Cf. plus haut, p. 50-59, et plus loin, même livre, ch. v
gneusement de nier pour sa part que l'auteur catholique pût réussir à prouver sa thèse. Tout au coutraire : il lui donnait déjà, ou peu s'en faut, cause gagnée. Il accordait qu'à « suivre le fil et le progrès des changements » des protestants, l'ilkistre controversiste aurait sans doute « de quoi battre bien du pays. » Même il collaborait généreusement au dessein de Bossuet. Il lui apportait des matériaux, lui signalant le changement prodigieux des Luthériens « devenus presque molinistes » , et qui , bientôt , dit-il, « chercheront en vain leur doctrine dans la Confession d'Augsbourg. » — Le publiciste, sinon le plus autorisé, du moins le plus brillant de la Réforme, encourageait Bossuet et faisait valoir son œuvre future en se donnant l'air de la combattre '.
L'apparition, en mai 1688, de ce livre, attendu avec curiosité et annoncé avec bruit par les adversaires de l'auteur, fut signalée aussitôt à toute l'Europe savante. A ce moment du siècle, en effet, les ouvrages sérieux ne risquaient plus, comme trente ans auparavant, de passer inaperçus même des hommes de lettres, au-delà d'un cercle de voisinage étroit. Grâce aux gazettes — qui, depuis 1675, s'étaient fondées en plusieurs lieux d'Europe à l'imitation du Journal des savants, et qui, chaque jour plus nombreuses, rivalisaient dans leurs informations d'empressement, d'exactitude et d'abondance^, — il y avait désormais en Occident cet échange rapide et continu d'idées, ce commerce régulier de science dont Leibniz souhaitait si passionnément l'extension pour l'avancement de l'esprit humain.
1. Bayle, qui ne se dissimule pas ce que ces concessions ont de téméraire, termine ainsi, s'adressant à son correspondant fictif : « Je vous donne plein pouvoir de supprimer tout ceci, et je crois que vous le supprimerez effectivement, comme tout à fait inutile. Si vous ne le faites pas, ajoutez-y du moins ce correctif que je n'accorde point à M. de Meaux ce qu'il demande quant au fait (car peut-être vous ira-t-il parler de raille variations qu'on lui niera); je dis seulement qu'au pis-aller, il n'apportera point un préjugé légitime contre notre Réforme. »
2. Voy. Hatin, Bibliographie historique et critique de la presse périodique française et Histoire politique et littéraire de la presse française.
Les plus importants de ces journaux se hâtèrent d'entretenir leurs lecteurs du nouvel écrit de Févêque de Meaux. Deux mois à peine après la publication de l'ouvrage', le Journal des savants, rédigé alors par le président Cousin, l'annonçait à Paris'. — Dès les mois d'août et de septembre, l'Histoire des ouvrages des savants, que Basnage de Beauval faisait paraître à Rotterdam, donnait deux longs comptes rendus de VHistoire des Variations^.
— La Bibliothèque universelle et historique, publiée à Amsterdam par Le Clerc et La Croze, sans s'arrêter d'abord à l'ouvrage de Bossuet, le signale cependant dès 1688*.
— Les Nouvelles de la République des lettres^ rédigées à ce moment, après Bayle, par Jacques Le Clerc, Larroque, Barrin et Jacques Bernard, l'analysent dans les livraisons de septembre et de novembre de la même année^ — Enfin en 1689, les Actes des érudits de Leipzig y consacrent, à leur tour, deux articles très développés®.
On s'imagine aisément l'esprit et le ton de ces divers comptes rendus d'après la religion des rédacteurs. Tandis que « l'extrait », — c'était le mot d'alors, — donné par le Journal des savants^ ne respire que l'admiration sans réserve d'un catholique et une entière adhésion aux conclusions de Bossuet, les gazetiers protestants affectent souvent d'avoir ressenti à la lecture de \ Histoire des Variations l'indifférence dédaigneuse que provoque une œuvre ambitieuse et manquée''. Mais, en dépit de cet artifice
1. Cf. plus haut, p. 148. — L'ouvrage fut distribué dans le courant de juin. Cf. une lettre de Bossuet, du 27 juin, au cardinal Cibo, dans Lebarq, Histoire de la Prédication de Bossuet, p. 318, n. 1.