CHAPITRE III
La tâche était belle pour un prédicateur chrétien débutant à Paris en 1660. Les dernières convulsions de la Fronde venaient de finir. L'absolue autorité du roi apparaissait à la nation comme le gage d'une prospérité dont la politique intérieure de Richelieu lui avait déjà ouvert la voie. La vie mondaine, les arts, les sciences, qui eux aussi s'étaient développés même sous le règne troublé de Louis XIII, ne demandaient qu'à s'épanouir dans la paix. Un âge d'expansion glorieuse s'ouvrait, sensiblement, pour la France.
Mais à côté de ces promesses ou de ces progrès dans l'ordre intellectuel et matériel, il y avait bien des menaces morales. Le développement simultané de la richesse et du goût surexcitait dans la classe supérieure du tiers état les besoins et les raffinements du luxe. Paris, en 1660, devenait décidément le o séjour superbe et pompeux », « l'île enchantée »
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dont les étrangers et les poètes célèbrent la « merveille ». Tout alors, clans les meubles, dans les vêtements, dans les habitudes, marque, plus encore qu'un désir de confortable, une passion de prodiga lité somptueuse. La noblesse, sans avoir les mêmes ressources que les bourgeois enrichis, fait les mêmes folies. Il le faut bien, du reste, dans cette parade perpétuelle à laquelle le roi l'enchaîne; la « magnificence » devient pour elle comme un devoir nouveau, le seul qu'elle ait à remplir dans la paix. Seulement, pour soutenir « ce train », les faveurs du prince, encore que mendiées, ne suffisent pas, et le jeu, les spéculations louches, les créanciers dupés, la débauche mercenaire deviennent trop souvent des moyens d'existence pour une caste dont la déchéance politique et la ruine économique se consommaient en même temps.
Les scandales vont se multipliant à Paris : Tallemant des Réaux s'en amuse, Guy Patin s'en désole, tous deux l'attestent. A la cour, le niveau des mœurs, jamais bien élevé, descend encore. La licence, qui venait d'avoir un âge d'or — « ce temps heureux de la bonne régence », chanté par Saint-Evreraond, ofi la « politique indulgente » du Mazarin « favorisait tous les désirs », — a sans doute ses coudées moins franches, maintenant qu'Anne d'Autriclie assagie essaie de faire régner la dévotion autour d'elle. Mais, dès 1661, tout ce qu'obtient la reine mère, c'est qu'on dissimule les « galanteries » que la comtesse de Soissons et la duchesse d'Orh-ans organisent autour du roi, celle-là avec son expérience perverse, celle-ci avec l'élourdcrie de sa frivolité.
Louis manifeste, d'ailleurs, par ses paroles aussi bien que par ses actes, le ferme propos de « se laisser conduire à ses passions, sans se contraindre ». Dès lors tout le monde autour de lui l'y aide, et l'imite. Et sous la décence extérieure, à laquelle il tient et qu'il maintient, derrière les grandes choses que dans la paix et dans la guerre il fait ou laisse faire par les ministres qui l'entourent, les documents nous révèlent une histoire secrète de la cour de France, beaucoup moins glorieuse, où, pendant vingt ans, régnent les femmes et l'inti'igue, où la cupidité et l'ambition font avec l'amour un mélange vilain, où des drames de jalousie et de vengeance succèdent à ces fêtes d'une voluptueuse élégance, dont les ballets de Benserade, les opéras de Lulli, les tragédies de Quinault faisaient l'accompagnement symbolique. — Tel était le monde que Bossuet, commençant de prêcher à Paris en 1660, à la cour en 1662, devait évangéliser.
Ce qu'il voit bien, pourtant, c'est que cette haute société dépravée à laquelle il a désormais affaire est croyante. « La vie est corrompue, la foi est pure », il le constate. Ces pécheurs orthodoxes n'ignorent point ni ne révoquent en doute a les mystères qu'ils déshonorent ». L'incrédulité, exception isolée, n'a même pas de nom : le langage vulgaire l'assimile au dérèglement des mœurs, au libertinage^ et de
fait la plupart des esprits forts ne sont alors que des bohèmes. Ils se cachent : quinze ans après encore, Bourdaloue dira 'qu' « en se laissant apercevoir, ils se diffameraient ».
