CHAPITRE TROISIÈME. 40o
du principe secret et central du Dualisme. Cette méthode d'induction, qui consiste à conclure de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas, à interpréter les documents plutôt qu'à en suivre la lettre, est sans doute hardie et périlleuse ; mais dans l'espèce, elle était légitime et nécessaire ' .
Maintenant ces croyances, qu'à défaut d'un dithéisme nettement formulé, les catholiques du Moijen Age imputaient aux hérétiques de la Gascogne et du Languedoc, ces croyances sont-elles de nature à faire supposer avec vraisemblance un fond dualiste? Ne se retrouvent-elles pas dans beaucoup d'autres sectes? — C'est la seconde objection des contradicteurs de Bossuet.
Basnage, en particulier, soutient à plusieurs reprises la négative, et il n'est pas du tout d'accord avec Bossuet sur ce que j'appellerai les marques révélatrices du Dithéisme. Pourtant, ici encore, Bossuet l'emporte sur lui, je ne dis pas par une connaissance plus exacte de la dogmatique dualiste, mais par une divination plus pénétrante des conséquences logiques que le principe fondamental entraînait dans le détail des croyances ou des actes. 11 semble que le docteur catholique porte, en cette enquête sur les hérésies du passé, le coup d'oeil sévère qui lui faisait découvrir, dans les opinions philosophiques ou religieuses d'hommes de son temps, le venin caché, et caché même parfois aux auteurs mêmes.
C'est ainsi qu'à la vérité, la coutume de ne baptiser que les adultes n'a, en soi, rien de proprement « manichéen », — et Basnage rappelle- justement, à ce propos, que l'ancienne Eglise chrétienne, elle-même, difiérait souvent
1. Bas.nage ae peut s'empêcher de signaler lui-même les iiicerlitudes et les contradictions des Conciles sur la question des croyances des hérétiques; cf. Hist. de la Rel. des Êgl. Réf., t. I, p. 107. Et quant aux historiens, il reconnaît aussi {ibid.y p. iô^) que « u'ayant pas eu une connaissance distincte de la doctrine qu'ils condamnaient, ils ont pu fort aisément se tromper. » Cf. Hist. de l'Égl., p. 1415, 1433. C'est tout juste ce que prétend Bossuet.
e. Hist. de la Rel. des Égl. Réf., t. I, p. 180; cf. Alllx, A'bifjenses, p. 123.
Je liaptônit' jiis.ju'à l'âge le plus avaucé. — Il n'en est pas moins vrai que le refus du Baptême aux nouveau-nés était la première et la plus log'i(|ue conséquence du dogme capital des Dualistes. En vertu de leur opinion sur l'origine de l'homme et sur la lutte perpétuelle que se livrent, en ce monde, l'Esprit et la Matière, le Baptême leur apparaissait, non pas comme la purification préalable et gratuite de l'enfant au seuil de la vie, mais comme la « consolation » suprême , et méritée par la contrition de ses fautes, de l'homme parvenu au terme de l'expiation où le condamnait l'origine diabolique de sa nature terrestre*. Basnage a donc tort de répéter que cet article du Baptême des adultes « n'est pas important^ »; — Bossuet, au contraire, a raison d'être frappé de voir presque tous les auteurs du Moyen Age, qui ont parlé des hérétiques du midi de la France, leur attribuer cette répugnance pour le Baptême des petits enfants; et il est autorisé à en tirer une forte présomption du caractère dualiste de ces hérétiques^
On peut en dire autant des autres croyances ou pratiques que Bossuet incrimine et que Basnage trouve innocentes.
Sans doute Basnage a le droit de soutenir que les Manichéens ne niaient pas formellement l'existence de Jésus-Christ, ni sa mort, ni sa résurrection*; — ma,is il n'en reste pas moins que leur façon de considérer le Fils de Dieu ruinait au fond toute l'histoire delà Rédemption, puisque le dualisme absolu, professé par les Albigeois de France, ne faisait de Jésus (ju'un subordonné très inférieur au Père, une créature éminente entre toutes celles que le Dieu bon avait formées ^ Il est, par consé-
1. ScHMiDT, t. ]I, p. 89 sq., 120 sqq. — Hist. des Var., 1. XI, n» lvi.
2. Hist. de la Rel. des Êgl. Réf., t. I, p. 176-177. Hist. de l'ÉgL, t. II, p. 1117-1418.
3. L. XI, n"» XIX, XX, xxiii, xxvi-xxvin, xxxv, xxxvii, xli-xliii, xlvi, lxv.