Coupole ou cloche des Bouddhas assis
5. Porte de la cinquième galerie conduisant à la première terrasse supérieure:
6. Niche d'une des galeries avec une image du Bouddha; 7«. Statue du Bouddha d'une des niches;
7b. Tête monstrueuse d'une des gargouilles; 8 — 14. Huit bas-reliefs des parois des galeries; . 15. Singha ou lion monstrueux d'une des galeries inférieures.
l'avait frappé, de ce qu'il avait pu étudier en passant; mais que ferait le public de ces descriptions, si intéressantes et si exactes qu'elles pussent être, aussi longtemps qu'il n'y avait pas de dessins pour les illustrer et pour en faciliter ainsi la lecture? Il fallait, d'ailleurs, se presser pour en avoir. La nature opulente des régions tropicales continuait à faire son oeuvre et exerçait toujours plus ses ravages sur les parties que les soins du résident, M. Hartman, avait retirées des décombres et des ordures. Les bêtes des champs, broutant sans surveillance contribuaient pour leur part à endommager l'édifice. La malveillance ou l'étourderie des habitants de la contrée environnante, qui emportaient les pierres détachées, afin de s'en servir pour lem-s propres constructions, ou qui, sans autre but que de se désennuyer, jetaient au hasard les fragments qu'ils trouvaient sous la main, et enfin le dilettantisme soi-disant scientifique de certains voyageurs possédés de la passion des objets rares et antiques, grossissaient le nombre des forces qui s'attaquaient à ce que le temps avait respecté des ruines du vénérable sanctuaire.
Souvent on avait exprimé le voeu , et quelquefois même le gouvernement des Indes néerlandaises avait pris ce voeu en sérieuse considération , de faire mesurer et étudier Bôrô-Boudour dans tous les détails de ses constructions , de ses ornements et de ses oeuvi'es d'art; d'en faire prendre des dessins, qu'on poun-ait publier ensuite et qui formeraient les matériaux précieux et dignes de foi d'études scientifiques. Mais de nombreuses difficultés semblaient devoir retarder longtemps encore la réalisation de ce voeu. D'abord, il était difficile de trouver des artistes disposés et compétents pour une oeuvre aussi importante ; ensuite , il faudi'ait y consacrer beaucoup de temps (dans le climat des tropiques inconvénient sérieux); enfin, une pareille entreprise devait entraîner des frais énormes; voilà assez d'épouvantails pour arrêter un gouvernement et pour le faire reculer devant l'exécution de ce travail intéressant.
Enfin, une issue inattendue semblait s'ouvrir! La découverte qui a rendu célèbre pour toujours le nom de Daguerre, se présentait comme une ressource plus que suffisante. Le gouvernement semblait vouloir en profiter. En 1844, ou à puu près, un artiste allemand, Monsieur A. Shaefer , obtint une mission à Java de la part du ministère des colonies , il fut muni des appareils et des instruments nécessaires et mis à la disposition du gouvernement des Indes pour faire des photographies d'objets d'art, de produits de la nature , de paysages etc. Au commencement de Tannée 4845 le vice-président du Conseil, fonctionnant temporairement comme Gouverneur-Général des Indes néerlandaises, chargea M. Shaefer d'appliquer son art à Bôrô-Boudour ; seulement , avant de passer à ce travail , l'artiste devait faire quelques photographies d'objets antiques qui se trouvaient dans le musée de la Société des Arts et des Scien'ces à Batavia (Bataviaasch Genootschap van Kunsten en Wetenschappen) et que le comité-directeur de cette société se chargerait de lui indiquer. M. Shaefer s'acquitta de ce dernier mandat en donnant soixante-six photographies sur verre ; ce travail achevé , il se rendit à Souracarta au mois d'Avril 1845. Là il devait s'entendre avec M. W. A. van den Ham , fonctionnaire chargé spécialement de travaux scientifiques, surtout de recherches linguistiques et historiques, sur la meilleure manière d'appliquer son art à Bôrô-Boudour. Il fut décidé que M. Shaefer commencerait par faire des photographies des bas-reliefs qui couvrent les galeries; dès qu'il en aui'ait fait six à titre d'essai, ces épreuves devaient être envoyées au gouvernement des Indes, pour que celui-ci en prît connaissance; après quoi on arrangerait avec lui la question d'argent.
