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CHAPITRE II

A quel point Bossuet était fait pour la parole publique, les manuscrits, qui subsistent, d'un très grand nombre de ses sermons nous permettent d'en juger. Non pas que ces feuilles précieuses, religieusement étudiées de nos jours ', nous apprennent à là lettre ce que Bossuet a dit dans la chaire. Ce ne sont pas des transcriptions faites par lui ou pour lui, après le discours prononcé; ce sont les rédactions préparatoires qu'il s'astreignit à écrire, pendant la plus grande partie de sa vie, avant de prendre la parole. Puis, quelque développées qu'elles soient, quelque souci qui s'y révèle non seulement du fond, mais de la forme, elles n'étaient pas faites pour être apprises par cœur. Bossuet ne récitait pas. C'est même pourquoi ses manuscrits sont si confus. Se réservant de suivre ce qu'il appelait « son mouve-

1. Lire l'excellent livre de Gandar, Bossuet orateur, et son Choix de Sermons de ta jeunesse de Bossuet; Œuvres oratoires de Bossuet, publiées par l'abbé Lebarq, et les textes nouveaux publiés par l'abbé Levesque dans la Revue Bossuet et ses suppléments (1900-1911),

ment sur son auditoire », de s'y « abandonner » au besoin, il jette sur le papier plusieurs idées, plusieurs expressions, sans choisir : il choisira en chaire, selon roccurrence, je veux dire selon ces questions muettes que sait entendre, à travers l'air, l'oreille des orateurs véritables.

Mais précisément ces rédactions de la veille sont plus instructives que les rédactions du lendemain, où l'on peut toujours craindre les repentirs de la coquetterie littéraire. Ces brouillons, où l'indication elliptique d'additions que Bossuet projette se mêle à celle des retranchements qu'il prévoit, nous montrent de la façon la plus saisissante l'éloquent par excellence que Bossuet fut.

Il a tout ou presque tout de l'orateur idéal. Il en a l'abondance, cette abondance si nécessaire, quoi qu'en aient dit les attiques de tous les temps, à une parole jalouse d'agir. Il faut développer l'idée si l'on veut qu'elle circonvienne res2>rit; la répéter, pour qu'elle y entre. « Les choses ont besoin d'être méditées : tâchons, dit Bossuet, de les rendre sensibles en les étendant davantage. »

Pour les a rendre sensibles » il ne se borne pas, du reste, à les « étendre ». Il les vivifie. Le poète qui est en lui s'aflîrrae dans ces sermons de sa jeunesse par une langue riche en mots colorés, en vocables pleins et sonores qui mettent plus de réalité dans l'idée, par des comparaisons familières, à la François de Sales, qui se piquent dans la mémoire. La bonne volonté du chrétien faible et indécis, c'est « une flamme errante et volage qui ne prend pas à sa matière, mais qui court légèrement par-dessus ».

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Souvent, au lieu d'une niiHaphore rapide, c'est un petit tableau. Jetez une pierre dans un étang : « vous voyez se former sur la surface de l'eau des ronds petits d'abord, plus grands ensuite, et enfin tout l'étang est agité... » : ainsi les médisances, en passant d'une bouche à l'autre, se grossissent, si bien que « le médisant ne reconnaît plus » luimême « son propre ouvrage ». Toujours chez Cossuet l'imagination donne aux arguments abstraits le corps tangible que réclame, pour s'y prendre au vol de la parole, l'intellect populaire.

Mais d'éminemment oratoire, ce qu'il a surtout, c'est le besoin de se mettre et de se tenir en contact avec son public. Ce besoin-là, tant qu'on ne l'éprouve pas, tant qu'on se résigne à lancer, de haut, sur des auditeurs lointains une parole insoucieuse de son effet immédiat, on n'est qu'un écrivain qui parle; on ne sait pas le secret souverain, que Platon célébrait, de celte « parole vivante » si fort au-dessus du « livre mort ». L'ambition qu'a Bossuet de supprimer entre lui et ceux qui l'écoutent une distance qui le glace éclate dans ces appels qu'il leur adresse, multipliés, variés avec une sollicitude ingénieuse. Arrive-t-on à une idée dure à comprendre? Il avertit et réveille l'attention :

Prêtez l'oreille, chrétiens ! Cette doctrine est digne de votre audience.... Retenez ceci, parce que tout ce discours n'a qu'une même suite et toutes les parties s'entretiennent.

