P. 65 sqq., p. 157 sqq
7. Sauf cependant les .\cta Eruditoru.m, qui ne lui ménagent pas les éloges,
habituel au polémiste qui veut décrier son adversaire, il est facile de connaître au vrai Firapression des journalistes de la Réforme. L'étendue même et le soin des analyses qu'ils font de l'ouvrage de Bossuet nous la révèlent. Ils pensent que c'est là une attaque sérieuse dont la cause protestante pourra bien avoir à redouter l'effet' ; et que cet ouvrag-e, substantiel autant qu'éloquent, — où visiblement ils se sont intéressés eux-mêmes et où ils ont trouvé du nouveau^ — va exiger des savants et des théologiens de la Réforme une réfutation en règle ^
L'appel fut entendu. Bientôt, de Hollande, d'Angleterre et d'Allemagne, du sein de chacune des diverses communions protestantes visées dans l'^/s^o/re des Variations, surgirent contre Bossuet de nombreux contradicteurs.
A cette date, précisément, Jurieu* était sous les armes. Depuis le milieu de Tannée 1686, il adressait de Rotterdam, deux fois par mois, aux protestants de France ces éloquentes Pastorales^, qui allaient porter l'espoir aux fidèles persévérants, inspirer le remords aux ébranlés, et qui, répandues malgré la police par tout le royaume, en-
1. « Rien n'était plus nécessaire qu'une réponse à M. de Meaux. Comme il s'était vanté d'anéantir la Réforme,... une si grande confiance d'uQ prélat de cette distinction était bien capalile d'entraîner le jugemeot de ceux qui ne s'avisent pas d'examiner un si gros ouvrage avec une rigoureuse exactitude, etc.» Hist. DES Ouvrages des Savants, janvier 1690, art. IX. Cf. ibid., sept. 168S, p. 74.
2. « Lectu... dignissima;... qiiae noviter et speciose ab aiictore proponuntur.» AcTA lÎRUDiTORLM, 1689. Cf. plus haut. p. 215, n. 1; 275, n. 2.
3. L'Histoire des Variations est très souvent citée, et souvent avec éloge dans le Dictionnaire critique de B.'vyle (voy., par ex., les articles Boley.x, Daillê, HoTTixGER, Luther, Mamchée.ns, Paulicie.ns, etc.), et dans ses autres ouvrages.
4. Cf. Encycl. Lichtenberger, art. F. Pu.acx; Bull, du Prot. fr., 1885, p. 40i sqq., art. de J. Bonnet.
5 La première, datée du l""" septembre 1686, répond précisément à la Lettre pastorale de Bossuet aux nouveaux catholiques de soa diocèse. — Sur le succès des Lettres pastorales en France, ainsi qu'en Allemagne où elles furent traduites et annotées par le théologien hessois Samuel And reae, voy. Chaukfepié, Dict., art. Jurieu; — le Journal des Sava.xts, 1689, p. 465 : « Les Lettres pastorales ont causé trop de désordre dans le royaume pour être-igno-
travaient l'effort et le succès des convertisseurs. Dans sa lettre du 1" juillet 1688', Jurieu cite une première fois V Histoire des Variations , alors toute récente ; mais il la mentionne simplement. L'ouvrage, à l'en croire, ne valait pas davantage. « Quelque attaché que nous soyons », écrivait-il quelque temps après, « au principal sujet que nous avons choisi pour être la matière de nos instructions, cependant, quand il se trouve quelque chose à la traverse qui est digne de notre attention, nous avons accoutumé de nous arrêter et d'interrompre nos matières ordinaires. Mais nous n'avons pas jugé qu'il fût nécessaire de faire cela quand le dernier livre de M. Bossuet, évêque de Meaux, a paru. Nous étions occupé alors sur la matière importante de l'infaillibilité de l'Eglise, et les connaisseurs nous parlèrent du livre des Variations dixec si peu d'estime, que nous ne jugeâmes pas qu'il fût à propos de quitter l'endroit où nous en étions pour courir à votre secours ^)> Ce dédain si superbe ne devait guère durer. Dès le 15 novembre 1688, — tout en affirmant qu'un ouvrage aussi long et aussi ennuyeux^ que ï Histoire des Varia-
rées de pprsonne; — une Critique des Lettres pastorales de M. Jurieu (attribuée à un certain Paulian), 1689 ; « De quelque côté qu'on ait formé des oppositions à ce beau dessein (la Réunion), il est cerlaio qu'il n'en a point paru de plus puissantes que celle qui est venue de la part tle certaines lettres d'un caractère singulier, qu'on a jetées en foule dans le royaume et qu'on ne cesse d'y répandre encore tous les jours... Elle u sont publiques incognito...; eWts viennent par les courriers ordinaires à uue infinité de personnes qui les reçoivent sans qu'elles s'adressent à eux, et elles ont eu le bonheur de plaire en secret à la plupart de ceux qui les blâment à découvert, etc.;» — enfin une lettre de Bezo.ns, intendant de Bordeaux, du 7 sfpt. 1H8Ô sur les écrits qui viennent des pai/s étrangers (Corr. des Contrôl. gén., éd. de Boisi.isle, t. 1, n» 317).
