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Chapitre deuxième. 26o

Théodore de Bèze et les auteurs de Y Histoire ecclésiastique ne sont pas moins «retenus de jugement ». Mais c'est du souci patriotique de la pacification nationale que leur discrétion s'inspire. Car au fond, l'ardent ami de Calvin, beaucoup moins mêlé aux intrigues de la cour qu'à la vie intérieure des églises, et, au rebours de Régnier de la Planche, âme religieuse beaucoup plus qu'esprit politique, n'aurait sans doute aucun scrupule à reconnaître la prédominance des motifs d'ordre spirituel dans ces guerres civiles, ou même à en confesser avec orgueil la tendance foncièrement religieuse\ Aux yeux de sa piété, les efforts des « méchants » pour entraver la « renaissance » et l'accroissement du règne de l'Evangile sur la terre; la résistance, — résistance légitime et glorieuse, — des élus, voilà sans doute la clef mystique de l'histoire contemporaine, voilà cette « vraie cause des premiers troubles » que le titre même^ de son ouvrage nous annonce... Cela n'empêche pas que, lui aussi, il se borne à déclarer, comme les autres, — comme les politiciens de peu de foi, — que « l'état politique » et « la religion » ont été « débattus conjointement; » que la cause, par exemple, de la conjuration d'Amboise a été « la violence du gouvernement » entre les mains des Guises. — Et, sans doute, qu'il y ait eu beaucoup de politique dans ces discordes, cela se voit de reste; mais ce qu'on voudrait apprendre clairement, c'est si, au sens de Bèze, la religion primait, ou non, dans ce «débat», les motifs politiques. Et qu'entend-il au juste par cette « violence » du gouvernement des Guises? Leurs exactions dans l'ordre administratif, financier, militaire? Ou simplement la dureté de leur

1. Préf. de YHist. ecclésiastique, p. i : « Une très grande faute s'est commise [en histoife] en tant qu'il y a longtemps qu'on a laissé le principal pour l'accessoire. J'appelle accessoire l'état des affaires qui ne passent les bornes de cette vie caduque et transitoire... J'appelle principal, le gouvernement spirituel auquel reluit souverainement et d'une façon particulière la providence, sagesse, puissance et bonté infinie de Dieu. >< Cf. p. iv et v.

2. « Histoire Ecclésiastique des Églises Réformées au royaume de France avec le discours des premiers troubles ou guerres civiles desquels la vraie cause est aussi déclarée. >^

politique religieuse et le renouvellement des persécutions contre les « Luthériens » de Paris et des provinces? Ceci, Bèze ne le dit pas. — Une veut pas le dire. — Il sait trop bien « qu'il y en a qui aimeraient mieux que tout cela fût enseveli sous oubliance' »; il a trop « peur de rafraîchir des plaies qu'il vaudrait mieux consolider » ; et s'étudiant, autant que possible à « ne rien enaigrir », il évite de compromettre^ par des aveux provocateurs, les intérêts de sa religion, qui désormais n'a plus besoin pour s'afifermir que de la paix et de l'oubli.

Mais nulle part ce parti pris de réticence, cette suspension voulue de jugement, cette fuite des conclusions précises sur les points délicats ne sont plus apparents que chez de Thou.

De Thou a sous les yeux toutes les pièces du procès. Il connaît, il enregistre fidèlement, il analyse en détail tous les écrits échangés parles partis de loo9 à 1363; mais dans les assertions contradictoires de cette polémique passionnée, quelle est, selon lui, la vérité^? — Lorsque, à propos de la conjuration d'Amboise, trois documents contemporains, résumés par lui^, expriment sur l'événement trois opinions très différentes, laquelle nous conseille-t-il d'adopter? Faut-il en croire le Roi, qui fait retomber tout le mal sur des aventuriers en rupture de ban aidés par la complicité des prédicants de Genève; ou Coligny, qui attribue l'insurrection au mécontentement provoqué dans tout le peuple français par l'usurpation impudente des Lorrains; ou les protestants, du Dauphiné, déclarant sans ambages qu'ils n'en veulent

1. Préf. de VHist. Ecclés., p. vi. Cf. pour ces disposilioDs pacifiques de Th. de Bèze, un Mémoire sur les guerres de relic/ion composé par lui, en 1594, pour corabaltre les velléités belliqueuses d'une fraction de son parti. {Bull, de la Soc. de l'Hist. du Prolest, fr., XXI, 1872, p. i^ sqq.) — D".\ubigné, Hisl. Univ., témoigne la même incertitude que Bèze. T. I, p. 49 : « Les guerres civiles desquelles ou la cause véritable ou le prétexte a toujours été le différend des religions. >- Dans certains passages néanmoins (p. 89, 120j il se laisse aller à déclarer que la religion a bien été la cause.

