‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 325 sur 329 · Voy. ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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4. Bien que Bossuet connaisse les sévérités que Calvin a eues parfois à l'égard de Luther, il ne cherche point à faire croire qu'il y ait eu zizanie entre ces deux auteurs de la Réforme, ni que Calvin ait voulu détrôner et combattre son prédécesseur [Hùt. des Var., 1. I, n"" vi, xv et xxxn; 1. V, n» xv ; 1. VI, n* xxxiv; 1. IX, n» lxxvi.) — Cf. plus haut, p. 447-448.

autres Réformateurs a tantôt inconsciemment subies, tantôt acceptées avec insouciance. Si Bossuet ne l'en décharge pas complètement, s'il se fait fort, en un passage, de montrer, — tantôt dans les sentiments particuliers de Calvin, tantôt dans les Confessions de foi qu'il a dressées au nom du parti ou qu'il a inspirées, — des contradictions nombreuses, toutefois il sait reconnaître que sa doctrine, plus conséquente, a été aussi beaucoup «plus uniforme» que celle de Luther, son esprit « plus suivi,» ses idées plus constantes*. Et d'ailleurs ce sont moins des «contradictions», à proprement parler, que Bossuet lui reproche, que de certaines dissimulations de ses sentiments vrais, consenties, à ce qu'il semble, en 1554, en 1557, en 1561, pour ménager l'union soii avec les Zwingliens, soit avec les partisans de la Confession d'Augsbourg. Calvin, selon Bossuet, n'a manqué à sa sincérité habituelle^, que quand il a écouté, — comme Luther et sous l'influence de Bucer, — les suggestions de la politique.

Si, par exemple, sa conduite dunsles gueires religieuses de France est entachée, selon Bossuet, d'inconséquence, c'est la faute de cette arrière-pensée, que Bossuet lui attribue, d'avancer son parti par les moyens temporels. — Il n'a point participé, sans doute, à la conjuration d'Amboise, mais il l'a « trop mollement» blâmée, et il a implicitement approuve la première guerre civile.— Il a démenti, en ces deux circonstances, les «belles idées» qu'il avait proclamées, dans son Institution, de la patience et de la soumission du vi'ai chrétien.

Eu ce qui concerne latlitude de Calvin à l'égard de la prise d'armes de 1562, l'assertion de Bossuet était incontestable. Dans la lettre au baron des Adrets, que Bossuet cite, Calvin se borne à « déconseiller le pillage et les violences, » mais il ne proteste point contre la guerre, et Bossuet a raison d'en conclure qu'il la considérait, au moins daus son for intérieur, comme légitime. De fait, dans les autres écrits de Calvin de la même époque, il n'y a nulle part une désapprobation expresse de la lutte engagée par Condé contre le parti catholique pour la défense des intérêts protestants^. Le reformateur de Genève ne fait nulle part les réserves que Luther opposa jusqu'au dernier moment aux politiques et aux juristes.

11 y avait plus de matière à contote touchant la conduite de Calvin lors de la conjuration d'Amboise. Calvin déclara plus tard qu'il l'avait eue «en horreur;» que, si l'on avait écouté ses avis, on ne l'eût point tentée, et qu'il s'y était opposé de toutes ses forces. Bossuet connaît ces déclarations et il les cite. Mais il y croit peu. 11 soupçonne que Calvin ne s'est pas fortement opposé, dans le moment même, au dessein des conjurés, et qu'au contraire, il leur a prêté, de Genève, l'appui d'une conni--

i. Cf. sur les théologiens catholiques qui avaient accusé Calvin de variations, Bayle, Dict. crit., art. Pcucltingius.

