Bossuet
Les admirateurs de Bossuet le représentaient jadis comme un génie presque miraculeux. On devait croire, à les entendre, qu'immuable et dominateur, il s'était imposé à la société de son temps, éblouie et docile, sans rien recevoir d'elle ; — bien plus, que dispensé des conditions normales de la nature, il s'('toit trouvé, tout d'abord, le grand homme qu'il fut. « Un Bossuet naît tout entier, » s'écriait, au wiw- siècle, le P. de Neuville.
Bossuet n'a pas été cet être d'exception. II eut, tout comme un autre, son développement, son progrès, ses variations. Il se forma, tout comme un autre, en subissant l'influence du « moment » et du w milieu », et il se déforma aussi, sous la pression des hommes et des choses, tantôt poussant à l'extrême certaines tendances de sa nature, tantôt obligé d'en rabattre et de se replier. Il dépendit de son temps plus que son temps de lui.
A ce Bossuet magnilique, mais faux, qu'on nous
montrait autrefois, planté, si j'ose dire, au milieu du siècle de Louis XIV comme un marbre — d'autres disaient comme une borne, — il convient de sul)stituer le Bossuet vrai, qui a changé, lutté, qui a vécu.
Il naît, en 1627, à Dijon, dans un moment du siècle où le sentiment religieux paraît avoir été très vif dans la bourgeoisie française. C'est alors que dut porter fruit la restauration catholique entreprise dès Henri IV par les Vincent de Paul, les Bourdoise, les BéruUe. Les missionnaires allaient, à travers les provinces pacifiées, regagnant à l'Eglise orthodoxe les croyants que la Réforme lui avait enlevés. En Bourgogne, où protestants et catholiques avaient été au XVI* siècle d'égale force, cette reprise de possession du catholicisme se manifesta sans doute par un réveil d'autant plus ardent. La famille de Bossuet se distinguait par sa ferveur. Un de ses oncles, une de ses tantes, son frère aîné, l'une de ses sœurs entrèrent en religion; son père lui-même, quand il fut veuf, prit les ordres mineurs et mourut diacre.
Dès l'instant de sa naissance, Jacques-Bénigne est consacré à Dieu. Ce jour-là, 27 septembre 1627, son aïeul copie sur le livre de famille un verset de la Bible où s'exprimait le vœu intime des parents ]>our le nouveau-né : Circumduxit eum [Dominas] et docait et custodivit quasi puj)illam oculi : « le Seigneur l'a conduit par la main, l'a enseigné, l'a préservé comme la prunelle de son œil. » Marguerite Bossuet voue son fils à la Vierge. A huit ans, l'en-
Tant reçoit la tonsure, qui, si elle n'engageait à rien, supposait du moins, ainsi que le disait plus tard Bossuet lui-même, « des certificats en bonne forme de piété, modestie, fréquentation habituelle des sacrements ». Représentons-nous la maison du conseiller Bossuet comme une de ces familles où le cardinal de BéruUe se réjouissait de voir rétabli « l'esprit des temps antiques », comme une de ces « écoles de religion, » — célébrées longtemps après par Bossuet avec l'accent du ressouvenir, — où l'âme enfantine, « nourrie dans la piété », reçoit à tout propos la leçon chrétienne qui sanctifie le temps et transfigure la vie.
Vie laborieuse, du reste, et où la préoccupation du divin n'empêchait point l'esprit d'entreprise. Jusqu'au milieu du xvi* siècle, les ancêtres de Bossuet étaient drapiers à Seurre, une toute petite ville de Bourgogne. Mais ils s'élèvent hors de la boutique. Dès 1517, « honorable homme » Etienne Bossuet, au sortir des charges municipales, est anobli, et l'enseigne roturière du vieux logis des Bossuet sur la place de l'Estaple — un cep de vigne rugueux avec cette devise : bois boussu est bon, — se change en de légitimes armoiries portant d'azur à trois roues d'or. Bientôt les Bossuet prennent pied dans les carrières libérales. Désormais ils feront souche de parlementaires. Mais là encore, comme dans le négoce, ils percent. Jacques, grand-père de Bossuet,' Claude, son oncle, deviennent maires; Bénigne, son père, échevin. Et lorsqu'on 1625 les Dijonnais durent maintenir par les voies de droit, contre le Parlement de Bourgogne, leurs privilèges
iminicipaux, Bénigne est un des avocats qu'ils envoient à Paris. Champion bien choisi, ses lellrcs le prouvent : « Le courage me croît, écrivait-il, à mesure que le conflit approche et en voyant qu'il va falloir combattre ».
