‹ BossuetChapitre 30 sur 30 · MM. Brunetière, Crouslé, Lanson · texte numérisé non relu

MM. Brunetière, Crouslé, Lanson

pire la Révocation; selon toule apparence, il n'y eut , aucune part; chargé comme tous les évôrpies de France, ni plus ni moins, de l'appliquer, il (ut de ceux qui s'en acquittèrent avec le plus d'humanité; les l'igueurs dont on peut supposer qu'il eut la regrettable initiative sont fort peu nombreuses et mal connues; enfin loin d'afficher « du zèle » dans ces tristes exécutions, il fît, ce semble, à la cour comme à ses confrères, l'effet d'avoir été tiède. Même, au rapport d'un nouvelliste du temps, Louis XIV, un jour, le lui fît sèchement sentir.

On ne peut pas plus justement lui reprocher sa « brutalité » d'administrateur. Ses prétendues « persécutions » contre les couvents de Sainte-Glossinde à Metz, de Faremoutiers, de Rebais et de Jouarre dans le diocèse de Meaux, ne furent ni des chicanes d'archidiacre taquin, ni des excès de pouvoir d'évêque t3'ranneau. Il fallait bien réduire àla règle ces nonnes étranges de Lorraine, dont l'abbesse avait vendu les reliques et les cloches du monastère et courait les bals masqués; réduire à l'obéissance de l'évêque ces religieux et ces religieuses de Meaux qui, sous prétexte de relever directement du Pape, ne voulaient dépendre de personne. Et si « M. de Meaux » ne put entrer qu'avec l'aide du bras séculier et en faisant briser les portes, dans le monastère de Jouarre, il n'y eut en cette tragi-comédie aucun des épisodes — plus pathétiques du reste que sérieux, eux aussi — de l'expulsion des religieuses de Port- Royal.

La vraie réserve qu'il faut faire sur cette douceur, c'est celle que l'hisloire de ses controverses a pu

déjà plus d'une fois nous suggérer : c'est que, pour euipêcher la propagation d'idées qu'il estime dangereuses, il ne recule, même matériellement, devant rien : Richard Simon, Caffaro, Fénelon l'éprouvèrent, et aussi l'un de ses vieux maîtres, Launoy, dont il fît interdire, sans pitié, les conférences privées. Ainsi encore dans la discussion, cette douceur disparaissait vite. Très convaincu, et justement, de la pureté de ses intentions, très convaincu aussi, et à l'excès, de l'aveuglante évidence de ses idées, il avait une pente à la violence. Jusque dans ses lellrcs on s'en apercevait. Leibniz se plaint de son ton décisif et altier, de sa « flerté choquante ». Ecoutez, du reste, cette description que Bossuet fait d'une belle dispute :

On s'échauffe naturellement comme dans une espèce de lulle. On se tùle, pour ainsi dire, l'un l'autre dans les premiers coups qu'on se porte. Et quand on croit avoir senti le faible, tout ce qui suit est plus vif et plus pressant.

Trop « vif », apparemment, et trop « pressant». D'une « conférence » avec lui, Mme Guyon sortit « la tèle épuisée » et resta « plusieui's jours malade ». Et Fénelon, qui jadis s'était égayé de la véhémence de son illustre ami — « je m'imagine, lui écrivait-il, vous voir en calotte à oreilles, tenant M. Dupin comme un aigle tient dans ses serres un faible épervier », — Fénelon lui-même s'effraya, comme Malebranche et Simon, d'un de ces lêle-à-tête.

