‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 163 sur 329 · CHAPITRE PREMIER. 30.'j · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. 30.'j

pour les y inalutenir uoniinaleinent, en attendant (]ue lluibitude et la « g-ràce » parvinssent à les réconcilier avec le culte. Mais, d'autre part, il voulait restreindre l'intervention du pouvoir séculier à cette injonction préliminaire et collective, et à quelques contraintes. — tyjanniques, sans doute, et très justement odieuses à la liberté moderne, — mais où, pourtant, à proprement parler, la conscience religieuse des victimes n'était pas directement violentée'. Par une inconséquence bonorable, il permettait à la loi civile de punir le refus des sacrements, sans permettre aux agents du pouvoir civil d'exiger l'accomplissement d'aucun devoir religieux. Il désapprouvait l'inquisition chicanière à laquelle des prélats, ses confrères^, prétendaient soumettre, — sans se soucier des sentiments intimes et en feignant de les ignorer, — la conduite spirituelle de ces malheureux que l'on venait d'improviser catholiques. H tenait à crime d'admettre au pied de l'autel la fiction administrative de la conversion universelle des protestants. Il considérait comme un sacrilège de les obliger à remplir hypocritement les actes essentiels et significatifs d'une croyance qui

1. « Il faut se réduire à trois choses : l'une, de les obliger d'envoyer leurs enfants aux écoles; l'autre, de demeurer fermes sur les mariages — [qui devaient se célébrer devant un prêtre catholique, et obligeaient par conséquent les futurs conjoints à une profession de foi orthodoxe, faute de laquelle Bossuet voulait qu'on se refusât à les marier]; — la dernière, de prendre un grand soin de connaître en particulier ceux de qui on peut bien espérer et de leur procurer des instructious solides et de véritables éclaircissemeots. Le reste doit être l'effet du temps et de la grâce de Dieu.» Ajoutons, d'après une autre lettre à M, de Vernon, procureur du Roi au Présldial de Meaux, l!:5 nov. 168(5 : qu'il croit encore permis « d'empêcher les assemblées et de châtier ceux qui excileut les autres»; « de punir les scandales,... le refus des sacrements étant malades, et autres contraventions aux Èdits » (éd. Lâchât, XXV'II, p. 116;; et enlin d'infliger des amendes pécuniair"S dans les cas oii « l'on saurait que les faibles qui, ayant envie de revenir entièrement à l'Église, en sont empêchés par la violence des faux amis, seraient au contraire déterminés par l'autorité». Cette restriction pouvait, il est vrai, mener loin dans la pratique.

2. Cf. t. XXVII de l'édit. Lâchât, p. 116, 158 sqq , lettres et mémoires des évêques de Mirepoix, de Nîmes, de Rieux, de Montauban; t. XXX, p. 556 sqq., lettre du P. de La Rue. On sait le mot de l'évêque de .\lirepoix, Pierre de La Broue : « Je reconnais que ceux qui frappent font bien plus d'effet que ceux qui parlent.» Bidl. du Protest, fr., t. I, p. 165 sqq. — Cf. Saint-Simo.n, éJ, Chéruel et Régnier, Xll, p. 108.

n'avait pas encore forcé leur conviction'. A la vérité, ce n'était pas tant par respect pour leur conscience qu'il voulait qu'oQ les ménageât, que par crainte de profaner la relig-ion à laquelle il s'agissait de les gagner. Mais de quelque motif que s'inspirât cette tolérance relative, elle était réelle. L'évêque de Meaux mettait ici une opposition ouverte et décidée au zèle persécuteur d'un Bàville, d'un La Rue ou d'un Fiéchier.