•2. Bayle, Dicl. crit., art. Scultet, rem. E, remarque aussi que ce fut sans doute sous l'influence de Bucer que Calvin, « dans son Catéchisme et ailleurs, se servit de phrases qui semblent admettre la présence substantielle du corps de N.-S. «

3. Voir sur l'approbation que Calvin donne, à partir du commencement de 1562, à la résistance qu'il désapprouvait auparavant (cf. supra, p. 305, n. 2) : Bull, de la Soc. du Prot. fr., xvi* année, p. 162; A. de Ruble, Anloi^ie de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. II, p. 344.

vence secrète, — Basnage s'indigne de cette allégation. Il est certain cependant que Calvin était instruit par le menu des espérances des conjurés et des préparatifs de l'affaire^; — que Bèze, ?on collègue et son ami, ne la désapprouvait pas ; — qu'Hotman et Sturm lui faisaient connaître de Strasbourg, pans paraître redouter son blâme, leurs manœuvres et celles de leurs amis de France, leurs négociatiOHS, leurs complots, parfois même assez peu chrétiens: — que, d'autre part, Calvin, dans le même temps, était en relations régulières et continues avec les diverses F^glises de France^; — qu'il prétendait leur dicter leur conduite et leur marquer leurs voies; — que ses lettres, «portées de ville en ville, lues à la un des prêches», faisaient circuler partout le mot d'ordre des « fidèles.» Est-il donc vraisemblable que, jouissant d'une telle influence et de tel?; moyens d'action, non seulement à Genève, mais en France, il ait fait inutilement tous ses efforts pour empêcher la conspiration? N'est-il pas plus probable que tout en la désapprouvant théoriquement, tout en blâmant le plan projeté, tout en refusant de participer lui-même à l'affaire d'une manière effective, il s'en est tenu à des dissuasions platoniques et assez froides, qui laissaient aux organisateurs du complot toute leur libertéd'action3? — Aux yeux d'un moderne, Calvin, en restant neutre,

1. Pour les confidences que recevait Calvin, voir une lettre d'Hotman de fe'vrier 1560 au sujet d'un certain Grunibach qui ne demanderait pas mieux que de jouer le rôle de « Brutus I) vis-à-vis du cardinal de Lorraine (Corpus Reformatorum, t. XLVI, p. 19-20) ; une lettre de Sturm, du même mois, sur le même sujet [ibid., p. 21). — Cf. la loUre de Calvin à Sturm, du 23 mars lo60, oii il déclare sans embarras que le Lut principal de l'affaire est la suppression de l'un des Guises (qu'il appelle Aiitoine en souvenir des PhUippiques de Cicéron) : o Tolum cardinem verti in conficiendo Antonio recle judicas. » (Corp. KiiF., t. XLVI, p. 30.) Il est dillicile de croire après cela qu'il considérât l'entreprise comme « un jeu de petits enfants. » [Lettre à Coligny du IG avril 1261.)

2. Voir les te.xtes cite's plus haut, p. 5f!o, n. 2. Parmi les lettres de Calvin adresst'es aux Eglises de France, la lettre à l'e'glise de Valence, du 22 mars 1560, est la seule de cette époque où il déconseille, et seulement en termes généraux, la résistance active et violente. — Cf. A. de Roble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. II, p. 139.

3. Ces âmes à la fois rigides et passionnées trouvaient le moyen de concilier le respect de la morale et de la charité chrétienne avec les ardeurs du fanatisme. Le biais qu'avait su trouver à cet elTet leur casuistique était celui-ci : " Les volontés de Dieu sont impénétrables et justes ; il doit vouloir punir les méchants et il serait impie de s'opposer à l'accomplissement de ses vengeances. » On peut voir par exemple, dans une lettre de Bèze à Bullinger (Corp. Reform., t. XLVI, p. 2) comment il se désole et se félicite 'a la fois de l'assassinat du président Minard. De même Calvin déclare, dans une lettre du 24 Janvier 1364 à la duchesse de Ferrare, qu'il a » retenu » des « gens de fait et d'exécution » qui voulaient « exterminer du monde » le duc de Guise. Mais cela n'empêche pas qu'il n'ait « souvent désiré que Dieu mît la main sur lui pour en délivrer son Eglise. » Lellr. franc, éd. Bonnet, t. II, p. 553. Cf. plus haut, p. 228-230 et notes.

