‹ BossuetChapitre 23 sur 30 · LUTTE CONTRE CAFFARO · texte numérisé non relu

LUTTE CONTRE CAFFARO

faire, ce ne sont pas seulement les péchés caractérisés et les vices grossiers qu'il faut fuir, ce sont les charmes et les parures de la vie : la curiosité, la science, la poésie. Elles affaiblissent l'âme, elles occupent la pensée, elles suscitent l'orgueil, elles satisfont la convoitise de la « chair de péché » ; elles sont, dans leur innocence apparente, incompatibles avec « le sérieux » nécessaire, avec la tristesse obligatoire du chrétien. Et Bossuet, suivant cette pente, en arrive bientôt à répudier tout ce qu'il avait toléré, goûté même naguère. Lui, l'excellent humaniste, l'un des patrons de la collection des Classiques du Dauphin, non seulement il renonce (et il s'en vante assez dédaigneusement) à la lecture de ces anciens auxquels il devait une si grande part de son génie; mais il dénonce avec indignation leur influence persistante sur les modernes. Il s'irrite de cet indéracinable paganisme auquel il voit autour de lui sacrilier, oublieux de leur religion, tous les écrivains. Il condamne l'emploi de la mythologie, symbole de cette espèce d'apostasie de lettrés qui rougissent du Christ. Il oblige Santeuil à rétracter humblement, comme un gros péché, un poème latin, où, à l'applaudissement de Fénelon et de tous les beaux esprits indulgents, le docte chanoine de Saint- Victor avait cru pouvoir peupler de nymphes, fort décentes du reste, les jardins de Versailles. Boileau lui-même encourt son anathème. Ni son amitié pour lui, ni V II pitre sur l'amour de Dieu n'empêchent BossucL, non seulement en conversation, mais dans le Trané de la Concupiscence, de gronder durement le vain auteur de ces Satires, « incompatibles avec la religion

chrétienne », surtout de la satire des Femmes, paradoxe contraire à la piété.

Or, sans doute, toutes ces intolérances découlent logiquement de l'idée chrétienne. Mais les conséquences extrêmes d'une doctrine ne sont pas bonnes à déduire en tout temps. On ne pouvait guère croire que la société française fût mûre, en iGy j, pour de si hauts enseignements. Le vernis dévot que la cour, sous l'influence de Mme de Maintenon, avait pris, ne faisait certainement pas plus d'illusion à Bossuet qu'à Bourdaloue ou qu'à La Bruyère. En revanche, ce qu'il pouvait constater à plus d'un signe, c'est que, comme Jurieu le lui avait dénoncé naguère, l'incrédulité se propageait aussi bien dans la France « toute catholique » que dans les pays protestants. La seconde duchesse d'Orléans, son amie comme la première, et mère du Régent, aurait pu, au besoin, le renseigner sur le nombre et la qualité des gens qui à la cour se glorifiaient de ne croire « ni à Dieu, ni au diable », et agissaient à l'avenant. Était-ce le moment de rendre la religion plus âpre? Ne fût-ce que pour le crédit de Bossuet dans la société religieuse, ces rigueurs étaient- elles opportunes? Jusque-là, s'il avait eu pour le jansénisme une préférence, cette préférence ne s'était jamais affichée. S'il ne cachait pas son admiration respectueuse pour les MM. du Port-Royal, au point de déclarer qu'il voulait aller apprendre, auprès de Félix Vialart, évoque janséniste de Chàlons-sur-Marne, les vertus d'un prélat, il avait mesuré son appui aux Jansénistes agissants avec assez de circonspection pour qu'Arnauld l'accusât amèrement d'une

amitié bien timide. Il était resté, aux yeux du public — et ce n'était pas une des moindres causes de son autorité, — le type, toujours cher aux catholiques français, du prélat « juste milieu » qui prétend ne pencher ni à droite ni à gauche. Or à présent, il prenait visiblement parti. Dans ce traité sur la comédie que Nicole, que le P. Soanen, que Pascal eussent signé, il se rangeait décidément du côté des Jansénistes. Là encore, des oppositions imprévues le jetaient hors de ses mesures. Des provocations irritantes lui faisaient perdre cet équilibre où il eût souhaité de se tenir. En parlant, comme il venait de le faire, haut et ferme, il était obligé d'avoir trop publiquement, trop brutalement raison. Et c'est peut-être pour ce motif que le Traité de la Conçupiscence, complément des Maximes sur la comédie, resta inédit. Il est de certaines vérités, « ennemies de l'humanité », comme Bossuet le dit lui-même, qui s'accommodent mieux du silence.

