‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 39 sur 329 · Histoire de l'Église, 1699, t. II, p · texte numérisé non relu

Histoire de l'Église, 1699, t. II, p

abattus? Certes, on ne reconnaissait guère dans ces récriminations rétrospectives, dans cette exhumation d'un passé où les protestants eux-mêmes consentaient à abandonner certaiûes choses , l'esprit de simplification conciliatrice que les adversaires de Bossuet avaient été obligés d'admirer naguère dans sa méthode de controverse. Cette histoire, inutile et malveillante, des variations du Protestantisme avait plutôt l'air, chez M. de Meaux, d'une sorte de repentir de sa conduite passée, d'une palinodie de Y Ex position. -i^

Ce reproche n'est pas fondé. Si Bossuet crut devoir exposer en détail l'histoire des opinions théologiques des réformés depuis l'origine jusqu'à la date où il écrit, c'est que, — dans sa pensée, — cette histoire devait être, à elle seule, pour le Protestantisme, le plus grave des enseignements et la plus pénétrante des convictions. Sur certains articles, en effet, elle leur prouverait qu'ils se sont, à la longue et malgré eux, rapprochés de l'Eglise qu'ils avaient quittée ; — sur les autres points où ils tiennent bon et se disent toujours en opposition radicale avec le Catholicisme, elle leur montrerait que, dans les accommodements conclus par les diverses sectes de la Réforme, certains articles que l'on s'obstine à maintenir, contre l'Eglise romaine seule, avec un entêtement implacable, ont été considérés, entre protestants, comme insignifiants et de nulle importance; — enfin elle leur ferait voir que, si l'on remonte aux primitives confessions de foi d'où la Réforme est sortie, des textes aussi respectables que la Confession d'Augsbourg « décident en faveur des catholiques beaucoup plus de choses qu'on ne pense. » Dans tous les cas, ce que proclame, — selon Bossuet, — à toutes ses pages, l'histoire de la dogmatique luthérienne, zwinglienne, calviniste et anglicane, c'est que vraiment il siérait mal aux protestants de se glorifier, comme les catholiques, d'un inébranlable attachement aux dogmes qu'ils se trouvent admettre à l'heure présente. Ils sont loin d'être, comme les sujets de l'Église romaine, liés par le propos délibéré, par l'ha-

bitiide traditionnelle de retenir toujours, quoi qu'il en puisse coûter, les croyances reçues. La considération de leur passé ne peut au contraire, pense-t-il, que leur déconseiller cette constance, ou cette obstination : ils ont changé déjà sur un assez grand nombre des matières où, il y a cent cinquante ans, ils se proclamaient immuables, pour n'avoir plus ni à rougir de l'aveu des concessions déjà faites, m à s'effrayer de la perspective des concessions encore à faire. Voilà le seul but que se propose Bossuet dans la revue des controverses anciennes qui remplit V Histoire des Vai^iations; et comment cet ouvrage qui, d'abord, il l'avoue lui-même, pouvait «paraître contentieux », se trouve, « dans le fond, beaucoup plus tourné à la paix qu'à la dispute*.»

\J Histoire des Variations se rattache aussi évidemment aux discussions contemporaines qui passionnaient les deux partis sur la matière de l'Eglise.

Suivre, en effet, dans le détail les changements de la dogmatique officielle du Protestantisme touchant les points principaux de la religion, c'était fortifier d'arguments de fait non encore invoqués la thèse favorite des théologiens du temps, de Maimbourg, de Pellisson, de Nicole et de Bossuet lui-même : à savoir que le libre examen, établi au début par les Réformateurs, devait, en dépit de leurs efforts et contrairement à leurs intentions, l'emporter toujours sur l'autorité qu'ils se flattaient de maintenir. Etaler aux yeux des protestants les modifications que, depuis un siècle et demi, leurs doctrines avaient subies, c'était les convaincre qu'un vice irrémédiable de leur constitution leur interdisait d'obtenir jamais cette unité intellectuelle, cette soumission absolue des fidèles à un pouvoir reconnu et obéi d'eux, cette identité stable dans les théories et dans la pratique, qui, — de l'avis unanime des esprits religieux du dix-septième siècle, — sont, au spirituel comme au temporel, les conditions même du

1. Voy. Hist. des Var., III, n° xuii, im exemple, entre antres, de l'esprit dans lequel Bossuet traite ces questions.

bon gouvernement et de la sécurité des gouvernés. Le simple récit de leurs aventures pouvait, selon Bossuet, fournir aux protestants la preuve la plus éclatante que, sans perdre l'idée de l'Église, ils avaient perdu la puissance d'en restaurer jamais chez eux autre chose qu'une image creuse. — X^' Histoire des Variations est une démonstration positive, une preuve par les faits des théories de la Conférence avec Claude^.

