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L'île de Java, cette perle des colonies néerlandaises, a traversé jadis une période de grandeur, dont il est difficile de nous faire ai\jourd'hui une idée exacte, mais dont on ne s'exagère pas aisément la gloire, véritable âge d'or où la population s'est élevée à un degré de civilisation, de culture intellectuelle et artistique, qui lui aurait permis de se comparer à bon droit aux peuples leâ mieux doués. Mais cette période de gloire et de prospérité n'a pas durée. Des dissensions intestines , affaiblissant le peuple, l'ont fait rétrograder ; puis, les fanatiques prédicateurs de l'IslÂm ont pénétré dans le pays et ont réussi à s'emparer du pouvoir, jusqu'à le soumettre tout entier à leur domination écrasante; depuis lors le souffle glacial d'un Mahométisme dégénéré y a exercé une influence si mortelle qu'on a vu se perdre jusqu'aux traces de la grandeur et de la culture intellectuelle du passé. L'influence de TOccident, le contact des fils chevaleresques et poétiques de la Péninsule Ibérique et des négociants hollandais acti& et zélés, amena, il est vrai, des temps meilleurs. Mais l'oppression et la décadence avaient trop duré, l'ange gardien d'autrefois était trop loin, Tapathie de la population était devenue trop mortelle, et les nouveaux maîtres employaient trop exclusivement les ressources abondantes de leurs nouvelles possessions à étendre leur pouvoir et à entasser
des trésors. Ds n*ont pas songé à réveiller les étincelles qni couvaient peut-être encore par-ci par-là sous les cendres; ils n*ont recherché ni cultivé les semences cachées. Certes ils n'ont pas manqué d'encourager plusieurs branches d'industrie et d'exercer ainsi sur le peuple une certaine influence favorable, mais ils n'ont fait rien, ou presque rien pour dégager l'heureux naturel de ses entraves , pour amener un développement intellectuel plus élevé, et pour rappeler les temps de l'ancienne civilisation.
En cela ils ont eu grand tort; car la matière n'aurait pas manqué pour faire cette oeuvre de relèvement intellectuel. Java possédait des monuments et des restes de son glorieux passé qui méritaient tout l'intérêt et toute la sympathie des conquérants, oui, qui auraient pu léveiQer la population de sa léthargie , si on avait pu lui apprendre à les apprécier sérieusement. L'Ile de Java était en possession de très beaux poèmes, originaires du continent de l'Inde, qui avaient été refaits dans la langue du pays et modifies d'après les moeurs, les coutumes, les traditions de l'ancienne population javanaise; ces poèmes excitaient l'admiration légitime des savants qui entendaient la langue ou qui avaient pu prendre connaissance de ces écrits remarquables par de bonnes traductions. Java possédait en outre des documents écrits , gravés dans la pierre ou dans le métal, qui promettaient d'ouvrir des sources nouvelles et précieuses à l'étude de l'ancienne histoire du pays, dès que la science comparée des langues en aurait ouvert l'accès. Les monuments des arts plastiques, abhorrés d'abord comme les produits méprisables d'un paganisme aveugle, ou regardés avec indifférence comme des choses rares et monstrueuses, attiraient peu à peu l'intérêt des voyageurs instruits et lettrés. Plus on pénétrait dans les parties inexplorées de Tlle, plus on y découvrait les ruines imposantes d'édifices magnifiques , témoins irrécusables d'un pouvoir et d'une gloire passés depuis longtemps; une fois l'attention fixée sur cet objet, on
déterrait toujours plus de ces vestiges enfouis sous des collines, Gouyertes souvent d'une végétation ti*ès épaisse. Tous ces restes d'un art antique et distingué justifiaient à leur tour l'admiration et la sympathie que les créations des anciens poètes hindous des lies de Sounda avaient commencé par réveiller pour l'ancienne civilisation de ce pays. Quant à ces poèmes^ on avait pu les répandre sans trop de peine et sans trop de frais; il avait suffi de publier les textes originaux et d'en faire des traductions exactes. Mais des difficultés bien graves, presque insurmontables empêchaient de faire la môme chose pour les débris des édifices et des objets d'art. Le nombre de ceux qui pouvaient les voir sur place par eux-mêmes devait naturellement être fort restreint. On pouvait essayer de les reproduire par le dessin, mais les dessins ne sauraient arriver qu'à un petit nombre de personnes; d'en donner des descriptions détaillées, mais, si exactes qu'elles soient, les descriptions sont toujours insuffisantes. On avait essayé aussi quelquefois d'ajouter aux descriptions de petites