‹ Bords de la Charente . Le chateau de Jarnac ses barons et ses comtesChapitre 4 sur 4 · DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME LETTRE

el le ciel étoile. Nous étions six ou huit, tous français, italiens, anglais, et liés (l'une amitié de quelques jours, mais très-svmpalhiquc. Des chanteurs allemands nous arrêtèrent un quart-dlieure sur la lace Saint-Haro ; la brise de la lagune nous apportait des bouffées 'hannonio. Celte fois» ce n*éUiit plus les inspirations brillantes de In Fenice, mais des mélodies léveuses, des symphonies touchantes, écloses aux bonh du Danube ou du Rhin. En passant devant la basilique Saint-Mare, fjuelques-uns de nous purent admirer, au milieu de cette belle nuit, oes coupoles bysantines qu'un clair de lune argenté et denièie.

A la piaœtta Saîntr-Marc, des gondoliers nous entourèrent en nous faisant leurs offres de services. Je les contemplai un instant atee leurs bonnets de laine brune, team costumes pittoresques, et leur aceeiit vénitien qui criait aux promenmm qui s'approchaient de la lagune : L ne gondole là, signar !

Nous avons pris deux fîon<loles et quatre gondoliers, et nous nous sommes fait conduire au Lido. Dans ces embarcations qui se glissent sur les flots avec une griice et une légèreté infinies, à demi étends sur un moelleux divan, on se croit transporté aux rires du Bosphore, ou loin de la vieille Europe chez les voluptueui asiatiques de Siam et de Népos. Le niys(('re semble attaché à ces voyac^es nocturnes : chaque gondole qui passe vous semble porter une iiiti if^uo amoureuse; cnaquo main blanche qui se montre une main tic femme, et les voix donc! qui pourrait gazouiller aussi tendrement, si ce n*était la voix d'une amante ; comment pourrait-on chanter une canaonnetta avec tant d*âme, si l'amant n*était pas là? Dans les plus mystérieuses, celles qui semblables aux hirondelles du rivage, rasent la surface des eaux en évitant les rencontres par mille d/»tours, ne reconnaissez-vous pas l'amour bcureux, l'arche dos couiidences, le temple des idées radieuses et embaumées du printemps de la vie? Sachez que Venise est une fée qui prolile de la nuit pour répandre la séduction irrésistible de tons ses charmes , et que tout est bon à cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en même temps aux sens, à l'esprit et au cœur. C'est un poète qui l'a dit. Aussi que d'intrigues dans l'aristocratie vénitienne; aue de loups de velours ont voilé de charmants visages ; que de billets parfumés ont été échangés au milieu des eaux par des mains sympathiques ! C'est une histoire des Mille et un Romans que celle de Venise, h laquelle 11 ne manque ni échelles de soie , ni coups d*épée sur les grèves du Lido.

Nos deux gondoles s'avançaient sur l'immense nappe de la lagune, pendant que d'autres nous croisaient en tous sens et disparaissaient comme un feu follet avec leur lanterne attachée à la proue. Il ne faut pas moins d'une heure pour aller du rivage des Ësclavons au

Digitizeu Lj ^jQOgle

puri du Lido, où 1 un descend presque toujours sur la presqu ile qui est siluee enire la lagune et la mer Adriatique. Lord Byron aimait tant ces champs sablonneux, ces vergers et ces Délites chaumières du Lido, qu'il venait chaque jour s'y promener à eneval. Hais ces chau- Boâères sont autant d'aubeiges, où le peuple de Venise et les gondolicES surtout viennent dépenser le pour-boire de leurs promenades nautiques. Nous rencontrâmes au Lido quelques personnes de noire connaissance, entr'autres un jeune andais qui nous raconta 1 histoire de la belle Carlotta, qui, pendant l'insurrection, laissa tuer son mari pour épouser son amant. Antonio, attaché au char de la belle, n*oubiia jamais la passion printanière de sa vie avec Rosita , la gracieuse fleuriste des galeries Saint-Marc.