A l'époque de la conjuration d'Ambose, son âme a dû être partagée de la même façon et accommoder ainsi, tant bien que mal, des sentiments très divers. Il désapprouvait la conjuration, cela est sûr, mais il reconnaissait tout de même que les motits allégués par les « entrepreneurs » avaient « quelque couleur » [Lettre du 16 avril U6l à Coligny), et sa lettre du 23 mars 1360 à Sturm nous montre que cependant il suivait avec une impatience inquiète les démarches des conjurés. Il se demandait évidemment si, après tout. Dieu n'était pas avec eux. Et il se tenait prêt à partir pour la France, en cas de besoin. « Nunc me ignaviae eorum piget, quia quod ante Idus Marlias exsequi statuer anl, scia nondum lenlatum fuisse quinque post diebus... Neque tamen ita perplexus haereo quin jam ad iter me comjmrem si res postulabit. Si quid dignum cognilu accident, sumptibus non parcam, ut quod féliciter coeptum fuerit prosequamur... Te quidem mature certiorem omnium faeiam, deinde accurram si usus fuerit. »

oOO APPENDICE.

fut assurément <lans son droit et fit tout son devoir. Mais là n'est pas la cfuestion pour Bossuet ni pour ses contradicteurs protestant?. — qui, en 1688, sont d'accord quant à réprouver l'emploi de la violence en matière religieuse. — Basnage pose nettement le point précis du débat : « Que pouvait faire Calvin qu'il n'ait pas fait?» Or il est incontestable qu'il aurait pu faire plus*, s'il eût voulu se conformer en toute rigueur à ses principes^.

En ce qui concerne la Réformalion anglicane, dont Bossuet fait une étude développée^, il faut reconnaître également que la sévérité méprisante avec laquelle il la juge, du point de vue d'un chrétien catholique, se trouve, dans le fond, très conforme avec les sentiments des historiens modernes réputés les plus impartiaux et les plus complètement informés. Il nous suffira ici de le montrer sommairement.

Pour le règne d'Henri VIII, Bossuet a trop évidemment la partie belle. Là, il est bien impossible de nier ce qu'a eu de fortuit dans son point de départ le schisme anglican. Quelque humiliant qu'il soit d'être obligé de rapporter aux passions d'un homme la cause la plus apparente et la plus efficace de nobles événements de l'histoire morale de l'humanité, il n'en est pas moins hors de doute que les «désordres» de l'époux de Catherine d'Aragon ont été, — comme dit Bos-

1. La conduite, ou plutôt l'inertie de Calvin dans celte circonstance est bien apprt'cie'e dans une note de l'édition du Corpus (t. XLVI, p. 38) : « Constat eum... sibi creditum arcanum fideliter servasse el nihil fecisse ad impediendum, quia facere non polueril. i> Cette dernière asserlipn, seule, est contestable. Il pouvait parler plus haut, plus clairement, et agir plus efTicacement, s'il l'eût voulu; il pouvait avertir le Conseil de Genève de ce qui se tramait pre'cise'ment ; il pouvait de'noncer ouvertement les prédicants Bûisnormand et David ; il pouvait empêcher de partir de Genève les soixante ou soixante-dix hommes qui allèrent retrouver La Renaudie;il pouvait, par un manifeste public adressé aux Églises de France, les prémunir contre ce qui se tramait et les en détourner sans ambages. Il se borna à » se lamenter grièvement », à « gémir », à déconseiller l'entreprise à mots couverts et « par menées obliques, » forcément impuissantes. Ses lettres postérieures prouvent du reste qu'il ressent le besoin. — d'abord — de justifier Genève, que le roi de France accusait et que ceux de Berne soupçonnaient d'avoir favorisé le complot; — ensuite — de se justifier lui-même aux yeux de ceux qui demandaient <i pourquoi il ne s'y était pas plus formellement opposé. » Lettre à Coligny, déjà citée, lettres à Pierre Martyr et à BuUinger, du o mai 1560 (G. R., vol. cité, n» 3196 et n«3197; t. XLIX, p. 730, 742).