images très incomplètes et parfaitement insuffisantes pour ceux qui désiraient connaître les objets dans le détail; d'ailleurs, on n'avait ajouté au fond ces images que pour illustrer les livres imprimés, pour exciter la curiosité du public et pour stimuler les amateurs à en faire l'acquisition. n est vrai que déjà des artistes compétents n'avaient pas tardé à reproduire ces ruines et ces objets sur une plus grande échelle, à en faire des dessins plus exacts et plus détaillés; mais la publication de ces dessins aurait entraîné trop de frais pour qu'on os&t s'exposer aux chances très incertaines et probablement très mauvaises d'une telle entreprise. Il paraissait de temps à autre quelques ouvrages de luxe , publiés avec l'encouragement du gouvernement, avec le concours de sociétés, ou bien par simple souscription , mais dont il fallait bien souvent interrompre la publication au bout d'un certain temps; ces ouvrages contenaient, il est vrai, des représentations assez détaillées de quelques édifices antiques et d'autres oeuvi'es d'art, mais
c'étaient des vues pittoresques ayant un caractère purement artistique, plutôt que des représentations que des antiquaires et des histeriens pourraient consulter avec fruit. Sir Stamford Baffles avait donné des dessins excellents pour l'époque; mais après la publication de cet ouvrage on avait toi^ours réclamé en vain une représentation plus complète et plus exacte, ne fût-H^e que de quelques-uns des principaux édifices de Java, qui, au point de vue architectonique , entrerait un peu plus dans les détails et donnerait une idée assez juste des différentes parties, des formes et des ornements.
Les matériaux d'où aurait pu sortir un travail de ce genre ne manquaient pas; mais où les chercher et comment les réunir? N'étaient-ils pas épars çà et là, le plus souvent cachés on ne savait où? Il y en avait parmi ces matériaux qui étaient connus et auxquels il semblait bien qu'on pourrait se fier; mais ceux-là étaient presque toujours inomiplets ou ne reproduiraient que quelques fragments de l'ensemble. On ne possédait là guère autre chose que dés échantillons, qui pouvaient faire deviner la réalité, mais qui, bien loin de satisfaire le désir des antiquaires, ne servaient qu'à augmenter leur impatience.
En 1806 et 1807 le gouverneur anglais dont nous venons de citer le nom, Sir Stamford Baffles, avait donné ordre de procéder à un travail méthodique et exact de mesurage et d'exploration, ayant pour objet, entre autres édifices, les nombreux temples de Prambanan, connus par leur étendue et par l'état assez conservé de leurs ruines. Huit ans plus tard il avait chargé le lieutenant du génie, M. Cornélius, de faire le même travail pour les constructions de Bôrô-fioudour; celui-ci eut pour collaborateurs, du moins dans la partie de son travail qui se rapportait aux édifices de Prambanan, messieurs Wardenaar et van der Qragten. De ces travaux étaient sortis des dessins et des descriptions dont Sir Stamford Baffles se servit pour son ouvrage remarquable;
vn
si je ne me trompe, ses héritieiB doivent avoir retrouvé plus tard ces dessins et documents parmi ses papiers. On copia plusieurs de ces dessins , et quelques-uns en forent imprimés; mais parmi ceux-ci il n'y en avait que très peu qui se rapportaient à Bôr6-Boudour. Quelques-unes des ces copies imprimées furent reproduites à leur tour; maïs ces dernières reproductions laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de l'exactitude. De loin en loin on vit paraître d'autres dessins encore de Bôr6-Boudour, et, chose frappante , si tant est qu'on prit ces dessins sur l'édifice lui-même ') , ils représentaient toujours les mêmes parties qui avaient déjà été examinées et représentées auparavant, mais ils n'apprenai^it rien sur l'ensemble; les nombreuses sculptures, les bas-reliefe et les ornements, qui font, après tout, le grand prix du magnifique monument, s'y trouvaient traités avec une parcimonie excessive. Les dessins dont nous parlons maintenant n'en donnaient que de rares échantillons incohérents, sans proportion avec le grand nombre de tableaux qui étaient restés visibles et intacts, même après la ruine ou l'endommagement de plusieurs parties. Plus d'un voyageur qui avait étendu son pèlerinage jusqu'au sanctuaire de Bôrô-Boudour donnait des descriptions plus ou moins détaillées de ce qu'il avait vu, de ce qui
1) Parmi œs pièces sont quelques dessins, que M. P. de Cleroq, à cette époque résident de Kedou, a donnés naguère à feu le ministre J. C. Baud et qui sont conservés actuellement dans le Musée Royal d'Antiquités: