CHAPITRE CINQUIÈME
Etait-il donc infaillible? Il semble à nos gens qu'il ait eu le même privilège que Moïse, et que Dieu Ta élevé sur la sainte montagne, où il lui a fait voir le modèle d'une réformation si parfaite qu'il n'y faut rien faire que suivant ses ordres. On a comme canonisé parmi nous sa liturgie et son catéchisme'.»
On peut bien dire que la personne aussi des premiers Réformatem-s, leur caractère et leur conduite, étaient comme « canonisés » par la vénération dévote de leurs églises respectives. Les protestants ne parlaient alors des fondateurs de la Réforme qu'avec le respect le plus av^eugle. Quand ils répondent aux accusations — souvent calomnieuses, il est vrai, — des adversaires, c'est pour tout absoudre, ou plutôt pour tout glorifier. Tout a été bon, beau et grand dans la vie de Luther, de Calvin, de Bèze, de Zwingle, de Bucer. Si parfois on consent à quelques concessions, c'est aux frais du voisin. Basnage convient que Luther a commis des imprudences , et les luthériens déplorent que Calvin n'ait pas été irréprochable-. Mais ([uand on défend son propre patron, chacun est intraitable. On ne veut pas convenir qu'il y ait eu chez lui une seule tache ou une vraie faiblesse^. On ne veut pas le voir
1. Cf. (liiDs AvMON les décisions des Synodes nationaux sur le catéchisme de «M. Calvin », seul autorisé, et auquel il est défendu de rien changer (Syn. de Montauban, 1594, Mat. gén., art. vi; de Saumur, 1596, .Mat. gén., art. ii; de Montpellier, 1598, oij.serv. xxv; de Gap, 1603, Révision de la Discipl., n<» v; de la liochelle, 1607, Mat. gén., xxvi). — Bossuet signale dans le Synode de Dordrecbt ce visible désir d' « épargner les Réformateurs » en n'insistant pas sur leurs erreurs dogmatiques [Hist. des Var., I. XIV, n» xciv). Ailleurs (1. XII, noxxii), il rappelle la lettre où les Réformés des Pays-Bas, écrivant aux Luthériens d'Allemagne, établissent le canon des <( Pères» du Protestantisme : «Luther, Zwingle, Capiton, Bucer, Mélanchthon, Bullinger, Calvin, tios saints Pères... »
2. Par exemple, Dreli.xcourt [Des nullités prétendues de la ré/orme de l'Église, secl.xii) admettrait sans trop de peine «que Luther était un hooime colère et violent et qui ne pouvait compatir avec personne »; Daillé {Rép. à Adam et à Cottibfj, t. Il, p. 26) déplore les vilenies et les horreurs que Luther et ses disciples ont écrites contre les Sacramentaires. — Tendance réprouvée du reste par Claude, Déf. de la Réformalion, p. Il, oh. vu. Cf. Nicm.E, Préjuffés léf/itimes, p. 297. — Notons tout*^fois que dans les premiers temps on se sentait pins solidaire. Le synode de la Rochelle qui, eu 1581, censura rhistoire de la Pupelinière, corrige, comme irrévérencieux, un passage sur la « gloriole » de Luther.
3. Drei.i.ncolrt, Défense de Calvin, p. 819 : « Il n'était pas besoin de tant insister sur la colère de Calviu, puisqu'il a reconnu Ini-méme qu'il était colère
dans la sincérité, moins flatteuse pour sa gloire, d'une grandeur imparfaite et mêlée. Surtout on nie obstinément, — si tant qu'il ait eu des vices de caractère et des défaillances de conduite, — que ces scories de son « humanité » aient pesé sur son œuvre, si peu que ce soit, d'un poids impur. Il est entendu que les passions humaines, ambition, jalousie, colère, rancune, orgueil, cupidité, calculs politiques, n'ont joué dans la Ptéformation aucun rôle. On est piqué au vif, quoi qu'on en dise, par ce paralogisme des catholiques prétendant conclure des défauts des hommes à l'imperfection des institutions*. Au fond les protestants sont persuadés, — tout comme les catholiques, — que la bonne renommée des Eglises est intéressée dans celle de leurs fondateurs; qu'il faut prouver à tout prix la supériorité morale impeccable comme la supériorité intellectuelle infaillible de ces « envoyés de Dieu » ; qu'une religion qui se respecte, et qui veut être respectée, a besoin de montrer à sa tête des saints absolument purs comme des docteurs incontestablement inspirés'.
Après 1688, au contraire, si nous cherchons quel devient le sentiment général des protestants sur le genre et le degré
de son naturel. Mais nous pouvons bien dire que Dieu avait sanctifié cette cûlére...Il n'a point j-echercfte la venr/eance des injures faites à sa personne. Si, à cet égard, il a paru quelque feu, c'est un feu qui a été aussitôt éteint qu'allumé. »
1. Voy. sur ce point dans Jcrieu, Lett. past., t. 1, 1. xxi, p. 56 sqq. (le' juill. 1687), un plaidoyer pénible et subtil pour la vertu des Réformateurs. Cf. Bayle, Cril. gén. de l'Iiist. du Calv., Œuvres, t. II, p. 130; et la correspondance de Leib.mz avec le Landgrave Ernest en 1684 (édit. Roramel, t. I, p. 386 sqq., t. II, p. 25, et passiin) : « Quand on leur dit qu'il ne paraît pas vraisemblable que Dieu se soit voulu servir de telles gens pour réformer son Église, ils répondent qu'il ne paraît pas vraisemblable non plus que des personnes aussi méchantes que quelques Papes aient été vicaires de J.-C, etc. » — Voyez, sur Luther, en particulier, ci-dessus, p. 454, n. 1.
2. Cf. Bayle, Dict., art. Jea.\ Agricola, rem. B : «... Il aurait fallu être le plus crédule de tous les hommes pour espérer de gagner en Saxe un procès (à l'effet de faire déclarer Luther calomniateur de ses frères). Les peuples auraient lapidé les juges qui auraient flétri de la sorte la réputation d'un réformateur : l'Église, eût-on dit, a besoin de la bonne reuommée de Luther : les papistes tireraient trop d'avantage de sa flétrissure. »