CHAPITRE DEUXIÈME. â
Donc, au dix-septième siècle comme au seizième, tous les principaux historiens apprécient de deux façons la cause et le sens des dissensions françaises sous les règnes des trois derniers Valois. — Les uns, catholiques aussi bien que protestants, se refusent, soit dans des intérêts de parti, soit par simple étroitesse de conception, à y voir autre chose que des agitations uniquement politiques, où la religion ne fut que le manteau commode et trompeur d'ambitions toutes temporelles et d'intérêts très humains. — Les autres, soit par timidité courtisanesque, soit par scrupule patriotique, représentent ces guerres comme la résultante mélangée de causes multiples, dont aucune ne prédominait.
Est-ce à dire cependant qu'avant Bossuet, personne absolument n'eût jamais soutenu la thèse qu'il avance sur le caractère purement religieux des dissensions intestines de la France sous les derniers Yalois?
On peut assurément trouver, au seizième et au dix-septième siècle, quelques écrivains qui, comme lui. déclarèrent nettement que la religion leur paraissait l'explication naturelle et la source unique de ces troubles. Mais une opinion insolite vaut moins par elle-même que par l'autorité de celui qui la propose et par la façon dont elle est défendue. Or qui sont les rares historiens, antérieurs à Bossuet, qui avaient cru pouvoir dénoncer le fanatisme religieux comme la cause première et principale des discordes françaises de 1560 à 1598?
Ce sont d'abord, au seizième siècle, quelques catholiques emportés, tels qu'un Le Frère de LavaP, historien
dances religieuses des vieux protestants s"effacent derrière les motifs politiques, et il explique tout de ce point de vue avec une logique plus spécieuse qu'exacte. (Id.. ibid., p. 34-35.)
La théorie de Davila était reproduite dans un certain nombre des mauueis élémentaires d'histoire au dix-septième siècle, par exemple dans \e?, Instructions de Le Ragois (1687), p. 132 sqq.
1. La vraie et entière histoire des troubles et guerres civiles avenues de notre temps jyour le fait de retirjioji (1575), p. 1. — Le Frère fait retomber la
sans informations personnelles, simple copiste de La Planche, de La Place et de La Popelinière, et qui, de son H crû, ajoute seulement à l'adresse des protestants quelques invectives — riches de toutes les injures que le vocabulaire coloré de Rabelais et de Calvin fournissait alors aux colères érudites\
Ce sont encore, dans le même temps, mais dans l'autre parti, les auteurs inconnus de ces premières histoires des troubles^, sorties clandestinement, dès 1565, des presses protestantes. Les humanistes enthousiastes de la Réforme qui avaient, sous l'impression toute fraîche des événements, rédigé ces annales de l'histoire contemporaine, ne font généralement pas mystère des motifs religieux qui poussaient les protestants à la révolte, ni des desseins d'affranchissement et d'agrandissement que nourrissait leur jeune Eglise^. Mais les aveux inopportuns de ces livrets anonymes, — destinés à satisfaire provisoirement* la curiosité d'un public restreint, — ne pouvaient être considérés comme les déclarations authentiques du parti, dont la seule Histoire officielle était celle que Théodore de Bèze et ses collaborateurs composèrent plus tard, à
responsabilité des troubles sur ces prédicants, « monstres inconnus, qui, sous le règne de Charles IX, saillirent du lac de Genève comme d'une Lerne de tous maux. »
1. Cf. avec Le Frère de Laval, la Chronique sommairement traitée des faits héroïques de tous les rois de France, Lyon, 1570, p. 252-261.
2. L'auteur du recueil intitulé : lierum in Gallia ob religionem gestarum libri très (1570-1590), puise très librement dans l'histoire récente du président de La Place, mais en y ajoutant des réfle.xions pieuses et des détails relatifs aux affaires intérieures des églises locales (cf. le recueil latin, t. I, p. 24-25 et 70. et La Place. Comrneiitaires, p. 37-38 et p. 119). — Le récit de la conjuration d'Amboise y est très court (p. 29-33j, tandis qu'au contraire la Confession de foi des Réformés est insérée au long et expliquée. (P. 35-46).
3. Préface : « Qiiantae superioribus anjiis pro religionis causa res exstiterint..., etc. Cum enim ob religionis opiniones diversas controversiae istae fuerint excitalae. » Cf. p. 1-2 : « Quibus (les Piéformés) in dies ita gliscentibiis ma.ximae postea res exstitere : quae initia trépide et clam, postea publiée et libère agitatae, donec suppliciis repressis ignibusque exstinctis, ea doctrina a nobilibus et principibus quidem L'iris et ab omnium or dinum hominibus suscepta atque defensa ; obsistenlibus vero contra religionis iliiïts 7e forma tae adversariis, maximum et nobilissimum regnum maximi tumultus vexavere. »
4. u Nostrum hoc sit modo Trpwxôypaçov et majons operis i?idicatio »
Id., ibid., préface. — Cf. plus haut, p. 172-174, et notes.
loisir, d'extraits et de documents discrètement triés dans les publications antérieures.
Au dix-septième siècle, enfin, le seul historien un peu considérable qui accuse nettement le schisme ecclésiastique d'avoir été la source première et l'intarissable aliment de ces guerres incessantes', c'est Scipion Dupleix, — un de ces publicistes dociles que Richelieu payait pour conformer l'histoire du passé aux vues présentes de sa politique : — compilateur trop discrédité, au temps de Bossuet, dans l'opinion des savants pour que le prudent auteur^ des Variations eût voulu s'en rapporter à lui sur des questions aussi délicates^.
Il est vrai qu'en dehors des historiens proprement dits, nombre d'écrivains d'un autre genre avaient, avant Bossuet, accusé comme lui la passion religieuse d'avoir seule déchaîné tant de calamités sur la France. Les théologiens catholiques, surtout au milieu du dix-septième siècle, ne se faisaient pas faute de répéter que ces guerres civiles ne se fussent pas produites sans le Protestantisme\ Mais
1. Hisl. de France (1634), t. III, p. 567 sq. : « L'imposture de ceux-là est trop évidente qui rapportent i'origiue et première cause de ces malheurs, les uns à l'ambition des princes lorrains..., les autres à celle du prince de Coudé et de Gaspard de Coligny..., aucuns à l'émulation et jalousie qui était entre les maisons de Montmorency et de Guise; car il est bien certain que ces passions y ont eu une très bonne part par rencontre. Mais la source de toutes les guerres civiles dont ce royaume a été si souvent et si horriblement embrasé, depuis l'an 1559 jusques aujourd'hui, qu'on les voit tant seulement assoupies, non pas atteintes, procède certainement de l'insolence des hérétiques calvinistes. Sans cet obstacle, toutes les querelles des princes et des seigneurs français étaient bien aisées à composer. .Mais les mécontents et la vengeance des grands ayant trouvé toujours en eux de la disposition à la rébellion leur a servi d'un appui infaillible pour renouveler la guerre... La cause originaire des troubles et guerres civiles... procéda de l'hérésie. » Cf. ibid., p. 599.