‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 234 sur 329 · CHAPITRE TROISIÈME. 4oO · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME. 4oO

tiire de ces faiblesses. Quand un homme, de l'aveu même de ses ennemis, fit d'aussi grandes choses que Luther en a faites ; quand, par ailleurs, « on voit en lui un bon fonds de piété et des vertus tout à fait héroïques », l'histoire sérieuse doit laisser dans l'ombre les taches. C'est mal comprendre l'exactitude que de tenir trop de compte des imperfections d'un très grand homme^ et la vraie justice est alors d'oublier.

Cette objection mérite qu'on s'y arrête, car elle soulève une assez délicate question de méthode historique. Sans doute, s'il était démontré que les hommes dont la pensée et la volonté ont produit de graves changements dans le monde n'ont jamais laissé prendre à leurs passions égoïstes aucun pouvoir sur eux; — si l'on pouvait croire que les acteurs du premier plan, justement pénétrés de leur importance, ont su maintenir avec sérénité une séparation rigoureuse entre leur caractère intime et leur rôle public, qu'ils ont su se défaire, toutes les fois qu'il le convenait, de leur nature, et qu'enfin dans leur conduite, pour ainsi dire, officielle, ils ont réussi à n'être jamais que les interprètes impersonnels des grandes tendances qu'ils représentaient; — alors sans doute, il serait permis à l'historien de voir exclusivement dans le passé le jeu imposant des idées générales et le calme développement, à l'aide d'instruments humains conscients de leur haute mission, des lois abstraites de la société. Mais en estil ainsi, et, pour Luther en particulier, qui voudrait admettre que la nature passionnée de l'homme n'ait point agi sur la conduite et même sur les idées du réformateur? N'est-il pas sûr, au contraire, que cette humeur impatiente, s'emportant tour à tour contre Tetzel, Sylv estre de Prière, Jean Eck, Emser, « le bouc de Leipzig*», — ou contre Carlostadt, Munzer, Agricola, — ou contre Wizel et Erasme, a quelquefois altéré ses vues, outré ses sentiments et fait dévier ses résolutions'? Non seulement, —

1. Cf. pour l'époque de 1518-1519, Hoff, p. 117-119, et dans Kuhx, t. I, p. 273 (lettre de Luther à Staupitz, 1518) : « Vous lirez mes Résolutions el mes réponses. Peut-être les trouverez-vous trop dures ea certains endroits... Si elles

comme le répétaient, pour l'excuser, les modérés d'entre ses disciples, — non seulement « Luther disait, lorsqu'il «était échauffé, plus qu'il ne voulait dire'»; mais, selon Bossuet, et cela est possible, il pensait alors autrement qu'il ne l'eût voulu. «Il n'y avait point,» dit l'auteur des Vai^iations, « d'erreur si prodigieuse où l'ardeur de la dispute ne le pût entraîner^.» Soyons plus réservés, si l'on veut, et moins catégoriques; mais disons cependant ce que les confessions de Luther lui-même nous autorisent à dire : c'est que plus d'une fois, — soit par l'effet de ce prosélytisme impérieux que les novateurs convaincus mettent souvent, en théologie comme en art, à faire prévaloir leurs conceptions; soit en vue d'imposer à l'imagination populaire par une sorte de grossissement théâtral de ses idées; soit enfin dans une simple parade orgueilleuse et un peu puérile de sa force', — Luther a cédé à la fantaisie de « prendre le contrepied de l'Eglise*» en des choses même que sa raison de

n'étaient déjà imprimées, je les adoucirais un peu. Mais si ce sophiste de Sylvestre continue la lutte et m'accable de ses inepties, je ne plaisanterai plus, je donnerai libre cours à ma tête et à ma plume... Priez pour moi, pour que, dans cette épreuve, je n'aie pas trop de joie et de hardiesse. » Cf. sur sa polémique contre le dominicain Eck, Kuhn, ibid., p. 263 sqq., 343 sqq. Eck, disputant contre Carlostadt, l'accubait d'ébranler la souveraineté de l'Église romaine : Luther, sans être attaqué, s'empresse de prendre pour lui la critique.

1. Hist. des Variations, 1. VI, n» xl, d'après une lettre de Cruciger à Vitus Theodorus.

2. Cette théorie de l'aDeMgfZejwen^sjaon/ane est le fondement de la psychologie intellectuelle de l'hérétique chez Bossuet. Cf. lettre du 27 décembre 1692 à Leibniz : << ... Il faut que les hérétiques qui ont pu douter [de tel dogme catholique] d'une vérité si sensible, aient fait à leur esprit de ces violences que se font ceux que leur orgueil ou leur curiosité embrouille ou confond. » {Œuvres de Leibniz, éd. Foucher de Careil, t. I, p. 317.)

3. « Peut-être... que le succès inespéré de son entreprise lui enfla trop le cœur.» Bas.nage, Ilist. de l'Église, p. 1480. — «N'est-ce pas une chose étonnante qu'un homme qui n'était hier qu'un pauvre moine mendiant s'adresse sans crainte aux princes les plus puissants, etc. » Lettre de Luther citée par Kuhn, t. I, p. 327. « Souvenez-vous du commencement de tout ceci. Quel incendie a éclaté de cette étincelle méprisée!...» In., t. II, p. 24-25.