Enfin il est trop aisé de voir comment elle se rattache également à la nouvelle tactique de controverse dont la Perpétuité janséniste avait été le signal.

Dans le grand ouvrage de INicole, dans le Traité de la communion sons une seule espèce, de Bossuet, et dans nombre de moindres écrits, les catholiques se flattaient de montrer que leur Église avait le droit de se vanter de cette immutabihté, où ses adversaires eux-mêmes voyaient le « critérium » du vrai en fait de religion. Restait à démontrer contre la Réforme le corollaire de ce fait : restait à faire voir que le Protestantisme, dans sa durée, quelque courte qu'elle fût encore, avait été constamment sujet à ces variations, que ses partisans même reconnaissaient comme la note révélatrice de l'erreur. Ij' Histoire des Variations était donc la manœuvre d'attaque dans la campagne théologique où la Perpétuité de la foi sur l'Eucharistie avait été la première opération défensive ^

Je ne prétends pas sans doute que l'idée de se faire, contre le Protestantisme, une arme des changements qu'il avait subis, ait été révélée à Bossuet par le grand traité janséniste. Dès le commencement du dix-septième siècle,

bien que le passé des communions réformées ne fût

pas encore long, — cet argument n'avait pas échappé à

1. Nouv. de la Rép. des lettres, nov. 1688 : «M. de Meaux semble avoir fait son fort de cette question (celle de l'Église). » Cf. Hist. des ouvr. des savants, sept. 1688, p. 91 sqq. Du reste Bossuet a consacré, dans VHist. des Vai:, tout un livre, le dernier, à la seule « matière de l'Église. »

2. Voy. les rapports de la Perpétuité et des Variations signalés sur un point par l'éditeur janséniste des Œuvres d'Arnauld, t. XII, p. xxvii.

l'inventive fécondité des polémistes', et chez Bossuet luimême on rencontre, avant 1669, le germe du dessein de YHistoire des Variatio7is. J'ai signalé, plus haut, dans sa Réfutation du Catéchisme de Paul Ferry, qui est de 1655, des indications de ce genre^ Toutefois il est vrai de dire que l'intention d'étudier, de près, les révolutions incessantes de la foi protestante ne se marque^ chez lui, d'une façon très précise que vers 1680, dans le fort de la lutte qu'il soutient côte à côte avec les jansénistes. C'est alors que plusieurs de ses sermons^ nous offrent l'antithèse éloquente de la perpétuité de l'Eglise de Dieu, soit dans la succession ininterrompue du ministère sacré, soit dans la constance de la doctrine, en regard du triste état de l'hérésie, qui, née d'hier et encore « toute sanglante de son schisme, » semble déjà, par ses contrariétés renaissantes, « être devenue elle-même la Babylone qu'elle se vantait de quitter. » C'est alors aussi que Bossuet consacre toute la seconde partie du Discours

1. C'est ainsi que nous voyons déjà l'argument des variations employé par les missionnaires (vers 1645; E. Benoit, Hist. de l'Éclit de Nantes, III, 50-51); et en 1682 il constitue la seizième des méthodes proposées par l'assemblée du clergé de France pour la conversion des prolestants. Quant aux ouvrages suivants : les Contrariétés et contredits qui se trouvent en la doctrine de Calvin, Luther et autres nouveaux évangélistes de ce temps, par Antoine du Val, 1567; les Entremangeries ministrales^ c'est-à-dire contradictions, injures, condamnations et exécrations mutuelles des ^ninistres et prédica?its de ce siècle, par Feuardent, 1601; la Britannomachia ministrorum, 1614, parle P. FiTZ-SnioN, Bossuet n'en a sans doute rien pu tirer s'il les a connus; la thèse en était prématurée et le ton généralement ridicule. Voy. Basnage, Hist. de l'Église, 1690, préface : « J'avoue que le jésuite irlandais (Fitz-Simon), prédécesseur de M. de Aleaux et de sa méthode, nous rapporte quelquefois des miracles qui font rire et qui ne seraient pas du goût de M. de Meaux ; comme quand il nous fait voir un défenseur du papisme conduit au feu, dont les flammes respectèrent les trois doigts de la main qu'il avait employée à la défense de l'autorité pontificale, Dieu voulant apprendre aux hommes qu'on ne pouvait rien faire qui lui fût plus agréable que d'écrire en faveur de son vicaire. >< — Ce qui prouve encore que cet argument des Variations n'avait jamais été poussé à fond, c'est qu'on n'y voit pas de réponse expresse dans les livres protestants, par exemple, dans ceux de Drelincourt.

