TROISIEME ENCEINTE
Deuxième accroissement. — Commencement du Xiv siècle.
Il nous reste une grande quantité de plans et de vues de Bordeaux dans lesquels les murs de la troisième enceinte sont tracés dans la majeure partie de leur parcours. Ces preuves seules suffiraient pour démontrer l'ancienne existence de ces remparts; mais les textes qui la constatent sont également très nombreux, et nous nous en servirons surtout en parlant des tours et des portes.
Cependant les vues cavalières publiées jusqu'ici laissent des lacunes considérables, parce qu'elles ont été dessinées après les grands changements opérés dans les fortifications de Bordeaux, par la construction des châteaux Trompette et du Hâ. Les murs qui passaient sur l'emplacement qu'occupaient ces deux forteresses nous seraient inconnus sans les textes, et, môme avec ceux-ci, il reste bien des points obscurs; d'autre part, les plans sont presque tous postérieurs au dernier château Trompette, au Fort-Louis, aux portes Saint- Julien, Saint-Germain et du Calhau; aux accroissements sur la rivière, à ceux qui sont derrière Y Archevêché et Sainte-Eulalic. Il en résulte que la destruction complète de ces murs, jointe à l'indifférence qu'on a, jusqu'à ces derniers temps, professée pour toutes les œuvres du moyen âge, rend la tâche très difficile à qui veut rechercher la place exacte de leur parcours.
Les textes nous donnent le nom des portes et des tours, mais ils désignent rarement leur emplacement; d'un autre côté, ces noms changeaient très souvent. Les graveurs qui ont dessiné des vues à vol d'oiseau ont suivi autant le caprice de leur imagination que la vérité topographique ; l'un a fait ronde une tour que l'autre dessine carrée ; ou perce une porte dans le mur, tandis que celui-ci l'ouvre sous une tour; l'un place une courtine, une porte là où l'autre bâtit une tour, fait un mur plein. Nous ne parlons pas de la place des monuments et de l'alignement des rues ; là les erreurs sont encore plus grossières. Les plans géométraux seuls, manuscrits ou imprimés, sont exacts ; mais les plus anciens ne remontent qu'au commencement du xvme siècle, et ils ne donnent que ce qui existait lorsqu'ils ont été levés.
Si, partant de la partie inférieure du cours du Chapeau-Rouge , nous nous dirigeons yers le nord, nous suivons, pendant deux cents mètres environ, des remparts tracés en ligne droite jusqu'au bas des allées d'ÛRLÉANS [Lattre. — Coll. J. Delp.] ; mais, à partir de là, et jusqu'au milieu environ des Quinconces, les constructeurs du premier et du second château Trompette ont tout bouleversé, de sorte qu'il est inutile de chercher les vestiges de l'enceinte ailleurs que dans les textes.
En remontant vers l'ouest, nous rencontrons la tour Saint-Georges, dessinée dans les vues cavalières, et la porte Saint- Germain, située entre la place et les allées de Tourny, et dont la forme varie dans la plupart des gravures; mais le plan de Lattre, une gravure de P. Lacour [Bull, polym., 1819, p. 148], et quelques plans manuscrits [Coll. J. Delp.], la tracent d'une manière identique.
A partir de la porte Saint- Germain, et jusqu'au bas de la rue des Remparts, les murs étaient encore intacts en 1733, et nous donnent une idée à peu près exacte de l'aspect que devait présenter, vue de l'extérieur, la ville de Bordeaux au xive siècle. On trouve encore quelques pans de ces murs entre les maisons qui séparent le cours de Tourny de la rue Condillac. Un plan manuscrit, à une très grande échelle [PI. mss., n° 149], nous permet de faire une description sommaire de ces tours. Elles étaient semi-circulaires et plus ou moins saillantes ; quelques-unes dépassaient la courtine à l'intérieur comme à l'extérieur. Il y en avait quatre entre la porte Saint-Germain et la porte Dauphine bâtie en 1605, à l'extrémité occidentale du cours de I'Intendance. La première tour avait 10 mètres de diamètre; la seconde et la quatrième en avaient 9; la troisième, 12. Le mur passait ensuite dans les maisons qui sont entre la place Dauphine et la rue de la Vieille-Tour, et dans celles qui séparent la rue des Remparts de la rue Bouffard ; arrivé en face de la tour du Canon, un peu avant le corps de garde de la place Dauphine, il faisait une saillie à l'angle extérieur de laquelle existait une tour ronde de 9m50 de diamètre; une autre tour semi-circulaire était entre celle-ci et la porte Due aux; son diamètre n'était que de 4m50; elle flanquait un petit redan. A 30 mètres environ au-dessous de la porte Dijeaux s'élevait une tour semi-circulaire, de 5m50 de diamètre, presque en face d'une saillie formée, dans le côté oriental de la rue des Remparts, par une tour romaine appelée tour du Dragon, et située à côté d'une ruelle qui conduisait de la rue des Remparts dans la rue des Facultés. Puis venait la
porte Saint- Symphorien , après laquelle le mur descendait en ligne droite jusqu'à la rue Montbazon; il était, dans ce parcours, flanqué de trois tours rondes en saillie : la première, qui avait 7 mètres de diamètre, s'élevait sur la rive gauche de la Devise, près d'un pont qui, dans tous les anciens plans, s'appelle pont de La Mothe; les deux autres avaient 8 mètres; la base de la première existe encore dans la maison portant le n° 48 de la rue Bouffard, et la seconde au n° 65 de la rue des Remparts. Il y en avait une quatrième, de forme semi-circulaire, en face de la rue des Trois-Conils [PL mss., nos 4 et 9].