2. Pour la vérification du portrait de Calvin, voir dans le Corpus Reformatorum, t. XLV-XLVIl, et t. XLIX, les Lettres et autres documents de 1559 à 1563; J. Bonnet, Lettres françaises de Jean Calvin, 1854; Haag et Bordier, France protestante, art. Calvin; Mig.vet, Établissement de la réforme religieuse et constitution du Calvinisme à Genève [Notices et Mémoires, t. II); articles sur la correspondance de Calvin dans le Journal des Savants, 1856, 1857, 1859, 1860 ; Kampschulte, Calvin, seine Kirche u. d. Staat in Genf; Dardier et Jundt, articles Calvin dans l'Encyclopédie Lichtenberger ; RucHAT Histoire de la Réformalion en Suisse; Satoos, Etudes littéraires sur les écrivains français de la Piéform,ation, t. I; Re.va.n, Etudes d'histoire religieuse; A. Lk- FRANC, La Jeunesse de Calvin. Cf. pour les appréciations de Bayle , les art. Calvlv. Bolsec, Schultingius, Westphale (\*oy. ci-dessus, p. 5i2, n. 1.).

3. Hist. des Var., livre VIT tout entier; I. X, n<" [-.xxiii.

snet, — <> le premier fondement » des actes du roi d'Angleterre dans le domaine religieux. Si Henri VIII s'est séparé du Pape, c'est par colère; s'il l'eût trouvé plus commode, qui voudrait dire qu'il aurait songé à innover en quoi que ce fût et qu'il ne se serait pas contenté d'user, à la façon de Louis XIV, des armes que la vieille législation anglaise lui fournissait déjà contre l'autorité de Rome? Bossuet appuie, comme on le pense, sur ceite cause accidentelle et peu glorieuse de la révolutioa religieuse de l'Angleterre; mais ce n'est pas cependant à elle seule qu'il attribue tout ce qui s'ensuivit. 11 ne marque pas avec moins de force ce qu'il appelle « le second fondement de la Réforme,» c'est-à-dire le visible empressement du gouvernement anglais à s'afl'ranciiir du Pape, même pour le spirituel, et de tout soumettre au roi, mêmes les consciences de ses sujets. Bossuet, avec raison, revient plusieurs fois sur le rôle du ministre CromTvell à qui nous savons maintenant qu'on doit attribuer — encore plus qu'à Henri VIII — ces rêves de pouvoir absolu, aussi bien que la part principale dans leur prodigieux accomplissement. L'historien des Variations laisse voir déjà très nettement que la satisfaction des rancunes personnelles d'Henri VIII venait fort à propos servir l'avidité usurpatrice de l'État laïque en Angleterre.

Que ce soit bien cette double cause qui ait inspiré et dirigé Peutreprise d'Heuri VIII, il le prouve en montrant avec précision que ni le roi, ni ses ministres ne paraissaient se soucier de changer d'une façon sérieuse les dogmes, ni la morale, ni le culte de l'Église avec le chef de laquelle ils rompaient. Non seulement la primauté ecclésiastique est le principal article de cette prétendue reforme, comme l'accordait Burnet lui-même, mais de plus,— comme Bossuet l'établit dans une discussion approfondie des Constitutions religieuses d'Henri VIII, — c'en était pour ainsi dire le seul article. « Rien d'important ne fut changé,» et, en cessant d'être sujets de Rome, Henri VHI ni son peuple ne cessèrent pas d'être catholiques; — à tel point que ceux-là même, parmi les conseillers du roi qui, au fond, étaient pénétrés d'idées luthériennes ou zwingliennes, n'en firent rien paraître sous son règne. Bossuet insiste sur ce dernier point, non pas seulement, on le voit bien, pour montrer le peu de délicatesse morale de ces réformateurs hypocrites qui, comme Cranmer*, n'avaient pas le courage de leur foi, mais encore et surtout pour faire bien voir, — ne fût-ce que par la conduite particulière des hommes qui, sous Henri VIII, ont accompli le schisme, — qu'il n'y avait guère au fond de tout cela que des intérêts temporels, où la conscience religieuse n'avait rien à voir.

