‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 1 sur 6 · Bossuet · texte numérisé non relu

Bossuet

De tous les hommes modernes, celui qui ressemble le plus à un sage de l'antiquité, c'est Fénelon. 11 est beau de visage comme un de ces jeunes disciples du Christ, que le pinceau de Raphaël nous représente dans saint Jean endormi sur le sein de son divin maître. Il converse en se promenant dans les jardins de Versailles, comme Platon dans les jardins d'Académus. Il tient une lyre, comme Homère; il chante, comme un rhapsode, des fables sacrées du monde ancien. Il habite la demeure d'un

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grand roi qui rappelle Cyrus ou Sésostris ; il donne des leçons de sagesse, d'héroïsme, de culte divin, aux petits-ûls de ce roi ; il vit, revêtu de la robe dusacerdocCjentre le vestibule du temple et le vestibule du palais ; il passe de la cour à l'autel, de la solitude au commerce d'esprit avec les politiques, les lettrés, les courtisans, les favorites du maître de l'empire; il est législateur aussi bien que poëte, homme d'État autant que pontife. 11 veut introduire la charité et l'égalité chrétienne dans le gouvernement; il veut, comme dans l'antique Egypte, que la loi religieuse et la loi civile ne se contredisent pas dans la politique de l'empire. Il médite, dans l'antichambre du pouvoir absolu, les institutions de la liberté. Il entrevoit, du haut de sa piété sublime, des perfections et même des chimères de sociétés politiques qui sont le germe et quelquefois le piège des philosophes législateurs pères de la Révolution

française. Ses larmes sur le sort des peuples et ses leçons à l'héritier du trône inquiètent le maître du trône; ce maître craint que l'esprit de la royauté ne soit corrompu dans son héritier par quelque excès de vertu qui jette l'empire dans les utopies, ces précipices de la bonne intention ; il le relègue à distance de son gouvernement. Le philosophe se retire en pleurant sur le sort du peuple et des princes. 11 se réfugie en Dieu; il donne les leçons et les exemples de cette vertu plus difficile aux hommes de génie qu'aux autres hommes, l'humilité. N'ayant pu améliorer l'empire, il améliore et il sanctifie en lui l'homme et le chrétien ; il meurt de langueur et de sainte tristesse dans l'obscurité. Ses œuvres et ses vertus se répandent et multiplient après lui, de sa tombe, comme la liqueur d'un vase enfoui et brisé sous les pieds de ses profanateurs, et son nom devient le nom de toute poésie, de

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toute politique et de toute piété pendant deux siècles.

Tel est Fénelon. Encore une fois, ne dirait-on pas d'un Pythagoreou d'un Platon de laFrance ? Nous allons retracer cette vie, une des plus belles des temps où nous sommes.

Fénelon était né d'une famille noble et militaire duPérigord, vivanttantôt dans les camps, tantôt parmi le peuple des campagnes, dans le fond de cette province, non encore corrompue par Tair des cours. Son père, Pons de Salignac, comte de Fénelon, retiré du service, avait eu plusieurs enfants d'un premier mariage avec Isabelle d'Esparbès. Veuf et déjà avancé en âge, il avait épousé Louise de Saint-Abre, fille d'une noble maison de la même province. Les enfants du premier lit s'affligèrent et murmurèrent de

ce second mariage de leur père. Ils craignaient que les enfants qui en surviendraient ne réduisissent jusqu'à l'exiguïté la part de l'héritage paternel qui reviendrait à chacun d'eux, et ne lissent ainsi déchoir la famille de son rang dans le pays. Un oncle de cette jeune famille, Antoine de Fénelon, informé de ces murmures, écrivit à ses neveux pour leur reprocher leurs plaintes.

« Sachez, leur dit-il dans cette lettre, retrouvée dans les archives de la maison; sachez déférer avec confiance et respect aux désirs de votre père. La Providence a ses vues secrètes qu'il n'est pas donné aux familles de percer. Souventl'illustrationet la fortune des maisons viennent des choses qui semblent le plus contraires à nos courtes sagesses. »

On eût dit que cet oncle, doué du don des présages, entrevoyait de loin, dans l'enfant qui devait naître, l'éternel honneur de son nom.