Il n'en est pas moins A'rai que, dans le commerce ordinaire de la vie, là où l'on peut sans scrupule tolérer, pardonner, a prendre le bon de tout le

monde », Bossuet témoignait d'une humeur pacifique. Et cette mansuétude clémente — que la nature ellemême, remarque -t-il quelque part dans un curieux et poétique passage, nous enseigne — était, dans ces rapports journaliers, si marquée, qu'elle parut aux contemporains le trait saillant de son caractère. Ce nom de Bénigne ne pouvait être mieux porté, nous disent de bonnes âmes du temps. Quand Bossuet entra à l'Académie française, l'une des qualités que relève le confrère qui le reçut, c'est « son agréable épanouissement de cœur et de visage ». Et si l'on veut de cette humanité facile, de cette sensibilité même de Bossuet, des preuves de fait, qu'on se rappelle sa touchante intervention, les paroles exquises qu'il prononce au pied du lit d'Henriette d'Angleterre agonisante; — sa douleur inconsolée, et dont Mme de Sévigné elle-même s'étonne, de la mort de Turenne; — ses regrets, chrétiens, mais navrés, à la mort d'un frère, « un tout pour moi dans la vie », écrit-il, dont la disparition lui fait un tel vide « qu'à peine il se peut soutenir ». A ces défaillances révélatrices, qu'on joigne ce que nous savons de ses liaisons particulières avec les hommes les plus délicats, les plus affectueux, les plus tendres de celte « société polie » d'alors, où ne surabondait pas la tendresse : le triste et discret La Bruyère, l'aimable Fleury, le suave Mabillon , sans oublier l'ablié de Choisy, ce doux inconscient. — Qu'on lise, encore, certaines œuvres de son âge mûr, singulièrement expansives : ces Méditations sur l'Evangile, conversations pieuses, sans apprêt, à peine écrites, où l'on croit l'entendre, et où revient sans cesse une

louange pénétrée de la miséricorde, de la pitié, de l'affection dont Jésus a donné le modèle, nous apprenant par son exemple que « les cœurs durs et insensibles ne sont pas ceux qui lui plaisent ». Surtout, qu'on lise les lettres de direction à la sœur Cornuau, à Mmes de la Maisonfort, d'Albert, du Mans, lettres toutes pacifiques et tendres.

Certes, si un tempérament autoritaire et dur a l'occasion de se trahir, c'est bien dans l'exercice de cet empire absolu qu'offrent sur elles, à l'homme qu'elles révèrent et qu'elles admirent, des âmes de femmes prosternées dans un besoin passionné de sujétion. Or, tout au contraire, ce que l'on observe chez Bossuet directeur, c'est d'abord une patience dont la sœur Cornuau, qui l'avait éprouvée, s'émerveille : — il subit avec une douceur toujours souriante, les bavardages de ses « filles » sur leur « état d'âme », leurs scrupules qui naissent les uns des autres, leurs questions puériles, leur doléances monotones sur des « peines » imaginaires, où il soupçonne non sans raison qu'il y a « beaucoup de vapeurs ». Il se contente de les prier timidement d'être plus courtes, d'épargner ses yeux, auxquels « les lettres de petite écriture font d'abord quelque peine » ; il s'excuse poliment quand il n'a pas pu répondre de suite; il écoute et encourage « celles qui sont peu éclairées et d'un petit génie avec autant d'application » que les autres. Parlez, leur dit-il; « rien ne me rebute ». — Mais ce qu'il importe plus encore de noter que cette résignation consciencieuse d'un émule de saint François de Sales, c'est l'extrême réserve qu'il apporte dans la direction. Il a le respect des âmes; il estime « qu'il ne faut pas contraindre n. RtRELLiAu. — Bossuet. 13

Non pas, bien entendu, qu'il consente à « plier » luimême : il exige que l'on soit « souple sous la main », qu'on accepte les décisions sollicitées, et surtout qu'on n'aille pas écoutant les avis d'un chacun. Toutefois ce qui ressort de tous ses conseils, c'est qu'il vise à « se rendre inutile ». Il veut « former à Dieu des enfants, non des esclaves ». Il veut « les mettre en état d'avoir moins besoin de lui et d'aller toutes seules ». Voilà un impérieux bien libéral.