Dès lors il ne s'agit pas pour le prédicateur de « convaincre des convaincus », etBossuet, comme la presque totalité des orateurs de sa génération, insistera peu sur le dogme. Non qu'il ne lui en coûte. Plein, comme il est, des Pères, persuadé, aussi, en son bon sens, que le christianisme est un tout et que « la morale se fonde sur le mystère », il s'oubliera plus d'une fois à se plonger, en chaire, « dans les grandes profondeurs » de cette « belle théologie » qu'il a sondée. Du moins, à dater de 1661, ces excursions métaphysiques se font chez lui plus rares. Dorénavant il porte son effort sur la morale.
C'est ce que témoignent d'une façon bien curieuse ses panégyriques de saints et ses oraisons funèbres. A Metz, pour complaire à l'innocente curiosité de ses auditeurs, il lui était arrivé de raconter dans un assez grand détail la vie des héros de l'Eglise ancienne. Ainsi dans le panégyrique de saint Bernard, qu'il compose en puisant dans deux chroniqueurs du moyen âge. A Paris, après 1660, plus de ces narrations développées et pittoresques. Il n'a souci que de découvrir dans la vie du saint, de qui c'est la fête, les leçons dont les chrétiens d'à présent ont besoin, ou quand il ne les y découvre pas, à les y mettre . Quand par exemple , célébrant saint François de Paule, Bossuet remplace par de longues considérations purement parénétiques le Idbleau des mortifications étranges de l'ermite de
Calal)rc et le récit amusant de ses miracles, l'auditoire — il le sent bien — ne sera pas content. Mais peu lui importe. La morale prime le récit.
Sur roraison funèbre aussi, le sermon déborde. De ce genre de discours, que Bossuet devait porter si haut, qu'on ne croie pas au moins qu'il ait été enthousiaste. Il y avait « peu de goût », nous dit son secrétaire; et c'était, selon lui, un « travail peu utile », indigne de l'Eglise, et où seule la vanité des familles trouvait son compte. Mais il voit, pour purifier et relever cette corvée trop mondaine, un moyen : c'est de la faire servir « à l'instruction de tout le peuple ». En conséquence, il restreint sans scrupule la part de la biographie particulière. Il relègue et cache aux trois quarts le défunt derrière la thèse générale que telle circonstance de sa vie, tel trait de son caractère lui a suggérée. Il ne voit en lui qu'un prétexte à de « saintes méditations ». Aussi bien, ces grands deuils n'offrent-ils pas de précieuses occasions d'enseignement? N'y a-t-il pas plus de chance d'atteindre et de saisir ces âmes légères quand le spectacle de la mort les attendrit peut-être et les dispose aux pensées sérieuses? C'étaient de bonnes journées que les funérailles d'Henriette d'Angleterre ou d'Anne de Gonzague, pour cette croisade morale à laquelle Bossuet comprend qu'il faut travailler sans trêve.
A travers la collection trop variée de vices que la cour et la ville lui offrent, il ne nous promené
point comme d'antres prétlioaleurs, Donrdalono par exemple, qui a touché à tout. Il concenti'e son élude et son effort sur l'ambition, l'orgueil, la volupté, — sur ces vices « essentiels « et « radicaux » d'où « sortent et pullulent » tous les autres.
L'ambition, d'abord, l'éternelle ambition dont il semble bien qu'il y avait, en ce temps-là, recrudescence . Un règne nouveau — surtout après une régence longue et traversée, — c'est la porte ouverte à tant d'espérances ! Mazarin mort, qui sera premier ministre? Parmi ceux qui, au vu et au su de tous, « courent », comme dit Guy Patin, après cette fortune, ce sont « M. de Villeroy, M. Le Tellier, M. Fouquet » qui tiennent la tête. Mais bien d'autres se faufilent sur leurs traces : le cardinal de Retz, le maréchal Fabert, lord INIontague, l'évêque de Langres, Condé peut-être; et la diversité de ces noms indique assez combien de coteries différentes sont « aux aguets ». Et toutes ces cupidités sont d'autant plus âpres qu'il ne s'agit pas que d'honneur. Sous Mazarin, et à son exemple, la curée avait été grasse : quel appât pour les besogneux de la noblesse comme pour les affamés du tiers étal!