Peu de temps après naquit de ce mariage François de Fénelon, archevêque de Cambrai. Fils d'un vieillard et d'une jeune épouse, il reçut de la nature la maturité de l'un et les grâces de l'autre. Cultivé dans la maison paternelle comme un fruit tardif et délicat, il y fut élevé jusqu'à l'âge de douze ans par cette raison de père et cette tendresse de mère qui se retrouvèrent tout entières plus tard dans son caractère et dans ses œuvres,

La littérature sacrée et la littérature grecque et latine furent, sous .un précepteur domestique, les premiers aliments de son imagination. Son intelligence et son cœur, modelés dès son berceau sur ces modèles classiques du bon et du beau dans l'antiquité, en prenaient naturellement l'esprit et les formes. On peut dire que l'enfant était né en France au xvii^ siècle, mais que son génie était né à Athènes au siècle de Périclès. L'université de Cahors

acheva son éducation. Le bruit de ses heureuses dispositions franchit les limites de cette école de sa province et panint jusqu'à son oncle, Antoine de Fénelon, le même qui avait si bien auguré de lui avant sa naissance. Cet oncle, parvenu aux premiers grades del'armée, appela son neveu auprès de lui à Paris. On destinait l'enfant à l'Église, comme un fardeau de famille dont on se déchargeait alors sur le sacerdoce. On lui fit poursuivre ses études philosophiques et théologiques, plus fortes dans les hautes écoles de Paris. Son génie, naturel, facile et précoce, y éclata comme il avait éclaté à Cahors, mais de plus haut, et ses succès ainsi que ses grâces lui attachèrent de plus illustres amis. Cette gloire anticipée etcette faveur générale qui entouraient le jeune Fénelon firent craindre quelque enivrement du monde au \\e\\ oncle, son tuteur; il se hâta de soustraire son neveu aux séductions de l'amitié et de l'ad-

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miration en le jetant dans le séminaire de Saint- Sulpice, pour l'attacher au sacerdoce par des vœux.

Pendant que Fénelon y poursuivait ses études en leur imprimant une direction moins profane, l'oncle, qui voulait donner lui-même à son propre fils les premières leçons de la guerre, le conduisait au siège de Candie contre les Turcs. Ce fils unique, frappé, dès les premiers assauts, d'un boulet, y périt dans les bras de son père. Le vieux guerrier revint en rapportant le corps de son enfant à Paris. 11 ne lui restait qu'une fille ; il la donna en mariage au marquis de Montmorency-Laval, de l'illustre maison de ce nom. La perte de son fils unique l'attacha d'avantage à son neveu. Vertueux et pieux lui-môme, il s'étudia à ne faire des honneurs ecclésiastiques, pour le jeune néophyte, que le prix de la piété et de la vertu.

L'ardente imagination du lévite devait natu-

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rcllcraent le porter à l'héroïsme de sa profession. Il forma la résolution de passer les mers, de s'enrôler parmi Icsmissionnaires qui allaient convertir le Canada au christiannisme, et de se consacrer, comme les premiers apôtres de l'Evangile, à la poursuite des âmes parmi les idolâtres, dans les forêts du nouveau monde. L'image de ces Thébaïdes modernes l'attirait par ses ressemblances avec les austérités et les apostolats antiques. Sa belle imagination devait avoir, dès sa jeunesse et pendant toute sa \ie, une part dans ses rêves et même dans sa vertu. Ainsi celui qui était destiné à civiliser des cours et à élever des rois n'aspirait qu'à civiliser des sauvages dans la solitude du désert. Le directeur du séminaire de Saint- Sulpice, homme sage et prudent, avertit M. Antoine de Fénelon de la résolution de son élève. L'oncle gourmand a tendrement son neveu sur une vocation qui éteindrait dans les

forêts de l'Amérique, un flambeau, allumé par Dieu pour éclairer un grand siècle. Fénelon résista, sa famille persista. On l'envoya chez un autre de ses oncles, évoque à Sarlat, qui lui défendit^ au nom du ciel, de poursuivre ce dessein téméraire , et qui le fit rentrer au séminaire de Saint-Sulpice pour y consommer son sacrifice et pour y revêtir le caractère sacerdotal. Le jeune homme obéit, devint prêtre, resta à Paris, et fut employé, pendant trois ans, à expliquer les mystères aux enfants du peuple, les jours de fête et les dimanches, dans la sacristie de l'église de' Saint-Sulpice. L'évêque de Sarlat, son oncle, l'appela de ces humbles fonctions dans son diocèse, pour le faire nommer représentant du clergé de la province à l'assemblée générale du clergé. La jeunesse de Fénelon fit échouer l'ambition de son oncle : un autre ecclésiastique de haute naissance obtint les suffrages. Fénelon reprit à Sarlat sa

passion d'apostolat lointain et poétique pour la conversion des peuples.