Sous Edouard VI, le changement fut plus important; les amis secrets de la Réforme déclarèrent leurs sentiments, accomplirent leurs

1. Le portrait de Cranmeh est inoins une l'tude d'ànie qu'un rt-quisitoire anime'. Pour le dépeindre, Bossuet n'avait guère de psychologie à l'aire; la vie de Cranmer prc'senle une grande monotonie dans la bassesse. Bossuet se borne à énumérer ses ruses, ses palinodies; ses lâclieie's (1. VII, n»» vi-xiv, xvii, xviii, xxr, xxii, x.xix, xxx, xx.\ii, xxxvi-

XLlV, XLVl, XLIX, LXXVI, LXXX, XCIII, XCVIH, XCIX, C-CV j 1. X, Tï" LU.)

projets, et l'Angleterre fut décrétée zwinglienne. Bossuet reconnaît bien le progrès réel que fait le Protestantisme sous ce nouveau règne, mais même alors, est-ce qu'il jeta de plus profondes racines dans l'âme et dans la piété anglaise? Bossuet s'étonne ici de deux choses.

D'abord, de la docilité que, sous Edouard VI comme sous Henri VIII, le clergé fait paraître, en laissant usurper, sans mot dire, par le pouvoir royal, non seulement l'administration temporelle de l'Église, mais son autorité religieuse, le règlement de la foi et du culte, tout, jusqu'à ce qui doit être son inaliénable privilège : la prédication.

Puis, avec quelle facilité, aussitôt après la mort d'Edouard VI et l'avènement de Marie, tout ce clergé s'empresse de revenir et de ramener son troupeau à la foi et aux pratiques de l'ancien Catholicisme! Bossuet ne peut évidemment pas se défendre ici d'établir entre les Réformés du continent et ceux de l'Angleterre une comparaison fâcheuse pour ces derniers. Les Églises issues de Luther, de Zwingle et de Calvin out fait preuve de plus de dignité chrétienne, et d'un plus noble fanatisme; elles se sont montrées, somme toute, malgré leurs contradictions, autrement soucieuses que les Anglais, de sauver du joug de l'État la liberté des consciences, autrement attachées à leurs croyances et opiniâtres dans leurs «préjugés». Est-ce que cette indifterence servile de l'Angleterre en face des empiétements du pouvoir royal et du Parlement, suivie sous un règne nouveau de la palinodie la plus complaisante, n'indique pas que la Réforme anglicane a eu un caractère très différent des Réformes allemande, suisse et française : le caractère d'une entreprise séculière, où la politique primait tout?

Enfin sous Elisabeth même, la conduite des allaires religieuses paraît à Bossuet foj't propre à le confirmer dans ces vues. On revient au Protestantisme, il est vrai, mais non pas au Protestantisme d'Edouard VI; on se départ de la rigidité sacramentaire sur les points débattus; on fait des concessions aux Luthériens, aux Catholiques, — et tout cela visiblement, sous l'empire de considérations temporelles. — L'intérêt de l'État, la paix publique, l'extinction des querelles de théologie qui finissent par passionner le peuple, voilà évidemment les seuls soucis d'une reine peu dévote, et qui ne se cachait pas de regretter beaucoup de pratiques du Catholicisme, comme plus décentes apparemment et plus favorables au bon ordre. Ajoutons, avec Bossuet, que, sous Elisabeth comme sous Henri VIII et sous Edouard VI, la Réforme anglicane n'oublie jamais les profits matériels. Le pillage des monastères, la sécularisation des biens d'Église, qui servent au roi à se concilier la petite noblesse, sont toujours choses capitales.

Qu'à la vérité, au moment où Henri VIII sépara l'Angleterre du Saint-Siège, il n'y eût pas, dans le peuple anglais et dans la société cultivée, des besoins spirituels et des inquiétudes religieuses, — entretenues dans le peuple par les restes des LoUards, réveillées chez les

savants par la Renaissance et par l'étude des Livres saints, — cela, Bossuet le savait beaucoup moins sans (ioute que nous ne le savons aujourd'hui. Il n'ignore pas toutefois le rôle des humanistes comme Thomas Morus et Fisher, qu'il loue tous deux en excellents termes*. Mais il n'a pas à tenir compte ici de ces circonstances. La Réforme, telle qu'elle fut mise en train par Henri Vin, commencée par Edouard VI et terminée par Elisabeth, ne fut pas celle qu'auraient désirée ni les humanistes, ni les fidèles de Wiclef ralliés au Luthéranisme. Ni Fisher, ni Thomas Morus, ni Warham, ni Tyndale, ni les Frères de la Vie commune ne pouvaient être satisfaits d'un changement religieux qui, pour les uns comme pour les autres, faisait tantôt trop, tantôt trop peu.