Un dernier trait à relever. Ces catholiques n'avaient pas été des ligueurs. Quand le duc de Mayenne essaya de soulever la Bourgogne, les Bossuet se rencontrèrent avec les Mochet, aïeux maternels de l'orateur, dans la partie fidèle du Parlement provincial. Ils ne changent point au XVII* siècle. A la PVonde, Claude, maire de Dijon, s'emploie avec chaleur « pour que le mal de Paris ne se puisse glisser » dans sa ville. En 1659, c'est le frère aîné de Bossuet que l'on charge « de prendre dans la recette générale l'argent nécessaire » pour faire élire à la mairie de Dijon Marc-Antoine Millotet, un des agents les plus habiles du pouvoir ro^'^al sous Louis XIV. A Metz enfin, où le père de Bossuet était devenu conseiller, il est longtemps l'homme de Colbert, et les rapports de police ne lui reprochent qu'un excès de zèle. Toute la famille fut toujours de ce parti national, qui, en face de la féodalité agonisante et de l'esprit provincial, vivace mais impuissant, travaillait au triomphe de la monarchie absolue, comme seule capable d'assurer Tordre et la paix*.
Sur ce dernier point, au reste, l'autorité de la
1. Voir, pour la vie do Bossuet de 1027 à 1082, Flornu't, Etudes sur la fie de Uussuei, et Bosaiic/ pn'ctjleur du Dutij l.i .
tradition familiale put se corroborer chez Bossuct des impressions si vives^ et d'ordinaire si déterminantes, de la petite enfance.
La Bourgogne était alors en pitoyable état : province frontière, province fertile, en proie depuis près d'un siècle aux premiers ravages tantôt des Espagnols voisins, tantôt des seigneurs insurgés. Aussi, en 1G31, Dijon vit s'abattre sur elle les troupes affamées des vignerons d'alentour, armés de pieux, brûlant les maisons des bourgeois aux cris de « vive l'empereur! » — l'empereur d'Allemagne qu'ils appelaient. — Vraie jacquerie dont l'alarme fut si vive que Louis XIII accourut.
Bossuet avait trois ou quatre ans. Des visions d'anarchie s'ajoutaient aux germes de soumission qui étaient dans son sang. La première fois qu il portera la parole dans une solennité universitaire, ce sera pour afflrmer avec force son loyalisme par une harangue sur ce texte : « Craignez Dieu, honorez le roi ».
Quant à sa foi chrétienne et catholique, on a souvent rappelé de sa jeunesse un petit fait qui en atteste, dès quatorze ans, l'indestructible assise. Etudiant de seconde ou de rhétorique, une Bible lui tombe sous la main, dans le cabinet de son père ou de son oncle, — non pas chez les Jésuites ses maîtres, trop prudents pour permettre sitôt une lecture plus propre à troubler qu'à accroître la pitié d'un adolescent. — Sur le jeune Bossuet l'effet est tout contraire. Il en reçoit uije inexprimable « impression de joie et de lumière », — ce sont les termes dont il en j)arlait, longtemps après. — Evidemment
il avait, déjà, lors de celte rencontre révélatrice, les yeux qui voient, derrière les textes obscurs, la sérénité consolante du sens mystique. Mais, dans cette solidité de foi, l'héritage accumulé des sentiments pieux de plusieurs générations successives était assuréraent pour beaucoup.
De même, il semble que se révèle, tout de suite, dans ses études d'écolier, cette activité courageuse, méthodique, assidue, que lui léguaient ses pères. Ce qui frappe ses camarades comme ses maîtres, c'est une laboriosité infaligable : bos suetus aratro, disait-on de lui par plaisanterie. Et toutefois, — rapporte l'abbé Le Dieu, son secrétaire et biographe, — « dans une si grande application, il ne semblait faire que jouer ». Voilà déjà, ce semble, le fécond producteur qui, dans une vie de durée médiocre et de loisirs tant disputés, fera tenir, sans effort, une œuvre immense.
