Bôrô-Boudour dans l'île de Java, Dessiné par ou sous la direction de Mr. F.C. Wilsen, avec texte descriptif et explicatif, rédigé, d'apres les mémoires manuscrits et imprimés de MM: F.C. Wilsen, J.F.G. Brumund et autres documents, et publié, d'apres les ordres de son excellence le ministre des colonies
L'île de Java, cette 2i6rle des colonies néerlandaises, a traversé jadis une période de grandeur, dont il est difficile de nous faire aujourd'hui une idée exacte , mais dont on ne s'exagère pas aisément la gloire , véritable âge d'or où la population s'est élevée à un degré de civilisation , de culture intellectuelle et artistique , qui lui aurait permis de se comparer à bon droit aux peuples les mieux doués. Mais cette période de gloire et de prospérité n'a pas durée. Des dissensions intestines , affaiblissant le peuple, l'ont fait rétrograder ; puis, les fanatiques prédicateurs de l'Islam ont pénétré dans le pays et ont réussi à s'emparer du pouvoir , jusqu'à le soumettre tout entier à leur domination écrasante; dejîuis lors le souffle glacial d'un Mahométisme dégénéré y a exercé une influence si mortelle qu'on a vu se perdre jusqu'aux traces de la grandeur et de la culture intellectuelle du passé. L'influence de l'Occident , le contact des fils chevaleresqiies et poétiques de la Péninsule Ibérique et des négociants hollandais actifs et zélés, amena, il est vrai, des temps meiUeui's. Mais l'oppression et la décadence avaient trop duré , l'ange gardien d!autrefois était trop loin , l'apathie de la population était devenue trop mortelle , et les nouveaux maîtres employaient trop exclusivement les ressources abondantes de leurs nouvelles possessions à étendre leur pouvoir et à entasser
des trésors. Ils n'ont pas songé à réveiller les étincelles qui couvaient peut-être encore par-ci par-là sous les cendres; ils n'ont recherché ni cultivé les semences cachées. Certes ils n'ont pas manqué d'encourager plusieurs branches d'industrie et d'exercer ainsi sur le peuple une certaine influence favorable, mais ils n'ont fait rien, ou presque rien pour dégager l'heureux naturel de ses entraves, pour amener un développement intellectuel plus élevé, et poui* rappeler les temps de l'ancienne civilisation.
En cela ils ont eu grand tort; car la matière n'aurait pas manqué pour faire cette oeuvre de relèvement intellectuel. Java possédait des monuments et des restes de son glorieux passé qui méritaient tout l'intérêt et toute la sympathie des conquérants, oui, qui auraient pu réveiller la population de sa léthargie, si on avait pu lui apprendre à les apprécier sérieusement. L'île de Java était en possession de très beaux poèmes, originaires du continent de l'Inde, qui avaient été refaits dans la langue du pays et modifiés d'après les moeurs , les coutumes , les traditions de l'ancienne population javanaise; ces poèmes excitaient l'admiration légitime des savants qui entendaient la langue ou qui avaient pu prendre connaissance de ces écrits remarquables par de bonnes traductions. Java possédait en outre des documents écrits , gravés dans la pierre ou dans le métal , qui promettaient d'ouvrir des sources nouvelles et i^récieuses à l'étude de l'ancienne histoire du pays, dès que la science comparée des langues en aurait ouvert l'accès. Les monuments des arts plastiques , abhorrés d'abord comme les produits méprisables d'un paganisme aveugle, ou regardés avec indifférence comme des choses rares et monstrueuses, attu-aient peu à peu l'intérêt des voyageurs instruits et lettrés. Plus on pénétrait dans les parties inexplorées de Tîle, plus on y découvrait les ruines imposantes d'édifices magnifiques, témoins irrécusables d'un pouvoir et d'une gloire passés depuis longtemps; une fois l'attention fixée sur cet objet, on
déterrait toujours plus de ces vestiges enfouis sous des collines, couvertes souvent d'une végétation très épaisse. Tous ces restes d'un aii antique et distingué justifiaient à lem* tour l'admiration et la sympathie que les créations des anciens poètes hindous des îles do Sounda avaient commencé par réveiller pour l'ancienne civilisation de ce pays. Quant à ces poèmes ; on avait pu les répandre sans trop de peine et sans trop de frais; il avait suffi de publier les textes originaux et d'en faire des traductions exactes. Mais des difficultés bien graves, presque insurmontables empêchaient de faire la même chose pour les débris des édifices et des objets d'art. Le nombre de ceux qui pouvaient les voir sur place par eux-mêmes devait naturellement être fort restreint. On pouvait essayer de les reproduire par le dessin, mais les dessins ne saïu-aient arriver qu'à un petit nombre de personnes; d'en donner des descriptions détaillées, mais, si exactes qu'elles