1. Lellres pastorales, .3e édit., t. I, i. xxi (i" juillet 1688), p. 503.
2. Ibid., t. III, lettre vi (15 nov. 1688). Jurieu prétend, en ce même endroit, que les savants catholiques eux-mêmes, après s'être fait un devoir, dans le premier moment, de dire tout le bien possible de VHistoire des Variations, ont «jugé à propos de changer de sentiment, de n'en plus rien dire ou de n'en parler qu'avec beaucoup de froideur.» Je n'ai trouvé de ce dissentiment aucune trace, si ce n'est, dans les papiers inédits de M. Fioquet, une lettre du cardinal Le Camus à un certain Maillé, à Rome (6 mars 1692) : « En vérité, on fait grand tort à la cour de Rome d'exposer à la censure des livres comme celui des Variations, qui a une approbation univer-selle et qui la mérite.» Je ne garantis ni le sens ni le texte, que je n'ai pu vérifier. Voir, d'ailleurs, plus loin, p. 326, n. 3, 1. 7-8.
3. u Ou veut que la matière plaise et divertisse,» l'ouvrage de M. de Meaux ollre « tout ce qui peut fatiguer uu lecteur tt l'endormir. » Itiidem.
tioiis, banal d'ailleurs, et faux en fin de compte, resterait bien inofiensif, — Jurieu se mettait en peine de prémunir son troupeau de France contre ce nouveau « poison. » Au reste, assurait-il, « pour en découvrir à ses lecteurs et pour en prévenir la malice, » deux ou trois lettres devaient suffire. Il lui en fallut six'.
Et pourtant, ce n'est pas un examen complet de Y Histoire des Variations que Jurieu institue en ces cent quarante pages. Il se borne à développer, sur le dessein que Bossuet se propose et sur la façon dont il l'exécute, «quelques réflexions générales^ » Il laissait à d'autres le soin d'essuyer, comme il dit, la fatigue d'un examen plus profond'.
Pour mener à bien ce long travail de critique, le Calvinisme avait alors Thomme qu'il fallait : Jacques Basnage. Sa modération, — qui plus tard, au temps du Régent, lui valut dans la politique un grand rôle, — était connue*. Son esprit était solide, méthodique, consciencieux. D'heureuses recherches de détail, dans l'histoire sacrée et profane, lui avaient mérité l'estime distinguée des savants^ Très laborieux, il donnait à Rotterdam, à ses compagnons d'exil, l'exemple d'une vie acharnée à l'étude, dont les soucis fiévreux du présent et les curiosités énervantes de la politique contemporaine ne parvenaient pas à troubler le recueillement. Son caractère, sa science, sa réputation dans la Réforme et au dehors d'elle, tout imposait à Jacques Basnage le devoir de se faire, dans les cas graves, le champion de la cause®.
1. Lettres vi à xi, du 15 novembre 1688 au l^r février 1689 (t. III, p. 121- 265).