De très bonne heure enfin, se révèle en lui un talent spécial dont probablement les magistrats, parlementaires ou municipaux, qu'il eut pour ancêtres, avaient aussi possédé quelques parties : l'éloquence. Non pas l'éloquence, au sens le plus habituel alors du mot, l'éloquence plume en main, à la Balzac. C'est pour sa facilité d'improvisation qu'on produit Bossuet, dès seize ans, à l'hôtel de Rambouillet, pour voir si vraiment, « enfermé seul et sans livres, il pouvait composer sur une matière proposée un sermon qu'il réciterait aussitôt ». Après la compagnie de la Chambre bleue, ce sont des prédicateurs compétents qui constatent à leur tour cette fécondité spontanée; et l'exercice de la parole
paraît si nclteraent sa vocation que quelques-uns purent croire que s'il se mettait d'église, — ce à quoi la tonsure ne l'obligeait pas, — c'était pour faire valoir ce don si visil)le en lui.
Ainsi les premiers traits de caractère que la jeunegse de Bossuet manifeste sont bien aussi ceux qui se dégagent de l'histoire obscure de ses aïeux.
Ensuite, sur ces données, la conscience et la volonté travaillent. Et de cette secrète élaboration nous pouvons nous rendre compte, — en ce qui concerne du moins le développement religieux de Bossuet, — grâce à deux ou trois petits écrits, composés à l'issue de quelque retraite cléricale, et oubliés par lui au milieu des manuscrits de ses sermons.
L'un de ces écrits est sur la brièveté de la vie. Ce jeune homme de vingt-deux ans environ — un âge où « les plus sérieux », pour employer ses propres expressions, « sentant leur vigueur entière, attachent au présent toutes leurs pensées, » — songe, lui, à l'avenir, et il mesure et soupèse la vie. Qu'estelle donc? Rien en somme, puisqu'elle a une fin. L'être ne vaut que s'il dure. Si du moins cette apparition de « mon personnage » sur la scène du monde se prolongeait suffisamment : mais quoi!
Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus : ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant.
Si, encore, de ce court espace de durée, je pouvait jouir avec plénitude : mais de ces quatre-vingts
ans, « si jôte le sommeil, l'enfance, la maladie, les inquiéludcs », qu'est-ce que jo compterai?
Le temps où j'ai eu quelque eonteiilenient ? où j'ai acquis quelque honneur? Mais coml)ien ce temps est-il clairsemé dans ma vie! C'est comme des clous attachés dans quelque distance, sur une longue muraille : vous diriez que cela occupe bien de la place; amassez-les : il n'y en a pas pour emplir la main. Et ces contentements, les ai-je eus autrement (pie par parcelles? Les ai-je eus sans inquiétude, et, s'il y a eu de l'inquiétude, le donnerai-je au temps que j estime ou à celui que je ne compte pas? Et ne les ayant pas eus tout à la fois, les ai-je eus du moins tout de suite ? L'inquiétude ne s'estelle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher?
Tout cela, dans une rapidité si fuyante et une lénuilé si fragile qu'à grand'peine j'ai conscience que je suis : « Tout mon être tient à un moment : voilà ce qui me sépare du rien ».
Et peu de temps après qu'il avait, pour son propre compte, jeté sur le papier ces réflexions, Bossuet, en chaire, les plaçait dans la bouche de saint Bernard. Le portrait qu'il trace du saint du xii<= siècle, à la veille d'entrer dans la vie monastique, ressemble fort au Bossuet de 1648.
Le voyez-vous, chrétiens, comme il est rêveur et pensif! De quelle sorte il fuit le grand monde, devenu extraordinairement amoureux du secret et de la solitude! Là il s'entretient doucement de telles ou de semblables pensées : Bernard, Bernard, que prétends-tu dans le monde? y vois-tu quelque chose qui te satisfasse? Les fausses voluptés, apros lesquelles les mortels ignorants courent d'une telle fureur, qu'ont-elles après tout qu'une illusion de peu de durée? Sitôt que cette première ardeur, qui leur donne tout leur agrément, a été un peu ralentie par le temps, leurs plus violents sectateurs s'étonnent de s'être si fort travaillés pour rien.