Cafraro s'était humilié en toute hâte . Malebranche, doucement, avait esquivé la discussion. Pvichard Simon, sans cesser d'écrire, se cachait derrière les pseudonymes et tirait en longueur jus-, qu'à ce que « le bonhomme » — comme il appelait irrévérencieusement son persécuteur — disparût. En Fénelon, Bossuet allait trouver, pour la première fois, un adversaire catholique qui osât lui tenir tête.

On sait ce que fut la controverse du Quiétisme, RÉBELLiAU. — Bossuet. 11

durant les quatre années qu'elle se prolongea, combien féconde, des deux parts, en paroles, en écrits, en intrigues. Le premier acte de cette sorte de tragédie théologique se passe dans ces conférences d'Issy , oîi se réunissent avec Bossuet , M. de Noailles, évêque de Châlons, et M. Tronson, supérieur de Saint- Sulpice, choisis tous trois par Mme Guyon pour juges des doctrines mystiques dont, devant Mme de Maintenon fort empêchée, l'évêque de Chartres, Godet-Desmarais, s'était fait l'accusateur et l'abbé de Fénelon l'avocat. Cette enquête dure huit ou neuf mois. Enquête laborieuse : — c'est à peine si les trois enquêteurs, réunis plusieurs fois par semaine jusqu'au soir dans le cabinet de M. Tronson, pi'enaient la peine de déjeuner; — enquête solennelle : ils mêlaient la prière à l'étude, et cherchaient la vérité dans leur conscience recueillie autant que dans les in-folio dont le carrosse de M. de Meaux arrivait toujours plein. Enquête mystérieuse enfin : on ne voulait pas, pour le sérieux de l'affaire, que l'archevêque de Paris, Harlay de Ghampvallon, en eût connaissance et l'évoquât à lui; on ne voulait pas dans l'intérêt de Fénelon, candidat à l'épiscopat, que Louis XIV sût que l'on avait certains doutes sur son orthodoxie.

De ces conférences sort un formulaire de trentequatre articles où les erreurs de Mme Guyon sont censurées et que Fénelon, nommé dans l'intervalle archevêque de Cambrai, signe avec les trois juges. C'est Bossuet qui sacre Fénelon; la paix semble faite, mais ce n'est qu'une trêve. Ni l'un ni l'autre ils ne sont satisfaits de ces « articles ». Ni l'un ni

l'autre ils ne veulent qu'on se méprenne sur l'adhésion qu'ils y ont donnée. Tous deux, chacun de son côté, emploient cette année 1696 à la rédaction d'un commentaire explicatif. Fénelon est le premier prêt, mais quarante jours seulement après les Maximes des Saints sur la vie intérieure paraît \ Instruction de Bossuet sur les Etats d'oraison, oii sont exposées les erreurs des faux mystiques de nos jours. Lisez : de Mme Guyon et de Fénelon. Mais Mme Guyon disparaît : mise d'abord en pénitence dans le diocèse de Bossuet, puis enfermée à Vincennes et à la Bastille, elle finira par se résigner à se taire. Son premier accusateur, Godet-Desraarais, s'efface aussi. Bossuet et Fénelon restent seuls en présence. Qui jugera entre les deux dans cette église de France qui admire en l'un son chef d'aujourd'hui, en l'autre son chef de demain? Fénelon en appelle à Rome.

Mais Rome ne se hâte jamais de parler. D'autant moins qu'elle est, en l'espèce, enchantée de se voir prise pour arbitre par ces évêques français qui naguère semblaient se soucier si peu de son magistère suprême. Elle fera traîner tant qu'elle pourra ce recours symbolique, attendre deux ans cette sentence qui est une partie de sa revanche sur Louis XIV. Cependant les deux adversaires font à qui mieux mieux leur métier de plaideurs. Pour « éclairer » le tribunal, dont l'un et l'autre ils se défient également, ils multiplient les mémoires en beau latin. Bossuet, pour sa part, envoie cinq ou six plaidoiries, soignées jusques au titre, fait pour frapper les juges : Mystici in tuto, comme qui dirait : « Ne touchons pas aux mystiques I » Quictismus redivi-

vus : « La résurrection du Quiétisme ». Les cardinaux, flattés, charmés, parfois étourdis et fatigués, couvraient de fleurs, impartialement, et le zèle et la faconde de ces deux illustres « parties ».