soient, les descriptions sont toujours insuffisantes. On avait essayé aussi quelquefois d'ajouter aux descriptions de petites images très incomjjlètes et parfaitement insuffisantes pour ceux qui désiraient connaître les objets dans le détail; d'ailleurs, on n'avait ajouté au fond ces images que pour illustrer les livres imprimés, pour exciter la curiosité du public et pour stimuler les amateurs à en faire l'acquisition. Il est vrai que déjà des artistes compétents n'avaient pas tardé à reproduire ces ruines et ces objets sur une plus grande échelle, à en faire des dessins plus exacts et plus détaillés; mais la publication de ces dessins aurait entraîné trop de frais pour qu'on osât s'exposer aux chances très incertaines et probablement très mauvaises d'une telle entreprise. Il paraissait de temps à autre quelques ouvrages de luxe , publiés avec l'encouragement du gouvernement , avec le concours de sociétés , ou bien par simple souscription , mais dont il fallait bien souvent interrompre la publication au bout d'un certain temps ; ces ouvi'ages contenaient , il est vrai , des représentations assez détaillées de quelques édifices antiques et d'autres oeuvres d'art, mais
c'étaient des vues pittoresques ayant un caractère purement artistique, plutôt que des représentations que des antiquaires et des histeriens poiirraient consulter avec fruit. Sir Stamford Eaffles avait donné des dessins excellents pour l'époque; mais après la publication de cet ouvrage on avait toujours réclamé en vain une représentation jdIus complète et plus exacte, ne fût-ce que de quelques-uns des principaux édifices de Java , qui , au point de vue architectonique , entrerait un peu plus dans les détails et donnerait une idée assez juste des différentes parties , des formes et des ornements.
Les matériaux d'où aurait pu sortir un travail de ce genre ne manquaient pas; mais où les chercher et conmient les réunir? N'étaient-ils pas épars çà et là, le plus souvent cachés on ne savait où? Il y en avait parmi ces matériaux qui étaient connus et auxquels il semblait bien qu'on pourrait se fier; mais ceux-là étaient presque toujours incomplets ou ne reproduisaient que quelques fragments de l'ensemble. On ne possédait là guère autre chose que des échantillons, qui pouvaient faire deviner la réalité, mais qui, bien loin de satisfaire le désir des antiquaires, ne servaient qu'à augmenter leur impatience.
En 1806 et 1807 le gouverneur anglais dont nous venons de citer le nom, Sir Stamfoi'd Eaffles, avait donné ordre de procéder à un travail méthodique et exact de mesurage et d'exploration, ayant pour objet, entre autres édifices, les nombreux temples de Prambanan, connus par leur étendue et par l'état assez conservé de lem-s ruines. Huit ans plus tai'd il avait chargé le lieutenant du génie, M. Cornélius, de faire le même travail pour les constructions de Bôrô-Boudour ; celui-ci eut pour collaborateurs, du moins dans la partie de son travail qui se rapportait aux édifices de Prambanan, messieui's Wardenaar et van dcr Gragten. De ces travaux étaient sortis des dessins et des descriptions dont Sir Stamford Eaffles se servit pour son ouvrage remarquable;
si je ne me trompe, ses héritiers doivent avoir retrouvé plus tard ces dessins et documents parmi ses papiers. On copia plusieurs de ces dessins , et quelques-uns en furent imprimés; mais parmi ceux-ci il n'y en avait que très peu qui se rapportaient à Bôrô-Boudour. Quelques-unes des ces copies imprimées fui'ent reproduites à leur tour; mais ces dernières reproductions laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de l'exactitude. De loin en loin on vit j^araître d'autres dessins encore de Bôrô-Boudour, et, chose frappante , si tant est qu'on prit ces dessins sur l'édifice lui-même ') , ils représentaient toujours les mêmes parties qui avaient déjà été examinées et représentées auparavant, mais ils n'apprenaient rien sur l'ensemble; les nombreuses sculptures , les bas-reliefs et les ornements , qui font , après tout , le grand prix du magnifique monument, s'y trouvaient traités avec une parcimonie excessive. Les dessins dont nous jDarlons maintenant n'en donnaient que de rares échantillons incohérents, sans proportion avec le grand nombre de tableaux qui étaient restés visibles et intacts, même après la ruine ou l'endommagement de plusieurs parties. Plus d'un voyageur qui avait étendu son pèlerinage jusqu'au sanctuaire de Bôrô-Boudour donnait des descriptions plus ou moins détaillées de ce qu'il avait vu, de ce qui
1) Parmi ces pièces sont quelques dessins, que M. P. de Clercq, à cette époque résident de Kedou, a donnés naguère à feu le ministre J. C. Baud et qui sont conservés actuellement dans le Musée Royal d'Antiquités: