‹ Bords de la Charente . Le chateau de Jarnac ses barons et ses comtesChapitre 3 sur 4 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Arquata, août 1854.

Vous m'avez permis, madame, de vous écrire quelques-unes des impr^sions de mon vovM^e : je vous dois tant de bonté que je ne sais vraiment comment vous témoigner toute ma gratitude. Puissent ces quelques lignes vous consoler de vos amis absents et ajouter au cbarme ^ue voua éprouves à lire de leurs nouvelles , datées de ces oasis délicieuses qui s'appelleat Bade, Genève et Spa. Vous les suivez des yeux sur la carte d'Europe; n'est-il pas juste qu'ils vous suivent avec le cœur en contiouaot ia causerie qu'un brusque départ a peutêtre interrompue ?

Je viens de quitter Gènes. Vous dire, madame , tout ce que j'ai éprouvé durant mes premiers pas sur la terre d'Italie, serait difficile h croire et à raconter. D'aboid nous avons erré comme des êtres perdus dans ces belles rues où le sol^l ne descend que iuste ce qu'il faut pour se faire aimer; ensuite nous sommes entrés dans les palais Balbi, Brignolic, Dnrazzo, et nous en sommes sortis éblouis par les tableaux , l'or , le marbre , le porphyre. Parmi tant de richesses, ^rmi ces glaces, ces taoisseries, ces meubles somptueux, on ne sait vraiment où logent les propriétaires , on ne les voit même pas, ou du moins si on les voit, ils vous saluent poliment et vous abandonnent la place, à vous, étranger, qui venez de si loin admirer les merveilles qu'ils possèdent : ils savent très-bien , ces grands seigneurs italiens, qu'on n'a pas pour soi tout seul tant de chefs-d'œuvre, tant de merveilles !

Gènes est une ville charmante qui unit l'agrément a ia beauté.. Dès que vous mettez le pied dans la rue vous sentes le parfum gui vole, vous voyez des maisons très^evées qui vous font une ombre fraîche et coquette comme le demi-jour d*un boudoir de petite maîtresse. Vous admirez (-à et là les terrasses et les jardins suspendus sur vos tètes, puis entre ces deux palais qui semblent se tendre la main par le haut, vous apercevez une bande bleue comme l'azur, c'est le ciel. Il est si pur que vous croiriez qu'il vous sourie.

To«t au kaut de la yitte, SMpendue sur le polfe comme un nid de palombe, est située la villetta du marquis di Negro. Asile frais,

pittoresque et embaumé qui nous tendait les bras du plus loin qu'il nous aperçut : nous lui avons rendu sourires pour sourires, et nous sommes allés le voir. Je ne pourrai jamais vous décrire tout ce que

Yy ai vu. D'abord ce sont desgroUessi fraîches, si ombrées qu'on a peino à distinguer les formes suaves des nymphes qui les nabilent ; puis ce sont des bois d'orangers el de citronniers remplis de faunes et de satyres, des kiosques entourés de festons de vigne, sous lesquels Baechos el les déesses d'Ëpicure se pavanent dans un négligé complet.

Du belvéder de la villelta , nous fûmes émerveillés par le plus magnifique coup-d'anl : une mer immense était à nos pieds, et sur la courbure gracieuse du rivage s'étendait une ville de monuments. Le golfe de Gônes offre un panorama su^rbe qui se déroule jusqu'à la Corse, que Ton aperçoit par un ciel sans nuages.

Nous errions au hasard dans ce jardin féerique ; la Imière s'éteignait peu à peu ; le soleil, en se couchant, avait jeté son regard enflammé sur les dômes des cathédrales ; le jour luttait avec la nuit,, et lo crépuscule près de s'éteindre, s'étendait comme un long voile dentelé sur les palais d*! marbre. La brise du soir agitait les branches des aioès et poussait vers nous une haleine embaumée qui venait du rivaffe.