« Je médite, écrit-il alors, un grand voyage. La Grèce s'ouvre devant mes pas; l'islamisme recule ; le Péloponèse redevient libre ; l'Église de Gorinthe refleurit, la voix de l'Apôtre s'y fait encore entendre. Je me vois transporté dans ces belles contrées et parmi ces ruines sacrées pour y recueillir, avec les curieux monuments; l'esprit même de l'antiquité . Je visite cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fit le plan de sa république. Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les visions du disciple bien-aimé ! Heureuse Pathmos ! j'irai baiser la terre sur les pas de saint Jean, et je croirai, comme lui, voir les cieux ouverts ! Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie

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qui voit renaître le jour après une si longue

nuit ! »

Cette lettre écrite à Bossuet, jeune aussi alors, son ami à ce commencement de la vie, son antagoniste à la fm, ne fut qu'une confidence sans réalisation. L'évèque de Sarlat, qui avait consenli par lassitude, inclina l'esprit de son neveu d'un autre côté par des sollicitations indirectes. Fénelon, rappelé à Paris par l'archevèque M. de Ilarlay, fut nommé, malgré sa jeunesse, supérieur des nouvelles converties au catholicisme, dont les persécutions de Louis XIV avaient multiplié le nombre à Paris. Il n'avait que vingt-sept ans. La sévérité de ses mœurs, l'ardeur de sa foi, la splendeur de sa parole, le sens droit et mûr de son esprit, suppléaient déjà en lui l'autorité de l'âge. Logé dans l'abbaye de Saint-Germain des Prés, chez son oncle le marquis Antoine de Fénelon, qui s'y était retiré à l'ombre du cloître ; dirigé par l'expé-

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rience du supérieur do Sainl-Sulpice, M. Tronson ; encouragé par Bossuet, son émule et son ami ; vivant dans la société austère du duc do Bcauvillier et des familiers les plus rigides de Louis XIV ; recherché par l'archevêque de Paris M. de Harlay, qui voyait dans ce jeune prêtre un ornement de son diocèse, Fénelon gouverna cet ordre de femmes de son administration et de sa parole avec une sagesse prématurée. 11 pouvait aspirer, sous les auspices de M. de Harlay, aux p!us hautes et aux plus soudaines dignités de l'Église ; il leur préféra l'amitié stérile alors de Bossuet, évêque de Meaux, la plus haute science et la plus haute éloquence de l'Église. Il se fit le disciple de Bossuet, au lieu de se faire le favori de M. de Harlay, renonçant à la faveur pour s'attacher à la gloire. M de Harlay, jaloux de Bossuet, ressentit cette négligence du jeune prêtre.

« Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour en se

plaignant de son peu d'empressement à lui complaire, vous voulez être oublié, vous le serez. »

Il fut oublié, en effet, dans la distribution des faveurs de l'Église. Son oncle, révèque de Sarlat, fut obligé, pour soutenir son neveu à Paris, de lui résigner le petit prieuré de Carénac, dépendant de son évôché. Ce revenu de trois mille francs, suffisant à peine aux nécessités d'une vie ascétique, fut la seule fortune de Fénelon jusqu'à l'âge de quarante-deux ans. Il passa quelques semaines dans ce prieuré champêtre ; il distribua aux indigents de la contrée tout ce qu'il put enlever de ce modique revenu à ses besoins les plus restreints. Il y composa des vers où le sentiment de la solitude qui porte à Dieu se mêle au sentiment de Dieu qui remplit la solitude. Comme la plupart des grands esprits de tous les siècles. Selon, César, Cicéron, Montesquieu, J.-J. Rousseau,

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Chateaubriand j il coinniença par chanter avant de penser. La musique des vers précède, dans Thorame, Téloqucnce, parce que rémolion de l'âme précède en lui la vigueur du raisonnement. Les vers de f énelon avaient la mullesse et la grâce de la jeunesse, ils n'avaient pas la virilité de l'âme véritablement poétique qui surmonte du premier coup les diiïïculles du rlîylliiîio et qui crée du même jet le sentiment, le mot et le vers. 11 le sentit lui-même ; il laissa, après quelques essais, les vers à Racine, ce Virgile français ; il se résigna à la prose, instrument moins laborieux, moins parlait, mais plus complaisant de la pensée, et il ne cessa pas d'être le plus poétique génie de son temps.