2. Hisloriarum sui temporis t. 1 (éd. de Londres), p. 775 sqq.

3. Ihid., t. II. p. .3-37. — Cf. t. I, p. 766, 768, 775, 778, 780, 784, 817 ; t. Il, p. 26, 38, 39, 46, 47, 109, etc.

ni au Roi, ni à l'Etat, et qu'ils réclament simplement la liberté de conscience et de culte? — Voici deux thèses tout opposées : celle de Jean du Tillet, dénonçant ouvertement les Réformés comme les vrais auteurs de tous les troubles depuis l'avènement de François II; celle de la Renaudie, dans son discours à l'assemblée de Nantes, où le motif religieux est presque entièrement omis' : quelle est la vraie? Que voulaient au fond les conjurés? — Sur tout cela de Thou ne s'explique point. Si parfois il a l'air de parler en son nom, il n'est pas plus précis. Tantôt il assure que le peuple, très indifférent aux dissensions religieuses^ n'était touché que des impôts; et^ ailleurs, il remarque que les Guises, pour gagner la faveur populaire, ne trouvèrent pas de meilleur moyen que de faire condamner Anne du Bourg. Sur ces origines et ce progrès de la guerre civile, sur la part d'initiative que les divers partis y prirent, sur leurs mobiles secrets et leurs visées occultes, sur la proportion où s'y mêlèrent la politique, la religion, les ambitions individuelles, les motifs financiers ou sociaux, — de Thou ne nous livre que les faits, sans commentaire^.

... Et comment, après tout, s'étonner de sa discrétion, si timide qu'elle paraisse, lorsqu'on tient compte, — comme lui-même il y engage souvent, dans ses lettres, les critiques contemporains de son œuvre, — du temps et du milieu où il la composait et la publiait? Le roi qui venait de rendre à la France un repos tant désiré, le vainqueur définitif de ces longues et sanglantes discordes était un prince de cette maison de Bourbon, qui, quarante

1. T. I, p. 778, sqq., 819 sqq. — Dans le discours que de Thou prête à La Renaudie, il est mêrne question de défendre le clergé contre les déprédations des Lorrains : « El hoc stunle republica, videmus ac ferimus : quid eversa fiet! Quid sacerdotal! ordine expilato, exslincta nobili laie, oppressa judicum liberlate, etc. » Ce que les traducteurs français de 1734, trouvant extraordinaire et inintelligible, interprètent ainsi : « Qu'arrivera-t-il lorsque le cierge' sera parvenu à une plus grande aulorité, que la noblesse sera détruite, etc. w

2. MiCHELET, Hisl. de Fr., t. XII, p. 371 : « De Thou a perdu (pour les guerres de religion) le sens vif des choses. »

ans plus tôt, s'était mise à la tète des rebelles. Si, en décembre 1559, le prince de Condé, dans le conciliabule secret de la Ferté-sous-Jouarre, n'avait pas accepté la direction honoraire du complot que La Renaudie allait organiser, Henri IV serait-il en 1604 sur le trône? Et l'édit réparateur qui vient de terminer ces guerres funestes, — cet édit dont de Thou a été l'un des négociateurs principaux, — ne proclamait-il pas « éteinte et assoupie la mémoire des choses passées»? Le fidèle serviteur d'Henri IV aurait pensé contrevenir à cette sage et pacifique décision^ s'il avait scruté trop curieusement, mis trop impitoyablement en lumière, dans le récit de ces néfastes discordes, les responsabihtés diverses, soit des partisans de la foi nouvelle — à laquelle on accordait désormais le droit de cité dans l'Etat, — soit des défenseurs de la religion ancienne — à qui l'on demandait, en échange du pardon de la Ligue, l'abdication de leurs rancunes et l'oubli de leur défaite \