Certes, quand à vingt ans un jeune homme perce avec si peu d'illusions la duperie de l'existence, s'il est conséquent avec lui-même, il finira chartreux. INIais c'est qu'ici intervient chez Bossuet une autre idée, celle de la « béatitude éternelle », du bonheur que réserve aux élus l'autre vie. Idée que, bien entendu, Bossuet n'invente point. C'est le pur catéchisme. Mais ce qui est de lui, c'est l'ardeur singulière dont il embrasse cette espérance orthodoxe, c'est la pénétration passionnée avec laquelle il cherche à la justifier à ses propres yeux, à s'en expliquer les causes, à en dégager les conséquences logiques. « Si Dieu est, il doit aimer l'homme. » De fait, toute la création nous le montre. « Si les deux se meiwent de ces mouvements éternels, si les choses inférieures se maintiennent par ces agitations réglées, si la nature fait voir dans les différentes saisons des propriétés si diverses, ce n'est que pour les élus de Dieu que tous ces ressorts se remuent. » Et ce que crie la nature, le ^dograe le confirme, en son mystère essentiel, l'Incarnation, témoignage inconcevable d'une véritable « passion » de Dieu pour sa créature.
Mais "du moment où la gloriûcation du juste est le but de l'œuvre divine en ce monde, désirer cette récompense est le premier des devoirs comme des droits. L'aspiration au bonheur n'est pas seulement le couronnement facultatif de la piété : elle en est l'obligation élémentaire et stricte. Mais de là, aussi, la nécessité d'agir. Agir, c'est essayer de mériter la félicité offerte; c'est accepter son rang et son rôle dans celle merveilleuse armée des êtres que Bossuet voit, si l'on peut dire, du point de vue de Dieu,
s'élevant dans la joie vers le suprême désirable qui l'appelle. Agir, c'est contribuer à la réalisation du plan divin. Et voilà pourquoi si la tentation de la vie monastique s'est jamais présentée à Tesprit de Bossuet, il a dû la rejeter vite. Il le dit carrément, parlant à des religieuses : « La perfection de la vie chrétienne n'est pas de se jeter dans un cloître ». Quelque respectables que soient ces « prisons salutaires », cette vie, « la plus calme et la plus tran- ([uille de toutes », n'est pas la plus belle.
Donc, quand la réflexion intervient, chez Bossuet, dans cette foi qui lui était pour ainsi dire infuse, c'est pour y opérer, tout de suite, avec sérénité, ce mélange de mysticisme et de sens pratique, non pas enchaînés illogiquement l'un à l'autre, mais dérivant au contraire l'un de l'autre, que l'on a souvent remarqué en lui, et qu'en effet toute sa vie va nous faire paraître. Et certainement encore, cette conception de l'activité, imposée au chrétien par sa ferveur même, atteste, elle aussi, l'influence de cette;, race de laborieux dont Bossuet est sorti.
L'acceptation vaillante de l'action s'afflrme tout de suite dans sa vie. Quand il sortait, en 1G52, après de triomphants examens, du collège de Navarre, il n'eût tenu ([u'à lui de rester à Paris. Sa famille l'avait pourvu, il est vrai, depuis sa petite enfance, d'un canonicat à Metz, mais on sait qu'au xvn« siècle l'obligation de la résidence souffrait des exceptions qui, dans ce cas, n'auraient scandalisé personne. Les
supérieurs de Bossuet désiraient vivement de le garder près d'eux. L'érudit Launoy, un de ses professeurs, l'exhortait à « se donner tout à l'étude ». Le grand maître de Navarre lui-même, Nicolas Cornet, qui méditait de restaurer son vieux collège, voyait dans ce brillant lauréat son successeur. Malgré tout, Bossuet, aussitôt docteur, partit pour Metz. Il y devait rester sept ans, jusqu'à la trente-deuxième année de son âge.
Il arrivait dans une ville dont l'état misérable pouvait lui rappeler Dijon. Les bandes espagnoles et lorraines dévastaient continuellement les environs. Pour cultiver quelques champs, il fallait acheter, très cher, de l'ennemi, des « sauvegardes » temporaires et précaires. Elu, dès son arrivée, député du chapitre dans l'assemblée municipale des Trois Ordres, le nouveau chanoine fut, de suite, désigné pour négocier une trêve de ce genre avec . les agents de Gondé, alors au service de l'Espagne. Au mois de septembre 1653, Bossuet partait de Metz pour les lignes ennemies, escorté d'un tambour. C'est ainsi qu'il entre dans l'histoire de son temps.