Il reprit et poursuivit pendant dix ans, à Paris, la direction de rétablissement qui lui était confié, mûrissant dans l'ombre un talent et une vertu qui devaient éclater bientôt. Il s'exerçait à parler et à écrire sur des choses saintes. Il composait, pour la duchesse de Beauvillier, m.ère d une jeune et nombreuse famille, un traité de l'éducation des filles. Ce livre, bien supérieur à !'£■»? i/^^ de J.-J. Rousseau, n'est point l'utopie, mais la pratique raisonnée d'une éducation domestique pour l'époque où Fénelori

écrivait. On y sent le tact parfait d'un homme qui n'écrit pas pour être lu, mais pour servir les familles. Il eatremèlait à ces travaux et à ces devoirs de sa profession des correspondances intimes pleines d'onction sainte et d'enjouement chaste avec ses amis. 11 en avait déjà un grand nombre ; le plus cher et le plus assidu de tous était le jeune abbé de Langeron, digne d'avoir associé sa mémoire à celle de Fénelon. Bossuet était pour lui plus qu'un ami, c'était un maître, mais un maître chéri autant qu'admiré. Ce grand homme, alors dans toute sa force et dans toute son autorité qui croissait avec les années, possédait non loin de Paris, à Germigny, une maison de campagne, délassement et délices de tes travaux.

Fénelon, l'abbé Fleury, l'abbé Langeron, l'élite de l'Église et de la littérature sacrée, suivaient Bossuet dans cette retraite; ils partageaient ses loisirs sévères; ils recevaient les

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confidences de ses sermons, de ses oraisons funèbres, de ses traités de polémique; ils lui soumettaient leurs essais; ils s'enrichissaient de ses entretiens familiers, dans lesquels cet homme de premier mouvement était plus sublime encore que dans sa chaire parce qu'il était plus naturel. Une telle société d'intelligences mûrissait les pensées, agrandissait les vues, polissait le style, cimentait les cœurs. Germigny était un Tibur français, de génie, do philosophie et de sainteté, supérieur parles hommes et par les choses au Tibur de Rome. Ce furent les plus heureuses années de Fénclon ; il jouissait de ses amis et de lui-même. Son éclat, renfermé dans cette retraite, ne lui attirait encore ni la renommée ni l'envie du monde. 11 avait placé sa gloire dans la gloire de Bossuet, son ambition dans l'amitié de ces hommes supérieurs. Son propre génie lui était d'autant plus doux qu'il était encore une confKlonce. 11 était

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loin de soupçonner que les foudres sortiraient bientùl pour lui de ce cénacle où il ne respirait que la paix, la modcslie el le Lûnlicur.

Les c uerres de refigion étaient à peine amorties en France. La révocation de Ledit de Nantes venait de frapper la liberté de conscience en rompant le traité de paix entre les religions, promulgué par Henri IV. Trois cent mille familles étaient expulsées, dépouillées, privées de leurs enfants; des milliers d'autres familles dans les provinces protestantes étaient contraintes, moitié parla persuasion commandée, moitié parla violence imposée, à désavouer la

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religion de leurs pères et à professer la religion du roi. Boss'jet approuvait ces croisades intérieures contre la réforme. Le but légitimait à ses yeux et sanctifiait même les moyens. Des missionnaires, appuyés de troupes et de geôliers, parcouraient les provinces, imposant la foi, convertissant les faibles, fortifiant les douteux, sévissant contre les obstinés. Les parties du royaume où le protestantisme avait laissé le plus de racines n'étaient qu'un vaste champ de bataille après la victoire, où des commissions ecclésiastiques ambulantes, armées à la fois de la parole et du glaive, ramenaient tout parle zélé, par la séduction ou par la terreur à l'unité de foi. C'était l'œuvre que Louis XIV vieilli et fanatisé de lui-même s'était imposée pour s'assurer le ciel en ofiVant à l'Église une immense dépouille d'âmes contraintes ou persuadées par son autorité. Bossuet était le ministre intime de cet empire absolu sur les con-

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sciences.. Réunissant en lui le double caractère de prêtre controversiste et d'homme d'État, il servait avec l'ardeur de son caractère et de sa foi l'Église par le roi, le roi par l'Église. Son ambition élevée, qu'il se dissimulait àlui même sous la sainteté du zèle» lui faisait tenir une balance égale entre les exigences de la cour de Rome et l'orgueil de Louis XIV. Ménageant habilement la faveur alternative des deux puissances qui se servaient en se redoutant, il conquérait par la main du roi la France protestante au catholicirae, mais il revendiquait pour le roi, dans ce catholicisme français, des attributions temporelles et des libertés voisines de la révolte et qui touchaient au schisme. Serviteur ardent, mais superbe, Bossuet s'imposait ainsi à Rome par ses services à l'Église, à Versailles par son ascendant à Rome, au monde par la sublimité de son génie. Sans avoir le titre, il avait l'omnipotence de patriarcîic en France.