i. Sur ce caractère irénique et quasi-officiel de Thistoire de de Thou, voiries pièces suivantes du t. XV de la trad. franc, de 1734 : p. 122, lettre de février 1604 au cardinal de Joyeuse : « Encore que j'aie beaucoup apporté de tempérament pour adoucir l'aigreur des esprits merveilleusement enveuimés au temps de ces premiers remuements, etc. »; — p. 125, lettre à M. du Puy, du 3 avril 1604; — p. 129, lettre au même, du 14 novembre 1604 : « Ceux de la maison de Bourbon tiennent cette histoire comme faite pour montrer la justice de leur cause contre ceux qui ont voulu entreprendre contre eux et leur maison pour le passé » ; — p. 131-182, lettre au même, du 10 février 1605 : « Il (le cardinal Séraphin) considérera, s'il lui plaît, en quel temps et de quel temps j'ai écrit, etc. »; — p. 148-149, lettre au cardinal Sforza, du l<=r mai 1606 : « Les dissensions civiles excitées pour la plupart au siècle passé pour la religion sont un sujet épineux et comme un feu caché sous la cendre. L'on requiert de moi une plus ouverte détestation de nos adversaires en la religion : ... les lois sous lesquelles nous vivons aujourd'hui ne permettent pas de parler autrement... Plût à Dieu que l'on pût voir tout d'un aspect tous les livres, les mémoires et les papiers secrets dont j'ai composé ce corps : l'on connaîtrait avec quel tempérament j'ai adouci, modéré, équitablement interprété et bénigaement excusé l'aigreur, la violence, l'insectatiou des écrits de ceux qui ont traité ces choses devant moi »; — p. 160, lettre de du Perron à de Thou, du 12 juillet 1606; — p. 192-193, lettre de Casaubon à Juste-Lipse, du 21 mars 1604; — p. 193, lettre d'Henri IV à M. de Béthune, du 4 mai 1604; — p. 300, lettre de Philippe Canaye à de Thou, du 10 mars 1604; — p. 365 sqq., lettre de de Thou à don Vincent Nogueyra : « Ayant travaillé pendant deux ans sur l'ordre du roi à traiter avec les protestants pour convenir de l'Édit de Nantes, qui défend d'user en particulier ou en public de paroles injurieuses à l'égard des protestants,... après cela aurais-je eu bonne grâce de faire dans un livre ce qu'une loi d'État m'interdisait dans le particulier, au barreau et dans le conseil d'État? » Cf. p. 370 sqq., 4-36 sqq.

Au siècle suivant, ce double courant de la tradition historique se continue avec Mézeray d'un côté, avec Davila. de l'autre. Ces deux classiques de l'histoire, entre 1630 et 1700, suffisent à nous représenter, jusqu'à Bossuet, l'opinion générale des historiens du dix-septième siècle, qui, presque tous, ne sont que leurs abréviateurs ou leurs copistes.

Lorsque Mézeray commence le règne de François II, il énumère, consciencieusement, les causes de diverse nature qui pouvaient en loo9 troubler la tranquillité nationale : hostilité mutuelle des Montmorencys, des Bourbons et des Guises, rivaux d'ambition et d'avarice; mauvaise humeur des gens de guerre licenciés, griefs ordinaires de l'ordre ecclésiastique, plaintes éternelles du Tiers Etat; colère des luthériens persécutés ; désarroi des finances après tant de guerres coûteuses; impopularité des étrangers, femme d'Italie, hommes de Lorraine, qui détenaient le pouvoir; — bref, comme le dit Mézeray, « une infinité de mouvements et de conspirations toutes différentes»... Mais de rechercher si tous ces éléments d'agitation furent également efficaces; si, à côté de prétextes superficiels, d'occasions passagères, de motifs de moindre poids, il n'apparaît pas une ou plusieurs causes prépondérantes, dont l'action permanente et profonde rendrait mieux compte du bouleversement universel qui s'ensuivit en France pour quarante ans : — voilà ce dont Mézeray ne se soucie. Il voit bien en passant « un chaos.» et il passe'.