1. Cf. dans Réaume, Hisf. de Bossuel, t. II, p. 275, les extraits du manuscrit du curé Raveneau : «II (M. de Meaux) [nous] remontra (dans le synode diocésain de 16S5) qu'il y avait bien de la précaution à apporter, et, nonobstant les violences apparentes qu'on leur fait de la part du Roi, il ne fallait que de la douceur de notre part, nous qui sommes les dispensateurs des miséricordes de Dieu et non les exécuteurs de ses vengeances;... que, pour la confession, on les obligeait véritablement de la faire, mais que cette contrainte n'allait qu'à les soumettre à nos pieds et à les rendre attentifs à nos avis et rien de plus, etc., car, pour les obliger de recevoir le sacrement de nos autels dans un esprit de déguisement et d'hypocrisie, sans foi, sans dévotion, sans respect, il fallait bien s'en donner de garde; que, s'ils demeuraient obstinés, il ne s'en fallait pas étonner, puisque, de tout temps, il y en a eu dans l'Kglise, et il faut qu'il y en ait.» (Cf. sur cette difficulté, de «se départir de la première doctrine dont on a nourri noire enfance», le second sermon des éditions pour la vêture d'une nouvelle Catholique, prêché à Metz vers 1651).

On ne devait pas exiger non plus, selon lui, des « nouveaux convertis » l'assistance à la raesse. « Lorsqu'on les voit déterminés à refuser la confession et ses suites, on doit prendre une pareille détermination pour une marque évidente d'inciédulilé. Les contraindre à la messe en cet état, ce serait les induire en erreur, avilir la messe dans leur esprit, déroger aux actes les plus nécessaires comme la confession, et leur faire croire que la religion catholique consiste en un culte extérieur auquel même on peut annoncer qu'on ne croit pas.» Eofiii il ne juge pas qu'il faille même les contraindre «aux instructions ». « Selon la connaissance que j'en ai, cela n'avancerait guère.» Voir les lettres du 11 juillet et du 21 nov. 1700 à Bàville. (Édit. Lâchât, t. XXVII, p. 111 sqq., p. lil sqq.) Dans une lettre du 2(3 février 1687 à l'évêque de Saintes [Ibid.y t. XXVI, p. 392-394), Bossuet, moins libéral à cette date, ou moins scrupuleux, estime qu'où pouvait contraindre les nouveaux convertis d'aller à la messe « quand ils ne disent mot, encore qu'on présume et qu'on sache d'ailleurs qu'ils n'ont pas la bonne croyance.» l'Ius tarJ, il aura plus d'égards pour leurs sentiments intimes, ou plus de souci de ne pas avilir la religion à leurs yeux.

Il est vrai de dire, d'autre part, que la violence des évêques qui contraignaient les réunis à l'accomplissement des exercices de piété catholiques avait ses avan âges, et la discrétion opposée de Bossuet ses iuconvénieuts. Toutes les fois qu'un « nouveau catholique » avait fait publiquement et ouvertement profession d'attachement persévérant à son ancienne religion , et qu'il persistait JQsqu'à la mort, en pleine connaissance, dans ses sentiments, Bossuet ne croyait pas qu'on piil l'obliger de recevoir ni l'absolution, ni la communion, m l'extrême-onction. Or les religionuaires mourant dans ces conditions étaient punis par les tribun.iux civils de la confiscation de leurs biens, La situation créée par lefe Édits était telle qu'îl y vivait qui-lquefois de l'humanité à être intolérant. Toujours est-il qu'à Meaux, les « nouveaux catholiques » réfraclaires ne

Or, cette tendance de l'auteur de ï Exposition à une interprétation plus chrétienne à la fois et plus humaine du Compelle intrare, les protestants ne l'ignoraient pas. Les modérés, — Jurieu lui-même parfois, — y rendaient justice, et ils purent attribuer à l'influence de Bossuet les atténuations apportées par le gouvernement, vers la fin du siècle, aux rigueurs des premiers jours*. On est donc fondé à croire que, parmi les membres du clergé catholique français qui essayaient de se faire entendre, — soit des calvinistes émigrés, soit des religionnaires restés en France, — Bossuet était l'un des rares hommes dont la parole eût chance de ne pas trouver des oreilles obstinément fermées par un ressentiment trop légitime'.

devaient ^'iière être inquiétés par Bossuet dans leur obstination. — Dans l'élection de Meaux, il y avait avant ltJ85 environ 1,000 familles huguenotes; il en sortit 1,000; il en resta 500 «donf la plupart vivent» (en 1700) « comme ils faisaient auparavant leur conversion. » Mémoire de la généralité de Haris p. p. A. DE BoiSLiSLE, p. 153. Cf. p. 151. Cf. dans la Co/r. dvs Contrôleurs généraux, t. I. lettre de dArgenson des 11 et 27 décembre 1697. '

