rossella, entre l'hostau » de noble homme Esteue de Makanan, d'una part, et l'hostau deus » hereteys de Ramon Ayqucm, deffunct, d'autra part, et dura en long, de » la dita rua, de part dauant, de l'ung cap, entro à la yma mar, de part » detras. » Si des maisons sont situées de façon à avoir leur façade dans la rue de La Roussette et leur partie postérieure à i<me nier, il est évident qu'il ne pouvait exister de murs entre ces maisons et la Garonne, et que, par conséquent, celui dans lequel était percée la porte des Portanets n'était pas bâti au commencement du xve siècle.

Des titres de 1310 et de 1314 [Inv. S^And.] prouvent qu'alors il n'y avait, près de la rue des Argentiers, que le mur romain. Le plus ancien de ces titres s'exprime ainsi : « Contract par le quel le chapitre a investi » feument P. Balene d'une petite maison, chay et vase seize en la rue par » la quelle on va du chasteau de YOmbricre à Saint-Pierre. » Et l'autre :

« mayson et chay, avec la vaze par derrière, seize en la même rue. »

S'il y avait de la vase derrière les maisons de la rue des Argentiers, il n'y avait pas de murs entre cette rue et la rivière.

Enfin, dans un acte de 1305-1306 [Liv. Bouil., p. 471], on lit : « .... dort mum vocatam : appentis, de lignis, coopertam tegulis, in parte platée » de Umbreria vocata : platea seu paduentum commune, que domus, » vocata : appentis, sustinetur et se jungerit ad muros, qui propter » guerram ultimam Vasconie fuerunt constructi versus mare, a latere, » versus esterium Pontis, et in parte prope plateam Guillelmi Ayquelini, » heredis Guilhelmi Artus, ad decudendum seu fabricandum in dicta domo » seu appentis, cum constructa fuerit, monetam novam dicti domini Régis » et ducis, tune per dictum senescallum et nos ibidem fabricandum seu » decudendum. » Ce dernier texte tranche, croyons-nous, la question; si, en effet, les murs, existant en 1306, venaient d'être construits, à cause de la dernière guerre de Gascogne, nous devons penser que ce sont ceux bâtis en 1302, et non ceux élevés au xne siècle.

Bernadau [Viog. Bord., p. 13 et 14] n'hésite pas à avancer que le premier accroissement ne bordait pas la rivière; il écrit : « Cette ville » ayant vu augmenter le nombre de ses habitants, son enceinte s'étendit

» du côté du midi ; on construisit un mur de clôture qui prenait depuis la » porte Basse et suivait jusque sur le port. Les portes de La Roussette, » Bouquière, Saint- James, du Cahernan, des Ayres, de Toscanam furent » pratiquées dans ce mur, que l'on commença en 1189. — Au bout d'un » siècle, la population de Bordeaux s'étant accrue, et de nouveaux » quartiers ayant été bâtis sur les côtés du nord et du sud de la » ville, les murs de son enceinte furent étendus en 1302. » Bernadau ne donne aucune preuve à l'appui de son opinion, et, surtout, ne nous dit pas où passait le mur qui devait clore ce premier accroissement du côté de la rivière, s'il se reliait au palais de YOmbrière, à la porte Saint-Pierre ou ailleurs; seulement, s'il n'énumère pas, comme faisant partie de l'enceinte du xne siècle, les portes des Portanets, Saint-Jean, du Calhau, Saint-Pierre et des Paus, c'est que les murs de cette enceinte n'existaient pas. Cependant, un rempart devait s'élever alors entre la porte de La Roussette et le château de YOmbrière; on ne peut penser en effet que la ville eût été laissée ouverte du côté de la Garonne.

Nous croyons donc pouvoir avancer que ce mur passait dans les maisons qui bordent le côté oriental de la rue de La Roussette; qu'il rejoignait le rempart romain vers son angle sud-ouest; que le Peug'ue lui servait de fossé, et que le château de YOmbrière avait une sortie entièrement libre du côté de la rivière. Nous pouvons dire en outre avec certitude que les murs tracés dans le plan de Lattre ou dans toutes les vues cavalières, et qui, à partir de la porte Bourgogne, prennent d'abord la direction de l'est, puis celle du nord, jusqu'à la Devise, et dans lesquelles sont ouvertes les portes des Portanets et du Calhau, ne sont pas du commencement du xve siècle, peut-être même pas de la fin.

En conséquence le rempart de la seconde enceinte, du côté de la rivière, partait du bout méridional de la rue de La Rousselle, traversait les maisons qui sont entre cette rue et celle de l'extrémité méridionale de la rue Ausone, qu'il rejoignait près du bout oriental du cours d'ALSACEet-Lorraine, remontait, très probablement, la rive droite du Peugue jusqu'aux environs de la chapelle du Pont-Saint-Jean, près de laquelle il s'attachait au château de YOmbrière.

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