VUE DE LA VILLE A VOL D'OISEAU
Nous avons essayé, dans les pages précédentes, de déterminer avec exactitude les limites du Bordeaux que les Français conquirent en 1453. Cette étude n'ayant présenté qu'une partie du tableau, il est nécessaire de la compléter par un coup d'œil d'ensemble, qui fera saisir l'aspect général de la cité au xve siècle.
A cette époque, Bordeaux était déjà une ville considérable. Elle n'a fait, tout au plus, que doubler depuis lors; et ce qu'elle a gagné en grandeur, en propreté, en salubrité, elle l'a perdu, bien certainement, en pittoresque. Elle n'a plus ses remparts, ses portes et ses tours, ses chapelles, ses couvents aux clochers aigus, ses maisons à pignon sur rue, percées de fenêtres dont la forme est variée suivant le caprice du propriétaire ou du constructeur, ses monuments ornés d'une légion de statues, de figurines, de tous ces
animaux hybrides que l'imagination des artistes savait si bien inventer et mêler à des rinceaux habilement combinés. Tout cela a été remplacé par des bâtisses uniformes, qui peuvent reposer l'œil, mais qui disent peu de chose à l'esprit.
Transportons-nous un moment à l'époque où Charles VII venait de reprendre la Guienne, et regardons la ville de Bordeaux du sommet de quelque édifice, non loin du mur sarrasin, par exemple, que les titres de cette époque nous signalent comme existant à quelque distance de la porte Sainte- Eulalie. De cette hauteur, l'immense trapèze de la ville se dessine devant nous. Au premier abord, c'est une masse confuse et embrouillée de tours et de clochers, de pignons et de toitures, de bateaux et de voiles, de rues droites ou tortueuses, de places, de jardins et de cimetières. Au centre de cet entassement de maisons et d'édifices, le Peugue et la Devise, sortant de marais couverts de roseaux et cachés en partie sous des aulnes et des saules, se laissent voir ça et là, et forment, à leur embouchure, deux ports encombrés de navires de toute forme et de toute grandeur, à travers lesquels glissent de légers batelets. La Garonne, large et rapide, sillonnée d'une quantité considérable de vaisseaux venus de tous les ports de l'Europe, et de barques indigènes, aux voiles blanches ou rouges, baigne le pied des remparts, et trace devant la ville un vaste croissant, qui a fait donner au port de Bordeaux le nom de Port de la Lune. Plus loin, la plaine des Queyries apparaît à droite couverte de vignes au milieu desquelles s'élèvent les bourdieux des riches bourgeois de la ville; à gauche, un bras étroit de la rivière passe au pied des coteaux et forme l'île de Matorgue; au-dessus, les sommets des collines, le Cypressac et sa forêt de cyprès, les lauriers de Lormont et la silhouette du château
lt) ARCHIVES MUNICIPALES DE BORDEAUX.
des archevêques de Bordeaux arrêtent la ligne un peu brumeuse de l'horizon.
Dans la ville même, le parallélogramme de la cité romaine, circonscrit par ses tours et ses remparts brunis par l'âge, mais encore en grande partie debout, frappe tout d'abord nos regards. Les églises, les hôtels, les édifices y sont entassés ; pas une place n'est perdue. La cité est restée huit cents ans enfermée dans la même enceinte. Des rues droites la font ressembler à un immense échiquier. C'est l'enceinte sacrée ! Là s'élève, dans l'angle le plus rapproché de nous, la cathédrale, nous présentant sa haute façade unie, ses gros contreforts aux pinacles fleuronnés, sa couronne d'absides, et ses tours surmontées de flèches aiguës. Les flancs monotones de sa grande nef sont cachés, au sud, par les cloîtres, où reposent les cendres des grands personnages des temps antérieurs, et, au nord, par le palais archiépiscopal, que tous les archevêques se sont plu à embellir, et qu'habite Pey Berland, le plus populaire des archevêques de Bordeaux. On vient de poser la dernière pierre de l'élégant clocher qui porte son nom.