C'était le moment d'aller an théâtre Cario-Mice ; à sept heures et demie nous étions dans nolie loge. Nous y avons entendu deux

pièces ravissantes et (juo vous aimez. J'aurais voulu vous voirécoutur : 0 ciel! tu sais si Mathilde m'est chère! et un ange^ une femme incnnnuc, vous auriez été charmée d'admiration. Encore ne sommesnous pas dans la province la plus musicale de l'Italie : c'est à Milan» c'est à Venise, c'est à Naples que nous parlerons de notre enthousiasme. Venise el ses gondoles, Napbs et son boa ciel; vous savez le proverhe : Vfm Naples, H puis mûwrirf

Knfin, madnme, comme je vous lo disais en commençant ma lettre, nous venons do quitter Gênes, et c'est en voyage que je vous écris. Comme nous sortions do la ville par le faubourg d'Arena , nous avoiiâ rencontré une procession qui suivait la route, bannières en tdie, majestueusement déployées par la brise; mais quelle différence d'avec les processions françaises, si froides et si moaolones t Là tout le monde chantait le cantique sacré, des nuages ^'eacens s*envolaient vers la coupole c<'*lçste, les physionomies respiraient la foi et l'enthousiasme; pariâii'moi de cela pour faire de l'effet sur les âmes sceptiques !

Nous sommes passés hier au pied du monumeut qu'on élève à Christophe Coloinb , et nous avons visité les jardins et le palait Doria. Voilà deux noms qu'il ne faut jamais séparer de Gèass*— ^ que serait Gènes sans Doria ? N'est-il pas toute sa gloire, tout son honneur, toute sa richesse? De Gènes à Prato, ce n'est qu'un immense jardin , oii biillonl la végétation la plus luxuriante el les plus belles villas de raristoeratie génoise. Puis vient Pegli , séjour

enchanteur qui a trois délicieuses vilins : la villa LomelHni, avec ses grands arbres toujours veris, ses cascades, ses bosquets , son lac, son théâtre et son ermitage chinois; — la villa Grimaldi, renommée par ses tableaux et son jardin botanique ; — la villa Doria, si belle au mois de décembre» alors que aes rosiers et ses orangers en fleur ofirent un aspeet mvissanl. Ces lieux furent jadis le théâtre des fêtes les plus splendides que la sévérité des lois somptuairee ne permettait pas de deoner à la ville : c'était à la campagne qu'on portait les diamants.

C'est eu voyant Gènes fuyant dorrit'io nous que j'ai compris la réponse du doge que Louis XIV avait forcé de venir à Versailles bnliuËer sa v^uUiqiie. Après que les courtisans du grand roi lui eurent fait admirer une à une toutes les merveilles nouveliemént écloses sous les regards des Mansard, des Lebrun, des Puget et des Le Nôtre , ils lui demandèrent : Qu'est-ce qui vous étonne le plus ki, monseigneur ? Le doge répondit humblement : C'est de m'y voir. Do quoi, en effet, voulez-vous qu'il s'étonnât, lui qui avait de la juagiiiiicence à nous revendre en palais, on jardins, en peinture et en sfattieet lui qui ATait groupé dans sa maison les marbres tes plus précieux de i'^3rpie et de l'Italie, les porcelaines de la Chine et du Japon, les panums de l'Orient, les glaces de la mauresque Venise !

Vous voyez bien, madame, qu'il faut avoir vu de près ces beaux palais de Gônes pour comprendre la réponse du doge aux courtisans do Louis XIV. Mais laissons l'histoire pour reporter nos regards sur lee eotseux qui apparaissent devant nous et qui sont revAtus d'une si belle, d'une si riche végétation. Rien de plus encbaateur que leur aspect, rien de plus suave que cet air embaumé par le parfum des fleurs. Je termine ma lettre à Ponte-Décimo , petit bourg placé dans la position la plus riante, dans une douceur de climat qui donne une idée du paradis terrestre. Devant nous est la montagne, grande ramification des Alpes avec ses torrents et ses ravins ; puisque tout doit avoir une fin, même la lettre d'un toufiste, sâclrat-moi gré d'avoir commencé et fini eelle-ci dans le pendis. . . • • génois, —cela ne peut manquer de porter honheur.

Las Niits iê Mptoakre m Liée.

l»AËJIl£RR LETTAE.

Eu voyage, matluiiio, les heures, les jours, les mois s'ccouIlmiI avec une rapidité désespérante ; on s'étonne de ne pas écrire plus^ souvent à sos amis; mais l'attrail incessant de choses nouvcllos, aitrait qui serait capable de damner un simple mortel peut Lieu lui faire remettre d'écrire; et une lettre remise, vous le savazi n'est plu» une lettre : c^est une montsgne qui enfante une souris.

Dans ces dernières semaines, nous avons successivement visité Turin, Milan, les Borromées, Brescia et Vérone. Partout nous avons admiré ; partout nous avons rencontré de nobles souvenirs , des Beautés merveilleuses, un luxe oriental. Nous avons dit adieu à ces remparts de la Suisse et de l'Italie, à ce dais velouté du ciel ij^ui se reilàe en paillettes d'or sur les fraîches surfeees des laes Majeur , de Cdme et de Lugano; nous avons salué une dernière fois les pt--

3.uantes milanaises qui se promenaient sur le Corso ; nous>avons vu e touchantes jeunes fîlles déposer des guirlandes de fleurs au tombeau de Roméo et Juliette ; enfin nous voici à Venise. Le croiriezvous, madame, j'ai senti hattro mon cœur d'eaiofion en traversant ce- Long viaduc qui joint les îles à la terre ferme, car là-bas, au milieu des eauXr la reine de l'Adriatique ressemblait à une impératrice entourée de ses dames d'honneur. Nous l'apercevionB cetto'mauresque cité, avec ses dômes, ses clochers, ses pahiis, couverts en lames deplomb , refk'tant leurs teintes cendrées sur le ciel et la lagune, et sortant du sein des flots tout embellie par les marbres de la Grèce,^ ravis aux villes de l'Archipel et aux mosquées de Conslantinoplo.

Une gondole nous attendait au bord du grand caual, et, tout émus, nous avons glissé sous les balcons de ces («lais, escortés par les flots d'harmonie qui vibraient des pianos. Parmi ees fenéâresmauresques et ces balcons élé^^nts , où la. Vénitienne,, enferméo comme dans l'Orient et légère comme en Europe, apparaissait jndis à son amant, on distingue les palais Pésaro , Foscari, Mocenigo, encore pleins de silence et de poésie. Nous avons presque touché , en passant , les églises de la Saluite et de Saint-Georges Majeur, œuvres admirables de Palladio, du Titien et de Véronèse. En nous déposant sur la place Saint-Marc, notre gondolier nous a conduits sons les arcades régulières qui entourent cette place , unique au monde; il nous a montré le palais ducal avec son architecture de dentell i, ses galeries et ses balcons des monuments arabes. A côté

du pakië des doges, la basilique de Saint-Marc avec ses colonnes de vert antique , de inarbre , de porphyre , ranpelb' uih' mosquéo (b* tk)nslanlinople ou ilii Caire. Le campanillo, les «.beNiuix (b? Corinlbe el le lion de Saint-Marc trônent égalemenl sur celle place. Devant la basiliqui3 s*élèvtint trois mâts qui sont chacun fixés dans un piédestal de bronze, représentoot des tritons et des sirènes. C'est là que les jours de diaianebes et fôtes, on arbore encore les étendards de Chypre, Candie et Murée, jadis possessions de U république de Venise.

Je voudrais vous voir, madame, devant la façade de l'église Saint- Marc; vous trouveriez que rien au monde n'est plus riche que ce» coupoles bysantines , ces innombrables colonnes de vort antique et de porphyre , recrutées pendant plusieurs siècles dans les diyer» trésors de Tart oriental. Rome moderne a été bâtie des débris de Rome antique ; la basilique de Saint-Marc a puisé son amas de richesses dans cha((no victoire que lui gagnaient les iloiies vénitiennes. L'Italie artistique et glorieuse du moyen-âge n'a pas déplus niagnilique el de plus pittoresque édihce que l'église ae Saint-Marc. Âu dedans, comme au dehors , c'est une merveiUeose confusion de marbre» préeieux, de mosaïques^ d*or et de bronzes.