A la vérité, pendant que le pouvoir royal, servi par le Parlement, se chargeait d'opérer tant bien que mal la transformation hâtive du culte et du dogme, il se faisait dans la masse de la nation une évolution religieuse latente, plus pure, plus vraiment spirituelle et religieuse, qui devait aboutir à la rénovation morale et mystique des Puritains. Mais Bossuet n'avait pas à s'en occuper ici; car, —sans parler de la difficulté qu'il y a, même à présent, à se rendre un compte exact, sans verser dans les généralisations et les hypothèses, des changements cachés qui germaient sourdement dans la conscience des peuples, — il paraît certain que ce ne fut guère qu'à la fin du règne sceptique d'Elisabeth, sous l'influence du patriotisme surexcité par les menaces de l'PJspagne, que ce changement se laissa connaître.

Bossuet ne considère ici que Rétablissement de l'Église anglicane, exécuté publiquement et ofliciellement, sous Henri VIII, Edouard VI et Elisabeth, par des hommes tels que Cranmer, en qui l'Angleterre reconnaît expressément ses « Réformateurs »; or, pour ce qui est de cette « Réforme » publique et officielle, — quand Burnet et Basnage nous veulent forcer à y admirer un « ouvrage de lumière, » un apostolat mystique, une conquête spirituelle animée d'une inspiration hautement idéaliste et probablement surhumaine, — les réalités de l'histoire anglaise de cette époque démentent complètement de telles appréciations. Cette Réformalion-là s'est faite à côté des savants et en dehors du peuple; elle s'est faite par mesures administratives ou par violence, et Bossuet a raison 2 quand il se refuse à y voir autre chose

\. L. Vil, n°' XV, Lxxiv.

2. GeUe partie de ^Histoire des Variations fut critiquée surtout par Burnet, que Bossuet avait pris si souvent à partie, et par le Français Le Vassor, reïugic en Angleterre, dans son Traité des Di/Térends de la Religion. Ni l'un ni l'autre ne trouvent d'erreurs de fait à reprocher à Bossuet; quant à Tappre'ciation, ils l'accusent l'un et l'autre d'avoir manqué de charité envers Cranmer et ils se revanchent sur la justice du dessein que conçut Henri VIII d'affranchir son royaume de l'autorité' du Saint-Siège. Du reste, ajoute Le Vassor (p. 534) : « on ne prétend pas que tout ce qui fut fait sous Henri VIII et sous son lils ait été de la régularité la plus exacte. » Bayle, ici comme ailleurs, approuve avec complaisance les jugements de Bossuet {Dicl. crit., art. Bo- LEYN, rem. E; art. Bar.ves, rem. C, etc.)

594 ÀppoDicE.

qu'une suite systématique démesures politiques et financières, destinées à assurer, par la main-mise du pouvoir royal sur le domaine spirituel aussi bien que temporel de l'Église, l'établissement complet en Angleterre de la monarchie absolue^.

1. Calendars of State papers frègnes d'Henri VIII et d'Edouard VI); Brewer et Gairdneb, introductions aux S/aie /?apfrs du règne d'Henri VIII ; Fboude, History of England, t. IV et V ; Gbeen, Histoire du peuple anglais: Enxyclop^dia Britannica, art. Cranmer, Th. Cromwell, Lalimer, Gardiner, Henry VIII, Edouard VI ; Reformation (art. de J. Bass Mullinger) ; etc. ; Taine, Histoire de la Littérature anglaise (seizième siècle); Ch. de Rémusat, L'Angleterre au dix-huitième siècle, Préface; A. DU Boys, Catherine d'Aragon et tes Origines du schisme anglican; E. BouTjnr, Le Développement de la Constitution et de la Société politique en Angleterre; E. Glasso.v, Histoire du Droit et des Institutions de l'Angleterre, t. V.

PRÉFACE p. i-xiv

Des Origines théologiques de l'Histoire des Variations et de la préparation antérieure de Bossuet aux études historiques.