Derrière la cathédrale s'étage un fouillis inextricable de vieux toits moussus, de pignons aigus, de cheminées, de tours renfermant des escaliers et coiffées de toits pointus, aux sommets desquels grincent des girouettes armoriées, de chapelles et d'églises paroissiales, dont les clochers dominent les toitures qui les entourent.
Au nord de Y Archevêché, près des remparts, l'église Saint- Paal baigne ses pieds dans la Devise; plus loin, la petite église Saint-Christoly s'élève à l'angle de deux rues, et le Temple, avec sa chapelle quadrilatère, couvre un vaste emplacement protégé, au nord, par les remparts romains.
A l'est du clocher de Pey-Berland, dans la Sauvetat de
Saint -André, les églises de Saint- Sauveur et de Noire-Dam ede-la-Place nous présentent leurs deux modestes façades; la première est romane, et l'autre contemporaine de saint Louis. Toute la place Saint- André est enveloppée par les maisons et les jardins des chanoines de l'église métropolitaine. Le Doyenné n'est séparé de l'abside que par une rue étroite.
Plus loin, une rue droite, qui se dirige du nord au sud, divise la cité en deux parties à peu près égales. Elle aboutit, au sud, à la porte de La Cadène; au nord, à celle de Médoc. Trois églises se rencontrent sur son parcours : Saint-Projet, à la croupe élevée, au clocher élancé; la chapelle Sainte- Catherine, qui se cache au milieu des maisons du centre de la rue; et l'église Saint-Meœent, à laquelle on a donné le nom de Sent-Mexent-lou-Muscley, parce que les bateaux chargés de moules {muscles en gascon) montaient, dit-on, jadis, par la Devise, jusque auprès de l'église, où ils déchargeaient leur cargaison.
Les deux boucheries de Saint-Projet et de la porte Médoc occupent une place considérable aux deux extrémités de cette rue.
Plus près de nous, une autre voie qui commence à la porte Basse, nous conduit, en ligne droite, jusqu'à la modeste église paroissiale de Notre-Dame-de-Pu y-Paulin, au midi de laquelle dorment les morts de la paroisse, tandis qu'au nord, dans un sombre château entouré d'une gerbe de tours reliées par des remparts gothiques et romains, habitent les comtes de Foix, successeurs des Paulin, contemporains d'Ausone.
En suivant, vers l'est, la ligne des murs antiques, nous arrivons à l'église Saint-Réyni, mélange de toutes les époques, dont les fondations sont romaines et les combles modernes; sa silhouette n'offre que des lignes sans harmonie se détachant sur la maison d'Arsac, qui occupe l'angle nord-est de la cité.
Derrière Saint-Projet, un monument austère borde une rue qui se dirige, en ligne droite, de la porte Saint-André, ouverte à côté de X Archevêché , jusqu'à la tour de Gassies, qui protège une des portes de l'est : c'est l'église Saint- Siméon, voisine des maisons Monedey, appartenant à une des plus riches et des plus puissantes familles de Bordeaux.
Cette forteresse qui, au milieu de la ville, s'élève sur le bord de la Devise, et que des maisons plébéiennes pressent de toutes parts, c'est le Far de Lesparre, hôtel des puissants seigneurs du Bas-Médoc.
A l'embouchure de la Devise est bâtie l'église Saint- Pierre, sous laquelle on peut trouver les fondements du mur antique; la moitié de cette église est dans l'enceinte romaine. Dans celle du xive siècle s'élève le chœur que les jurats viennent de faire construire.
Au sud de Saint-Pierre, une agglomération de tours rondes et de remparts dominés, vers l'orient, par une énorme tour carrée, à contre-forts plats, occupe tout l'angle sud-est de l'enceinte romaine : c'est le château de YOmbrière, ancienne demeure des ducs d'Aquitaine et des rois d'Angleterre. Sa masse compacte et robuste contraste singulièrement avec l'architecture élégante et aérienne de la cathédrale placée au coin opposé de la cité. Une plantation d'arbres touffus jetait jadis une ombre épaisse entre la porte du château et le neuve; c'est maintenant la place de YOmbrière. Jadis aussi des fossés larges et profonds, alimentés par les eaux du Peugue, isolaient le château de la ville, et en faisaient une forteresse inexpugnable. Des baraques, bâties pêle-mêle dans les fossés, s'accrochent aux flancs de la forteresse et à ceux de la maison noble de Beguey, construite sur le bord extérieur des douves, et appuyée contre les murs romains du sud.