Mais en justice, au xvii® siècle, on ne plaide pas seulement. On « sollicite ». A côté des discours publics, il y a les démarches secrètes. Ni Bossuet ni Fénelon ne l'oublient. Comme Fénelon, Bossuet a ses représentants à Rome : l'un, son neveu, l'abbé Bossuet, abbé de cour qui parle haut, fait les visites officielles et mène un train d'ambassadeur; l'autre, l'abbé Phélypeaux, théologien de Meaux, qui négocie dans l'ombre et s'en va discuter, la nuit, avec les membres des commissions. Et toute cette diplomatie, amusante parfois, un peu humiliante au fond, Bossuet la suit de loin, la dirige et l'alimente, envoie les nouvelles de Paris, de la cour, raconte ce que lui a dit le roi, Mme de Maintenon, le nouvel archevêque de Paris; fournit les arguments. Si, à ces manœuvres souterraines, il met moins d'aisance et de grâce que Fénelon, il y met, et cela nous peine un peu, autant d'âpreté.

D'ailleurs, ce n'est pas Rome seulement — et au fond, ce n'est pas Rome principalement — que lui ni Fénelon brûlent de convaincre. L'arrêt de Rome est surtout précieux parce qu'il déterminera les jugements de France. Mais il faut encore préparer ceux-ci. Et tous deux, à l'envi, s'y efforcent. Tous deux écrivent infatigablement pour le public français,— public de prêtres surtout, bien entendu, mais de laïques aussi, de ces laïques du xvii'^ siècle qui, avec une admirable patience et un goût bien perdu

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des solidités, achetaient, lisaient, discutaient les écrits de théologie. — Aussi ])ien Ton se met en frais pour les attirer et les retenir. Si spéciales et si rudes que soient ces matières dont la langue même est technique, on comprend, on croit comprendre toutes ces questions de passiveté et de béatitude plus ou moins désintéressée . D'ailleurs la discussion ne se tient pas toujours sur ces hauteurs abstraites. Dès les premiers temps, les faux-fuyants maladifs de Mme Guyon, couverts par Fénelon, avaient exaspéré Bossuet ; — ensuite la dialectique mobile de Fénelon, déplaçant, pour le besoin de sa cause, et très légitimement du reste, « l'état de la dispute, « lui parut une tactique de sophiste. Et il ne tarda pas à le déclarer, sans ménagement. Dès lors aux arguments didées se mêlent les reproches personnels. On s'accuse couramment (et non sans raison, des deux parts,) d'oublis singuliers, d'inintelligences inconcevables, puis de mauvaise foi voulue, puis de procédés indélicats, d'indiscrétions, de mensonges. Même, avec cette dureté qu'ont parfois les âmes dévotes, on s'appelle « au jugement de Dieu », auquel Bossuet par son âge — que Fénelon lui rappelle, — a chance de comparaître le premier. Sur ce terrain de l'altercation privée, Fénelon manœuvre plus élégamment et se concilie par des gémissements de victime les âmes sensibles. Mais Bossuet réjouit les lecteurs de bon sens par des coups droits ou d'écrasantes ripostes. De sa vigueur dans ce corps-à- corps, la Relation sur le quiétisme est le chef-d'œuvre. Poussé à bout par les allusions perfides ou dolentes faites par son rival à la persécution inique dont il se