DES ORIGI.NES THÉOLOGIQL'ES DE « l'hISTOIRE DES VARIATIONS »

I. L'origine de I'Histoire des Variations d'après l'abbé Le Dieu et les éditeurs de cet ouvrage de Bossuet au dix-huitième siècle. Rapport de I'Histoire des Variations avec la Controverse générale au dix-septième siècle (p. 1-4).

II. Histoire sommaire et caractères dominants de la Controverse entre les Protestants et Catholiques dans la fin du seizième siècle et la première moitié du dix-septième : — dernières années du seizième siècle (p. 4-7;; — commencement du dix-septième (p. 7-8); — Richelieu !p. 9-10); — essai d'évolution de la controverse catholique avec Véron et La Milletitre (p. 10-13). — Accalmie de la dispute religieuse, et causes de cette accalmie (p. 13-19). — Reprise simultanée, vers 1665, des mesures de rigueur du gouvernement contre le Protestantisme et de la polémique des théologiens (p. 19-23).

III. Évolution de la Controverse à cette date : 1» les sujets qu'on discute se réduisent à un plus petit nombre; 2" la méthode se modifie, et, de purement théologique, devient plutôt historique (p. 24). — Causes de cette évolution dans les deux camps :

1» Pourquoi le nombre des sujets discut-és diminue : querelles sur la Grâce dans l'intérieur des deux Églises (p. 24-26j; — projets de Réunion du Calvinisme et du Luthéranisme (p. 26-28); — Jansénisme (p. 29-30). — Symptômes de rapprochement entre le Protestantisme et le Catholicisme (p. 30-32).

— Questions qui subsistent : en particulier, celle de l'Église. La tendance autoritaire dans la Réforme depuis les origines jusqu'au milieu du dix-septième siècle (p. 33-44).

2° Pourquoi la méthode se modifie : chez les Protestants, influence de cette tendance autoritaire; inconvénients pratiques du Libre examen individuel et du recours à l'Écriture (p. 44-46); chez les Catholiques comme chez les Protestants, crainte du Socinianisme (p. 46-47) et de l'Exégèse biblique (p. 47-49.)

— Le respect de 1' « antiquité >- reparaît dans le Protestantisme (p. 50-54) : Aubertin, Blondel, Daillé. La perpétuité' de doctrine et de foi. signe de vérité; la variation, signe d'erreur : réponse au Scepticisme philosophique qui inquiète les deux partis (p. 55-58). — Le principe fondamental de I'Histoire des Variatio.ns et un mot du protestant Daillé (p. 59j.

IV. Preuves de cette évolution par la bibliofp-aphie de la Controverse catholique et protestante, de 1660 à 1690 environ : — 1» en France : aiUeurs catholiques : la Perpétuité de la Foi touchant l'Eucharistie, de Nicole ; Pellisson, iMaimbùurg (p. 59-64;: — auteurs protestants : Ferry, Le Blanc de Beaulieu, Claude, Jurieu (p. 64-65;; — 2° à l'étranger (p. 66). — L'Érudition et la Controverse (p. 66-68).

V. Part prise par Bossuet dans la Controverse contre le Protestantisme (p. 68-70; ; — Bossuet et Paul Ferry (p. 70-71); — les conversions fp. 71-72); — relations de Bossuet avec Louis XIV (p. 72-73), — et surtout avec les Jansénistes (p. 73-76).

VI. Comment les ouvrages de controverse de Bossuet sont des applications de la tiouvelle méthode de la Controverse : l'Exposition (p. 76-78) ; — la Conférence avi-c Claude (p. 78-80); — le Traité touchant la Communion sous les deux Espèces (p. 80-81).

VIT. — Même démonstration pour /'Histoire des Varutio.xs des Églises protestantes. — Comment elle témoigne du désir de simplifier les Controverses (p. 81-83). — Comment elle tient aux discussions sur Tautorité de l'Église fp. 83- 84,. — Comment elle se rattache surtout à la Pe?-;>e7Mi/e janséoiste (p. 84-86), aux Préjugés léf/itimes (p. 86-88', et aux Prétendus réformés convaincus de schistne (p. 89-9r. de Nicole. — Place de Z'Histoise des Vahi\tT'"'v- c/«»c la Controverse du dix-septième siècle (p. 91-93).

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