Par les portes Basse, de La Cadène et Begueyre , on peut passer de la première enceinte dans l'accroissement du xne siècle. Ce dernier forme comme un seul bloc. Les maisons après avoir envahi les places, les carrefours, les jardins de la cité, se sont répandues capricieusement dans la campagne, le long des chemins déjà établis, et ont formé une nouvelle ville, dont les rues, faute de plan préalable, se sont trouvées irrégulièrement tracées. Sa ceinture de remparts est percée de six portes, dont chacune est une sorte de bastille flanquée de quatre tours rondes, et protégée par un triple rang de fossés; celle de Sent-Eloy, qui a six tours, a servi de motif aux armes de la ville.
Des maisons aussi variées de grandeur que de forme, V Hôtel-dé- Ville et l'église Saint-Éloi, cachent ces remparts déjà vieux, grimpent sur leur sommet, et remplissent les anciens fossés, dont la contre-escarpe, couverte de grands arbres, sert de promenade aux habitants. C'est la rue la plus large de Bordeaux, et son nom générique de Fossés lui restera sans doute encore bien longtemps. Elle se divise en plusieurs tronçons qui portent des qualifications différentes : c'est, à partir de l'ouest, la rue du Contre-Fossé, les fossés des Tanneurs, les fossés des Carmes, les fossés de Saint- Éloy, les fossés de Porte- Bouqueyre, et enfin les fossés des Salinières qui débouchent sur le quai.
Au centre de cette partie de la ville apparaît une place carrée; c'est le Grand-Marché, dont les bancs sont chargés de viandes, de harengs vermeils, de poissons frais. Près de cette place, nous distinguons une rue encombrée de légumes : on l'appellera plus tard rue des Herbes; une autre, où se distribuent des harengs saurs, des sardines, des morues, se nommera le Poisson salé. Au nord et à l'ouest, nous voyons les boucheries et l'abattoir, le long de la rue
Dej us-lo-Mur , sur le bord du Peugue, près du moulin du Marché, dont la façade en bois est couverte de sculptures de la plus grande finesse. D'autres boucheries entourent la porte Bouqueyre.
De la place du Marché partent, dans toutes les directions, de longues rues qui, presque toutes, se dirigent vers les portes de la ville. Un grand nombre d'autres voies aboutissent à ces rues principales, en formant un réseau inextricable qui se rattache à deux longues rues, longeant, au nord, les murs de la cité romaine et, au sud, ceux de la seconde enceinte.