Ou bien, aux passages délicats, il pique l'araourpropre des fidèles en les faisant collaborer à la solution du problème :

J'ai une autre question à vous faire. D'où vient, à votre

acis, que notre Seigneur attend cette heure dernière pour nous donner à Marie comme ses enfants? Vous nie direz peut-être qu'il a pitié d'une mère désolôe.... Cette raison est bonne et solide, mais j'en ai une autre ù vous dire que peutêtre cous ne désapprouverez pas. Je pense que le dessein du Fils de Dieu est de lui inspirer pour nous dans cette rencontre une tendresse de mère. — Comment cela? dircz-pous. Nous ne voyons pas bien cette conséquence. — Il me semble pourtant, chrétiens, qu'elle n'est pas extrêmement éloignée....

Ailleurs, c'est une idée capitale qu'il tient à signaler, fût-ce par une apostrophe un peu voyante : « Démentez-moi, si je ne dis pas la vérité! — Si cela n'est pas vrai, il faut brûler toutes les Ecritures! » Il prévoit d'ailleurs la résistance : « Cela vous étonne, n'est-ce pas? Je m'y attendais bien. » Et il va au-devant de l'objection, disons mieux, audevant de « l'auditeur », a son cher auditeur », qu'il prend à partie. Que ne peut-il même « aller démêler dans la foule l'âme malade et indécise et lui dire à l'oreille » les paroles qu'il faudrait pour elle seule? Combien il voudrait « faire croire à chacun » que c'est lui personnellement que tout le discours vise! D'où ces dialogues fictifs, qui sont chez lui non point le vieux procédé de rhétorique, mais le geste naturel de son élan vers l'adversaire, la marque de son besoin de lutter avec lui corps à corps :

II faut, ô pécheur, que j'entre avec toi dans une discussion plus exacte. Tu me dis que les Juifs n'ont pas connu le Sauveur. Et toi? Penses-tu le connaître? Tu l'appelles ton maître et ton Seigneur : oui, de bouche! Tu le -moques de lui. Il faudrait le dire de cœur. -El comment est-ce que le cœur parle? Par les œuvres. Voilà son langage.... Au reste, ce cœur, tu n'as garde de le lui donner. Tu ne le peux pas. Tu dis toi-même qu'il est engagé ailleurs, dans' des liens

que tu appelles bien dons, [nsensé qui trouves doux ce qui te sépare de Ion Dieu! El après cela, tu. penses connaître son Fils? Non, non, tu ne le connais pas..

Et l'on voit quel effet résulte de cette passion qu'a Bossuet d'atteindre et d'étreindre ses auditeurs. Il a été répété, combien de fois ! — et autant que par ses ennemis, par ses admirateurs, — que nul prêtre n'eut plus que lui la conviction de son autorité sacerdotale ; que, quand il prêche, i\ tonne; que la parole impérieuse de ce plénipotentiaire altier de la Sagesse infinie rappelait toujours le Joad de Racine :

Cieuz, écoutez ma voi.x; terre, prête l'oreille....

C'est le contraire même de la vérité. Je ne sais si l'on trouverait dans les sermons une seule parole qui marque ce prétendu orgueil d'un « pontife de l'ancienne Loi ». En revanche, ce que l'on y trouve, et fréquemment, c'est une sorte de déférence prévenante et toute modeste pour les hommes qui l'écoutent. Il leur parle en ami. Il les associe à son dessein, à ses appréhensions; il leur expose, leur soumet sa méthode; il s'excuse de son insuffisance :

Je m'aperçois que je m'arrête peut-être trop à des choses qui sont très connues. — Tout ceci est peut-être confus : il faut le proposer plus distinctement. Je ne sais si je me trompe, fidèles, mais il me semble que ces obseivalions sur l'histoire de notre Seigneur ne doivent pas vous déplaire.