Elt voici un solennel bien modeste. Déjà nous l'avons dit à propos de son style : dans ses écrits même les plus connus par leur pompe, il y a des coins d'inattendue simplicité. Là encore, les contemporains se trouvent avoir protesté d'avance contre la légende. Noble, « M. de Meaux » l'était assurément 011 il fallait, mais dans la « conversation », dans le « commerce », il déposait ces draperies dont notre imagination l'affuble à demeure. « Affable, humain, d'accès facile ; rien d'austère, de pédant, de gourmé » : ce sont les termes mêmes de Saint-Simon qui le connut bien, et qui, pourtant, devait toiser les parvenus de l'Eglise aussi impitoyablement que ceux de l'Etat. « M. de Meaux souffrait, dit aussi la sœur Gornuau, d'être obligé par sa dignité de garder une espèce de supériorité pour le bien même des personnes afin de les tenir plus dans la soumission et dans l'ordre; » c'était pour lui « un fardeau pesant ». Son inclination naturelle l'eût porté, ce semble, à l'opposite : à la bonhomie, à la familiarité, au sansfaçon. Les échos qui nous sont parvenus, à travers les confidences de son secrétaire, de ses entretiens domestiques montrent qu'il s'exprimait souvent avec un laisser-aller quelque peu trivial.

l'homme. 19b

Faut-il aller jusqu à croire deux témoins — Saint- Simon encore et révèque Nicolas Colbert — qui nous disent qu'il fut « gai » ? Je pense qu'il s'agit là d'une gaîté retenue, n'allant pas au delà de l'enjouement et du- sourire. Un petit fait, conté parla sœur Gornuau, nous en donne apparemment la note exacte :

Un jour, dit-elle, la pluie survint pendant qu'il se promenait dans un jardin où il y avait assez de monde, prêtres, religieux et autres. Tout le monde se mit à courir pour gagner la maison, et on lui dit en passant : Eh quoi! Monseigneur, vous n'allez pas plus vite? Il répondit avec un air de gravité très sérieux : « Il n'est pas de la gravité d'un prélat de courir ». Et il alla toujours à petits pas. Puis il revint trouver la compagnie avec un air de joie qui était charmant, en disant : « Nous avons été mouillé un peu plus que vous, mais nous ne soniines point si las, car nous n'avons point couru. »

Et ce n'est pas seulement la dignité professionnelle qui devait mettre à sa gaîté une sourdine; c'était aussi la crainte, que Bossuet paraît éprouver au plus haut point, de donner dans la médisance, peut-être parce qu'il s'y sentait quelque talent. Il lui advenait d'oublier cette chrétienne horreur de la moquerie, le jour, par exemple, où, devant la duchesse d'Orléans, il fit un exposé fort divertissant et malin des systèmes de Mme Guyon et des folies quiétistes.

Sa façon de vivre, que le seul récit de son œuvre énorme permet de deviner, reflétait cette simplicité. " — Un labeur continu, régulier, calme, et qui réussit à « faire tout ce qui se présente à chaque moment » grâce au retranchement sévère des inutilités de la vie. A la cour, où il fut enchaîné dix ans, sa préoccupation la plus gi-ande est de défendre son temps contre ce monde, qui lui déplairait seu-

lement « à cause de la désoccupation qui y règne et des bienséances qu'on est obligé d'y garder. » Il s'en affranchit le plus qu'il peut. Point de visites. D'austères récréalions : à Saint-Germain, ces promenades de l'allée des Philosophes, où les abbés mondains ne devaient pas lui faire cortège; neuf ou dix fois en dix-huit ans, pour voyage de vacances, une retraite à la Trappe. Jurieu était bien mal informé quand il le représentait comme « un de ces évêques de cour dont le métier n'est point d'étudier » et qui « vivent dans les délices ».

A Meaux, même existence. Bossuet est toujours robuste, et il s'en flatte : « Dieu m'a fait la grâce que rien ne m'incommode. Le soleil, le vent, la pluie, tout est bon ». Il mange quand il en a le temps. Il reprend son travail du jour au milieu des nuits, de ces nuits étoilées où la pensée lui est plus facile, la prière plus douce, et qu'il a chantées en poêle. Et dans cette dernière période de sa vie, quand il n"a pas près de lui quelqu'un de ces doctes amis dont il profite, ses plaisirs sont ceux d'un curé de campagne. Longtemps auparavant, dès 1661, il avait fait, tout haut, en chaire, ce rêve naïf :

Quel agréable divertissement [que de] contempler de quelle manière les ouvrages de la nature s'avancent à leur perfection par un accroissement insensible! Combien ne goùte-t-on pas de plaisiv à observer le succès des arbres qu'on a entés dans un jardin, l'accroissement des blés, le cours d'une rivière!