Gn entrant dans cette basilique on est ébloui par les tableaux mosaïques à fond d'or qui recouvrent les murailles, et qui furent exécutés sur les des-^ins do Titien et de Paul Véronèse. Les arabesques, les sculptures cl les grands portraits des saints apôtres, vous ofîrent le plus somptueux aspect. Là brillent confondus l'élégance {grecque , le luxe bysaattn el le talent des mattres de l'école vénitienne. Lorsque le regard glisse sur toutes ces opulentes merveilles, et qu'il vient se jeter à vos pieds sur ce pavé de jaspe et de porphyre, on est frappé d'étonnoment , on croirait fouler une tapisserie de Perse, ou. un parterre émaillé de fleurs. C'est véritablement le temple des Mille rt une Nuits.

Ou ne s'arrache de Saint-Marc que pour aller au palais ducal, autre merveille de Venise , et qui renferme l'histoire de sa république. Là se eonçurent des projets gigantesques , des espérances

Î[l(meu8es qui portèrent le nom vénitien au premier rang des nations ; à aussi fut la décadence de celte ré[)nblique despotique qui accueillait avec assez peu de réserve les dénonciations querecevail chaque jour la Bouche du iio7i, cet antre delà calomnie, de la haine, des passions cupides.

Le palais dueal, avec ses briques roses et ses colonnes de marbre blanc, fut bâti sous le gouvernement des doges Falier et Foscari. Des peintres du plus beau talent le couvrirent de leurs magnifiques peintures: les deux Bellini, Titien, Tintoret, Palnia , Vémnèse , travaillèrent à cette œuvre admirable. Après avoir franchi 1 escalier

de» Géants, qui a pris son nom de deux statues colossales de Mars et Neptune, on erre dans ces grands appartements, aujourd'hui tristes et désolés, admirant çà et là de riches tableaux de Yéroûèse, des bas-reliefs et des statues de Sansovino.

Après les nomiifeiuet salles du palais , on nous a fait Tisiler les

Î irisons ; ear tout est centralisé an pMais ducal. On croit voir encore es omlnres des doges errantes parmi ces galeries, le (iront haut du sénateur qui passe, et l'œil terrible de l'Inquisition qui se cache dans l'ombre. — En sortant des galeries resplendissantes do peintures , nous avons trouvé chez le concierge deux dames françaises et un jeune homme ; nous sommes descendus ensemble dans les prisons du palais ducal à la Inenr de deux faibles bongies. C'était asses étrange de se trouver là» avec de charmantes parisiennes, à quatre cents lieues de chez soi, dans les prisons de l'Inquisition

quelques jours de pénitence avec do semblables compagnes. Vous souvenuz-vous du duc de Hichelieu à quinze ans, menaçant son précepteur d'enlever M"'' de Noailles et d'aller la cacher dans quelque ile déserte? Adieu, madame, je me perds dans la Régence an lieu de vous parier de l'Italie; c'est une disgression cpie vous voudra bien me pardonnor. Une fois n'est pas- coutume , dit le proverbe.

Hier , madame, nous avons entendu denx aetes de VItaHenm é Alger f au théâtre de la Fenice. Suave composition , musique délicieuse, orchestration savante, on trouve tout cela dans l'œuvre de Rossini. Les loges étaient gnrnip's des plus jolies femmes de Venise, qui jouaient admirablement de l'éventail et de la prunelle, ces deux amis qu'elles prodiguent peut-être, mais qui sont toujours les bienvenus. Des fferbes de fleurs se montent partout sur le devvitdes loges parmi les éjfaules nues, les cascades de dentelles, les diamants et les parures qui semblaient montés par quelque fée invisible. On se demande comment une seule viUe peut fournir tant de jolies femme'î ; comment les brises de la Brenta peuvent faire éclore tant de fleurs. Il y a de quoi faire tourner les têtes de tous les staticiens du globe. Pour moi, j'accepte ce qui est, je le constate et je n'en cherche nullement les causes.

A dix heures on achevait l'opéra ; le reste du speotacle sa composait d'un baflet en plusieurs tableaux, que nous oonoiissiiHis pour l'avoir vu jouer les jours précédents. De sorte que nous avons laissé le théâtre pour courir dans les rues de Venise, car il y a des rues, quoique beaucoup de geits pensent le contraire. La nuit était belle

vénitienne. Mais il y a beaucoup d

i feraient bravement

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