En Juillet 1845 Monsieur Shaefer arriva chez le Eésident de Kedou, se rendit sur-le-champ à Bôrô-Boudour et passa du 'J9 Juillet au 16 Août à faire cinquante-huit photographies sur treize plaques de verre , qu'il envoya sans retard au Résident en les accompagnant d'un rapport détaUlé. Il informa
en même temps le Eésident que, si ces pièces devaient être soumises au jugement de M. van den Ham à Souracarta, il se proposait d'aller le trouver en personne, pour lui donner des renseignements ultérieurs et pour s'entendre avec lui sur de nouvelles mesures à prendre.
M. van den Ham soumit le travail de M. Shaefer à un examen exact, mais sans arx'iver à des résultats très favorables. Il fut constaté qu'il était impossible de faire passer les tableaux complets des bas-reliefs sur une seule plaque de verre , excepté dans les rares endroits où l'appareil photographique pouvait être placé à une distance suffisante de l'objet à reproduire. Or , il était absolument impossible de remplir cette condition dans l'espace qui séparait les murs d'enceinte des galeries. Là il fallait répartir chacun des tableaux des deux séries superposées sur trois plaques différentes, qu'on ne pourrait réunir ensuite qu'avec d'énormes difficultés. Pour ses jDremiers essais, M. Shaefer avait établi un atelier provisoire; mais ce genre de provisoire avait été ti'ès nuisible à son travail; les épreu.ves avaient beaucoup souffert de la poussière et autres inconvénients. Il proposa donc, comme une mesui'e indispensable, de construire une maison européenne, pourvue d'un atelier complet pour servir au travail préparatoire du photographe. Il calcula en outre qu'il faudrait quatre à cinq mille photographies séparées sur verre, pour arriver à une reproduction comj)lète des tableaux; ce qui devait prendre quatre à cinq années; enfin, la collaboration d'un savant lui paraissait indispensable pour la direction et la bonne réussite du travail.
L'artiste se déclara prêt à entreprendre la tâche , mais à la condition d'être iiommé fonctionnaire extraordinaire de l'état, sur un traitement fixe et avec l'assurance d'une pension jDOur lui , pour sa femme et ses enfants; ou bien, si l'on ne pouvait accepter ces conditions-là, il demandait une somme de 450,000 florins, payable en termes mensuels; s'il venait à mourir avant d'avoir achevé sa tâche , sa veuve et ses enfants
auraient droit à une pension proportionnelle à ce qu'il resterait à lui payer des 150,000 florins.
Pendant qu'on délibérait encoi'e sur ces propositions, un nouveau Gouverneur-Généïal , M. I. I. Eochussen, arriva à Java, et M. van den Ham vint à mourir. Le nouveau Gouverneur, qui .s'était rendu sur les lieux pour voir par lui-même ce qu'on pourrait tenter, comprit avec raison qu'avec la daguerréotypie on n'atteindrait jamais le but voulu. On pourrait obtenir des reproductions photographiques de quelques rares bas-reliefs ; mais pour plusieurs centaines de tableaux la chose était complètement impossible, à défaut de l'esi^ace nécessaire pour placer l'appareil à une distance convenable , et par suite de l'affaissement des murs dans lîlusieui's endroits. En outre , il n'y avait pas moyen de remplacer M. van den Ham pour la partie scientifique du travail; enfin, la valeui- scientifique des photograjjhies, supposé qu'on eût pu en obtenir de bonnes, était très douteuse, et les conditions de M. Shaefer étaient excessives. Voilà assez de motifs pour engager le Gouverneur-Général à abandonner l'idée qu'il avait trouvée dans l'air, et à expédier au Département des colonies de la mère-patrie les soixante-six reproductions photographiques d'objets antiques de la collection de la société de Batavia et les cinquant-huit de Bôrô-Boudour mentionnées plus haut. L'envoi eut lieu en Mai 1848, et le gouvernement donna une place à ces daguerréotypes sur verre dans le musée de l'Académie Eoyale de Delft , d'où elles ont passé au Musée Koyal d'ethnographie à Leide , lorsque l'institution de Delft a été supprimée. Les daguerréotypes de M. Shaefer ne manquaient pas d'un certain mérite, si l'on tient compte de l'état où se trouvait la photographie à cette époque mais ils étaient sans valeur aucune lorsqu'on envisageait le but auquel ils devaient servir. Il faut savoir gré à M. Eochussen d'avoir arrêté à temps une entreprise qui n'aurait abouti qu'à de grandes déceptions et qui aurait fait dépenser des sommes tmormes en pure perte.