Trente ans après, il décrit soigneusement à ses correspondants de Rome le triomphe du printemps dans sa campagne épiscopale de Germigny, les canaux qu'il fait creuser le long de la Marne; il se

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lamente des pluies qui conipromeltent la vigne et qui ont détruit pêches et raelons.

Qu'à cette bénignité foncière et naïveté de goûts ne correspondit pas une dertaine candeur et simplicité d'esprit, à prendre même ces mots dans leur sens le moins flatteur, il n'y faut pas contredire.

La mentalité de Bossuet est comme son honnêteté : solide et sincère, mais massive et rectiligne. Une étreinte des idées générales qu'on voudrait moins cordiale ; — un développement des « lieux communs » qu'on souhaiterait moins insistant; — une complaisance un peu appuyée et un peu lente dans l'afOrmation des véritésclaires et grosses ; — un accueil trop peu exigeant (nous l'avons déjà noté) des théories contraires également justes peut-être, mais en se contentant de les juxtaposer et sans éprouver le besoin ou prendre la peine de les fondre; — une tendance exagérée à attribuer une valeur probante aux choses de sentiment, à croire qu'une idée qui soulève l'indignation est forcément une idée fausse, et, par suite, à prendre une belle image ou un mouvement pathétique pour un argument; — ces quelques travers sont notables surtout, comme il est naturel, soit dans ses derniers traités, composés d'assez mauvaise humeur, d'histoire théologique, soit dans ses écrits de dévotion intime et sur des sujets où il parle, en sécurité, à des religieuses, à des dévots ; soit enfin, comme il était inévitable, dans les discours d'apparat. Ainsi dans cette oraison funèbre, où il se laisse emporter par l'excès oratoire jusqu'à soutenir que la révolu-

tion d'Angleterre a été faite par Dieu pour sauver Henriette. J'ajoute que les libres penseurs et les critiques ei érudits modernes (Sainte-Beuve ou Rémusat, Schérer ou Renan), avec leur goût pour l'ironie et les exigences de leur curiosité ou de leur dialectique, ou mènae certains catholiques indulgents à l'indétermination et à la souplesse, ne sont pas seuls à s'être impatientés de ce qu'il y a parfois, dans cette grande raison, de servitude scolastique, trop docile, ou de lyrisme intempérant : les contemporains de Bossuet eux-mêmes s'en avisaient, — depuis le petit abbé de Langeron qui, à propos d'un livre d'exégèse, reprochait malicieusement au prélat d'être « plein de fentes par où le sublime échappait » mal à propos, jusqu'à Leibniz, réclamant de Bossuet, dans la discussion, moins de pétitions de principe dissimulées sous les « nuages » magniOques, plus de raisonnements « secs et serrés ».

Mais à plus forte raison dans la vie, dans la vie mondaine, les inconvénients intellectuels d'une robustesse morale insuffisamment affinée avaient trop d'occasions de se déceler. A la cour, dans ce domaine des subtilités déliées, des sous-entendus défiants, des complications d'esprit et de conduite, Bossuet fut évidemment dépaysé. Son aventure avec Mme de Montespan et Louis XIV l'y ridiculisa un peu. On sait qu'après avoir réussi à faire éloigner quelque temps la favorite, Bossuet eut le tort, sinon de permettre une entrevue d'elle et du roi, au moins d'autoriser une correspondance qu'il portait luimôme complaisamment de l'un à l'autre, sans soupçonner que cette indulgence gâtait tout. Les malintentionnés ont voulu voir là-dedans, de sa part,