Cette universelle convoitise frappe vivement Bos- Buet. Dans ses sermons de Metz, presque jamais il n'avait parlé de l'ambition; aussitôt à Paris, il la peint sous toutes ses formes et en toutes ses phases, depuis son entrée dans l'âme, si spécieuse et innocente. Car l'ambition s'offre d'abord à nous comme un désir permis d'expansion légitime, comme un devoir, presque. « Il faut, disent-ils, se démêler de la troupe, se distinguer. » Parfois plus beaux encore
S(Snt les prétextes : — désir de travailler au bien public, impatience de réaliser des projets édifiants. — Ainsi l'on se persuade; et l'on se pousse. Mais comment? u La vertu ne marche qu'à pas comptés. Elle ne sort point de ses règles. Elle n'est pas adroite ni souple. Combien plus actif est le vice, plus pressant, plus alerte ! » Faut-il se passer d'un agent si précieux? On l'emploie. Dureté pour les petits et les faibles, médisances, faux serments, tromperies administratives, iniquités juridiques, rien ne coûte bientôt plus à ce « désir d'agrandissement » qui s'étend à tout. Aux honneurs, d'abord, et à la puissance dont l'orgueil se repaît; mais aussi à cette « abondance », dont « le délicieux et le superflu » flattent la concupiscence physique. On veut, outre les dignités, les « belles maisons », les « belles terres ». Pourtant, que de misère en cette poursuite insatiable ! L'ambitieux ne s'épargne pas plus qu'il n'épargne les autres. Il pense nuit et jour à cette besogne de son « établissement », jamais close. A mesure qu'elles se satisfont, ses prétentions deviennent plus vastes. Le progrès même l'y convie; au début, « il lui fallait grimper parmi les précipices »; pourquoi s'arrêter en plaine? Et Bossuet ne tarit pas sur cette « habitude d'attendre toujours que l'on contracte à la cour », si forte que « l'on ne peut se défaire du titre de poursuivant sous lequel on croirait n'être plus du monde » et que l'on mourra solliciteur.
C'est qu'aussi bien, de tous ces caractères de l'ambition, les exemples vivants l'environnent. Il n'a qu'à ouvrir les yeux sur ses amis eux-mêmes
pour voir comment les ambitieux naissent, grandissent et durent. Parmi les plus illustres avides, il en est un que déjà sans doute il peut observer de près, étant le camarade de collège et le confrère d'un de ses fils; — c'est le sous-secrétaire d'Etat Le Tellier, ce type du parfait courtisan, qui, non content d'être parvenu, par un chef-d'œuvre d'équilibre, à se soutenir contre Colbert, ne cesse de lutter pour s'accroître, lui et son clan, et quoique maître d'une fortune aussi grosse que celle de son l'ival, lui dispute, à soixante-dix ans, lui ravit, à soixante-dix-huit, cette place de chancelier qui n'ajoutera qu'un titre à son épitaphe.
Mais ce que l'histoire quotidienne montre à Bossuet autant que l'ambition triomphante, c'est l'ambition déçue. Dès i663, les prisons se remplissent de traitants enrichis pendant la Fronde; d'énormes amendes tombent sur eux, sur leurs veuves, leurs enfants, leurs gendres. Au moment même où Bossuet arrive au premier rang de la prédication parisienne, le cousin germain de son père, Antoine Bossuet, secrétaire des finances et l'un des plus riches « 2)artisans », seigneur de Villers, de Marly, de Ville-d'Avray et autres lieux, est frappé lui aussi, et dépouillé. Et la chute de Fouquet (iGGii665) ne semble pas devoir clore la liste de ces exécutions redoutables. Le maître dont on escomptait la faiblesse craint tant d'être dupé de nouveau! Qui sait si Colbert n'aura pas demain le sort de sa victime? Une sorte de terreur règne, dont les mémoires des courtisans sont pleins, et les discours de Bossuet, de 1660 à 16G6, la reflètent sous le
voile transparent des images de la Bible, dans ces pages fameuses où il peint, à trois ou quatre reprises dilférentes, « couché tout de son long sur la montagne, tronc inutile », ce grand arbre « que le ciel nourrissait de sa rosée, que la terre engraissait de sa substance ».