prétendait le martyr, Bossuet reprend la querelle à l'origine, et avec une impitoyable malice, attire l'attention sur le point le plus cruel pour Fénelon, le plus piquant pour la galerie, et, encore aujourd'hui, le plus inquiétant pour ses admirateurs : sa liaison avec Mme Guyon. Car sans doute, c'est une étrange chose que de voir le plus « bel esprit » du temps si fort attaché à cette visionnaire, tantôt scandaleuse et tantôt grotesque, qui prétendait sentir couler, littci-alement, en elle, le torrent des grâces de Dieu, et avec une telle abondance que son corset en « crevait », même après qu'elle avait été « délacée » par les duchesses qui l'assistent; prophétesse par surcroît, « faiseuse de miracles », se donnant comme la restauratrice de l'F^glise et la mère des fidèles, allant enfin jusqu'à se prétendre, dans l'exactitude même du terme, « l'épouse de Dieu ». Que l'archevêque de Cambrai la renie à présent, on le comprend; mais c'est tout de même « Mme Guyon qui fait le fond de cette affaire » ; c'est la seule « envie de la soutenir » qui a séparé le prélat d'avec ses confrères et qui l'en sépare encore, jointe à une crainte de « se diffamer », c'est-à-dire d'avouer son erreur et sa faute, qui, en langage chrétien, ne s'appelle qu'amour-propre. Et emporté par cette démonstration, dans laquelle visiblement il ne se déplaît pas, Bossuet, non seulement, avec une discrétion contestable, fait usage de lettres écrites par Fénelon soit à Mme de Maintenon, soit à lui-même, mais il n'hésite pas à tirer de l'hisloiie ecclésiastique l'allusion la plus blessante qui se put : l'hérétique auquel il compare Fénelon, c'est « ce Montanus qui traînait partout une femme, sa Priscille ».

Des deux côtés on en était venu à cet état d'esprit où pour vaincre tous les moyens paraissent justes. La victoire était-elle donc d'un si grand prix? Tant de colères, tant d'agitations, tant de manœuvres ne donnent-elles pas impérieusement à croire qu'il y avait là-dedans autre chose qu'une dispute d'idées? Les contemporains n'en ont pas douté. Sur l'ambition de Fénelon, sur la déception que les poursuites contre Mme Guyon lui causèrent, lisez Saint-Simon, entre autres. Quant à Bossuet, de qui seul nous avons à nous occuper aussi, il est sûr que, dans son àme aussi, qui était celle d'un honnête homme et d'un bon chrétien, mais qui n'était pas celle d'un saint, des sentiments étrangers à l'objet du débat, antérieurs même à ce débat, ont contribué à l'y rendre plus sévère dès l'origine, plus violent dans la suite. Sa dissemblance d'avec Fénelon était trop profonde pour qu'il n'y eût pas, entre eux, une antipathie secrète. Leurs rapports amicaux, cordiaux même, avant la querelle, ne prouvent rien là contre. Combien de « chers maîtres » que leurs élèves délestent, et qui se défient de leurs élèves! A plus forte raison dans le monde ecclésiastique, où la déférence, l'onction fraternelle sont de règle. Bossuet, tout en conseillant Fénelon et en recevant ses hommages de disciple, ne pouvait méconnaître à quel point il différait, lui, le Bourguignon ardent mais sensé, mystique mais logique, franc mais naïf et un peu lourd, de ce jeune méridional, brillant, Imaginatif, rêveur, subtil, alerte, ouvert à tous les souffles, esprit d'artiste et de poète, âme passionnée, mais complexe, expansive et fuyante tout ensemble, débordante et

renfermc'e à la fois. Rt que ces différences radicales choquassent Bossuet depuis longtemps, il l'a avoue sur la fin de sa vie, et Fénelon vivant : « M. de Cambrai ne fut jamais qu'un parfait hypocrite. »

Il disait cela en lyoï. Mais dès avant 1G9/», la façon dont Fénelon ménageait sa fortune ne pouvait que l'indisposer. Que cet abbé de petite noblesse périgourdine, parvetiu de bonne heure, et par un avancement assez imprévu, au poste de précepteur des petits-fils de Louis XIV, ait conçu le rêve hardi d'être le directeur secret de la cl ir dans les dernières années du règne; que plus tard, même dans sa disgrâce, il ait conservé ce rêve, poursuivi sous main cette entreprise de domination dont l'avènenicnt du duc de Bourgogne pouvait d'un moment à l'autre faire une triomphante réalité, — cela est, je crois, incontestable. Du reste, c'était son droit. Mais notez que ce poste envié de précepteur du Dauphin, Bossuet l'avait occupé sans en rien retirer; qu'après avoir vécu dix ans à la cour dans le voisinage le plus proche du roi, il était rentré dans le rang sans garder de cette grandeur aucune influence réelle. Certes il l'avait voulu ainsi. Mais les honnêtes gens désintéressés ne s'en dépitent pas moins quand ils voient un plus habile ou moins scrupuleux profiler des bonnes occasions qu'ils ont consciemment laissé perdre. Et Bossuet pouvait d'autant plus regrettei son abstention que, d'abord, il sentait plus vivement tous les jours à quel point la direction des idées et des événements lui échappait; qu'ensuite il prévoyait bien que si Fénelon s'emparait de la situation laissée par lui vacante, ce ne serait point pour con-