une manœuvre louche. Chateaubriand insinue qu'il « parlementa avec Tadultère ». Mraes de Sévigné et de Caylus sont plus dans le vrai quand elles se contentent de s'égayer sur la trop bonne àrae de l'évêque précepteur. Un homme tin et avisé ne se fût pas fourvoyé, ni surtout engagé à fond, dans cette alfaire. Ce ne fut pas, d'ailleurs, la seule fois ni qu'on abusa de la crédulité du grand homme ni qu'il manqua de finesse avisée, du sentiment des nuances et des distinctions opportunes. Sa correspondance avec Leibniz pour la réunion des Luthériens d'Allemagne en est une autre preuve, et frappante. Impossible de moins entrer que lui dans ce que le philosophe allemand appelait une « négociation », et qui Tétait en effet. Bossuet n'y veut voir qu'une controverse, au bout de laquelle son adversaire vaincu doit se rendre. Quand Leibniz, fort sceptique au fond sur la « conciliation des doctrines », lui parle de faire d'abord comme si l'on s'entendait, et d'une sorte de « trêve de Dieu » qui mènerait à la paix perpétuelle; quand il lui insinue que c'est affaire de politique plutôt que de théologie et que tout dépend de la volonté des potentats, — Bossuet ne comprend pas ce que ces expédients peuvent contenir d'utile et d'excusable. Obstiné à son idée qu'il n'v a en tout cela (lu'hérétiques et orthodoxes, loyalement et pesamment, avec un bon axiome de théologie con- Iroversiste, il met le pied sur cette diplomatie :

Si pour n'être point opiniâtre, il suffisait d'avoir un air modéré, des paroles honnêtes, des sentiments doux, on ne saurait jamais qui est opiniâtre et qui ne l'est pas. Mais afin qu'on puisse connaître cet opiniàlré qui est hérétique et ré\iter, voici sa propriété incommunicable et son mauifeste

caractère : c'est qu'il s'érige lui-même, dans son. propre jugement, un tribunal au-dessus duquel il ne met rien sur terre.

Incontestable réponse, mais peut-être que les Jésuites qui catliolicisaient en Chine la morale et les rites de Confucius en auraient su trouver de moins intransigeantes.

De cette insufflsance de souplesse, Bossuet avait du reste conscience. Dans ses sermons, il revient volontiers sur cette idée que l'honnêteté est toujours importune, dépourvue d'entregent, un peu sotte. L'esprit des gens d'esprit inépuisables en ressources, tels que Fénelon, lui faisait peur. Dans ses lettres, il se moque tout le premier de son « enfance ». Ni Mlle de la Vallière ni Mme de Maintenon ne l'en eussent démenti. « Exhortez votre ami, écrivait la première au maréchal de Bellefonds, à avoir le moins de commerce qu'il pourra avec les gens dangereux. Ses intentions seront toujours de la dernière pureté, mais il faudra en avoir autant que lui pour en juger équitablemBnt. »

Il y a là, sans doute, une cause de sa médiocre-fortune. Qu'après de si brillants commencements, avec le patronage des Gondé, d'Anne d'Autriche, de Louis XIY lui-même, ce prédicateur éminent, ce théologien écouté, ce précepteur du grand Dauphin ait fini simple évêque de Meaux : on ne s'est pas assez étonné de cette étrangeté. Car le siège de Meaux n'était, en somme, que de second ordre : si les revenus étaient grands, les charges l'étaient aussi et l'administration délicate. Le bénélice abbatial de Saint-Lucien-de- Bcauvais faisait sans doute le plus clair des ressources de Bossuet'. Aussi, étant inattentif a ses affaires,

1. 11 possédait aussi, cependant, l'abbaye du Plessis-Grimoult, près CacD, et le prieuré de Gasaicourt- lès-Mantes.

généreux, dépensier, crédule, il se débattit jusqu'à la mort dans les soucis d'argent et laissa des dettes.