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La cour le craignait et le vénérait. Madame de Maintenon, sans satisfaire l'ambition de Bossuet, qui aspirait à l'archevêché de Paris et au cardinalat, mais qui, du haut de cette position, serait devenu trop absolu et peut-être indocile, ménageait en lui l'oracle de l'Église et le conseil de conscience du roi. Bien qu'elle eût été arrachée elle-même de son berceau par la persécution à la foi réformée de sa famille, elle trempait dans celte persécution de toute son influence sur l'esprit de Louis XIV. L'autorité de Dieu et rautorité du roi, confondues dans un seul et môme pouvoir, liii paraissaient, ainsi qu'à la cour, sanctifier toutes les rigueurs de cette conversion en masse. Une persécution dont doux siècles n'ont pu effacer l'effroi dans la mémoire de CCS provinces consternait une partie du Languedoc et le Vivarais. L'excès des sévices criait vengeance. Ce cri des victimes commençait à importuner la cour; on voulait Tapai-

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ser, non par des libertés rendues à la conscience des peuples, mais par des ministres plus insinuants et plus humains.

Bossuet jeta les yeux sur Fénelon. Nul homme n'était plus propre à relever des âmes abattues sous la crainte, à faire paraître léger et volontaire le joug imposé, à porter, pour ainsi dire, l'amnistie des consciences dans les provinces où la persécution et la prédication s'étaient jusque-là discréditées l'une par l'autre. Fénelon, présenté pour la première fois par Bossuet à Louis XIV, ne demanda pour toute grâce au roi que de désarmer la religion de toute force coercitive, de laisser respirer les protestants de la terreur qui glaçait les âmes, d'éloignerles troupes des provinces qu'il allait visiter, de laisser la parole, la charité et la grâce opérer seules sur les convictions qu'il voulait éclairer et non dompter. Louis XIV, qui louchait au but, ne disputa pas sur les moyens. 11 fut charmé de

l'extérieur, delà modestie, de l'éloquence naturelle du jeune prêtre; il lui confia les missions du Poitou. Fénelon s'adjoignit pour cette œuvre SCS amis Tabhé de Langeron et l'abbé Fleury, animés de son propre esprit. Sa présence, sa mansuétude, sa prédication dans ces contrées, pacifièrent les esprits. Il obtint des abjurations libres. 11 ne trompa ni le roi ni Bossuet sur la sincérité des abjurations contraintes qui avaient, avant lui, imposé une foi politique à ces provinces. Il revendiqua avec courage les droits et la dignité des convictions, dans sa correspondance avec la cour. Accusé, par les agents de la persécution, d'une indulgence qui laissait couver la liberté des croyances sous ses pas : « Si l'on veut, écrivit-il à Bossuet, leur faire abjurer le cbristianisme et leur faire adopter le Coran, il n'y a qu'cà leur envoyer les dragons. 1) Untel langage, tenu à Bossuet lui-môme par une jeune ministre du clergé qui aspirait

aux dignités de son ordre, devançai!, de deux siècles son temps.

« Continuez à faire venir des blés, écrit-il ailleurs aux ministres du roi, c'est la controverse la plus persuasive pour eux... Les peuples ne se gagnent que par la parole... 11 faut leur trouver autant de douceurs à rester dans le royaume que de périls à en sortir. » Cependant on retrouve avec douleur dans d'autres lettres deFénelon àBossuet sur ces abjurations quelques traces de timides concessions au zélé impitoyable de ce pontife, et quelques complaisances pour la réduction des peuples à Dieu par l'autorité du prince. Nul homme n'échappe complètement aux idées dominantes, surtout quand cet homme est enrôlé dans un des corps qui entraînent ceux qui leur appartiennentdans les opinions ou dans les passions d'une époque.