Tout ce que les constructeurs du moyen âge avaient de plus brillant, de plus varié dans leur imagination, 'avait été semé à foison dans cette partie de Bordeaux ; si nous entrons dans les rues, nous apercevons un mélange, bizarre mais harmonieux, de maisons de pierre, droites, d'aplomb, et de maisons de bois, coquettes et légères, s'avançant sur la rue d'étage en étage, masquant bien des fois la vue du ciel par une galerie ou un pont en bois jetés d'une fenêtre à l'autre; celles des angles, les cornalières, qu'elles soient en pierre ou en bois, ont presque toutes une tourelle en saillie, ornementée de mille manières, percée à jour ou éclairée par d'étroites meurtrières, coiffée d'une toiture aiguë ou couronnée de mâchicoulis et de créneaux. Les maisons qui ne possèdent pas de tourelle la remplacent par une niche richement sculptée, et renfermant la statuette d'un saint et plus souvent celle de la Sainte- Vierge. Les ouvertures et les combles de ces maisons varient autant que leur aspect général et que la matière dont elles sont faites. Les maisons en pierre (à l'exception des grands hôtels, comme la maison de La Lande, dans la rue Neuve, la maison de Talbot et celle de Colomb, dans la rue des Ayres) ont
généralement un pignon droit, sur le rampant duquel ont été sculptés des crochets feuillus; d'autres ont des créneaux et des mâchicoulis. Deux ouvertures au rez-de-chaussée : l'une, large, haute, fermée par des devantures solides, précédée d'un étal en bois ou en pierre, couverte par un auvent, donne entrée dans une boutique; l'autre, étroite, basse, est la porte principale; sa boiserie est ornementée de nombreux clous dont la tête forgée avec art représente des fleurs ou des personnages. Les fenêtres des maisons en pierre sont généralement ogivales; quelquefois la façade du premier étage est toute à jour sur la rue, et alors les meneaux des ouvertures s'entre-croisent pour former des découpures délicates, à travers lesquelles la lumière pénètre dans l'appartement tamisée par des vitraux de couleur. Les fenêtres des maisons en bois offrent un autre caractère; mais l'harmonie n'est pas détruite pour cela, car le même art a présidé à la construction des unes et des autres. Dans ces mêmes maisons, lorsqu'il n'est pas en pierre, le rez-de-chaussée est construit avec de gros madriers verticaux sur lesquels s'appuie horizontalement un énorme poitrail sculpté, supportant tous les étages supérieurs. Les murs latéraux et celui du fond sont en pierre. Presque partout les maisons sont isolées de leurs voisines par une androne, réceptacle malsain de tous leurs égouts.
Des hardes de toutes les couleurs sont étalées aux fenêtres ; de longues pièces de toile traversent la rue d'une maison à l'autre, et des plaques de métal peintes, suspendues à des potences de fer forgé, chefs-d'œuvre de ferronnerie, servent d'enseigne aux boutiques où elles sont scellées. C'est dans les rues Dejus-lo-Miir, Saint- James, Neuve, Poitevine, de La Roussette, et autour du Marché que nous voyons les plus belles de ces maisons.
Si dans cette partie de la ville les maisons, les hôtels, les
édifices particuliers ont d'abord attiré notre attention, ils ne peuvent nous faire oublier les monuments dont le faîte dépasse les toitures les plus élevées.
Près de nous, une masse compacte de constructions enveloppe des cours et des jardins; c'est le couvent de Saint- Antoine, flanqué, à gauche, de la chapelle de Noire- Dame-des-Ayres et, à droite, de l'hôpital de Notre- Damedu-Caliernan ; plus loin, sur le bord du Peugue, c'est le moulin de La Cadène, dans la rue des Ayres; la Mairie, vraie forteresse surmontée d'une tour carrée, voisine de l'hôpital de Saint-Marsan ; l'église et le cimetière de Saint- Éloy, trop à l'étroit dans leur ceinture de remparts et de tours, serrent d'un côté la porte Saint -Éloy, tandis que Y Hôtel-dé- Ville la presse de l'autre. La petite chapelle de Lopsault et l'église de Sainte-Colombe, isolée entre des rues étroites, occupent à peu près le centre de cette enceinte. Enfin, le pont et la chapelle du Pont-Saint-Jean s'abritent sous les murs du château de YOmbrière.
La vue, fatiguée de ces clochers, de ces édifices, de ces toitures ondulées et de ces innombrables rues, se repose avec plaisir sur les quartiers moins habités de Campaure et de Tropeyte, au nord de la ville romaine, et sur les vastes jardins des paroisses de Sainte-Eulalie, de Saint- Éloy et de Sainte-Croix, dans lesquelles les ingénieurs de 1302 ont taillé en grand les limites de Bordeaux du côté du sud. La ville se perdrait insensiblement dans la campagne, ici plus près, là plus loin, si elle n'était limitée par les remparts flanqués de tours et de bastions, entourés de fossés et percés de portes, fortifiées par des barbacanes semi-circulaires.