A côté de l'ambition « sans laquelle on n'est point du monde », ce que Bossuet voyait le plus souvent autour de lui, c'est « la fausse galanterie, sans laquelle on n'a point d'esprit ». Ce sujet n'était pas de ceux dont, comme il dit lui-même, un prêtre puisse parler « sans crainte et à bouche ouverte ». On a peur d'évoquer « dans les âmes corrompues des pensées profanes ». Mais tout de même, les scandales contemporains font trop de bruit pour que le ministre de l'Evangile les ignore. Il en parlera donc, et sans cette demi-condescendance, sans ces égards souriants ou résignés que les moralistes ont alors quand ils touchent aux galantes faiblesses. De ces dehors raffinés dont l'amour grossier se pare; de ces mots d' « adoration », d' « hommages », qu'il vole à l'amour pur, à l'amour divin, il lui refuse le droit de se servir.. Il le ramène rudement à sa vraie forme, forme a ignominieuse » d'une « brutalité », qui éclate en toutes ses attitudes. « Poursuivant », son ardeur a tantôt des « lâchetés inouïes », tantôt des emportements sauvages où s'entend le « hennissement » de la bête, bondissante au fond des « cœurs lascifs ». Satisfait, c'est une joie honteuse a qui pénètre en la moelle des os » et énerve 1 âme- Méprisé, « rien de si furieux ».
Mi.is les conséquences sont plus^ laides encore que le vice. Il faudrait aller chercher dans les romanciers ou les dramaturges modernes, chez un Balzac ou. un Emile Augier, une perception aussi pénétrante que celle de Bossuel des ellets imprévus de décomposition morale que la volupté produit. Il en est un sur lequel il revient plus d'une fois : la dureté, ' — cette dureté des don Juan. — « La joie des sens », en même temps qu'elle entame « le principe de droiture qui est en nous », surexcite l'égoïsme et la cruauté qui sommeillent. Elégants et riants, « la [)arole douce et l'humeur enjouée », ces voluptueux n'ont à la houche que des maximes inoffensives : « Contentons-nous, disent-ils; cueillons les fleurs avant qu'elles ne passent » ; mais voyez-les quand la misère les sollicite : « leur cœur est fermé à la compassion, leurs mains au secours ». Attendezles surtout au jour où, appauvris eux-mêmes par leurs dissipations, ils chercheront fiévreusement de quoi contenter leurs passions toujours exigeantes. Nulle injustice ne leur coûtera, nulle rapine. Et de là, ce crime — passé en hahilude dans le grand monde — des dettes impayées, sans souci « de faire languir misérahlement des marchands et des ouvriers dont la famille éplorée crie vengeance », sans honte d'avoir causé la ruine d'anciens amis, que vous ne regardez plus désormais cjue comme des importuns, et à qui vous croirez faire assez de justice en leur laissant après votre mort les restes de votre naufrage. De là ce jeu où, non seulement « des pères et mères dénaturés jettent la fortune de leurs enfants », mais où l'on descend au der-
nier degré de la « fraude », à la pure et siiti[)le « volerie ».
Bossuet va même plus loin dans cette dénonciation des conséquences de la volupté. En i665, prêchant l'Avent au Louvre, il dépeignait « les peines d'esprit de « l'amour impur », ses incertitudes, ses agitations, l'enfer de ses jalousies, et le reste, que je ne dis pas ». Ce reste, il le dira l'année suivante. Dans le sermon sur l'Amour des plaisirs prêché en face de Louis XIV, il osera nommer ces « tortures insupportables, ces maux inconnus que les plaisirs ont amenés dans le monde ». Et aux gentilshouiines épuisés, que la veille , peut-être il entendait se plaindre de ces rigueurs du pouvoir qui bouleversent les fortunes les plus hautes, il répond, rudement, que « les disgrâces ruinent moins de familles que la sensualité ».