A son retour du Poitou, Fénelon fut désigné au roi par le duc de Bcauvillier et par madame de Maiulenon pour précepteur du duc de Bourgogne, son petit-fils. Le duc de Beauvillier était gouverneur du jeune prince héritier du trône. Ce choix honorait le gouverneur, madame de Maintcnon et le roi. Fénelon semblait avoir été prédestiné par la nature à ces fonctions: son âme était royale, il n'avait qu'à la faire passer par les leçons dans l'enfant destiné au trône pour en fain» un roi accompli, pasteur des

peuples, dans Tantique acceptioa de ce titre. Il n'avait point brigué cette élévation. La fortune l'avait découvert d'elle-même dans le demi-jour où il s'enfermait. Ses amis se réjouirent pour lui, s'affligèrent pour eux. La cour allait leur dérober son intimité. Bossuet, en apprenant cette nomination sur laquelle il avait été certainement consulté, répandit sa joie dans une lettre de quelques lignes à madame de Montmorency-Laval, cousine et amie de Fénelon.

a Hier, madame, écrit-il, j'étais tout occupé du bonheur de l'Église et de l'État. Aujourd'hui, j'ai le loisir de réfléchir avec plus d'attention cà votre bonheur, il m'en a causé un très-sensible. Votre père (le marquis Antoine de FéneloD), un ami de si grande vertu et si cordial, m'est revenu dans l'esprit. Je me suis représenté comme il serait à celte occasion, et à un si grand éclat d'un mérite qui se cachait avec

tant tle soin. Enfin, madame, nous ne perdrons pas notre ami, vous pourrez en jouir; et moi, quoique éloigné de Paris par mes fonctions, je m'échapperai quelquefois pour aller l'embrasser. »

On sent dans ce billet tout un homme : la joie sans envie d'un maître qui se sent grandir dans son disciple, le souvenir d'une antique amitié avec le chef de la race qui remonte au cœur et qui voudrait rouvrir le tombeau pour féliciter les morts, enfin la tendresse virile du père qui aura besoin dans sa vieillesse de revoir quelquefois son fils. Bossuet avait le cœur quelquefois endurci par la polémique et enflé par Tautorito du pontife, mais aussi il l'avait pathétique. Sans cette sensibilité, il aurait été rhéteur; comment aurait-il été éloquent?d'où lui seraient venus ces accents qui fendent Tùme et qui arrachent des cris et des pleurs?

L'autre 2 mi de Féneloii, l'abbé Tronson, le directeur de Saint-Sulpice et le confident de son. âme, iQi écrivit une lettre de félicitalion inquiète et tendre, où la crainte se mêlait à la joie:

« On vous ouvre la porte aux grandeurs terrestres, lai dit ce saint homme, mais vous devez craindre qu'on nb vous la ferme aux solides grandeurs du ciel ! . . . Vos amis vous rassureront sans doute sur ce que vous n'avez pas reciiorclié votre emploi, et c'est assurément un

grand sujet do consolation ; mais il ne faut pas trop vous y appuyer. On a souvent plus de part à son élévation qu'on ne pense. A son insu, on ne manque guère de lever les obstacles, on ne sollicite pas les personnes qui peuvent nous servir, mais on n'est pas fâché de se montrer à elles par les beaux côtés ; et c'est justement à ces petites découvertes humaines par lesquelles on trahit son mérite, qu'on peut attribuer les commencements de son élévation. Ainsi nul ne peut être certain de ne pas s'être appelé lui-même. »

On voit que le scrupuleux directeur de la conscience connaissait les secrels de l'àme de son disciple, et qu'il le prémunissait contre cette ambition par le don et la volonté de plaire qui était à la fois le charme et le danger de Fénelon.

L'amitié eut la première pensée de Fénelon après son élévation. 11 fit nomoKM' l'abbé Floury

sous-précepteur etrabbédc Lani^-eron lecteur du jeune prince. Un autre de ses amis, qui était en môme temps son neveu, Tabbé de Beaumont, fut associé comme sous-précepteur à l'abbé Fleury. Fénelon renferma ainsi tout son jcœur dans son emploi. Il entoura son élève d'une même âme sous des noms divers. Le duc de Beauvillier, qu'il avait séduit le premier et de qui tout dépendait, lui livra l'éducation entière et ne se réserva que la dignité de ses fondions. Elles étaient aussi délicates par les ménagements qu'exigeait l'état de la cour qu'importantes par la destinée de l'enfant dans lequel on conGait à Fénelon la destinée future d'un peuple.