Ce qui pique surtout notre curiosité, c'est, au nord, une masse noire, carrée, mais harmonieuse, n'ayant aucun
rapport avec les autres monuments de Bordeaux, et se détachant en vigueur sur les toitures des maisons : c'est le palladium de la cité romaine, le temple des Pilier s-de- Tutelle, avec ses vingt -quatre colonnes effritées par le temps, et ses trente-quatre cariatides que les intempéries de treize cents hivers n'ont pas encore complètement mutilées ; les maisons qui apparaissent au delà sont les chais et les demeures des marchands de ce vin de Bordeaux si apprécié en Angleterre.
Par dessus les toitures de ces maisons bâties sur le bord de longues rues se coupant à angle droit, comme dans la cité romaine, l'oeil suit les remparts de la dernière enceinte. La porte de Y Ome-de-Casse s'ouvre au bas de la rue des Fossés-de-Tropeyte, à moitié cachés par l'église Saint-Rémi et la tour d'Arsac; plus loin, apparaît la porte du Retge; et, à l'angle, tout à fait au fond, la tour à'Audeyole, à l'embouchure du ruisseau qui descend de La Font-d'Audége, fortifie l'angle nord-est du quartier de Tropeyte. Plus près de nous, la tour Saint-Georges, ronde et massive, domine les marais de Canterane-d' Audeyole , à côté de la porte Saint- Germain; enfin, cinq élégantes tours semi-circulaires bossèlent le rempart qui passe entre les riches vignobles de Saint-Lazare et de La Recluse, et les jardins du Campaure, bornés par le clos des Jacobins. L'église gothique de ce couvent et les Piliers-de- Tutelle sont les seuls points saillants de tout ce quartier.
Outre les rues droites qui traversent en entier les deux premières enceintes et qui mettent en communication directe la ville du nord et celle du midi, il est encore deux voies par lesquelles on peut passer pour aller de l'une dans l'autre; elles longent, à l'est et à l'ouest, la base extérieure des murs romains, entre ceux-ci et les remparts du xive siècle.
A l'est, on peut prendre, entre la tour Neuve-de-Tropeyte et la tour du Pont-de-la-Mousque, une voie étroite qui, après la rue de La Vieille-Corderie , passe entre la tour carrée de Wataffel et l'abside gothique de l'église Saint-Pierre, entre le château de YOmbrière et la porte du Caillait, sur le pont Saint-Jean, dans la rue de La Roussette, et pénètre enfin dans l'enceinte du midi par la porte de La Roussette, à côté de celle des Satinieres.
Mais cette route paraît longue, tortueuse, remplie d'obstacles, encombrée de charrettes et de traîneaux, que de gros bœufs font glisser au grand danger des jambes des piétons, obligés de louvoyer dans un amoncellement de caisses, de ballots, de barriques et d'une foule pressée de vendeurs et d'acheteurs.
La voie de l'ouest nous paraît plus courte; mais c'est un chemin mal entretenu, qui passe entre la Vieille-Tour, qu'avait vue Ausone, et la tour de Saint- Seurin, bâtie au commencement du xive siècle, entre la porte Dijeaux, près d'un dépôt des immondices de la ville et la tour du Dragon. Plus loin, le chemin, ou plutôt le sentier, atteint la porte Sain t-Symphorien et ses deux tours en saillie dans les fossés. Il s'en éloigne pour descendre brusquement une pente rapide jusqu'à la Devise, sur laquelle quelques planches humides et vermoulues font hésiter les passants. Après une marche pénible dans un terrain marécageux, au milieu d'un autre amas de bourrier qui encombre la porte Saint- André, on atteint la terrasse de Y Archevêché entre le jardin et le palais de l'archevêque, et enfin le Peugue, qu'on traverse, près du moulin de Saint- André, sur un pont en planches qui, plus tard, fit donner à la voie qui y descend, du côté du sud, le nom de rue des Palanques. C'est le dernier obstacle qui restait à franchir pour entrer dans le
quartier du Far, ou du Har, faisant partie de l'enceinte du midi.