Aous voyons en même temps Bossuet très préoccupé des moyens indirects de ramener les protestants par l'édification (lettre du 18 nov. 16Sô au Procureur du Hoi au Présidial de Meaux, sur les scandales auxquels donnaient lieu les spectacles forains). Des notes intimes de cette époque nous livrent aussi, sur 1 état de son âme en face de la persécution, des renseignements singulièrement instructifs. C'est dans le canevas d'un « sermon pour le mercredi de la quatrième semaine de carême, prêché à Meaux (en 1686, d'après Lebarq, Hiat. de la Prédic. de Bossuet, p. 278) : «... Se jeter sur les catholiques, plus coupables parce que plus instruits... Le péché des chrétiens, plus grand; des catholiques, des prêtres, et, puisqu'il faut prononcer ma condamnation de ma propre bouche, des évèques.» Cf. la fin de lu Première Instruction pastorale sur les Proynesses de l Église, 1700, édit. Lâchât, t. XVII, p. 137 sqq., où Bossuet paraît compter surtout, pour ramener peu à peu les protestants mal convertis, sur les exhortations, les exemples et la propagande journalière et discrète des particuliers catholiques.

1. Viiir la lettre de Torcv aux Évèques et aux Intendants (novembre 1700].

2. Dans VEsprit de M. Arnauld (1684\ Jurieu fait la revue des gens de la Cour et en place, dans leur altitude plus ou moins hostile aux Protestants : « M. le duc de Montausier, .M. l'évêque de Meaux. M. Huet, qui ont eu le soin de l'éducation de M. le Dauphin, joints avec plusieurs autres du même caractère, forment un parti de spectateurs qui regardent jouer pour juger des coups. Ils attendent le succès de toute cette grande atlaire pour voir s'ils en pourront tirer quelque avantage dans leurs vues et pour leurs desseins. Il faut leur faire l'honneur de croire qu'ils regardent la religion romaine comme la meilleure. Mais ils nous permettront pourtant de dire qu'ils ne sont pas persuadés que nous ayons tort en tout, et qu'ils ne croient pas que nous méritons tout le mal que l'on nous fait. En un mot, ils sont trop honnêtes gens pour être persécuteurs. >■ T. II, p. 265-271. — BuRNET, Censure of M' de Meaux History of the

On conçoit dès lors avec quelle curiosité devait être accueilli, dans toute l'Europe catholique et protestante, un ouvrage où l'évêque de Meaux promettait Thistoire de la Réforme, dans son origine et dans son progrès.

Longtemps à l'avance, VHistoh^e des Variations préoccupait les théologiens*. Depuis plusieurs années, le dessein de Bossuet, ébruité par les nouvellistes de lettres, était connu des protestants, et l'on affectait parmi eux de se montrer fort impatient d'en voir le résultat. On s'était étonné que jamais, depuis 1671, l'auteur de V Exposition n'eût consenti à opposer une réponse expresse aux critiques

Variations (Letter to M' Thevenot, p. 21) : « ... la short, he is in ill humour, because his Exposition was not successful enous;h to save his Church the infamy of the Dragoons. Hitic illae lacrymae... » — IVouvelles de la République des Lettres, sepl. 16SS : « Personne ne paraît en France avoir plus à cœur un retour de bonne foi des Protestants à la Communion romaine que M. l'évêque de Meaux. >» — C'est en des termes pleins de déférence que Le Vassor parle de Bossuet en 1698, dans son Traité des différends de la Relirjion, p. 34, 35, 508, 531. — Cf. Lettre de Spo.\- à Nicaise [Corrpsp. de l'abbé Nicaise, Bibl. Nat., Mss. fr. t. 11, f. 134) : « J't-slime beaucoup ce qui vient de M. de Meaux quoique ce soit notre plus dangereux ennemi, etc.» (11 avril 1681.) ->• Enfin Bas.nage va jusqu'à dire (Hist de la Rel. des Éijl. réf., 1690, t. I, p. 437) : « Si M. de Meaux avait eu plus de fermeté, il serait au nombre de ceux qui gémissent. »