Si courageusement précis dans les généralités a])straites, Bossuet n'a pas plus de peur de s'en prendre à tel ou tel groupe, clairement désigné, de ses auditeurs. C'en était un auquel on pouvait appréhender de déplaire, que celui de ces femmes du monde, plus nombreuses alors que jamais autour des chaires. De la parole, en ce temps-là, elles raffolent ou prétendent raffoler. Mlle de Montpensier,. esquissant le rêve d'une abbaye de Thélème pour précieux et précieuses, n'oublie pas d'exiger « un bon prédicateur », et encore au temps de La Bruyère la
coquette la plus évaporée, dans le programme de sa semaine mondaine, prévoyait toujours, à côté du jeu, du concert et de la mascarade, un « joli sermon » Mais combien de prédicateurs devaient, par leur façon de prêcher, briguer des suffrages d'où dépendait leur réputation présente et partant leur évêché futur! Combien, par une déférence intéressée, ont dû ménager cette puissance susceptible, et quand ils y touchaient dans leurs discours, émousser la sévérité évangélique, se contenter d'épigrammes plus flatteuses que blessantes à l'amour-propre, et arrêter la réprimande au point où elle cesserait d'amuser la curiosité pour remuer douloureusement la conscience ! « Nous entendîmes l'autre jour l'abbé de Montmor, écrit Mme de Sévigné. Il fît le signe de la croix, il lut son texte, il ne nous gronda point, il ne nous dit point d'injures. Il nous pria de ne point craindre la mort; nous le lui accordâmes. Il n'a rien qui choque. Nous fûmes tous contents. »
Bossuet choquait peut-être. Il ne s'adresse jamais aux femmes, dans la chaire, que sur un ton de sévérité raidc, où parfois la compassion perce, parfois quelque colère, plus souvent un peu de dédain. De bonne heure, dès les sermons de Metz, les occupations de cet être frivole lui ont apparu comme la marque la plus parfaite de la plus misérable vanité. N'est-ce pas la femme qui a inventé la toilette, et qui dans ce soin du vêtement, où il ne fallait que simplicité, modestie et propreté, a introduit un tel raffinement qu'à présent, « pour orner une « boue colorée », presque toute la nature travaille, presque tous les métiers suent, presque tout le temps se consume! » Elle-
même à ce vain ajustement, combien d'heures elle consacre ! Combien, au soin de ces cheveux, « que la nature jette sur nos têtes comme un excrément inutile », et dont la coquetterie « fait une affaire! » Mais à Paris, Bossuet ne se borne plus à des indignations naïves contre ce gaspillage scandaleux du temps. Il dénonce, gravement, le motif véritable de cette frivolité : le désir de plaire, a leur passion dominante ». Se sentent-elles de l'esprit? Quel empressement à le faire éclater dans les entretiens! Ont-elles de la beauté? « Avec quelle pompe elles l'étaient partout », jusque dans la maison de Dieu où elles entrent « la tête levée, fendant la presse avec grand bruit et portant partout des regards hardis » : — Bossuet avait d'abord écrit avides. — Et ce qu'ils sollicitent, ces regards, c'est d'autres regards, et qui ne soient point indifférents. « Que veulent ces gorges et ces épaules, sinon étaler à l'impudicité la proie à laquelle elle aspire? »
Bourdaloue ne dira rien déplus fort. Mais, dans la même rigueur, il y a en outre, chez Bossuet, comme un écho passionné des malédictions du moyen âge contre l'éternelle ennemie.
De môme, lorsque Bossuet s'en prend aux grands, c'est déjà presque cette hardiesse de Massillon, mettant la chaire à l'unisson de la « philosophie » naissante. Que les grands, « enivrés de leurs propriétés et de leurs titres », se gardent de croire qu'ils sont au-dessus de la condition humaine : « Dieu et la nature ont fait tous les hommes égaux: et quoique l'orgueil ait trouvé le moyen démettre une différence infinie entre le sang noble et le sang roturier », la
grandeur n'a d'autre fondement que le don, gratuit et fortuit, de Dieu. Si les grands oublient celte unique raison d'être d'un privilège immérité et les devoirs débouté qu'il leur impose, — s'ils sont comme cette « idole muette » qui, au milieu « de la terre désolée, des pauvres gémissants, des innocents opprimés, hume l'encens, voit tomber les victimes et n'étend pas les bras pour faire le bien » ; — malheur à eux : . « leurs fautes ne peuvent presque pas être médiocres. »
Il est vrai que, parmi ces grands, quand c'est au plus grand que Bossuet parle, quand c'est au souverain lui-même qu'il s'adresse, incontestablement il y met des formes et des détours. Alors même que dans sa bouche la leçon oula réprimande sont directes, elles sont discrètes, ou bien des louanges s'y mêlent, qui les atténuent singulièrement. Il n'y a pas à en disconvenir.