11 est difficile aujourd'hui, à la distance où nous sommes, et après tant de révolutions de trônes et de mœurs qui ont agrandi pour nous la distance, de bien comprendre la cour de Louis XIV. C'était une espèce d'Olympe monar-

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clîique et chrélien, dont Louis XIY était le Jupitor; des cMcux et des déesses inférieurs, dvinisés par l'adulation [des grands et par la superstition des peuples, s'y mouvaient sous lui. Leurs vertus étaient exaltées, leurs vices mêmes étalés avec une audace de supériorité qui semblait mettre entre le peuple et le trône la difTérence d'une morale des dieux à la morale des hommes. Louis XIV s'était fait accepter comme une exception en tout, même dans l'humanité. Ou ne jugeait pas le roi comme on jugeait le reste des créatures : il semblait avoir sa conscience, sa vertu, son Dieu, à part des autres mortels. Ce fut un moment unique dans l'histoire de la grandeur des cours, et de l'enivrement des courtisans, et de la prosternation des peuples.

Cette majesté du trône venait moins encore de celui qui régnait que des événements qui avaient amené son règne. La royauté complète

et absolue était mûre pour cette époque; Louis XIV en cueillait le fruit. Deux grands ministres, Richelieu et Mazarin 5 venaient, l'un de préparer la tyrannie en abattant la noblesse libre ; l'autre de préparer la paix et l'obéissance en adoucissant le joug sur le peuple esclave, en captant les parlements, en amnistiant les factions, en séduisant la cour, en corrompant les princes et en remettant, à force de machiavélisme doux, la France vaincue, achetée, pardonné:- et lasse, entre les mains d'un enfant. L'énergique et dure volonté du Gaulois dans Richelieu, le génie grec et italien dans Mazarin, semblaient ainsi s'être succédé et s'être concertés pour façonner le royaume à la servitude et à la paix.

Tout le régne de Louis XI Y est dans ces deux homm.es, l'un la terreur, l'autre l'attrait de la royauté. On a apprécié et peut-être flatté Richelieu ; onn'a pas encore mis Mazarin à sa hauteur

dans riiistoiro, c était le Machiavel sans crime de la monarchie française. Lui mort, Louis XIV n'eut rien à conquérir en autorité et en respect, il n'eut qu'à régner.

Grâce à ces deux précurseurs, il n'eut pas besoin d'être un grand homme pour être un grand roi. Il lui suffisait d'iivoir un cœur élevé et un esprit juste: il eut l'un et l'autre. Ce qui éclairaitson esprit, ce n'étaitpasle génie, c'était le bon sens. Ce qui élevait son cœur, ce n'était pas la grandeur d'àme, c'était l'orgueil. Mazarin lui avait appris à mépriser les hommes et à croire au caractère divin de son pouvoir; il y croyait, c'était sa force. Son idolâtrie envers lui-même servait d'exemple à l'idolâtrie qu'il commandait et qu'il respirait dans sa cour. 11 avait appris, de plus, de ce premier ministre, le plus pénétrant des hommes d"État, à bien discerner la valeur des hommes. Bien rêguer, pour Louis XIV, ce n'était qu'être bien servi.

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Il se trompait rarement sur le mérite de ses . serviteurs. Son royaume n'était que sa maison, ses ministres n'étaient que ses domestiques, l'État que sa famille, son gouvernement que son caractère.

Le caractère de Louis XIV, orné seulement à l'extérieur d'un reste de chevalerie des Valois, qui décorait en lui l'égoïsme et dans sa cour la servitude, n'avait de grand que la personnalité. II pensait à lui;, il était né maître, il commandait bien, il était poli dans la forme, sûr dans les relations politiques, fidèle à ses serviteurs, sensible auriiérite, aimant à absorber dans ce qu'il appelait sa gloire les grandes renommées, les grandes vertus et les grands talents. Les longs troubles apaisés, les guerres civiles éteintes, la paix renaissante, la langue formée, la nature plus féconde après les orages, faisaient delà date de son règne la date du génie de la France dans les lettres et dans les arts; il

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proClait, en homme heureux et digne de son bonheur, de ce bénéfice des temps ; il raccroissait en Tencourageant par ses munificences et par sa familiarité, il accueillait tout homme de génie comme un sujet de plus.