limier son œuvre. Rien qu'en politique, quoique le Télémaque n'eût pas encore paru, les opinions de Fénelon étaient probablement assez notoires déjà pour que Bossuet sût tout ce qu'il fallait craindre de 1 auteur « chimérique » de ce « roman » frondeur, « indigne, » du reste, par « sa galanterie et son stylo efféminé..., d'un prêtre et d'un chrétien «.

Par ces antipathies s'expliquent bien des particularités fâcheuses de l'attitude de Bossuet en cette querelle. De là, cette espèce de plaisir qu'il a de convaincre d'erreur son adversaire, dûment, pleinement, surabondamment. De là cette mauvaise volonté raide, mal complaisante aux accommodements, répugnant à faciliter les choses, dés le début, malgré les dispositions conciliantes de Noailles, de Tronson, de Pirot, qui ne demandaient que le silence et la paix. De là enfin, dans tout le procédé, une charité hautaine, où perce une bienveillance avare, et dont Fénelon, après tout, n'avait pas tort de s'irriter. Combien avec les insubordonnés Jansénistes, Bossuet avait été, et devait rester, jusqu'à la fin, plus accommodant!

Mais si, dans ces rigueurs de Bossuet contre Fénelon , l'aniniosité personnelle eut probablement une part, il faut se hâter de dire que chez lui, comme chez Fénelon, les motifs intellectuels et religieux dominèrent. S'ils acceptent tous deux, avec tant d'àpreté, celte lutte, c'est que tous deux pensent que le problème dont il s'agit est capital et que chacun d'eux croit sa solution la seule bonne.

Celle de Bossuet était-elle viciée par une impuissance à comprendre le mysticisme? Après ce que nous savons de lui, il est inutile, je pense, de réfuter

celte assertion. Nul, au contraire, n'est plus convaincu que lui de la nécessite, dans la vie chrétienne, de raiiiourde Dieu, et de la possibilité, pour toute âme tidèle, d'entrer et de rester en contact intime avec l'Etre inflni. Mais précisément pour cela, il estime que les préceptes propres à conduire les chrétiens dans cette voie d'amour, où ils sont tous appelés, doivent être simples, clairs, pratiques, compatibles avec la vie active même dans le monde ; il ne veut pas que les fantaisies d'imaginations subtiles ou échauffées égarent dans les sentiers bizarres que hantent les visions cette ascension nécessaire de la créature vers le créateur. D'où sa défiance collective pour les auteurs mystiques : la plupart, qu'ils le voulussent ou non, n'ont écrit que pour un public d'élite; de plus, séduits par la noblesse des tendresses divines, ils ont trop négligé de rappeler constamment les âmes à l'exercice terre à terre, trop peu glorieux, des vertus ordinaires; enfînleur tendance commune a été d'ériger en principes généraux des « expériences « individuelles. Pour Bossuet la vraie science mystique est contenue, comme le reste, tout entière dans la Bible, dans l'Évangile. C'est là qu'il la cherche et qu'il la trouve, pour lui-même et pour ses dirigées. Aux religieuses dont il conduit l'ascétisme, il est bien rare qu'il recommande d'autres lectures que les livres sacrés. Ce qu'il exige d'elles, en revanche, et sans se lasser, c'est précisément le contraire de ce que peut produire la littérature des mystiques : la. simplicité et Vaction. — Ne point se « sentir trop », ne point s'exalter et se guinder ; aller « rondement » en se regardant moins soi-même qu'on ne regarde Dieu,