Dans un Rôle des tours, fait en 1572, on en trouve six entre la porte Dijeaux et Y Archevêché .- c'est que l'auteur de ce rôle a dénombré celles qui surmontaient la porte Saint- Sympliorien. Dans cette liste, on ne signale aucune tour entre la rue Monbazon et la rue du Ha. Nous avons consulté un plan [PL mss., n° 32] dans lequel il n'est tracé qu'une courtine dans tout ce parcours jusqu'au Peugue; à partir de la rue Monbazon, elle se dirige, en ligne droite, en passant dans le milieu de la place Rohan, jusqu'à la maison qui bordait le Peugue du côté occidental de la rue du Palais-de-Justice.
Nous savons qu'une partie de cette courtine fut démolie, « en consé- » quence, dit l'abbé Baurein [Ms., p. 96 v°], d'un arrêt du Conseil, du » 28 juin 1673, et d'une transaction passée, le 3 juillet suivant, entre » M. l'Archevêque et MM. les Maire et Jurats. » L'autre partie avait été abattue lorsqu'on construisit le château du Hâ et le mur qui avait enveloppé la terrasse de YOrmèe, sur l'emplacement de laquelle on a bâti I'Hôpital général. Dans le rôle cité plus haut, on signale une tour entre le château du Hâ et la porte Sainte-Eulalie. Près du coin des rues Henry IV et Jean-Burguet, en creusant, il y a trois ou quatre ans, les fondations d'une maison, on a mis à découvert la base du mur du xive siècle. C'est là que s'élevait une grosse tour carrée, existant encore en 1572, et appelée alors la grand tour qui est prés la porte Saincte- Eulaye. Elle est tracée dans le plan de Vinet et dans d'autres vues anciennes. Tout cet angle de la ville a été déformé, lorsqu'on 1603 on a déplacé la porte de Sainte-Eulalie.
A partir de cette tour carrée, le mur se dirigeait vers le sud-ouest; on n'en trouve plus maintenant aucune trace jusqu'à la porte Saint-Julien. Dans ce parcours, il était flanqué de trois tours au moins : la première, suivant la vue à vol d'oiseau de la Cosmographie de Munster, était carrée
et s'élevait au bout de la rue Sainte-Eulalie ; dans le rôle de 1572. elle est désignée ainsi : « la tour qu'est derrière l'église Saincte-Eulaye. » La seconde et la troisième étaient semi-circulaires [PI. mss., n° 149] et ouvertes entièrement vers la ville; celle-là avait 9 mètres de diamètre, et celle-ci, 12. Lattre n'indique que cette dernière; sur l'emplacement de l'autre, il a tracé un bastion ou plutôt un redan. Cette tour était encore debout en 1572; le rôle de cette époque la désigne ainsi : « une tour » qu'est derrière la maison de Tombeloly,'» ce qui paraît prouver que c'est un habitant de Bordeaux, nommé Tombeloly, qui a donné son nom à la rue Tombeloly.
Deux plans, à une grande échelle [PL mss., nos 6 et 8], donnent le tracé exact de ce rempart à partir de la rue Sainte-Eulalie. Ces plans doivent dater du milieu du xvme siècle; ils sont d'autant plus précieux qu'ils donnent bien exactement la direction et tous les détails des murs, et sont une preuve que si, de ce côté de la ville, les ingénieurs du XIVe siècle avaient bâti quelques tours, qui sont dessinées dans le plan n° 149 cité plus haut, mais ne le sont plus dans les plans nos 6 et 8; plus souvent, ils les avaient remplacées par des espèces de bastions polygones plus ou moins saillants, permettant, comme des tours, de prendre les fossés en enfilade. Ce rempart s'appuyait contre la porte Sainte- Eulalie, bâtie en 1603, et qui a dû remplacer la tour derrière l'église Sainte-Eulalie ; il suivait l'intérieur des maisons du sud de la rue de la Miséricorde, formait un bastion triangulaire avant d'atteindre la place Henry IV, traversait cette place en diagonale, et, arrivé au bout occidental de la rue Tombeloly, rencontrait un grand bastion à plusieurs redans, espèce de fort, qui longeait le bord extérieur de la rue Henry IV; il suivait ensuite cette même rue, qu'il coupait en biais un peu avant la place intérieure d' Aquitaine, pour se diriger vers la porte Saint-Julien, qui s'ouvrait à l'extrémité d'une grande saillie triangulaire du rempart.