S'il n'eut pas la richesse, il n eut pas non plus l'induence. Quoi qu'on en ait dit il ne paraît pas avoir jamais été bien avant dans la confiance de Louis XIV. Exceptons quelques semaines en 1675, précisément à cette date du renvoi éphémère de Mme de Montespan, oîi le roi permit à Bossuet d'ouvrir son cœur, de lui faire la leçon, de lui rappeler ses devoirs. Vite, joyeusement, le maître du Dauphin qui, depuis longtemps, gémissait en silence sur la vie scandaleuse du souverain et sur les raaux du royaume, profite de cette ouverture pour écrire à son prince trois grandes lettres, moins connues que celle de Fénelon, moins hardies, mais aussi précises, aussi patriotiques. Tout le nécessaire y était, et surtout le plus nécessaire : l'appel à la bonté, à la miséricorde, l'adjuration de ne se point trop faire craindre, de soulager les peuples, gémissant sous la taille, la guerre, les pilleries, les injustices. Et tout heureux des belles intentions du roi. Bossuet ne demandait qu'à continuer d'y répondre avec « fidélité et exactitude ». Mais Mme de Montespan revint, et l'évinça. Il ne semble pas que, depuis, Bossuet ait reconquis Louis XIV au point de redevenir son confident intime. 11 ne le fut pas, non plus, de Mme de Maintenon. Nommé (en 1097 seulement) « conseiller d'Etat ordinaire », il eut à travailler souvent, avec l'archevêque de Reims et lévéque de Noyon ou l'abbé Bignon, aux affaires ecclésiastiques. Il fut à plusieurs reprises le théologien officiel de la cour. Mais ceci peut nous faire mesurer son crédit

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qu'il n'y a pas, je crois, clans les lettres reçues par lui une seule lettre de solliciteur.

Souffrit-il de celte situation secondaire? C'est assez probable. On ressentait beaucoup autour de lui, et il sentait sans doute un peu lui-inème, qu'il n'était pas ce qu'il eût dû être dans la hiétarchie de ce régime qu'il soutenait avec tant de dévouement et d'éclat. A la lin du préceptorat, il souhaitait avec moins d'indifférence qu'il ne Teùt voulu — il se le reproche — « quelque changement dans son état », Il avait été. heureux, il l'avoue, de son élection à l'Académie. Mais on ne peut dire qu'il ait eu de l'ambition en acte. On chercherait en vain dans sa vie une « campagne » d'avancement personnel avérée et suivie. Il n'en avait ni le temps, ni le talent. Il ne sollicita qu'à la fin, pour son triste neveu, et alors lourdement, d'une façon qui fit pitié aux courtisans, quémandeurs adroits et élégants dans la bassesse. Pour le soin de ses propres intérêts, il était de ceux qu'un orgueil intime et légitime console. Il lui suffisait que le public parlât de lui pour le cardinalat, sauf à se dire, si la pourpre n'arrivait pas, ce que disait La Bruyère : « Quel besoin a Trophime d'être cardinal? » Son mécontentement, s'ilenavait, ne l'empêchait pas, dans les conjectures difficiles, de courir au secours de son métropolitain Noailles, devenu, lui, cardinal par droit de naissance, et de lui souffler sa leçon. Et cela, sans en parler ni eu tirer gloire. « Il porte ses vues plus loin — écrit son secrétaire; — il les porte à l'heureux succès des choses mêmes », il travaille « pour la seule gloire de Dieu, sans rien s'attribuer ».

De tous ces traits de caractère, la bonne odeur d'honnêteté qui se dégage nous dispenserait de parler des « naœurs » de Bossuet, sans une légende publiée au xvin^ siècle par Jurieu et Voltaire, entretenue au xix^par certains adversaires, à persistante rancune, de la théologie de l'évêque de Meaux. C'est la légende de son « mariage secret » avec une demoiselle de Mauléon . Cette fille était une amie de sa famille, besoigneuse et étourdie, dont il surveillait les intérêts et cautionna, en 1682, un emprunt assez important. Cette imprudente charité lui coûta cher. Pour dégager sa responsabilité financière, il dut engager contre son obligée un procès qui lui survécut, et celle-ci, au lendemain de sa mort, fit ou laissa plaider contre les héritiers du prélat qu'elle était sa veuve ^ ! Que d'ailleurs cette personne se fût insinuée dans sou intimité, et eût sur lui, malgré les embarras qu'elle lui causait, une certaine influence, il ne s'en cachait pas*. C'est ainsi encore que, dans les derniers temps de sa vie, une autre « gouvernante » faisait la loi chez lui : Mme Bossuet, sa nièce, mondaine fort légère, qui, en plein carême, festoyait ses amis et ceux de son cousin l'abbé, dans l'antichambre de l'appartement où son oncle agonisait. Mais ce que furent,