Les pamphlets du temps priurraient enfin fournir une preuve indirecte de cette estime des protestants pour Bossuet. Par exemple dans Les Héros de la Ligue ou la Procession monacale conduite par Louis XIV pour la conversion des Protestants de son royaume, 1691 (Bibl. Nat., Ld 176/593), où le P. de La Chaise, l'archevêque de Reims, l'archevêque de Paris, l'évêque de Saintes, le P. Maimbourg sont fort maltraités, accusés de mensonge, d'ambition, d'avarice, d'ignorance; Bossuet esta peine effleuré. On l'y représente la plume sur l'oreille, en qualité de « secrétaire de la sainte Ligue » ; au bas ce quatrain inoffensif :

Bellarniiu, Duperrou, avec leur coulroverse Contre les Protestants n'ont pas fait fort grand fruit ; Un trait de ma plume, sans bruit, Les envoie tous à la renverse.

Cf, sur la conduite de Bossuet à l'égard des Protestants, outre les explications qu'il a données lui-même dans la lettre, citée plus haut, au P. Johnston, et dans le Sixième Avertissement, II P., n»» cxv sqq. ; Le Diec, Mém.^ p. 108, 205; Journal, t. II, p. 6, 29, .30, 32, 238, 405, etc. ; et le cardinal de Bausset {Hist. de Bossuet, édit. Outhenin-Chalandre, p. 577-611).

1. Basnage, Préf. de l'édition de 1690 de VHisloire de la religion des Églises réformées; Burxet, .4 censure of M' de Meaux's history, p. 19 : « ... long expected work. » Cf. Nouv. de la Républ. des lettres, nov. 1688.

que cet écrit avait suscitées' : le livre qu'il préparait allait-il apporter enfin cette défense tardive et nécessaire? « Mais pourquoi tant différer un ouvrage destiné apparemment à vaincre les dernières résistances des Protestants de France? Pourquoi, au lieu de l'achever au plus vite, Bossuet s'amusait-il à faire des traités pour le Dauphin et des discours sur riiistoire universelle? Pourquoi se laissait-il tellement devancer par les événements, qu'il ne trouverait bientôt plus personne à qui parler dans sa patrie-? )> — A ces questions les adversaires de Bossuet répondaient par des conjectures malignes. Sil'évêquede Meaux faisait traîner son ouvrage « aussi longtemps que le siège de Troie*, » c'est que les fruits de sa peine ne répondaient pas à ses désirs. En se flattant qu'il pourrait démontrer aux Réformés l'inconstance de leurs doctrines, il s'était engagé à l'étourdie dans une entreprise vaine, dont maintenant, aies entendre, il ne savait plus comment sortir. .. Quant à Bayle\ ici comme toujours, il tenait cette attitude équivoque qu'explique le scepticisme chercheur et accueillant d'une intelligence très déprise d'elle-même, et beaucoup plus amusée à explorer les idées d'autrui que soucieuse de s'ancrer dans les siennes. Par une manœuvre aventureuse. — à laquelle bien peu de ses coreligionnaires auraient alors souscrit', — il se bornait à contester par avance cette nécessité de la « non-variation » où Bossuet établissait la base de son ouvrage. Mais il se gardait soi-

1. Bayle, dit. gén. de l'IIist. du Calvinisme, 1. XXX {OEuvrex div., t. 11, p. 16-17).

2. Bas.vage, Ilist. de l'Ér/lise, Préf., p. i; Hisf. de (a relig. des Églises réformées, édit. de 1721, l. I, p. 9.

3. Préface de l'édition de 1770 de l'Histoire des Variations, p. xxxviii; Ju- HiEU, Lettres pastorales, t. III (15 nov. 1688) : •< ... Il y a douze ou quinze aus qu'on nous le promet; c'est la production de plusieurs lustres; >■ Le.nfa.nt, Préservatif contre le changement de religion, (1723), t. I, p. 361; J G. Walch, Bihl. theologica, t. Il, p. 330; cf. plus haut, p. 148, et note i. — L'éditeur des Annales des Provinces-Unies de Bas.nage (1719) va plus loiu et prétend que Bossuet avait travaillé « plus de treote ans » à son ouvrage.

4. Nouvelles Lettres critiques sur l'Histoire du Calvinisme (1685), I. III,

u" VIII.

Page 1