4. L. I, n"s xviii, xxin, xxv; 1. Il, n°^ iv, v, x, xxxvii, i.i; 1. IV, n» xxxix; 1. VI, nos xxii-xxni. Cf. les Réflexions de Bossuet sur l'écrit de Molanus, part. I, ch. II. Cette animosité contre le Papisme a été relevée par Bayle, Supplément du Commentaire philosophique, ch. xiv : « Il souhaitait passionnément de ne point croire la réalité [de la présence de J.-C. dans l'Eucharistii:], se persuadant que peudant qu'il la croirait, il s'ôterait de grands avantages pour battre en ruine le Papisme. » Cf. Hist. des Var., 1. II, n» i, et Kuhn, t. II, p. 155-157, 162-163.

sang-froid n'aurait pas eu à cœur de modifier'. Et de même, dans la conduite de son propre parti, cet amourpropre jaloux l'a induit quelquefois à méconnaître étrangement la raison d'être et le sens de son œuvre, en refusant à ses collaborateurs et à ses alliés ce droit, dont il avait usé si largement lui-même '■', de suivre chacun de son côté l'inspiration de sa propre conscience.

Il serait d'autant plus inintelligent de passer sous silence, quand on essaie d'expliquer Luther, cette tendance passionnelle de sa nature et ce côté irrité de son œuvre , que, — comme Bossuet le fait observer à plusieurs reprises,— ces façons dominatrices et emportées d'un homme qui « se sentait le maître » ont grandement contribué à son succès'. Oui, cet «air d'autorité» faisait en effet « trembler devant lui ses disciples » ; de même que cette imperturbable confiance «fascinait» le peuple \ Il y a là une singularité de psychologie sociale dont l'historien doit tenir compte et que Bossuet a bien aperçue. Lorsqu'on voit Luther « eu pleine chaire, menacer son auditoire, si l'on ne voulait pas lui obéir, de rétracter » tout ce que jusque-là il avait dit et fait, — « on croit songer », dit Bossuet ; « on revient au commencement du livre pour voir si on a bien lu » ; on se demande comment « un tel homme » a pu exercer sur ses contemporains un ascendant si fort et si entier, — à moins que l'explication la plus vraie d'une telle domination ne soit dans l'audace même que Luther avait d'y prétendre*.

1. Cf. encore sur celte part de I' « humeur » daos les idées et les décisions de Lutlier, Hisl. des Var., 1. IV, n» ni.

2. Voir, sur ses rapports avec Carlostadt, Zwingle, OEcolampade, les textes cités par Kuhn, t. II, p. 153, 321, .S29, 3.31, .332, etc., et Ruchat, t. I, p. 271- 272; t. H, p. 237, etc.

3. C'est ce qu'avouait indirectement Claude, Déf. de la Re'formation, part. Il, ch. V, comme le remarque Bayle, art. Luther, rem. T.

4. Bossuet observe ailleurs {Sixième Avertissement , part. III, n" lxxxi) que les « impétuosités », les « déchaînements » de Luther étaient beaucoup plus propres à « émouvoir l'esprit des peuples » que « la complexion » d'un Calvin «avec son aigreur » et <> son chagrin amer et dédaigneux ».

5. L. I, n» VI ; 1. II, nos y, ix, x, xi; 1. V, n" n : «Luther devient leur idole...»; 1. I, nos xix, xxiv (opinions singulières de Luther sur la résistance aux Turcs); 1. VI, u° xv, xvi, etc. — Sur l'autorité de Luther à Wittenberg et en .Mleraagne. voy. Kuhm, t, HT, p. 175-176.

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C'est qu'au fond, il faut bien l'avouer, cet « orgueil », dont les contradicteurs de VHistoire des Variations font bon marché, dont ils ont l'air de trouver puéril que l'auteur catholique s'occupe tant, n'est point du tout une quantité négligeable dans les affaires du monde*.

« Inhérent à nos entrailles, » dit ailleurs^ Bossuet moraliste, « son appât subtil et imperceptible » se mêle à tous nos actes ; « c'est la dépravation profonde qui a pénétré jusqu'à la moelle de nos os ». Et l'on ne saura jamais, — ajoute-t-il dans un passage évidemment tout plein d'observations personnelles et de ressouvenirs, — « combien s'étend l'empire » de ce « vice radical». Il règne «dans les conditions les plus viles » : quelle peine ne faut-il pas se donner « tous les jours » à calmer « les emportements des paysans pour des bancs dans leurs paroisses? » Ne les entend-on pas « porter leur ressentiment jusques à dire qu'ils n'iront plus à l'église si on ne les satisfait? » Ces ridicules dépits ne sortent pourtant pas d'une autre source que le désir de vengeance qui « pousse les ambitieux à tout remuer pour se faire distinguer des autres. » Et jusque dans les âmes « les plus épurées », il faut toujours supposer et soupçonner la présence cachée de ce « levain d'orgueil, » qui germe parfois et s'accroît sous le couvert de la modestie même^ « Dans les élections ecclésiastiques, — Bossuet en convient tout le premier, — il a fallu prendre mille précautions pour empêcher l'ambition, les cabales, les brigues les plus criminelles et

1. La double influence des « convictions » et de 1' « orgueil » sur l'œuvre de Luther est bien marquée par Cournot, De la marche des idées, t. I, p. 183; et par ScHWALB, Luther, ses opinions religieuses et morales, p. 186-189; — la prédomioance de l'élémeut passionnel, spontané, sentirneutul même dans sa doctrine, par MiLSAND (dans la Critique religieuse de juillet 1884).

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