A minuit nous quittions la plage du Lido. La nuit versait ses teintes d'élégies sur la lagune, et à quelques pas de nous l'Adrialiaue était légèrement ridée par les vagues comme par le sourire se rioe la joue blanche et rose de la jeune lille. Notre regard cherchait à l'horizon , là même où des étoiles brillantes semblaient se perdre dans la mer, les opulents souvenirs de Venise ; il nous semblait assister aux fêtes spleadides de TAscension, alors ijuo le BueeiUaure sortait de l'arsenal tout couvert d'or et de pierreries , emportant le doge et les grands dignitniros de l'Etat à la cérémonie des épousailles. Tout Venise suivait dans de gracieuses euibarcalions le sillage du navire, aux sons harmonieux des instruments qui vibraient des airs nationaux. Après avoir dépassé le port du Lido, le navire virait de bord et tournait sa poupe vers la pleine mer ; Ton versait de Teau bénite sur l'anneau d'or et sur les flots qui devaient rengloutir» puis le doge s'avanijail gravement et prononçait ces paroles : « Mer, nous t'épousons en signe de notre vraie et perpétuelle suzeraineté. » — La cérémonie achevée le doge rentrnit chez lui, au palais ducal, et donnait un splendide repas aux grands seigneurs et aux magistrats delà République. A la suite de cette fôte en venaient d'autres non moins bnllanles, parmi lesquelles étaient les régales du grand canal, et les mascarades de la place Saint-Marc.

En regagnant la lagune, nous apercevions là-bas Venise resplendissante dans ses flots de lumière; l'aspect oriental de Saint-Marc et du palais ducal avait quelque chose d'enchanté et de mystérieux. Du reste, tout est mystérieux à Venise, depuis le gouvernement jusqu'aux mœurs et aux plaisirs.

Nous descendîmes le grand canal jusqu'au pont de Riallo, contemplant les palais bizarrement éclairés par la himiëre, ou projetant leurs grandes ombres sur la surface des canaux. Comme nous allions prendre possession de notre lit à deux heures du matin , nous avons vu sortir du palais Vendj nmini, h»s intimes de la maison qui venaient d assister à lu couversalioii quoUdienne que préside la

sultane do lieu après le spectaele ou après une firomenade en gondole.

Vous voyez bien , madame, qu'il est impossible de s'ennuyer à Venise ; ce que nous avons fail hier nous le recommencerons demain, sâns compter les cbâtenux en Espagne que l'on bâtit si i>ien à son aise dans un voyage au Lido.

A mesure que mm nvanoons sous les cieux poétiques de notre chère Italie, nous cherchons à la bien connaître, à l'apprécier et à l'aimer. Croyez-moi, madame, il n'est point au monde un pays plus doux à visiter, plus rempli d'émotions et qui puisse captiver autant les imaginalioiis sensiUea. Chaque ville nous elale ses nohesaes; on admire partout les chefs-d'œum de ces grands maîtres italiens qui consacraient leur vie à parer leur cité et a rembellir avec les mer* veilles que rréait leur génie.

En suivant les bords de la Brenta nous sommes allés de Venise à Padoue, puis de là à Vérone. Jamais excursion ne m'a fait plus de plaisir. Figurez-vous dix lieues de frais et gracieux paysages ,

Sursemés d'élégantes villas et des bourgs de Dolo , Mira , Stra et oventa, autrefois la résidence d*élé des patriciens de Venise , qui venaient s'y délasser des tracas que leur donnaient les affaires du gouvernement. J'ai vu le tombeau de Pétrarque sur la colline d'Arqua, — ainsi que la maison et le verger , ou le poète reçut si souvent le souverain de Padoue. Dans cette chaumière on retrouve encore quelques peintures de ses amours dont le sujet fut pris à sa première emzone, lorsqu'il raconte que hmte, se bîaigntnt à Vaucluse, fit jaillir Feau avec ses mains, afin de se dérober à sa vue. be Padoue à Vérone le trajet s'accomplit en chemin de fer. A peine arrivés dans cette cité au front sévère comme un chant de VÈnfer du Dante, nous errâmes dans ses églises, dans ses musées, dans son vaste amphithéâtre, (jue lui ont légué les maîtres du monde. Nous avions bien encore quelque ruine à visiter, mais nous laissâmes uu matin toutes ces pierres calcinées par le temps pour aller au tom* beau de Roméo et Juliette. J'auraisvouhi voir s'entr*ouvrir cette pierre funéraire, pour donner

Im.

PREIIIBBE LETTRE.