2. Cf. le sermon de 1654 pour la véture d'une nouvelle catholique ; le sermon pour le samedi après les Cendres (1660).

3. Voy. en particulier le Sermon pour Pâques (i<^ sermon des éditions), prêché devant la cour, 1681, 2» point; le Sermon sur l'unité de l'Église, 9 nov. 1681 ; l'homélie sur la femme adultère, prèchée à Claye, 23 mars 1686 (cf. Le- BARQ, Hist. crit. de la Prédication de Bossuet): le plan d'une homélie sur l'aveugle-né, prêchée à Meaux, 27 mars 1686 (Id., ibid.) — Cf. plus haut, Préface, p. VI, n. 2.

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sur l'histoire universelle à la démonstration historique de cette suite miraculeuse d'une religion, où la Loi de Moïse vient donner la main à l'Evangile de Jésus-Christ qui lui succède. Et cet « enchaîne ment merveilleux», que Bossuet ne peut s'empêcher d'admirer, ou, — comme il disait quelques années auparavant, — cette « divine tissure*, » nulle hérésie ne peut se vanter de l'avoir eue^ Yoilà toute l'idée de Y Histoire des Variations. Il ne reste plus à Bossuet qu'à la vérifier sur le Protestantisme par les faits .

Peut-être suffirait-il d'avoir ainsi montré, en gros, comment le plan de Y Histoire des Variations se rattache à la direction générale de la controverse contemporaine. Mais n'est-il pas hien rare, dans l'histoire littéraire, qu'on puisse, avec une pleine certitude, retrouver toutes les origines d'une grande œuvre, les suggestions diverses qui, dans l'esprit de l'auteur, en ont éveillé la pensée, les motifs réfléchis qui ont déterminé sa volonté d'écrire ? Or, ici, cette « genèse » d'une œuvre maîtresse est reconstituable de toutes pièces; profitons-en, et cherchons s'il n'y a pas encore des ouvrages contemporains, autres que la Perpétuité de la foi sur V Eucharistie., d'où Y Histoire des Variations dépende et procède. Du côté des catholiques j'en trouve certainement deux, — deux de Nicole aussi : — les Préjugés légitimes contre les calvinistes (1671) et les Prétendus réformés convaincus de schisme (1684).

Démontrer aux protestants qu'ils étaient une église « mauvaise et fausse, » — et le leur démontrer sans entreprendre l'examen de leurs dogmes particuliers, sans rechercher une fois de plus si, au fond, ils avaient présentement tort ou raison, sans retomber dans les particularités de cette discussion théologique, où un renvoi mutuel et in-

1. Voy. la première partie du Second sei-mon des éditions pour la vêture d'une nouvelle catholique, 1654.

2. « Toute secte qui ne montre pas sa succession depuis l'origine du monde ne saurait être de Dieu, etc. » Disc, stir l'hist. univ., p. Il, ch. xxxi. Cf. ch. i, XX, xxvu.

défini d'affirmations contradictoires n'aboutissait à rien qu'au dégoût des lecteurs * : — voilà la tâche que Nicole avait voulu accomplir dans ces deux ouvrages. C'est par le dehors qu'il y considérait la Réforme, prétendant que, seul, cet examen de surface suffisait à découvrir les symptômes accusateurs de l'erreur intime et fondamentale de l'établissement réformé.

A cet effet, dans les Préjugés légitimes, il examinait la naissance et le premier âge du Protestantisme; il prenait à partie les auteurs de la séparation du seizième siècle; il s'attachait à montrer leurs « vices personnels, » leurs complaisances pour le siècle, leurs prévarications orgueilleuses et leurs procédés « pleins d'excès » : bref, l'étrange sainteté et la piètre autorité de ces apôtres, soidisant inspirés, d'une religion soi-disant plus pure^.

Par malheur Nicole, très versé dans les antiquités ecclésiastiques, était, comme la plupart de ses contemporains, beaucoup moins instruit de l'histoire moderne, et il le savait. Il s'en tient donc, dans la vie des Réformateurs, « aux choses publiques, » il l'avoue lui-même, « aux choses constantes et exposées aux yeux de tout le monde *, » — autrement dit, aux généralités vagues ou aux circonstances banales qui traînent partout*. \\ s'abstient de rechercher les faits moins connus, et qui sont souvent, par cela même, les plus importants à connaître ; il passe à côté des problèmes discutables et intéressants ; rien de nouveau, rien de fouillé dans son livre ; rien de plus, au regard de l'histoire, que les faits allég-ués déjà par Bel-

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