Et ceci, dans le panégyrique de saint Bernard :

« Je vous laisse sur cette pensée; je me sens trop faible et trop languissant pour vous eu représenter l'importance. »

Le ton de l'homélie se maintient, jusque clans ces tliscours d'apparat qu'étaient alors les éloges des saints.

Parfois même, sa confidence se fait encore plus hardie, et plus intime. Ce ne sont plus alors ses scrupules de composition dont Bossuet fait part à ses auditeurs : ce sont ses préoccupations personnelles. Tantôt — dans tout ce curieux sermon de i653 (ou i656) sur la Loi de Dieu, — il n'hésite pas à exprimer, sans la moindre peur de paraître naïf, les étonnements de sa jeune âme à la vue de la mêlée tumultueuse du « siècle ». Tantôt — dans un sermon de 1632 sur la Conception de la Vierge, — il fait à ses auditeurs une confession véritable :

Mes frères bien-aimés, écoutez le narré de ma maladie, Ai-je pris jamais une généreuse résolution que l'effet n'att démentie bientôt? Ai-je jamais eu une bonne pensée qui n'ait été contrariée par quelque mauvais désir.' Il s'y mêle presque toujours tant d'autres péchés inconnus, qui se cachent dans les replis de ma conscience, abîme sans fond, impénétrable à moi-même! Quand j'entends quelquefois discourir des mystères du royaume de Dieu, je sens mon àme comme échauffée; je ne conçois que de grands desseins; il me semble que je ferai de grandes merveilles; mais je sens iiussi comme un poids de cupidités opposées qui m'entraînent et me captivent.

Ailleurs enfin, et plus d'une fois, il avoue l'effroi de sa raison, troublée des énigmes du dogme :

Fi-ères bien-aimés, je l'avoue, je frémis dans celte discussion. Je ne sais que dire. Je n'ai point de raisons à vous alléguer.

]Mais aussi lorsque ces abîmes s'éclairent à ses yeux, alors, avec la même ingénuité qu'il dévoilait

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ses inquiétudes, il chante sa sérénité et sa joie recouvrée :

Quand je considère en moi-nicme rélerncUc fclicité que notre Dieu nous a préparée,... mon àme est ravie, chrétiens, de l'espérance d'un si beau spectacle, et je ne puis que je ne m'écrie avec le Prophète : Que vos tabernacles sont bean\, ô Dieu des armées! Mon coeur langTiit et sttupire après la mai>on du Seigneur.

De cette ambition d'efficacité , assez forte chez Bossuet pour arracher ainsi à la pudeur d'un sévère chrétien d'autrefois des expansions insolites, viennent aussi quelques-uns des défauts de ces premiers sermons. Défauts, le mot convient bien mal : c'est excès qu'il faudrait dire. Excès d'idées : — il ne sait pas choisir entre les matériaux que lui fournissent en abondance ses réflexions et ses lectures. Il ne parvient ni à sortir de son sujet, ni quelquefois même à y entrer. L'exorde du panégyrique de saint Bernard tient sept grandes pages, au bout desquelles Bossuet déclare qu'il n'a pas encore commencé.

Excès de dialectique. — L'étudiant de la veille s'aperçoit. C'est la grande tentation des jeunes prédicateurs, de faire étinceler aux yeux des fidèles cette merveilleuse arme de preuve — l'argumentation syllogistique, — dont on les a munis à l'Ecole. Bossuet y cède. Il vante ses « propositions infaillibles », ses a invincibles raisonnements », dont il fait saillir l'armature par des Donc et des C'est pourquoi qui sentent les Ergo des joutes scolastiques . Il annonce et déduit pesamment ses divisions : « la première tirée de..., la seconde de... ». Il n'avance qu'escorté de textes.