Octobre 1854.

passage à celle douce Juliette aue nous avons 4am aimée. Ou*elle est belle celte sweetest Julielle lorsque Roméo ia rencontre dans le bal éblouissant que doiinn le vieux Capulet; et, comme dans cet essaim tourbillounanl do jeunes beaulos, Roméo reconnaît celle qui l'aimera d'un amour qui ne sera point épbémère ! Puis viennent les rivalités, ces combats furieux dans les rues , au^queU le bouillant Tybald semble présider eomme le génie de la colère et de la vengeance. Un soir Juliette se place à son balcon; survient Roméo qui s'y arrête : les deux amants murmurent un concert d'amour tendre, doux et pur comme les rayons de l'astre qui les regarde en souriant amicalement. Ensuite arrivent les haines dont le choc tumultueux retentit jusqu'à la cellule d'un pauvre ermite, oui cherche inutilement à ramener un peu de calme sur ces flots aamour. A l'ivresse du bonheur succ^ le désespoir , de voluptueux soupirs changés en râle de mort, et enfm le serment solennel des deux famUles ennemies jurant, trop tnrd, sur le radnvre de leurs malheureux enfants , d'éteindre ia haia^ qui ùi \er^ tant de ^aitg et de larmes.

Les amours de Roméo et Juliette seront éternels , et les dames Bensîbles oontiaufiaront de iaUe tailler un morceau de ceite pierre funéraire, qu^ëles portmnti en place do diamantSi à leura bracelets ou épinglettes, comme un souvenir de la constance et de tauohwtes

infortunes de cœur.

Un soir, au soleil couchant, nous aperçûmes les clochers et les campanilles de Florence, dorés par les splendeurs d'un beau jour d'automne. Les coteaux voisins étuiunt couverts d'une multitude de viU^ chapODtanles , qui lut formaient le plus briUsoit cortège. Cette immense vallée de TArno semble éKre un jardin oontMiu , où croiis^ sent entremêlés ensemble 1-olivier, l'oranger, le m^^rte, V^loès et les fleurs méridionales : on reconnaît là cette vil^ç qui iadt^ permit dans ses armoiries \m lys eourhé sur des roses.

Floreuce a une vie et un genre à elle ; son sol, ses raonument.s, ses artistes , font qju'elle ne ressemble en rien aux autres villes de ritalle. l'y ai vu des églises magnifiques , de^ table^u^ ^^erbes , des jardins délicieux. C ^t un s^ur obarmant poi^r lo touriste qui ne demande que de la variété, du plaisir, de la musique, des fêtes, des tableaux, des statues et des fleurs. M. de Chateaubriand a décrit la Toscane d'un trait de plume : « Jardin anglais au piiiicu duquel il y a un temple, c'est-à-dire ^ioreuç^. ^ Qn ftp,p^uj4 ^e À I4 fi^ plus bref et plus éloquent.

Florence , la patrie du Qanto et ^ BftOQactC , reAèie les guf^es civiles du moyenrâgo dans ses.momwwMS^; ses pii|^ Pitti.t, P^cai et Riccardi sont autant de citadelles se cominuniqiifîiil; p^r dé^,gî%ileries souterraines. A cdt^ de 8ainter9(ariMos-F|ev]^», \^ çm-

feuille élégant bâti par le Giotto. C'est le plus brillant, lo jfim léger, e plus merveilleux de tous les clochers : Charles-Quint aurnit voulu qu'on le mit sous verre pour ne le montrer au peuple (ju'une fois 1 an. C'est en regardant ce campanille que Dante comprit la métaphysique qu'il répandit plus tard dans sc^ poèmes.

Yoiu les avec Iiies , madame , aaa suhlimee pages du floratin; TOUS aw dû être étoonée de ce qu'un poète eût pu grouper dans un seul ouvrage Unt de soîenoe de leute sorte. Sa Difnne Comédiê , brillante épo[)(''e du moyen-âge, est aussi impérissable que Vllliade. Mais une chose qui intéresse autant que l'œuvre du poète, c'est sa jeunesse, ses premiers pas dans la vie des éFnotions et de l'amour.

Le printemps laissait luinbui de sa corbeille ses ileurs éclatantes; le moia de mai doux et suave de pw fums inondait de purs rajrons les fêtes qui célébraient sa bieovaoue; c'était l'époque où les familles de Florence se réunissaient pour goûter les eharmes de la campagne, le doux laisser-aller de la villégiature. Le jeune Dante, à peine âgé de neuf ans, fut alors conduit par son père chez un de leurs voisins nommé Folco di Porlinari. Dante trouva là, [)arini d'autres enfants de son âge, la fille du maître du lo^is, âgée eliu-mùme de huit ans et Quelques mois. Béatrice était une charmante enfant toute pétrie de ijs et de roses, un petit ange de douceur et d*inldligence rare. Au milieu de leurs jeux, ces deux petits ôtres s'aperçoivent de l'impression qu'ils éprouvent. Dante, surtout, en qmtlant Béatrioe, em* porte d'elle le plus profond souvenir.