Malgré les améliorations admirables que les dernières années ont vu apporter à la découverte de Daguerre, et en dépit de la hauteur où la photograijhie se ti-ouve aujourd'hui, cet art ne saurait jamais être qu'un moyen de second ordre, applicable seulement lorsque les circonstances ne permettent pas de recourir à de procédés réclamant plus de temps et de frais. Même dans les circonstances les plus favorables, la photographie ne saurait suffire pour de pareils objets. La photographie nous donne , il est vrai , une idée exacte de l'original tel qu'il se px'ésente à un certain point de vue, mais elle ne nous renseigne pas sur ce qui reste indécis ou caché, à moins qu'on choisisse un autre point de vue , qu'on se place plus près ou qu'on attende un autre effet de lumière. C'est là un inconvénient qui se fait déjà sentir lorsqu'il est question d'anciens édifices, mais bien plus encore lorsqu'il est question de reproduire des bas-reliefs, des ornements d'architecture , surtout d'anciennes inscriptions qui ont beau.coup souffert de la pluie, du vent ou d'autres influences. Pour des édifices, il faut nécessairement des mesurages exacts, des plans, des élévations, des sections, des profils; pour des sculptures et pour des inscriptions le crayon est indispensable. Dans les endroits où de petites plantes parasites ont rendu les formes en partie invisibles et où la surface est presque entièrement effacée , l'artiste, qui peut se placer à différents points de vue ou qui peut s'aider de la variété des effets de lumière, sait retrouver souvent le fil en suivant la direction des formes qui sont restées; et là où l'oeil le trahit, le doigt vient souvent à son secours. Notamment à Bôrô-Boudour , le meilleur appareil photographique, lors même qu'on lui trouverait assez d'espace, devait rester en défaut; car les bas-reliefs y ont été sculptés sur les pierres mêmes de l'édifice, et non sur des plans spéciaux. La surface d'un tableau se compose ainsi de plusieurs pierres ; souvent les pierres ont été disloquées au point que parfois le bras d'une des images touche à la jambe d'une
autre. Eh bien, le dessinateur peut rétablir le rapport rompu et produire un ensemble, que la photographie ne pourrait réaliser que lorsqu'on aurait i-endu préalablement aux pierres leur position primitive et réuni les parties écroulées et défaites dans un tout bien serré et bien solide.
Monsieur Eochussen comprit que, pour faii-e connaître les trésors de Bôrô-Boudour dans toute leur étendue et d'une manière très exacte, il fallait nécessairement en faii'e des dessins et des plans très précis. Le IG Novembre 1847 le Secrétaire Général écrivit au Directeur du Génie pour l'inviter à charger un des dessinateurs de ce corps d'ébaucher, à titre d'essai, quelques-uns des bas-reliefs de Bôrô-Boudour. Un mois plus tard Monsieur F. C. Wilsen, à cette époque troisième dessinateur du Génie , chargé de ce travail , remit au Directeur cinq croquis , qui paraissaient suffisants sous tous les rapports et qui permettaient déjà de dire que la tâche si étendue et si difficile ne saurait être confiée à des mains plus habiles. A la demande du Gouverneur-Général, le Directeur du Génie eut soin de faire lithographier quelques-uns de ces dessins à titre d'épreuve; ces lithographies furent soumises au jugement du comité-directeur de la Société de Batavia, et le Génie recommanda un second dessinateur pour seconder M. Wilsen , à savoir M. Schonberg Mulder, sous-officier de ce corps. Ces choses faites le Gouverneur Général, Ministre d'État, fixa définitivement le plan du travail, par décret du 31 Mars 1849 n°. 4. Ce décret portait «qu'il serait fait des dessins de tous les bas-reliefs et de toutes les statues du Bôrô-Boudour dans la Eésidence de Kedou, afin de faire lithographier plus tard ces dessins et de les publier avec un texte explicatif dans l'intérêt des arts et des sciences". Le même décret autorisait le département militaire à charger de ce travail les dessinateurs mentionnés plus haut, M. M. Wilsen et Schonberg Mulder , en leur laissant leurs revenus ordinaires et en leur donnant à l'un et à l'autre
un supi)lément . fixé provisoirement, pour le premier à 125 tiorins, pour le second à 70 florins par mois. Ces suppléments furent augmentés successivement par décrets du 1 Février 1850 n°. 20 et du 9 Février 1852 n". 3, et portés, pour le premier à 175 florins et puis à 225 florins, pour le dernier à 100 florins et 130 florins par mois; en outre lorsque tout le travail eut été achevé, il fut reconnu par décret du 1 Mai 1853 n". 11 à l'un et à l'autre un salaire extraordinaire, de 1200 florins pour M. Wilsen, et de 800 floiins pour M. Schonbei'g Mulder.