Une rue droite, la rue du Far, qui met en communication le chemin de Saint- Laurent-d 'Escures avec la rue des Ayres, traverse ce quartier, dans toute sa longueur, de l'est à l'ouest. Elle est fermée, à ses deux extrémités, par une porte. Des rues perpendiculaires à la rue principale divisent ce quartier en carrés inégaux. Là, pas une église, pas une chapelle, pas un monument, pas une pointe — si ce n'est celles des cheminées ou de quelques tours isolées — n'interrompent les zigzags monotones des pignons et l'uniformité des toitures; mais si nous entrons dans ces rues, nous y trouvons quelques beaux hôtels en pierre, percés de portes et de fenêtres ogivales, hôtels dont les façades crénelées sont flanquées de tours et de tourelles. Sur le bord du Peugue s'élèvent des maisons en bois, aux fenêtres desquelles passent de longues perches d'où pendent des peaux de bœufs, de chèvres et de moutons : c'est le quartier des tanneurs. Une grande rue y est appelée Fossats-deus-Pelleys ; c'est là que demeurent les cordonniers, les parcheminiers, les peaussiers.
La rue de YEstelle, bordée de vignes et de jardins, et la grande rue Sainte- Eulalie, où les seigneurs de La Lande possèdent de nombreuses maisons, nous conduisent à l'église Sainte- Eulalie, monument, de forme régulière, dans lequel le style roman se mêle aux divers styles gothiques. Son trésor possède de riches châsses renfermant les reliques données par Charlemagne lors de son passage à Bordeaux. Devant l'église, au coin du cimetière, s'élève la tour carrée de Sainte- Eulalie, protégeant l'angle sud-ouest de la ville.
Presque tout le centre de l'enceinte du sud est occupé par les jardins et les vergers des couvents bâtis, dans les
faubourgs, avant la clôture de 1302. C'est d'abord le jardin des Carmes, au sud de l'église du couvent qui borde la rue des Fossés; celui du couvent des Augustins, dont la grande église, le cloître, les bâtiments et le clocher carré s'élèvent entre la porte Saint-Julien, flanquée de ses deux tours rondes, et celle du Mirait, qui s'ouvre près du couvent des Âugustines; c'est le jardin de Saint -Jacques, qui s'étend jusqu'à la rue Bouhaut, extrémité d'une longue voie qui traverse toute la ville du sud au nord, depuis la porte Saint - Julien jusqu'à la porte Saint -Germain, et dont les tronçons s'appellent : rue Saint- Julien, rue Bouhaut, rue du Cahernan, rue de La Cadène, rue Banqueric, rue Sainte-Catherine, rue Porte-Médoc et rue Burga; puis, dans la campagne, au nord : chemin de Soulac, et, au sud, chemin de Saint-Jacques.
Le jardin et le couvent des Cordeliers occupe un vaste espace entre les rues Leyteyre et des Menuts; celui des Sœurs Menues, celui de V Hôpital de la Peste, ceux de divers particuliers longent les remparts, entre la porte du Mirait et la grande porte de Sainte-Croix, par laquelle on sort pour se rendre dans le quartier de Paludate.
Une rue, passant entre des maisons dont les noires cheminées laissent échapper une fumée épaisse, relie la porte Bouqueyre à celle de La Grave : c'est la rue des Faures, toute peuplée de forgerons et d'armuriers fabriquant des épées et des armures renommées dans l'Europe entière; elle débouche près du cimetière Saint -Jean, au bout duquel s'élève l'église de Saint-Michel, non encore terminée, enveloppée d'échafaudages encombrés d'ouvriers qui transforment complètement l'édifice, dont il ne restera plus d'ancien qu'une partie du chœur remontant au xme siècle. Les paroissiens et le clergé de Saint-Michel regardent d'un œil d'envie le clocher de Pey-Berland et projettent déjà la construction
de l'énorme campanile qui doit surmonter l'humble charnier du cimetière Saint- Jean , et pourra lutter de grandeur avec les plus hauts clochers du monde.
Une grande rue conduit de Saint -Michel à Sainte-Croix; d'autres voies, plus petites, y aboutissent de chaque côté; certaines de ces rues secondaires passent entre de belles maisons et de grands chais, et sont peuplées de marchands et d'artisans laborieux; mais d'autres regorgent d'une populace qui obéit au roi des Ribauds, et, au milieu de laquelle, seuls les marins, surtout les marins anglais, osent se hasarder. A l'est de la Gr*ande-rue-de-Sainte- Croix passe celle de La Fusterie, ou Carpenteyre-Saint-Michel, qui n'est séparée du fleuve que par les remparts du xive siècle. Elle a pris son nom de l'industrie qui y est exercée : la fabrication des tonneaux (1).
Un entassement de maisons et de monuments de toute nature et de tous les âges, entremêlés de jardins et de vergers, de rues droites et étroites, occupe toute l'extrémité sud-est de la ville : c'est l'abbaye bénédictine de Sainte-Croix, avec ses dépendances; ce sont les jardins, les cimetières, le moulin, les portes de Sainte-Croix, et la tour qui fortifie cet angle de Bordeaux ; ce sont les maisons du chambrier, de l'infirmier, du pitancier, du poissonnier, du sacristain, et celle de l'abbé, avec sa chapelle et son jardin particuliers; c'est le travail incessant et paisible des Bénédictins, la prière, la règle sévère, retirés dans un coin de la grande ville commerciale et guerrière.
Des bateaux passent et repassent la Garonne; ils partent d'endroits différents du quai de La Grave, mais se dirigent tous vers le même point de la rive opposée, où ils entrent
Ci Le? tonneliers s'appelaient charpentiers de barriques
dans un chenal sur le bord duquel s'élève la motte de Mons. Ils sont conduits par les mariniers de Trajeyt, le passage le plus fréquenté de la rivière.
Une ligne de maisons basses s'allonge sur le quai de Paludate, séparé de la ville par le ruisseau de Y Eau-Bourde, qui baigne le pied des remparts et fait tourner le moulin de Sainte-Croix.
Par dessus les murs bordant la Garonne, et dans le bas desquels on a ménagé des égouts, on voit les toitures des chais adossés à ces murs. Leur porte est tournée vers le (mai pour faciliter l'entrée et la sortie des marchandises dont ils sont encombrés; une plus petite est ouverte dans les remparts; mais, en temps de guerre, elle doit être solidement murée : ainsi l'ordonnent les règlements. Plus près de nous, et au sud de la ville, de rares maisons bordent les chemins qui serpentent parmi des vignes; l'hôpital de Saint-Julien s'élève près de la porte du même nom, non loin de l'église de Saint-Nieolas-des-Gahets , entourée d'un peuple de lépreux repoussé par le reste de la société.
Dans les faubourgs de l'ouest et du nord apparaissent les façades des chapelles Saint- Symphorien, de La Recluse, de Saint-Lazare, du prieuré du Mont-Jttdaïque, et les ruines d'un immense monument romain que ce prieuré a remplacé. Tous ces édifices, réunis en un seul groupe hors des portes Saint- Symphorien et Dijeaux, forment avenue à la collégiale de Saint-Seuri?i, dans l'enceinte de laquelle on peut étudier tous les genres d'architecture, depuis celui de l'église galloromaine de Saint- Etienne, jusqu'au gothique fleuri de la chapelle de Notre- Dame- de -la- Rose, et visiter le célèbre cimetière chanté par les poètes du xme siècle, et consacré, suivant la légende, par Jésus-Christ lui-même.
Des chemins bordés de vignes et de quelques rares mai-
sons conduisent au Palais-Gallien, qui étale, au milieu des vignobles, son immense ellipse éventrée.
L'édifice que l'on aperçoit un peu à l'est des Arènes, en face de la Fontaine-d 'Audège, est la chapelle Saint-Germain; et, plus loin, sur le bord de la Garonne, c'est le faubourg, le clos et l'église des Chartreux, au delà d'un marais que la culture commence à envahir.
Dans le lointain, c'est la plaine et le château de Montferrand, où Charles VII a séjourné pendant la capitulation, et enfin les hauteurs voisines du Bec-d' Ambès , qui se perdent dans la brume au confluent de la Garonne et de la Dordogne.