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en travaillant à contenter Dieu plus que soi-même, et sans trop se demander si Ton y réussit; laisser « bonnement et simplement » agir en nous « ce bon maître » par les mouvements spontanés « qui naissent tout seuls du fond de l'àme », sans nous travailler à produire, « comme par force », des états artificiels et insincères; emplir d'amour, sans effort, notre âme élargie et sereine : voilà ce que Bossuet répète sans cesse. — Puis à cette tranquillité humble et confiante, ajouter l'action, que 1 oraison doit réveiller, loin de l'endormir. L'action déi'ote, d'abord : la « pratique » régulière, joyeuse, des sacrements. Qu'on n'aille point, sous prétexte de scrupules ou d'oraisons mentales plus épurées, se priver de la « communion » des bonnes gens. « La communion journalière doit être votre soutien », ordonne Bossuet à la sœur Cornuau, et jusqu'à lui dire, dans un style à dessein l)rutal : « Dévorez, absorbez, engloutissez : saoûlez-vous de ce pain divin ». Mais il veut, autant ou même plus, l'action morale. La meilleure marque que l'âme est parvenue à Dieu, et qu'elle y vit, c'est sa conversion, son progrès dans la vertu, son humilité, sa mortification, sa charité fraternelle, sa pureté croissante. Voilà qui vaut mieux que la recherche des extases mystérieuses, des émotions « ineffables » et des suavités consolatrices, « mieux que les oraisons et les pénitences, mieux même, en un sens, que les communions ». (( Le dessein de l'oi'aison n'est pas de nous faire bien passer quelques heures avec Dieu, mais que toute la vie s'en ressente et devienne meilleure. » — Dès lors, ce que Bossuet pouvait penser

du « quiétisme », déjà condamné d'ailleurs, de Mme Guyon, de ses « torrents » et de ses « pâmoisons », on le voit sans peine.

Quant à Fénelon, sans doute il n'adoptait pas expressément pour son compte le Quiétisme proprement dit. Mais tout de môme il défendait avec une opiniâtreté intransigeante Mme Guyon, et de plus il tenait pour le « pur amour » ; il affirmait la possibilité, la légitimité, la sainteté supérieure et enviable d'un état où, d'une façon continue, l'âme, détachée absolument de son moi, en fait à Dieu le sacrifice d'une façon tellement complète et radicale, que son propre salut lui devient indifférent. Et cela, Bossuet, conformément à ses principes, se refuse encore à l'admettre. Ici encore, la nouveauté qu'il avait à combattre se trouvait toucher à l'une des bases de sa foi chrétienne : à cette admiration, dont nous l'avons vu pénétré dès sa jeunesse, de la conformité merveilleuse entre les enseignements de la religion et le besoin de bonheur que toute la nature respire. A ses yeux, de ce désir de bonheur, instinct légitime, l'homme ne peut jamais se défaire, surtout à ce degré, et si, parfois, par instants, « en passant et dans un mouvement rapide », cette désappropriation surhumaine peut exister, c'est un sentiment extraordinaire dans lequel on ne saui'ait se fixer. C'est un éclair, ce n'est pas un « état ». Aussi bien à Dieu ne plaise que la perfection de la religion consiste justement à se dépouiller de ce désir du salut, qui, en somme, est le désir de Dieu, et qui doit être la fin, comme il est le commencement, de la vie religieuse!

Ainsi, de toute façon — non seulement quand

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Bossuet poursuivait en Fénelon l'incompréhensible champion d'une femme exaltée et déjà frappée par l'Eglise, mais quand il se contentait de scruter à fond les vues mystiques, personnelles et avouées, de son adversaire, — ce qu'il trouvait devant lui, c'était, plus ou moins hardiment exprimée, une conception du christianisme tout à fait contraire à la sienne, et derrière laquelle pouvait s'apercevoir une série de conséquences subversives : — le dédain de l'effort moral, des « œuvres », des prières, du culte; — l'affaiblissement de la foi positive, subordonnée à l'amour, et noyée dans une charité enivrante et con fuse ; — l'efTacement de la personne de Jésus-Christ, au profit d'un Dieu vague qui n'aurait plus besoin d'être le dieu personnel de l'Evangile; — et enfin, par suite de la prétention de ces m^-stiques raffinés à se suffire à eux-mêmes et à dédaigner les intermédiaires entre eux et Dieu, un commencement de suppression de l'Eglise, une sorte d'individualisme analogue à l'indépendantisme protestant. Toutes ces conséquences, Fénelon (il est à peine besoin de le dire) les eût énergiquement, et sincèrement, désavouées. Déjà pourtant, certains disciples de Mme Guyon, de Molinos et du P. La Combe, avaient à Dijon, dans la patrie de Bossuet, de scandaleuses aventures qui se dénouaient à la Bastille. En tout cas, et en admettant m,ême qu'elles fussent excessives, les inquiétudes de Bossuet nous expliquent cette animosité rigoureuse à l'égard de Fénelon qu'on lui a tant reprochée et qu'on lui reproche encore. De ce point de vue, il pouvait dire qu' « il y allait de tout le christianisme ». De ces sommets

il pouvait regarder Fénelcn presque comme il eût regardé Luther.