Les années se succèdent, et l'attachement respectueux du jeune Dante croît avec la beauté de celle qui l'a fait naître. Mais, dans cet intervalle, Dante est conduit à Padoue pour étudier les scienoes à l'univenifeé de cette ville. L'absence avait grandi l'affection et fait naître cette flamme divine que l'on nomme l'amour. Aussi lorsque le jeune docteur revoit, à dix-huit ans, Florence et sa chère Béatrice, il se sent poète pour chanter celle qui le préoccupe. Encouragé dans ses essais poétiques et dans ses amours par un de ses amis nommé Guide Cavalcanti, Dante se laisse aller à l'admiration passionnée, mais toujours respectueuse , que lui inspire Béatrice, uependant , malgré toute sa discrétion et ses scrupules, il transpi^ quehfue bruit de ses amours par la ville; et, dans l'intention de tromper la curieuse malignité des indiscrets, il profite des coups-d'œil que lui donne une dame placée dans la même direction que Béatrice à l'église, pour faire croire qu'il s'occupe effectivement de cette autre pepsonne, et se livrer dans le secret de son âme à tout ce que Béatrice lui fait éprouver de tendre admiration.

Mais Béatrice ne tarde pas à montrer à son amant une chaste jalousie. Piquée d'entendre dire que Dante adresse ses vœux à une àutfe, Béatrice, pour lui faire sentir qu'elle désapprouve l'exprès-

«ion m6me passagère de la galanterie la moins sérieuse , refuse de saluer son atnant. Celte punition produit son elTet. Dante consulte son cn^nr, reconnaît sa faute, et se promet do n'y plus retomber. O qui (trouve qu'il ne faut pas jouer avec l'amour. — Quel(|ues jours après cet événement, Dante, conduit par un ami pour assister aux fian<^lles d'une personne de la ville, y rencontre BeatWee, dont la vue lui cause tant d'émotion , qu'il se trouve mal et chan^ de visage. Les dames témoins de cette schne questionnent le jeune amant, le plaisantent ni^me sur la nature singulière de sa passion, au point de le forcer ii se retirer chez lui , ou il ne tarde pas à se livrer au chagrin que lui causent les moqueries de ces dames et de Béatrice elle-même , à qui il fait mentalement le renroche de ne

S oint s'apercevoir qu'elle est la seule cause du trouue qui règne ans son âme, et qui s'est manifesté sur ses iraiis. Bientôt le père de Béatrice meurt ; cette grave circonstance donne plus de force à l'attachement de Dante pour la jeune fille. Dante réfléchit sur rinslabililc des choses humaines, et arrive à cette terrible pensée : « que de toute nécessité Béatrice elle-même doit mourir un jour ! » La fièvre le prend, sa tête s'égare, ol, dans un accès de délire somnolent, il lui semble apprendre la nouvelle de la mort de Béatrice, et croit la voir enlevée au ciel par les auges. Dans son sommeil pénible, il fait un effort pour prononcer le nom de Béatrico, f»î, à peine l'a-t-il laissé échnppor, que, réveillé tout-à-coup, il reconnaît (jue ce qu'il a vu cl entendu n'est qu'un songe. Mais le coup est porté; le songe prend toute l'apparence d'une prophétie ; et Béatrice, appelée par Dieu, semble déjà prendre sur ta terre où elle demeure toute la majesté d'une sainte.

Le rêve de l'amant devient une triste vérité» Béatrice meurt à vingt ans, et rien n'égale la violence du chagrin que Dante ressent de * cette perte. Le poète raconte qu'une jeune dame, sensible à ses chagrins, chercha à le consoler, et qu'il accc()la cette grâce comme venant du ciel. Mais ne trouvant pas le bonheur avec sa nouvelle amie, Dante dédaisne le monde terrestre et ses destinées; il pleure et gémit sur ses malheurs ; proscrit et allant demander asile aux rois Lombards, il oommence son triple poème, dans lequel il élève ceUe Béatrice « qu'il a tant aimée» au rang des divinités célestes, la revoit dans tous ses songes, et sa donna gentille » lui fait traverser tous les cercles de la terre et des enfers, pour lui montrer le Paradis comfne l'apothéose de la vertu humaine.