Le Gouvenieui'-Général , dans son premier décret, celui du 31 Mars 1849, avait invité la Société de Batavia à se prononcer sur la meilleui-e manière ))de porter ce travail si intéressant pour la science â la connaissance du monde savant, en l'accompagnant, autant que possible, d'un texte explicatif". Il avait demandé en même temps à la dite Société »si elle était disposée à se charger de rédiger le texte, d'en soigner la publication, de recommander et d'expédier ce travail scientifique."
En Avril 1849 les deux dessinateurs commencèrent leurs travaux, bornés pour cette année à mesurer et à dessiner des plans d'architectui-e, des sections, des élévations et des vues de perspective. Dans les deux années suivantes ils entreprirent les bas-reUefs et achevèrent 240 feuilles, dont chaque feuille contenait les dessins de trois bas- reliefs, ce qui faisait en tout 720 bas-reliefs; les bas-reliefs qui restaient encore, 236 feuilles, furent dessinés dans l'année suivante 1852 , et tout le travail était terminé en 1853, au point que M. Schônberg put être mis de nouveau à la disposition du sous-directeur du Génie dans la 1'" Division militaire au mois de Mars de cette année; M. Wilsen resta encore sur le terrain jusqu'au 1'" Juillet de la même année, pour achever quelques dessins et pour faire quelques recherches dans le but d'expliquer les bas-reliefs. Le travail ininterrompu des dessinateurs , qui avait duré cinq années , avait mis ainsi le gouver-
neinent en possession de données indispensables et relativement complètes, suffisantes pour conserver une image exacte d'une des constructions les plus belles et les plus importantes des siècles passés , lors même que l'édifice devi'ait disparaître dans l'avenii-. Nous disons que ces données n'étaient que relativement complètes; c'est que quelques-unes des parties avaient trop souffert et que d'autres étaient entièrement tombées en ruines, ce qui n'avait permis d'en restituer les formes et les ornements qu'en partie et approximativement, en les comparant avec d'autres fragments, La réserve que nous venons de faire se rapporte aussi aux bas-reliefs. Les murs d'enceinte s'étaient affaissés dans plusieurs endroits et avaient détruit ainsi plusieurs des tableaux qui en ornaient les parois, ou bien les avaient enfouis sous les décombres; d'autres n'avaient pu être dégagés de la terre qui les couvrait, parce qu'on avait craint de les voir s'écrouler à leur toiu-. Sur les 1604 bas-reliefs qui ornaient les parois des cinq galeries, 616 étaient restés inconnus , ce qui avait fait disparaître dans plusieurs endroits le rapport par lequel les différents bas-reliefs avaient probablement été reliés. Quant aux lithographies qui avaient été faites dans les bureaux du Génie, du moins sous la surveillance du Directeur de ce corps, d'après les premiers dessins, c'est-à-dire d'après ceux que M. Wilsen avait ébauchés à titre d'essai, elles avaient été remises au comité-directeur de la Société de Batavia et avaient excité l'admiration générale ))par la justesse incomparable et la finesse exemplaire du travail" '); elles furent expédiées ensuite au Ministère des Colonies, et celui ci les remit au comité-directeur de l'Institut Royal pour la connaissance des langues, des pays et des peuples des Indes néerlandaises '^) ; toutefois , avec l'a^ds qu'une publi-
1) Voyez le Rajjport de la dite Société intitulé: Verslag van den staat der werkzaamheden van het Bataviaasch Genootschap , présenté dans l'assemblée générale du 13 Septembre, 1850 page 10.
2) Koninklijk Instituut voor de taal- land- en volkenkunde van Nederlandscli Indié.