Excès de couleurs, enfin. — Non pas qu'il y ait, à les compter, trop d'images; mais, d'abord, il y eu a d'étranges, d'outrées. Gomme c'est par les passions que « l'âme se remue », il appelle les passions « les pas de l'âme ». Et parce que le Christ intercesseur est nommé, par les Saints Pères, la « clef » de la miséricorde divine, Bossuet n'hésitera pas à parler des « colfres du Père Eternel ». Puis c'est une insistance provocante sur des choses laides ou pénibles. Tel, le tableau du supplice de saint Gorgon, brûlé vif: Bossuet montre le « corps rôti », les « exhalaisons infectes », la « graisse » qui fond. Et sans doute dans ce réalisme — encouragé du reste par le commerce des Pères de l'Eglise ancienne, de Tertullien par exemple, — ce qui éclate surtout, c'est cette nature de poète qui subsistera, chez Bossuet, jusqu'au bout; c'est cette imagination très sensible où les objets se peignent sincèrement avec leur relief et leur couleur. Toutefois si Bossuet s'y abandonne, s'il ne craint pas de paraître l'élève attardé de ces orateurs fleuris ou triviaux du règne de Henri IV, que déjà l'éloquence plus sévère des Balzac et des Coeffeteau avait discrédités, ce n'est point faiblesse de bel esprit artiste. Il frappe fort, pour frapper. Ces excès, ces subtilités, ces violences, sont les erreurs de son zèle militant.

Ces erreurs devaient se dissiper bientôt. En premier lieu, sous une influence dont sa vie morale nous offrira d'autres traces, sous l'influence du sairt homme qui fut, avec BéruUe et Olier, le grand éducateur du clergé de France auxvii'' siècle. Bossuet, tout jeune, avait vu saint Vincent de Paul à Saint-

Lazare, où il était allé, comme alors la plupart des aspirants à la prêtrise, faire retraite . Plus tard, devenu membre de cette « société des mardis » où M. Vincent réunissait une élite d'ecclésiastiques, il l'avait entendu leur recommander « avec supplication », tout comme aux missionnaires de campagne, la « bassesse », la « mortification » indispensables, selon lui, à la parole chrétienne. Enfin, dans une mission, à Metz, en i658, Bossuet venait de constater le fruit de cette « manière humble, solide et claire ».

Edifié, il voulut s'y plier. C'est alors qu'il délaisse un peu Tertullien pour saint Jean Chrysostome, dont l'éloquence familière « ramène » le discours « à la capacité du peuple ». De i6'j8 à 1660, ses sermons manifestent une réaction contre la rhétorique. A cette date, du reste, Bossuet proclame son idéal : c'est ce grand apôtre Paul, qui dédaigne de « flatter les oreilles par des cadences harmonieuses ou les esprits par de vaines curiosités », qui jette en défi aux délicats du monde « la dureté d'un style irrégulier ».

Héroïques maximes, mais qu'en 1660 il n'était guère le moment d'appliquer. Fallait-il que la chaire seule se dérobât à ce mot d'ordre, alors unanimement reçu et suivi, de politesse et d'élégance? C'eût été périlleux. Vaugelas observait qu'un mot mal choisi suffît à « décrier « un « prédicateur ». Mme de Sévigné ne plaisante qu'à moitié quand elle se demande « comment on peut aimer Dieu, quand on n'en entend jamais bien parler ». Et les mondains n'étaient pas seuls à penser ainsi. La mère Ange-

Ii(iuc clle-môme se félicitait que M. Singlin consentît à .ajouter quelque grâce à la triste solidité de son style. Et le judicieux Fromentières, un des plus honorables représentants de l'éloquence sacrée sous Louis XIV, n'hésitait pas à déclarer hautement qu' « un prédicateur est obligé de se rendre agréable autant qu'il faut pour être utile ».