Dante a inspiré Raphaël et Michel-Âuge ; aussi dans plusieurs chefîs-d'œuvro du premier maître (la Dispute du Sain^crement , l'Ecole d'Athènes, etc.), le voit-on figurer avec ses traits amaigris et sa lol ' rouge de docteur. Miohel-Ân^e a sculpté les tombeaux des Médicis que Ton voit dans une église de Florence : cdui de

Laurent est surmonlé de Y Aurore et du Soir, et celui de Julie» du Jour et de la JVuit. Rien n'égale l'expression du Jour, on voit que c'est la vie; la Nuit qui sommeille semble respirer. On dirait qu'elle va parler si on 1 éveille, disait un conlemporain de Michel- Ange. « Le sommeil lui est doux, lux répondit le sculpleur-poèle , ne pas voir ne pas sentir, est pour eUe un bien; ne réveille donc pas ; silence ! > Quels hommes, quels artistes !

It y a huit jours , madame, je contemplais les fjentlemen riders qui se donnent rendez-vous aux Caséines, sur les bords de cet Arno iînchanteur qui porte ses notes mélodieuses à la mer; aujourd'luii, gravissant les rampes du Pincio, j'ai vu chevaucher les auiazoues romaines pendant que le sol^ jetait ses dernières lueurs sur le dôme de Saint-Pierre. Nous avons découvert dans le lointain les immensités de la campagne de Rome, le Colysée, le palais des Césars et les sept collines de In ville éternelle. En achevant une telle contemplation , il fait bon so recueillir en soi-même » — on sent qu U faut prier et jôver. .

BBOXIBIIB LBTTRB.

Je sors de la basilique dé Saint-Pierre, où nous étions depuis ce matin pour assister à une messe oiBciée par le Saint-Père à la chapelle Sixtine. Tous les étrangers présents à Rome ont voulu se rendre n celle imposante cérémonie, à laquelle assistaient vingt-deux cardinaux et divers ambassadeurs des puissances occidentales. La messe a été chantée par les choristes de la chapelle Sixtine ; la musique m'a paru faible : il est juste de dire que les chanteurs du pape font entendre un plain-chant séculaire, simple, pieux et sans le moindre accompagnement. Le Sainl-Père m*a paru d'nne santé florissante ; sa figure était majestueuse et grave, comme il convient au chef du catholicisme. 11 était rovt?lu do ses habits pontificaux brochés soie et or , la tiare sur la tête, et entouré de ses cardinaux et de ses ministres.

' Nous sommes arrivés à la chapelle Sixtine une demi-heure avant le commencement de Toffice, pour contempler tout à notre aise la sublima fresque de Michel-Ange, celle peinture qui a tant épouvanté lé monde , et que Ton nomme le Jugement dernier. Los méchants

y sont précipités du ciel par les anges, pendant que les bienheureux à la robe diaphane , s'élèvent vers Dieu et la Vierge avec l'agilité des séraphins. Les méchants tombenl lourdement, et, arrivés près

du noir rivage , le vieux Caron les reçoit à coups d'aviron.

Un des damnés surtout mérite l'attention des visiteurs : c'est celui

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qui descend lenlemem, et qui, trop certain de rindémence de son juge terrible,

Afioronpi sur le plat de ses caisses arides Fiait sa damnation avec tranquillité , Gomme ayant k soi toute rétemité.

Je trouve que ces vors de M. Barbier rendent admirablement l'idée de Michel-Ange. Cette fresffiie n'est pas la seule peinture de la chapelle Sixline : au plafond on remarque des médaillons représentnnt les principaux épisodes de la création du monde, et deux fresques du Pérugin , ce divin maître de Raphaël.

La cérémonie de la messe terminée, nous avons gravi Tescalier du Vatican, le plus magnifique de toute Tltalie et qu'on attribue à l'archilecle Fonlann; nous avons erré dans ces vastes galnries de sculpture que l'on nomme Pio Clementino et Chiaramonti. Jamais on ne pourra voir chose pareille au monde. Toute l'antiquité défile sous vos yeux dans ses divinités, dans ses grands hommes, dans ses ouvra£[es. D'abord les vases égyptiens, grecs et étrusques, et quelle collection I les urnes de porphyre, les bronzes, les'marbres, les tableaux, les colonnes , les tomoeaux, les bijoux un véritable

Pompéi arrangé par nos modernes antiquaires.