Davila prétend débrouiller ce chaos ^ Mais c'est dans

1. Histoire de France, t. II (1646), p. 739-753, 763, 776, 814; Abrège' chronologique (16f.8j, t. m, p. 987 sqq. — On noterait la même incertitude chez un graQd nombre des petits historiens de la seconde moitié du dix-septième siècle, qui suivent plus ou moins Mézeray ; voy. par exemple, V Abrège' méthodique pour Monseigneur le Dauphin, de l'abbé de Brian\ille, 3« éclit. (1675), p. 277-278.

2. Pour les événements de 1559 à 1561, qui sont antérieurs à sa naissance, Davila prétend, dans sa préface, qu'il a «tiré des lumières de ceux qui étaient à la tête des affaires,» et que, du reste, «la connaissance parfaite et particulière de tout ce qui s'est passé depuis l'a fait aisément remonter aux sources les plus reculées.» Cf. Ra.nke, Franzôsische Geschichte, t. V, p. 7; et plus haut, p. 176, n. 3, 4 et 5: p. 177, n. 1.

la politique seule qu'il en trouve réclaircisseinent. Tout se réduit, à ses yeux, aux inimitiés des hauts barons*. Du Protestantisme^ de ses réclamations, de sa force, pas un mot. La conjuration d'Amboise, cette manifestation si étrange, — de quelque manière, du reste, qu'on l'explique, — dans sa formation vaste et subite, dans ses éléments hétérogènes, dans son procédé hardi et maladroit tout ensemble, se rapetisse, sous la plume de Davila, aux simples proportions du plus banal complot de seigneurs mécontents^ Si les protestants y ont été mêlés, c'est que l'on est venu les chercher par la main : — Coligny s'étant avisé, d'après lui, par un calcul assez malhonnête, d'employer au profit des Grands les services de ces misérables, sauf à faire retomber sur eux, au besoin, le crime et la peine de l'entreprise^. — La courte vue de l'historien italien ne dépasse pas le cabinet des princes ; il ne soupçonne pas qu'il y ait, à faire aller les choses humaines, d'autres ressorts que le machiavéhsme de palais et les passions de cour*.

1. Hisf. des guerres civiles de France, trad. par J. Baudoin, 4« édil., 1666, 4 vol., t. I, p. 17-48.

2. Cf. p. 37, 64, 68, 7.3-75, 77, 95, 111, 1.33, 158, 183, 195, 317.

3. T. 1, p. 65-67 (discours qu'il prête à l'Amiral dans l'assemblée de LaFertéJ. L'avis de Coligny est de ?< far credere per l'avvenire a tv.tto il mondo che la guerra civile fosse stata accesa e svscitata non da gV interessi de' Prencipi e dalle prèle nsioni del governo, ma dalle discordie e dalle controversie délia Fede.>i (Édit. de 1646, ia-f», p. 21.) — .Même à partir de 1561, quand Davila est bien obligé pourtant de reconnaître que la religion joue un rôle dans ce drame complexe, dont sa vanité de politicien se targue de nous mettre en main le fil, — alors même il ne croit pas pouvoir lui faire une place à part. Elle se «confond », selon lui, et vient se perdre, comme un affluent minime, dans le grand courant des cupidités féodales lancées à l'assaut du pouvoir. Cf. p. 106, 107, 128, 155, 160, 167, 171, 178, 179. — Cf. le même point de vue dans les Mémoires de Gaspard de Saulx, rédigés de 1614 à 1621 par le catholique Jean DE Tavan.nes (collect. Pftitot, t. XXIV, p. 180-181) : « ... Les premières guen-es civiles se tirent /jar /es menées de la reine... » Il ne voit que la rivalité des maisons de Lorraine et de Bourbon. Selon lui , on jouait du « huguenot, » quand on était « défavorisé. » (Ibid., p. 283.) Cf. p. 259.

4. Cf. sur les raffinements de Davila, Le Gendre, Hisl. de France, t. I, p. 52, et de judicieuses observations d'A.sQUETEiL, Esprit de la Ligne, t. I, p. lxxvi.

Comme dit Ba.nke [Franzôs. Gescliichte, t. V, p. 33), le grand défaut de

Davila est VEinseitigkeit. Il écrit à une époque où , avec les Bohan et les Soubise, l'élément politique prit le pas, chez les protestants, sur l'élément religieux; il ne soupçonne pas qu'autrefois il en ait pu être autrement; à ses yeux, les len-

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