1. On a prétendu alors que le contrat de ce mariag'e existait, et on a prétendu naguère qu'il existe toujours. Le cardinal de Bausset et Floquet {Études, t. I) ont supposé à tort (voir l'abbé Urbain. Le prétendu mariage de Bossuet) que ce contrat était le contrat de « garantie ». Il est possible, au contraire, qu'on ait vu le nom de Bossuet sur un contrat de mariage secret : celui de son cousin germain, Jacques Bossuet, qui avait contracté une union clandestine, plus tard déclarée valide.

2, Voir le Journal de l'abbé Le Dieu.

dans lii vie privée de Bossuet, ces condescendances mal placées, on le voit. Avec son incapacité et son insouciance en économie domestique, il était de ces i^rands hommes faits pour tomber sous la domination des petites gens, parce qu'ils ne répugnent pas à une servitude qui les décharge des besognes mesquines. Avec sa bonté, il a l'indulgence aveugle ou patiente d'un esprit distrait à de plus hauts objets. Avec sa candeur, il a la confiance téméraire et facile d'un cœur noble qui n'entend pas malice aux choses. Mais ses admirateurs n'ont pas à craindre, ni ses détracteurs à espérer que sa biographie, rigoureusement fouillée, révèle, un jour, je ne dis pas une « Priscille », je dis seulement une Mme Guyon, et j'entends par là quelque inspiratrice impérieuse comme celle que Fénelon, avec tout son « esprit », accepta. La correspondance de Bossuet directeur écarte de lui le soupçon d'abdication sentimentale ou seulement de coquetterie dévote, encouru parfois par ces grands maîtres « spirituels » qui gouvernèrent des femmes, mais à qui il est advenu d'être dominé par leurs sujettes. Non pas peut-être que, comme saint François de Sales, comme Lacordaire, Bossuet nait inspiré de l'affection à ses dirigées, — allection ({ue celles-ci, toujours femmes, toutes saintes femmes qu'elles fussent, trouvaient moyen de lui faire entendre. — Mais voyez comme il répond, là-dessus, aux scrupules de Mme d'Albert :

A la vérilé, je ne voudrais pas exciter ces tendresses de Cd'ur directement, mais quund elles viennent oii par ellesmêmes, ou 11 la suite d'autres dispositions qu'il est bon d'entretenir et d'exciter (comme la confiance et l'obéissance et les autres de cette nature qui sont nécessaires pour demeurer ferme et avec un chaste ag-rément sous une boniia

L'HOMMÏ. 205

conduite), il ne faut nullement s'en émouvoir, ni s'eCFoicer à les combattre ou à les éteindre, mais les laisser s'écouler et revenir comme elles voudront.

Une parfaite simplicité, ici encore, et toute sereine, pleine de bonhomie. Rien de nerveux, rien de romanesque. C'est qu'il possédait dans la vie du cœur comme dans' celle de l'esprit, la paix d'une intelligence docile, qui, de bonne heure et de bon gré,, s'était tixée, qui avait fait son choix et s'y tenait. Passionné, il Tétait sans doute, mais sa passion allait ailleurs. Depuis trop longtemps, il avait ressenti la saveur des choses spirituelles, toute son activité extérieure était trop continuellement dépendante des pensées d'en haut pour que le goût subsistât en lui de ces attaches humaines dont il savait la « pauvreté ».