C'était la sagesse. Bossuet, une fois installé définitivement à Paris en i65g, fréquentant chez les savants, peut-être noême, grâce à ses relations de famille, dans le grand monde, s'en rend bien compte. Rejetant le rêve inopportun d'un retour à la « nudité » des temps primitifs, dès 1661, dans le sermon sur la Parole de Dieu, il ne bannit plus l'éloquence : il lui fait sa part et revendique pour l'orateur le droit de « cueillir quand il les rencontre en passant » quelques ornements.

Toutefois il ne poussera point la complaisance pour le public jusqu'à en flatter les manies. Il ne rivalisera pas en chaire avec Patru, Bouhours, ni môme avec Fléchier; il ne donnera pas dans ce style ingénieux et brillant contre lequel, trente ans plus tard, La Bruyère et Fénelon estimeront une nouvelle croisade nécessaire. La vision qu'a eue Bossuet, admirateur et disciple de saint Vincent de Paul, d'un idéal de simplicité ne tua pas en lui l'orateur, mais elle le régla heureusement à cette heure de la vie où la luxuriance fougueuse de la jeunesse cesse d'avoir sa raison d'être et sa grâce.

Puis, à ce frein d'ordre mystique, vint se joindre la règle littéraire. De 1660 à 1670, c'est l'époque où le bon goût classique, avec Pascal, La Rochefou-

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cauld, Molière, Boileau, établit son empire. Bossuet, devenu membre de cette cité littéraire où un si bel ordre règne, en accepte la discipline avec cette docilité intelligente dont nous verrons chez lui d'autres preuves. La charpente de ses discours devient plus simple à la fois et plus élégante. Les échafaudages du raisonnement et les saillies des poutres maîtresses n'embarrassent plus la façade nettoyée. La métaphore discrète, qui se contente d'évoquer l'image et qui glisse, remplace la comparaison insistante, désormais réservée pour les grands coups, pour les conclusions décisives ou pour les entrées en matière imposantes. Et c'est dans le plus petit détail du style (les variantes des manuscrits, de 1661 à 1670, le prouvent) que se marque cette volonté de correction, de décence, de mesure.

Même, que Bossuet ne pousse pas un peu trop loin le purisme et le souci de la noblesse, nous sommes parfois tentés de le trouver. Quand on compare les Passions qu'il a successivement préchées; — quand on voit s'effacer, les unes après les autres, sous la sévérité de ses scrupules, les touches dont il avait peint, dans ses premiers tableaux, le Jésus du prétoire et du calvaire, « ce misérable, ce pendu, ce ver de terre », spectacle horrible et presque dégoûtant d'humiliation et de douleur, les « crachats » de la « canaille », que reçoit « sans qu'il souffle » sa face « droite et immobile », et, « sous la grêle des coups de fouet,... » sa « pauvre chair suante et écorchée », — on a regret à ces couleurs énergiques qu'il sacrifie, et notre goût moderne, indul-

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gont aux U'inôrités réalistes, ne voit pas sans quel(|ue clt'-plaisir cette triinsformation dun Rembrandt en un Le Brun. Pourtant, c'était Lien un progrès. Si piquant qu'il soit d'entendre un homme du xvii^ siècle, dans un discours de sa jeunesse, nommer, crânement, par leur nom la « pouri-iture » et les « vers » du tombeau, il y a cependant sur le même sujet une page de lui autrement belle :

La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! La voilà, telle que la mort nous l'a faite. Encore ce reste, tel quel, va-t-il disparaître Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place; et on ne voit là que les tombeaux, qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature; notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre, dit Terlyllien, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps: il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusfju'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.

Voilà la « hardiesse réglée », que Bossuet admire quelque part. Et cette force contenue est aussi l'habileté suprême. Car ces réticences pudiques, tout en ménageant l'émotion, la redoublent, et la réalité étalée serait moins effrayante qu'elle ne l'est, entr'aperçue, sous ces voiles ramenés.

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