Ensuite viennent les statues mises en ordre par Canova; on s'étonne de trouver réunis tant de chefs-d'a^uvre dans le même palais ; tout est à sa place, dieux, poètes , empereurs , philosophes. Vous verrez Euripide enfantant une tragédie , Posidippe une œuvre comique , Eschine un discours ; l'amazone Mastée faisant siffler son are ; Âspasie se voilant à la vue d'Alcibiade, en présence de Soerate; une Vénus sortant du bain, une autre y entrant; Adrien semblant sourire à sa femme Sabine représentée en Vénus; Ganymède jouant avec son aigle; Apollon CylhaW'de écoutant les chants de Melpomène; h vieux Auguste portant au front le camée de Jules César ; Adonis mourant de la blessure du sanglier ; Mcléagre, plus heureux, montrant la dépouille de celui de Calydon ; Néron jeune ayant encore toute la bcÂuté de l'innocence, tandis que la grande âm« de Iftaro- Aurèle ne peut embellir ses traits; Junon, Minerve, Diane, Bacchus, brillant do tout l'éclat de leur divinité ; Ariane abandonnée à Naxos, gémissant sur ses malheurs: Sapho accordant sa lyre; Antinous semant des fleurs; le groupe de Laocoon expirant dans les souffrances; Pandore portant la boîte renfermant tous les maux , et Esculape cherchant à les guérir ; Apollon tendant son arc ; Diane regardant dormir Endymion ; et, assis sur un siège colossal , un aigle à ses pieds, le sceptre et la foudre à la main, Jupiter paraissant commander le silence qui règne dans ces vastes enceintes.

Liyiiizuo by LiOO^iC

A peine a-t-oii laissé ces merveilles que li auUes vou6 rcciamenl ; ce sont les loges de Kaphaôl et de Jean d*Udioe, son âève, délicieux eaprices d*un géme flexible; partout des faunes» des fruits» des arabesques. Viennent ensuite les peinturas, pages sublimes des grands maîtres. Dans ia TransfiguTation , on dit que Ryphael y a {^int la Fornarina sa belle maîircsse ; la Communion de Saint- Jérome, du Dominiquin, est saisissante par l'expression de foi des personnages; la Madone de Foligno, pleine de coloris, est un des meilleurs tableaux de Kapbaôl ; on admire encore Sainte-Madeleine par Le Guerebin, un beau Ckrigt du Gorrége, le Cintronnemmê de la Vierge, par Jules Romain, la Dtapule du Saini^^Saarement , V Ecole d'Athènes, par Rapbaël. Croyez-vous qu'il serait possible d'en finir avec Saint-Pierre et le Vatican, si on ne s'y arrachait do vive force pour courir au soleil admirer la verdure et les nuages roses qui voltigent a l'horizon? Le Vatican ! un palais qui renferme onze mille chambres, huit grands escaliers, deux cents petits, des portiques , des galeries immenses où brillent les chefs-d'œuvre de tous les temps, la plus précieuse des bibliothèques, de vastes COurSi des jardins qui rappellent le labyrinthe do l'antiquité.

Non loin du Vatican, ce célèbre palais des Papes, est le couvent de Sainl-Onuphre dans lequel le Tasse, accablé de misère, vint mourir un jour, à l'âge de 51 ans, et la veille de son couronnement au Capitule. Le Tasse, l'auteur de [& Jérusalem délurée, beau, cbevaleresque , aimant Eléonore, et qui fut toute l*admiralîon de ]a cour de Ferrare, venir terminer sa carrière glorieuse dans ce vieux couvent I Quelle destinée !...

Comme Dante , le Tasse avait étudié le droit et les sciences à l'université de Padoue. Contrairement aux intentions de son père il se livra de bonne heure à la poésie, et l'étude sérieuse qu'il lit des théologiens et des philosophes n'aQ'aiblit mémo pas son penchant à cet impérieux besoin de son cœur. A peuie âgé de 49 ans, le Tasse publia son poème de Rinaido, et à la suite de cette publication il se vit rocbercbé des grands et nommé membre de l'acadeinie de Padoue. La renommée porta le nom du poète dans toutes les cours d'Italie ; après les grands vint tout ce qu'il y avait d'illustre. La cour de Ferrare, composée des chevaliers les plus galants et des dames les plus aimables, ne tarda pas à convoiter le poète. Le Tasse y vola, et l'accueil qu'il requt de deux princesses jeunes et belles , Lucrèce et Eléonore d*Este, ne contribua pas peu à Vy fixer. Mais on n'a pas vingt ans et tant de feu dans le cœur sans devenir amoureux. Le Tasse, beau, jeune, élégant et poète, jeta les yeux sur Eléonore, et le merveilleux langage de l'auteur qui préparait la Jérusalem délitrée, ne larda pas à faire impression sur la princesse. Heureuses années de poésie et d'amour, comme votre terme arriva vile! Le