Donc toujours nous en revenons à ce mysticisme de Bossuet où j'ai déjà insisté plus d'une fois au cours de cette étude. C'est qu'en effet, quand on vit avec lui, on retrouve, à tous les tournants de la route, cette piété chrétienne, qui, disait-il lui-même, ne doit pas être « une vaine spéculation, mais la règle suprême de notre vie ». Et si sa nature, physique et morale, nous aide à concevoir la facilité avec laquelle sa haute raison accepta le joug mystique, inversement sa spiritualité fervente éclaire sa vie privée autant que sa théologie.

C'est pourquoi aux lecteurs qui veulent sous les écrits découvrir l'homme, et dans l'homme pénétrer jusqu'aux derniers ressorts, je conseillerais volontiers de lire d'abord, en guise d'introduction aux grandes teuvres classiques de Bossuet, les petits écrits moins connus : les Méditations sur V Ei-awAle

et les Elévations sur les mystères, quelques aridités et longueurs qu'elles présentent, les Lettres à une demoiselle de Metz, les Sentiments du clirélien sur la lie et la mort, le Discours sur la vie cachée en Dieu, tous écrits de huis-clos, destinés seulement à des religieuses ou à des amis dont Bossuet était sûr et devant lesquels il se montrait sans pudeur dans le plus particulier de lui-même, « dans cet endroit », comme il dit, « le plus retiré de l'être, où se tient le conseil du cœur ». Là, dans ces pages confidentielles, on apprécie quel foyer embrasé de pieuse tendresse ce docteur, majestueux et militant, portait en lui :

Oh! Dieu! que le temps est incommode! qu'il est pesant! qu'il est assommant! O Dieu éternel, tirez-moi du temps 1 En attendant, aimons! aimons! aimons! Faisons sans fin dans le temps, ce que nous ferons sans fin dans l'éternité ! [Mais] ah! gène et enfer de l'amour, d'être contraint de s'expliquer par antre chose que par son propre transport..,.

Et alors, ce sont des exclamations heurtées, qui rappellent le Mystère de Jésus de Pascal, des cris d'amour informes que ce maître de l'éloquence jette sur le papier, sans crainte de paraître ridicule en ces « bégaiements ».

Mais je dirai plus. Si j'étais sûr de m'adresser à un lecteur capable de déposer un instant l'ironie critique, d'entrer avec respect dans une âme naïve, je l'engagerais à lire encore ces odes sacrées, — traduction du Cantique des cantiques, paraphrases de Psaumes, — que Bossuet composait secrètement, (ju'il ne laissait voir qu'à quelques amis sur leurs instances, et que ses premiers éditeurs crurent indignes de figurer dans ses œuvres. Et assurément les poésies

sacrées de Bossuet ne valent pas même celles de Lefranc de Pompignan. Le lyrisme en est pâle et pénible, elles strophes les moins mauvaises sont celles où l'auteur confesse son insufflsance :

Ma voix (tnns un cantique ose se déployer, [Mais qunnd] pour l'entonner ma langue se dénoue, Je sens sorlir un chant que mon cœur désavoue Et ma tremblante voix ne fait que bégayer.

Mais ce qu'on aperçoit d'autant plus, dans ce combat d'un ouvrier malhabile contre une forme inaccoutumée, c'est la force de l'émotion qui veut jaillir, c'est la richesse de l'enthousiasme intime, c'est la réalité indéniable de cet abandon sansréserve au Dieu adoré, de ce sacrifice joyeux de la raison à l'amour, dont ses doctrines nous ont si souvent offert l'expression. Sans doute il faudrait s'excuser de ce qu'à la fin d'une vie d'un des plus accomplis de nos prosateurs, ce soit sur des vers médiocres et sur des écrits d'une mince valeur littéraire qu'on attire l'attention. Pourtant il est vrai que ces productions inutiles à la gloire de Bossuet, mais sorties du plus profond de sa sincérité, font excellemment comprendre son histoire intellectuelle avec ses lacunes, ses reculs elsesctroitesses comme avec ses clairvoyances, ses solidités et ses grandeurs. Pour juger justement Bossuet, il "importe de toujours voir, derrière le génie de Ihomme, 1 âme du prêtre qui l'excite, et qui le contient.

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