Mais est-il, encore aujourd'hui, besoin de rappeler que, sous l'ancien régime, il était impossible à un prêtre sérieux de dire en chaire au souverain, sans réticences et sans ambages, des vérités que les corps les plus puissants, que les ministres les plus écoutés, n'avaient littéralement pas moyen de faire entendre, contenus qu'ils étaient par l'étiquette, sinon par le respect? Ajoutez que sous Louis XIV, cette liberté de langage se conçoit encore moins que sous tel autre de ses prédécesseurs ou de ses successeurs, et à la date de son règne où Bossuet prêchait à la cour, moins qu'à un autre moment du règne. C'avait été le soin de Mazarin, dans les dernières années de la RégeHce, ce fut celui du roi dès son
avènement réel au pouvoir, que d'accroître le prestige de la personne royale et de creuser, entre le « monarque » et ceux même qui l'approchaient de plus près, un abîme. Les camarades de jeunesse de Louis XIV s'en aperçurent vite, et d'aucuns, pour ne s'en être pas aperçus, en pâtirent. Dès la quatrième année de son règne personnel, il ne faisait pas plus d'état de son propre frère que d'un simple « maître des requêtes ». Dès 1662, pour lui avoir parlé sur ses déportements « comme une chrétienne et comme une honnête femme », la duchesse de Navailles avait été chassée avec son mari. C'est en i66j que Lefèvre d'Ormesson nous peint l'effroi de la cour, où personne « n'ose parler », et attribue au roi ce mot fort vraisemblable : « Je sais qu'on ne m'aime pas. Je ne m'en soucie point, car je veux régner par la crainte. » Un prédicateur assez hardi pour dire au roi crûment la « vérité totale », serait sans doute allé méditer à Quimper-Corentin sur les inconvénients de se poser en « réformateur extravagant » auprès d'un prince qui se vantait de « connaître nettement le mal qu'il faisait ». Bossuet, comme plus tard Bourdaloue, préféra qu'une conduite prudente lui permît d'essayer plus longtemps de faire un peu de bien.
Quant aux louanges, que comme Bourdaloue plus tard, il donne à Louis XIV, si d'ordinaire elles sont suffisamment exactes, si le plus souvent Bossuet ne loue le roi que des choses dont on pouvait le louer à justetitre, il faut avouer pourlnnt que, plus d'une fois aussi, il n'y a pas moyen de souscrire à ces éloges. Mais Bossuet lui-même, parlant au Daiipliin, iadi-
RÉr.ri/nu. — Dossuet. 4
quail plus tard, non sans finesse, ce que ces complinicnls versés aux souverains pouvaient contenir d'ironie. « Telle était, dans l'Egypte ancienne, la manière d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient qu'aigrir les esprits et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu était de leur marquer leur devoir dans des louanges », — où ils pouvaient apprendre précisément quelles vertus ils ne possédaient point.
Il y a eu, il y aura toujours dans les paroles sociales une insincérilé nécessaire, et quelque chose vaut mieux que ces chicanes : c'est de reconnaître que Bossuet allait vraiment assez loin dans la vérité relative. A une conscience, comme celle de LouisXIV, dont la religiosité ne devait guère se traduire jamais que par la crainte de l'enfer, il en fit de bonne heure entendre la menace. A un souverain dont un orgueil naturel, savamment entretenu par les flatteurs, causa les plus grandes fautes politiques, il ne se lassa pas d'expliquer l'immoralité de la toute-puissance :
Ah! si je pouvais ici vous ouvrir le cœur d'un Nabuchodonoser ou d'un Balthazar ou de quelque autre de ces rois superbes qui nous sont représentés dans l'histoire sainte, vous verriez avec horreur et tremblement ce que peut, dans un cœur qui a oublié Dieu, celte terrible pensée de n'avoir
rien qui nous contraigne De là naissent des vices inconnus,
des monstres d'avarice, des raffinements de volupté qdi n'ont pas de nom. L'impunité fait tout oser.... Il n'est pas expédient à l'homme de ne voir personne au-dessus de soi : un prompt égarement suit cette pensée, et la condition de la créature ne porte pas celte indépendance.
Il n'est pas jusqu'à ce sujet délicat des amours royales auquel Bossuet n'ose parfois toucher. Ter-
minant le a6 février 1662 son sermon sur la Prédication évangélique, il montrait, dans une péroraison énergique et d'une couleur quasi dantesque, la fuite, au dernier jour, des pécheurs éperdus devant la Vérité qui se révélera à leur vue dessillée :
Ils seront agités et angoissés ; ils se voudront cacher dans l'abime. Pourquoi celte agitation. Messieurs? C'est que la vérité leur parle. Pourquoi cette angoisse? C'est que la vérité les presse. Pourquoi cette fuite précipitée? C'est que lu vérité les poursuit.