D'autres besognes très laïques devaient encore lui incomber : tantôt de faire inscrire au rôle des contributions les bourgeois qui s'y dérobaient, tantôt de surveiller la reconstruction d'une digue sur la Moselle et de vériCer des comptes d'entrepreneurs. Le P. de la Rue, dans son oraison funèbre, pouvait observer sans flatterie que l'archidiacre de Metz ne s'était pas borné « à la fonction des lévites occupés à chanter les louanges du Seigneur ».
En même temps, d'ailleurs, Bossuet s'acquitte lar-
gonienl des devoirs religieux de sa fonction. 11 est directeur spirituel et supérieur de communautés. Ami et collaborateur de saint Vincent de Paul, il travaille à établir à Metz des conférences pour le clergé et un séminaire. Il dispute avec les rabbins juifs et les ministres protestants; il réfute dès i654 le Catéchisme de la Réforme de l'un de ces derniers, Paul Ferry. Enfin il prêche infatigablement.
Tout cela, pourtant, ne l'empêche pas d'étudier. Il se nourrit de la Bible, et à tel point que déjà, dans ses sermons, il la cite le plus souvent de mémoire. Mais c'est surtout, alors, avec les Pères de l'Eglise primitive qu'il se rend familier. Parmi les docteurs scolastiques, il ne paraît guère fréquenter que saint Bernard. En quoi, sans doute, il suit la pente qui, au xvii'' siècle, porte la France ecclésiastique comme la France littéraire à dédaigner le moyen âge ; mais le contact qu'il a déjà pris des protestants y est probablement aussi pour quelque chose. Il les entend vanter la doctrine des premiers siècles; à son tour, il reconnaît que « dans un seul livre des anciens Pères, on trouve plus de cette pure substance de la religion, plus de cette sève du christianisme que dans beaucoup des interprètes nouveaux ».
Dans les citations nombreuses dont sa prédication de ce temps est prodigue, presque tous les Pères défilent, jusqu'aux moins connus : saint Pacien, saint Eucher, saint Fulgence. Mais ce sont les Latins qui, de beaucoup, dominent. Et, parmi eux, deux surtout : Tertullicn et saint Augustin. De Tertullicn, il goûte les « belles sentences », les idées hardies, mais l)lus encore, sans doute, à en juger par sa jeune
LA FORMATION RELIGIEUSE DE BOSSLtT. 17
éloquence, la rhétorique éclatante du fougueux Afi icain. Quant à saint Augustin, c'est pour lui « l'aigle des Pères, l'admirable, l'incomparable, le mcvvcil- . leux docteur » ; c'est « le plus grand théologien de l'Église ». Où il ne faut pas voir, du reste, àcetlcdaie, une sympathie janséniste : tout le clergé français d'alors saluait en saint Augustin un oracle ressuscité.
A cette école des Pères, et spécialement de Terr tuliien et de saint Augustin, qu'est-ce que gagne la pensée de Bossuet? On l'^aperçoit, ce me semble, clairement, dans ces sermons de i653 à ifjjj, qui sont comme les révélations involontaires de l'histoire intime d'une conscience religieuse en train de s'achever. Ce qu'apprend Bossuet alors, c'est à trouver tout dans le christianisme.