Tasse avait confié à des amis le nianiiscril de son immortelle épopée; mais, dans des accès de défiance, il no vit partout autour de lui que trahison et perfidie. A ce moment il entend dire que sa JérvBaUah cette œuvre où il avait déposé toutes ses facultés, son âme, son eœur, son génie , enfin toutes ces sublimes passions que la nature avait misés en lui ; il entend dire qu'on l'imprime dans une cour d'Italgî. Son désespoir déborde ; son imagination, toujours en travail, linrt par perdre la lucidité qui l'avait distingué jusqu'alors, et il devient fou ! Alors commenta oour lui une vie de revers, une vie vagabonde ; il parcourut toute rUalie et se présoita m jour à sa smat Goméiia , qui était allée se fixer à Naples ; maïs le poète était si malheureux, si changé, que Comélia tout d'abord ne le reconnut pas ! Etant revenu à Ferrare, il ne trouva plus que mépris et dédain ehe?, cet Alphonse d'Esté qui l'avait accueilli naguère avec tant de inagnilicence; les courtisans eux-mêmes refusèrent de le recevoir. 0 Eléonore, qu'était devenu votre amour! ingrate qui aviez pris les belles mnées au poète, pourquoi ne pas lui tendre une main amie dans l'infortune !... Le Tasse fut entàmé i l'hôpital Sainte-Anne « Ferrare, où il resta sept années. Là il subit les persécutions de ceux qu*il avait élevés si haut dans ses vers; si vous saviez quelles plaintes anières respirent les lettres qu'il écrivit au magnanime Alphonse.

« Je pleure ma mort, disaii-il, et je n(? pleure pas ma mort seule, mais la manière dont je meurs : ma renommée n'est qu'un son funeste et me paraît ensevelie avec mon nom ; 10 ne serais point consolé d'avoir pour tombe les pyramides ou dé brillants mausolées, moi qui croyais m'élever de plus nobles monuments par mes vers. »

En visitant Ferrare, j'ai eu la curiosité d'aller à l'hôpital Saintc- Anno voir la prison du Tasse. Cette salle de séquestration , toute

fdeine des lamentations du grand poète, nous offrit sur ses murailles, es noms de lord Hyron , de Casimir Delavigne et de M. de Lamartine, avec les beaux vers que voici :

Là le Tasse brûlé d'une flamme ftitale, Expiant dans les fers sa gloire et son amour, Quand il va recueillir la palme triomphale Descend au noir séjour.

De l'hôpital je me fis conduire au palais des ducs de Ferrare. L'aspect extérieur de ce château conserve encore un air de féerie de ce qu'il fut jadis ; là, que de souvenirs enfouis! que de fêtes ! qiie d*amour ! que de poésie!... Apri^ avoir franchi le pont-levis, j'allais m'asseoir au pied de ses tours et de ses balustrades. Bientôt errant silencieux et la tête découverte sous ces plafonds, j'espérais y rencontrer quelques vestiges de cette cour fastueuse et polie de la mai-

son d'Esle, mais, cruelle tléceplioii ! il n'y avail rien. — C'est son Ëminencc le cardinal légat, nous dit-on, qui a fait disparaître toutes ees nymphes, tous ces amours, ces colombes et ces sirènes, qui ot<naienl les vastes appartements du château. — Le pauvre homme! il aurait mieux fait de faire creuser un canal de plus , afin de débnrrasscr Fcrrare de ses marais insalubres. Tout te monde y aurait son compto.