Avec laide, qu'il sollicita du reste, de Louis XIV, et que Louis XIV, alors mal disposé pour Fénelon, lui accorda volontiers, on sait que Bossuet triompha, mais ici encore, d'un triomphe douteux et stérile. Non pas seulement parce que l'attitude extérieure de Fénelon, belle comme une pénitence de l'ancienne Église, avec quelque chose d'éminemment noble en sa correction douloureuse et habile, lui ramena les sympathies ; — non pas seulement parce que les événements politiques et religieux firent du prélat condamné un de ces hommes que la société française inquiète regardait avec espoir; — mais parce que ses idées mystiques elles-mêmes, loin d'être tuées par cette lutte malheureuse, en reçurent, sous les yeux de Bossuet, une publicité qui les servit. D'une part, ce que les écrits de l'archevêque de Cambrai, tout pleins de littérature ascétique, avaient montré, c'est qu'il n'était pas « seul », comme Bossuet l'avait cru; c'est que son mysticisme, à lui aussi, avait sa « tradition », et que nombre de docteurs orthodoxes, mal connus de son grand adversaire, avaient plus ou moins autorisé jusqu'aux élrangetés dont celui-ci faisait tant de bruit. Et il semble bien, — ne fût-ce que par la Deuxième instruction sur les Etats d'oraison, — que Bossuet, à la lin de la querelle, faisait aux mystiques, sur la légitimité d'une foi démêlée de toutes les images terrestres et de tous les raisonnements humains, des concessions qu'il n'eût pas faites au début. Puis, enfin, la thèse de F'énelon était telle que les aspirations, un peu troubles, du siècle finissant,

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y trouvaient leur compte. Après cent ans d' « esprit », de raison, de psychologie, d'analyse, une certaine lassitude se marquait des intellectualités sèches. On rêvait de sentiment, de fraîcheur, d'onction. La « sensibilité » perçait déjà, même chez les esprits sérieux et chrétiens. On demandait aux prédicateurs de prendre l'homme par le cœur et les larmes, et à Boui'daloue succédait jNIassillon. Les protestants eux-mêmes s'ouvraient à une dévotion plus tendre. Et tandis que Mme Guyon était réhabilitée et adoptée par eux, en Hollande, 'en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, — Bossuet, en Finance, pouvait voir les chansonniers travestir et railler sa doctrine sur « l'amour intéressé », tandis qu'on souriait au système mystique, plus piquant, plus touchant, plus chevaleresque, si Ton peut dire, de son rival vaincu '.

1. On peut consulter, sur ces questions, qui passionnent encore, Brunetière, Nouvelles Eludes critiques : la querelle du Quiélisme; l'abbé Bellon, Bossuet, directeur de conscience- Grouslé, Fe'nelon et Bossuet; G. Lanson, Bossuet, chap. viii et x; le P. Ghérot, le Quiétisme à Paris et en Bourgogne en 1698; la correspondance, — « à la fois puérile et bizarre >•, dit l'abbé Levesque, — de Fénelon et de Mme Guyon, publiée par Maurice Masson (Hachette, 1907); V Apologie pour Fénelon de l'abbé Brémond (l'JlO) ; VEjcplicatiun des Maximes des Saints, publiée par Albert Chérel ; — l'Histoire de France publiée sous la direction de M. Lavisse, t. Ylll, première partie, p. 285-287, 302-310, 315-321, 325-329, 408-411, où l'on verra les circonstances politiques et religieuses dont cette querelle se ressentit. Voir enfin les nombreuses éludes ou documents publiés par les abbés Levesque, Urbain et Griselle, dans la Revue du Clergé, la Revue Bossuet et ses suppléments (1900-1911), la Revue Venehni, la Revue d'Histoire de V Eglise de France et la Revue d'Histoire littéraire de la France.

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