Or ce n'est pas si commun, prenons-y garde, même chez les plus croyants, en tout temps et en tout pays. Bares sont les « lidèles » complets, si je puis dire, qui croient que leur foi doit leur suffire à tout, qu'elle a en soi assez de ressources et de fécondité pour les guider dans tous les ordres de la pensée et de Taction. Bares en France toujours, par suite d'une insuffisance foncière de sens mystique, mais spécialement à l'époque où Bossuet arrivait à 1 âge d'homme. Ce moment du xvii^ siècle est le triomphe de la Benaissance. En littérature, c'est notoire. ÎNon seulement les laïques les plus pieux, mais les ecclésiastiques les plus austères, quand ils font œuvre de beaux esprits, redeviennent païens sans scrupule. Et Boileau allait, bientôt, dans son Art poétique, proclamer rinconipatibilité de la poésie et du christianisme. En philosophie, tout de même. Sans pailer RÉDELLiAC. — Bossuet. 2
lie ce courant de morale stoïcienne qui depuis la fin du xvi" siècle se continuait d'une façon assez forte pour que Pascal et Maleliranche vissent encore dans Séncque et dans Epictète les deux plus puissants ennemis de la religion, c'est de iGSo à 1660 que le cartésianisme commence à se répandre dans le clergé, dans les ordres religieux, dans l'Oratoire surtout. Grande devait être la tentation pour de jeunes esprits, et cultivés, d'accueillir des idées si imposantes par leur hauteur, si satisfaisantes par leur enchaînement, et de les superposer, ou même de les mêler à leur foi. Le P. Mersenne proclamait impossible d'être « auguslinien » sans être, du même coup, cartésien, et il se I rouvait jusqu'à des jésuites pour saluer avec enthousiasme cette nouvelle alliance entre la foi et la raison. De cette alliance, Bossuet, à cette heure, ne veut pas. Il est impossible de le déclarer plus vigoureusement qu'il ne le fait dans un sermon de cette époque ■ — sur la Loi de Dieu, — sermon qui est un véritable traité de la conduite. Un chrétien raisonnable n'a nul besoin de philosopher. Non pas seulement parce que la vie est trop courte, mais, surtout, parce que la philosophie est si vaine! Plein de ce Tcrtullien, qui avait défini le philosophe « un animal de gloire » ; de cet Augustin, qui racheta par ses outrages contre la philosophie l'engouement qu'il avait eu d'abord pour elle, Bossuet à son tour s'attarde, s'exalte à la discréditer :
O pauvre pliilosophie, comment puis-je me fier à toi ? Que vois-je dans les écoles? On y forme des doutes, mais on n'y prononce point de décisions... Que l'on me mette au milieu d'une assemblée de pliilosophes un homme ignorant de ce
LA FOriMATION RELIGIEUSE DE BOSSUET. 19
qu'il aurait à faire en ce monde; ... est-ce que ce pauvre homme se résoudra.' Laissez votre Platon avec sa divine éloquence, laissez votre Aristote avec cette subtilité de raisonnement, laissez voire Sénèque avec ses superbes opinions, — diing-crcux empiriques, qui pour endormir le mal ne font qu'envenimer la plaie.
Et, sa colère croissant, c'est la Philosophie tout entière que le jeune prêtre, plus outré encore que Pascal en son ironie hautaine, peint, sous les traits burlesques d'un misérable charlatan, dont « les belles boîtes, étalées en grande pompe, ne renferment qu'un baume falsifié ». Cependant « il s'agit du principe même de la conduite, sur lequel, — affirme Bossuet avec la simplicité énergique d'un homme d'action, — il faut être résolu d'abord ». Heureusement que le Christianisme est là, avec ses enseignements très nets : « Notre excellent Maître a déterminé toutes choses. Le chrétien na rien à chercher. »
Ce que sa religion lui fournit aussi, c'est l'intelligence du passé, c'est la clef de l'histoire.
Quand les anciens Pères — et principalement les deux guides habituels de Bossuet, saint Augustin et Tertullien — argumentaient contre les Juifs, les païens ou les hérétiques; ils n'avaient rien de plus à cœur que de faire éclater l'accord entre l'Ancien et le Nouveau Testament. De cet argument apologétique, Bossuet se pénètre autant qu'il est possible. Avec eux, d'après eux, il se complaît en chaire à noter, entre les prophéties de l'ancienne Loi et les faits ou les enseignements de l'Evangile, mille correspondances, qui « cadrent et s'ajustent si proprement » qu'il s'en émerveille :
.... Lisez les Écritures divines, vous verrez partout le Sauveur Jésus.... Il n'y a page où on ne le trouve...
Or que s'ensuit-il? Si Dieu a voulu que tous les faits, même les moindres, de l'histoire d'Israël fussent des préparations ou des annonces de l'avènement du Clu'ist, n'a-t-il pas dû ordonner, dans l'antiquité, en vue de ce grand objet, l'histoire des peuples qui devaient remplacer Israël infidèle? Et dans les temps modernes aussi, n'est-il pas vraisemblable que cette « divine tissure » se continue avec la mrme exactitude ; que cette attention de Dieu à tout rapporter au maintien et au triomphe de son Église se poursuit, aussi méticuleuse?