' Le Tassp, possesseur de sa liherlé, abandonna Ferrare pour toujours; il alla d'abord à Naples, puis revint à Rome. Le cardinal Cinthio, neveu du pape Clément Vllf, conçut le projet de faire couronner le Tasse du lanrier-poélîque an Gipitole. Personne, depuis Pétrarque, n'avait eu cet honneur, et il y avait plus de deux cents ans de cela. Le poète refusa d^abord, disant que s'il fallait lui réserver une couronne, c'était pour sa tombe; mais il céda aux instances do ses amis. On prépara la cérémonie, et Clément VIH devait déposer la couronne de laurier sur le front de l'auguste poète. Ces apprête émotionnèrent telleroent le Tasse qu'il ne put en supporter la secousse. Une fièvre ardente s'empara de lui » et après (fuatone jours de maladie, il expira au couvent de SaintrOnuphre, où l'on déposa In couronne di» liinrérit sn tomlxv

J'étais hier h Saint-Onuplire : je me suis reposé sous le chên<5 qui a prêté son ombrage à l'infortuné poète, et qui est placé dans le jardin du couvent. Une large dalle de marbre blanc recouvre les cendres de l'auteur de la Jérusalem, avec cette épitaphe : Torquati Tasso ossa. — Inscription modèle pour les grands nommes.

Ayant descendu les bords du Tibre, qui roule dans son lit des eaux jaunâtres, nous sommes allés frapper à la Farnésina, palais élégant oui s'éli'vo an milieu dns bosquets les plus délicieux. Raphaël, ainsi qu un poète qui jette des fleurs sur un mausolée, a couvert de ses fresques ni) thologi(jues si naïves, si gracieuses et si brillantes ^ les voûtes et les murailles de ces salons. Là, le bien-aimé de la Fomarina venait se délasser du sublime mystère de la TramfiguTa" Hon, par celui des Amours et des Noces îe Psyché, chefs-d'œuvre immortels légués à la ville éternelle et aux artistes, et dont l'un lui montrait le paradis et l'autre l'Elysée.

Les noc^s de Psyché sont tout un poème : composition vivante et animée, où tous les dieux sont d'aimables convives, depuis le regard lier de Jupiter, le sourire d'Hébé, la coquetterie de Vénus, arrivant en dansant, et les entreprises audacieuses de Mars, qui lui prend la tailla au grand mécontentement de Vulcain, ^ui boude en voyant les mille inconvénients qu'il y a pour un mari de posséder une jolie femme. — Dans une seconde salle, on no peut se lasser d'admirer VEnUtetnenl de Gnlnlhée, également par Raphaël. Rien n'est gracieux comme cette Ma de Nérée et de Dons sur sa coquille

traioëe par les dauphins; le cyclope Polypbême semble fier d'emporter dans ses bras les charmes, la jeunesse et la vie de la divinité. Mais Galathéc fut infidèle, et l'histoire nous dit Qu'elle lui préféra le berger Âcis, qui, victime de son amour, périt a'une façon si tragique : le géant Polyphéme, cet Othello de la fable, l'écrasa un jour sous un morceau de rocher.

En sortant de la Farnésiiia on va voir le Jugement de Pâris ainsi (jue les tableaux de l'Albane au palais Corsini ; et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, une cinquantaine de boulets que le palais re(}ut en 1849, lors du siège de Rome par les Français. . J'ai monté au Capilole sans craindre l'antique roche Tarpéïenne, car elle est aux deux tiers ensevelie sous les décombres. Le Capitole moderne, élevé par Michel-Ange, est divisé en trois corps de logis, le sénat, les conservateurs et le musée. Le palais des sénateurs est surmonté d'une tour qui renferme la cloche de Viterbe, la fameuse Patarina qui ne sonne que la mort du pape et l'ouverture du carnaval ; celui des conservateurs récèle des chefs-d'œuvre en peinture, avec les statues de Jules César et d'Auguste.

Le musée du Capitole, le plus important de Rome, après celui du Vatican, renferme des merveilles en sculpture, parmi lesauelles on remarque un beau Faune de Praxitèle, une Diane, une Vénus superbe, un Apollon; la Louve trouvée dans le Forum, et qui fut, dit-on', frappée par la foudre au moment de la mort de César ; le Gladiateur mourant, statue d'une vérité admirable; une belle Flora, dont la pose et les draperies sont le comble de l'art.

Flora brillait jadis dans Rome, Consuls, pontifes et questeurs, El tant d'autres qne Ton renomme, Furent tous ses adorateurs.

On briguait l'honneur de ses chaînes; A sa voix naissaient les beaux jours ; A ses pieds les aigles Romaines Se jouaient avec les Amours.

En lois érigeant ses caprices, Elle soumit ses fiers vainqueurs :

Do Rome elle fut les délices ; Rome en fit la reine des fleurs El lui fonda des sacrifices.

Du haut du Capitole on no peut se dispenser de contempler le panorama le plus historique de l'univers qui se déroule à vos pieds. C'est d'abord le Forum jadis témoin des tulles populaires; le mont

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