Or il y avait une « fuite précipitée » qui faisait, ce jour-là même, le sujet de tous les entretiens de la cour, et que Bossuet pouvait attribuer à ces remords vengeurs : la fuite d'une pécheresse illustre qui, l'avant-veille , de grand matin, s'était sauvée des Tuileries jusqu'à Chaillot, pour se cacher aux Visitandines : Mlle de la Vallière.
Un dernier point reste à signaler dans cette prédication de Bossuet. C'est la préoccupation qui s'y marque des pauvres. Lorsqu'il essaie de créer chez son royal auditeur cette ambition des tâches hautes et purifiantes qui sera le meilleur contrepoids des tentations vulgaires et le meilleur relèvement des chutes inévitables, ce à ,quoi il le convie surtout, c'est à pratiquer largement, passionnément, ce devoir mal connu, essentiel pourtant, de la royauté : le devoir de « sauver », de « donner la vie », de soulager ces peuples dont il sait les besoins. Mais ce devoir, ce n'est pas au roi seulement, c'est à tous les
chrétiens qu'il le prêche. Et cela sans se lasser, ni craindre de lasser. Non seulen*ent pendant ces disettes qui se succédèrent de iGSg à 1662, années horribles où il peut dire, sans exagération, à ses riches auditeurs qu' a on meurt de faim à la porte de leurs hôtels » ; mais pendant les années, plus douces, qui suivirent; — non seulement dans les sermons de charité proprement dits, mais dans tous ses discours, quel qu'en soit le sujet, — partout et toujours, les pauvres apparaissent; et l'évocation de la « faim » et du « désespoir » des misérables lui fournissent mainte péroraison.
Notons, de plus, que quand il prêche l'aumône il entre, avec une précision qu'il n'a pas toujours en d'autres matières, dans le détail de la pratique : — ne pas se rebuter des aigreurs des pauvres; — aller chercher les pauvres honteux, et, tout en évitant de les blâmer d'une pudeur qui les pousse heureusement à s'aider eux-mêmes, « forcer celle pudeur par un accueil prévenant » ; — avoir, selon le conseil de saint Jean Chrysostome, un tronc dans sa maison, oîi l'on mettra, à jours et heures fixes, la part des deshérités; — enfin ne point rogner ce fonds de la charité sous prétexte que votre famille et vos charges s'accroissent. Tout au contraire. Plus vous avez de faveurs à demander à Dieu, plus vous avez à pratiquer la fraternité chrétienne.
Mais cette fraternité, où la trouver?
Avons-nous jamais ressenti que nous sommes les membres d'un même corps? Qui de nous a langui avec les malades? Qui de nous a pâti avec les faibles ? De toutes parts, il s'élève un cri de misère à l'entour de nous, qui devrait nous fendre le cœur,... 0 riche superbe et impitoyable, si lu cntcn-
LA MORALE DANS LA PRCUICATION DE BOSSL'ET. ti3
diiis celle voix, pourrail-clle pas obtenir de loi quelque relranchcment des supcrduilés de ta table?... obtenir qu'il y eùt quelque peu moins d'or dans les ameublements dont tu te glorifies.'' Tu ne sens pas, misérable] que... ton luxe arrache l'àme à cent orphelins!...
Mèine chez les personnes pieuses, combien il est malaisé d'entamer cet égoïsme qui s'isole dans l'indlirérence et la tranquillité! Bossuet a entendu l'excuse des dévots qui se dérobent, et qui croient s'acquitter avec un « que Dieu vous assiste ! » Et quand une courageuse importunité a forcé dans leurs derniers retranchements ces avares, il sait le marchandage de leurs « mains engourdies » pour le bien.
Aussi essaie-t-il de prendre autrement des âmes « sans affection et sans miséricorde ». Puisqu'il ne faut pas compter les attendrir, il essaiera de les intimider, en leur révélant les raisons effrayantes qui font de l'assistance des pauvres un devoir essentiel et strict du chrétien conséquent.