Mais de ce raisonnement de Bossuet, tout ce qui devait sortir, on le voit. D'abord, cette philosopliie de rhistoii'e universelle, étroite, mais imposante, dont les Oraisons funèbres et le Discours sur V histoire universelle offrent tant de magnifiques formules; celte adhésion, si vive chez Bossuet, au dogme d'une Providence^ « à l'œil toujours veillant », qui gouverne minutieusement « tous les mouvements » du monde. Puis de cette conception, très fortement embrassée par lui, du lien des deux Testaments, d'autres idées encore et d'autres sentiments devaient naître tôt ou tard : — un respect, qui finira par tomber dans la superstition, pour ces textes de la Bible où Ton doit voir autant de prophéties; — une adhésion à l'idée de la perpétuité de la foi si docile et si entière
1. Voir F. Brunetière, Études critiques sur l'histoire de la lAltèrature française, t. V; et sur la Ihcologie de Bossuet : 1 ;il)l;c Turiml, Revue du Cler-é français, 1904. — Cf. aussi llniic bleue, 28 cet. et 4 nov. 1911
qu'elle n'admettra la possibilité d'aucune variation ;
— enfin cette espèce de gageure de découvrir dans les récits de l'histoire sainte les règles des mod^ernes sociétés chrétiennes. Ainsi les germes de presque toutes les grandes œuvres de Bossu et — Histoire des variations, Politique tirée de V écriture sainte. Défense de la Tradition et des Saints Pères — sont édos en son esprit dans ces anné3S de Metz où le commerce assidu des Pères de l'Eglise ancienne lui enseigne à tout faire sortir des données de la foi. Dès CCS sermons de jeunesse, où sonne Témotion charmée d'une conviction qui sent sa lumière et sa force croître, sa philosophie se dessine. Elle est de i6j'3 déjà, cette exclamation enthousiaste : « Grand Dieu! je reconnais vos secrets », qui pourrait servir d'épigraphe aux ouvrages les plus impérieux de sa maturité.
Et cette philosophie sera très différente, sans doute, de celle de la pensée libre, en quête. Elle sera la réflexion de la raison soumise, en possession. Elle ne voudra que développer sa foi, la défendre, en dépendre. Mais elle est de la pensée tout de même. Si Bossuet s'emprisonne dans l'enceinte du dogme, il ne s'y endort pas ; il s'évertue d'une part à pénétrer les liaisons du système chrétien, à plaider les raisons de Dieu devant la raison du siècle, qu'il sait exigeante ;
— d'autre part à expliquer, le miracle chrétien supposé, ce qu'a été l'histoire de l'humanité, et ce qu'elle doit être, ce que doit être la cité du Christ. Seulement, — et ici les premiers sentiments de Bossuet éclairent toute son activité future, en ses diverses attitudes, — il fera son office d'apologiste ou de contro versiste autrement que d'autres, chrétiens aussi
pourtant, Tont fait. L'édifice qui l'abrite, il s'abstiendra d'en creuser les fondements, surtout bistoriques; longtemps il n'aura même pas l'idée qu'on le puisse. Il n'éprouvera pas la curiosité hardie, qui du reste vient souvent d'une soumission inconsciemment incomplète, secrètement mécontente. — Bossuet, lui, est trop satisfait de son domicile intellectuel accepté, il triomphe trop jojreusement de l'excellence utile des données des Livres saints et de l'œuvre cohérente de l'Eglise pour se lancer dans des commentaires, qui, avec les intentions les meilleures, risqueraient d'être « subjectifs » et indiscrets.
Philosophie de croyant, donc, et par conséquent, limitée, et qui l'est plus encore, parce qu'elle l'est de gaîté de cœur, parce que, chez lui, même à l'âge du doute, la foi n'a jamais été inquiétude, mais toujours paix dévote,.. Qui veut comprendre l'évêque de Meaux, « Père de l'Eglise », docteur serein vers iG8(), docteur irrité vers 1700, je prie qu'il n'oublie pas le lévite de Metz,
En 1659, arrivant dans ce Paris où la pensée catholique, — sous la poussée bruyante des disciples de Sainl-Cyran, sous la poussée latente des disciples de Descartes — fermentait, il n'eut point de hâte de publier dans des écrits exprès ses conceptions. 11 se contenta de faire son métier. Il prêche, A cet emploi il consacre dix-huit ans.