A partir de cette porte, les deux plans 6 et 8 nous montrent le rempart traversant, du sud-ouest au nord-est, le pâté de maisons qui est entre la place intérieure d' Aquitaine et la rue de Candale, traversant cette rue, en diagonale, à son extrémité septentrionale jusqu'au milieu de la rue Bigot, qu'il suivait, sur une longueur de 20 mètres environ, jusqu'à la rencontre d'une tour pentagone, pour border ensuite le sud de cette rue. Depuis là jusqu'au Fort-Louis, bâti en 1676, et remplaçant le boulevard Sainte-Croix, construit en 1525, et tous deux détruits maintenant, nous
n'avons pour nous guider que le plan de Lattre et les plans nos 47 et 149 des Archives départementales. Ces trois documents, parfaitement d'accord, nous montrent une suite de lignes droites reliées par des tours ou petits bastions ouverts du côté de la ville, et ne ressemblant, en aucune façon, pour l'ensemble ni pour le détail, aux remparts bosselés de tours élégantes, qui fermaient la ville depuis la porte Saint- Germain jusqu'à V Archevêché .
Ce que nous avons vu des murs du sud, il y a vingt ans, est entièrement démoli, et ne présentait d'ailleurs aucun détail caractéristique capable de nous guider.
Le rôle de 1572 ne nous signale que quatre tours dans ce parcours : une près de la porte Saint- Julien, et, un peu plus loin, la tour de Gaston; une derrière l'hôpital de La Peste, remplacé par le couvent des Capucins, maintenant le Grand-Séminaire, et une quatrième un peu plus à l'est. Les Capucins ont presque entièrement dénaturé ce côté des remparts lorsqu'ils ont construit leur couvent.
L'Inventaire des titres de l'abbaye de Sainte- Croix nous apprend que V Engin du Mirait existait déjà au xme siècle; que des murs et des fossés enveloppaient la ville de ce côté au xive siècle; mais il ne nous donne rien de précis sur leur emplacement, ni sur celui des remparts qui s'étendaient depuis le Fort-Louis jusqu'à l'angle sud-est de la ville.
Sur le bord de la rivière, les murs sont cachés, depuis longtemps, derrière les maisons ; mais le plan de Lattre et ceux des Archives départementales, les vues cavalières et les textes démontrent assez clairement leur existence pour que nous n'insistions pas davantage.
Nous avons dit plus haut ce que nous pensons de ceux qui s'étendent de la porte Bourgogne au cours du Chapeau-Rouge.
Lorsque l'on construisit les remparts du second accroissement, on ménagea un chemin de ronde qui passait à leur pied, du côté de la ville; peu à peu, et par suite de la négligence de l'administration, les propriétaires des maisons et des jardins voisins s'en emparèrent, les jurats eux-mêmes en aliénèrent quelques parties, surtout le long de la rivière, où les terrains avaient une grande valeur. Au xvie siècle, il restait encore quelques parcelles de ce chemin, ainsi que le prouvent les textes suivants : « En 1556 [Terr. Dest.], maison confrontant à la rue des Pommiers de » l'ung bout, aux murailhes de la ville, le chemin entre deux, d'autre » bout. » Et vers la même époque [Lièv. S1- And.] : « .... pour une maison
» en la rue Burga, qui joignait la porte Saint- Germain, un chemin entre » deux. » Une rue, près de la porte Saint- Julien, s'appelait rue du Chemin-de- Ronde. (Voir aussi rua de las Sos-Menudas, rua deu Peugue, ruetta Aroudet)
Les remparts du xive siècle étaient, excepté du côté de la rivière, protégés par des fossés. Vinet [Vin. Aus., sect. 209 C] nous apprend que ces fossés étaient pleins d'eau courante fournie par des sources situées, dans la campagme, à l'ouest de la ville : « In occidentali Burdigalensis » agri parte, fontes sunt non pauci : ex quibus aqua, cum ad urbem » connuxit, ejus pars per fossam, secundum muros, in Garumnam fertur; » pars vero ipsam influit urbem, idque duobus in locis, inter Episcopi » aedes castellumque cognomento Fari, ubi Peuga nominatur, quem » modo memoravimus : et, post adversam earumdem Episcopi aedium » partem, Divitise nomme. »