D'abord une raison de naturelle justice. A l'heure qu'il est, « quel abîme entre les conditions ! » Ici le superflu, les délices, la joie, l'éclat; — là le complet dénûment, la perpétuelle souffrance, les avanies de la servitude. Pourquoi?
« Les murmures » de ceux qui se plaignent « sont justes ».
Non, non, ô riches du monde, ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever son soleil, ni qu'il arrose la terre : les pauvres y ont leur part aussi bien que vous. J'avoue que Dieu ne leur a donné aucun fonds en propriété, mais il leur a assigné leur subsistance sur les biens que vous possédez.... La nature, ou, pour parler plus chréliennement. Dieu, le père commun des hommes, ont donné dès le commencement un droit é"al à tous ses enfants à toutes les choses dont ils ont
besoin pour la conservation de leur l'ie. Et ce droit si naturel que les hommes ont de prendre dans la masse commune tout ce i/ui leur est nécessaire, ^ardez-i'ous bien de croire que les l>aîicres l'aient tout « fait perdu.
Par conséquent, c'est « frustrer les pauvres de leur propre bien que de leur dénier celui qui nous est superflu ». Ne pas donner est un vol. Votre propriété n'est réelle qu'au regard de la justice humaine. Au regard de Dieu, elle n'est qu'un fîdéicommis; vous n'êtes que des « dispensateurs ». La charité est la compensation rationnelle de l'inégalité sociale qui, sans cela, serait un odieux scandale et une légilimci objection contre la Providence.
Mais voici ce que dit, en outre, la foi : que l'opulence est une épreuve, un piège. Elle gâte l'âme, elle pervertit l'homme, fatalement. C'est « la malédiction des grandes fortunes ». Aspirez à vous en décharger. Remerciez les pauvres de vous ouvrir le salut que votre funeste bonheur temporel vous ferme. Leur soulagement est votre rédemption.
Quel est donc alors leur rôle dans l'Eglise? Il est éminent. Celui qui a dit : V.-v vobis divitibus, a dit aussi Beati pauperes. Oui, « lEglise n'a été bâtie que pour les pauvres. Evangelizare pauperibus misit me : Jésus-Christ a déclaré par sa pauvreté même qu'il était venu au monde pour renverser l'ordre que l'orgueil et l'injustice y avaient établi. » Et si la richesse, loin d'être une marque de la faveur divine, est bien plutôt le signe probable des victimes de la colère céleste, la misère est le signe certain de béné. diction des préférés et des élus. Tel est le mystère de la cité chrétienne, d'après lequel l'aumône est
bien moin.sune générosité facultative, qu'une reslilu- "lion oljligatoire, — d'après lequel la charité non seulement n'implique aucune supériorité de celui qui donne sur celui qui reçoit, mais au contraire une supériorité de celui qui reçoit sur celui qui donne, puisque la libéralité du riche n'est qu'un hommage de sa subordination mystique, qu'une offrande humiliée, rançon de sa damnation vraisemblable.
Sans doute, ces dogmes hardis, Bossuet ne les a pas inventés. Ils sont dans l'Evangile, ils sont dans les Pères, et il n'a pas été le seul, même au xvii* siècle, à les y voir : Bourdaloue, après lui, devait les invoquer souvent. Mais il n'en faut pas moins noter l'entière adhésion qu'il y donne, la rigueur avec laquelle il développe sans réticences et proclame une doctrine propre assurément à faire hésiter un christianisme conservateur et courtisan, comme celui qu'on lui a imputé plus d'une fois. Cela frappa les hommes du temps. « M. l'abbé Bossuet prêche une morale austère », écrivait l'évêque Nicolas Colbert à son cousin dans des notes confidentielles ; et les « messieurs du Port-Royal » qui, en 1661, à la chapelle des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, « so cantonnaient à tous les coins de son auditoire >/ étaient les plus vifs à exciter les applaudissements*. Ils pouvaient augurer, dans cet élève de Nicolas Cornet leur ennemi, un futur allié.
1. L'abbé Le Dieu, Mémoire sur la vie de Bossuet, éd. Guettée, p. 73. — Les Annales Je la Comjjai^nie du Tr. Saint Sacrement, publiées par D. Beauchet-Filleau, O.S. B., montrent Dossuel faisant partie d'une « société secrète catholique » dont l'un des buts principaux étaient de combattre énergiquement les mauvaises mœurs et de soulager les pauvres.