Quant à la religion, il en avait deux : une toute politique, qui consistait à remplir littéralement, et au besoin par la violence, son rôle de roi très-chrétien, fils et licteur couronné de FÉglise; l'autre, toute privée, transmise par sa mère, imitée de TEspagne, scrupuleuse de conscience, littérale de pratiques, superstitieuse de foi. Cette piété-là n'avait eu, jusqu'à son âge mûr, que peu d'influence sur sa vie. Elle n'avait ni véritable élévation, ni indépendance d'âme, ni grande vue de Dieu. C'était plutôt la piété d'un esclave qui tremble que celle d'un roi qui prie. 11 l'accommodait à toutes ses passions, il la profanait par toutes ses faiblesses. Porté à l'amour par ses sens plutôt que par son âme, il

avait muliplié les scandales. Ses attacliemeiits cependantn'avaientjamaisétédes libertinages; une certaine sincérité d'entraînement et une certaine constance d'attachementles relevaient un peu. Ce n'était pas le vice, c'était la passion. Mais cette passion, tout orientale, était celle d'un sultan pour sa favorite plutôt que celle d'un amant pour son idole. Il l'encensait, il l'adorait, il la faisait adorer à sa cour, à son armée, à son peuple, puis il la brisait pour en élever une autre. 11 avait promené ainsi sa femme entourée de ses maîtresses, ne se croyant jamais assez adoré si' l'on n'adorait pas ses faiblesses. La maturité venue et les remords prévalant enfin sur les passions, il avait cherché à concilier son besoin de favorites avec sa dévotion. Une femme créée exprès pour ce rùle par la nature et par l'art s'était offerte à ses yeux. 11 l'avait attendue et cultivée longtemps sans pouvoir la conquérir autrement qu'en

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l'épousant. Cette femme était madame de Maintenon.

Madame de Main tenon régnait depuis plusieurs années au moment où Fénelon fut appelé à la cour. Sa destinée était moins un jeu du hasard qu'un chef-d'œuvre du calcul. A ce titre, les femmes vertueuses mais insinuantes, qui se font de la considération même un moyen d'intrigue, en ont fait la sainte et la patronne de l'ambition. Les hommes n'ont pas de sympathie pour elle, car la passion ne fut pour rien dans sa capitulation avec le roi; et si elle négocia longtemps, ce fut pour se rendre à plus haut prix aux désirs de celui qu'elle n'aima jamais.

Née d'une race persécutée et dépouillée pour son attachement au protestantisme, ramenée enfant des colonies par une parente sans asile, s'erabcllissant avec les années de tous les charmes qui exposent une jeune fille à des séductions précoces, inspirant à ceux qui la voyaient

une admiration redoublée par le malheur, élevée dans des relations de société équivoques, vivant dans une sorte de familiarité domestique avec la plus célèbre courtisane du temps, Ninon de Lenclos, épousée ensuite par un vieillard infirme et burlesque, le poëte Scarron, sa beauté chaste et mélancolique, en contraste avec l'âge et l'humeur de son mari, son indigence noblement soufferte, sa conduite mesurée et irréprochable au milieu de la licence et de la séduction qui l'entouraient, les grâces sévères de son esprit cultivées dans l'ombre, une piété enjouée mais sincère, servant à la fois de sauvegarde à sa jeunesse et de base à sa considération, avaient attiré sur elle l'attention du monde qui venait se délasser de a cour chez le Diogène du temps. Bientôt veuve de Scarron, elle avait dérobé son veuvage aux mauvaises interprétations du monde dans un couvent. Obligée de mendier la modique pension de

survivance de son mari, elle s'était rapprochée de la cour et y avait formé des liaisons. Une occasion s'était ofTerte. On clierchait une confidente sûre et dévouée à qui l'on pût confier le duc du Maine, enfant valétudinaire de madame de Montespan . La jeune veuve, présentée à cette favorite, l'avait fascinée. Elle avait reçu du roi et de sa maîtresse le jeune prince et l'avait conduit aux eaux des Pyrénées pour rétablir sa santé et pour commencer son éducation, La correspondance obligée qu'elle entretenait de là avec madame de Montespan et le roi avait dissipé une certaine prévention de Louis XIV contre elle, puis lui avait conquis sa confiance et son intérêt. Nulle femme de son temps, et peut-être d'aucun temps, n'écrivit d'un style plus simple, plus flexible et plus viril à la fois. Sa plume avait la solidité de sa raison et l'habileté de son âme. Le bon sens, la clarté et la force étaient ses muses. Celaient les qualités

qui convenaient le plus à l'esprit sévère mais précis de Louis XIV; c'étaient celles aussi que la favorite craignait le moins dans une confidente. La supériorité de son imagination, l'éclair, la saillie, la passion, réblouissement continu de sa conversation, l'assuraient contre toute rivalité. Elle avait le génie de la séduction, elle ne redoutait rien d'une simple estime.

Ce fui à Fabri de cette modestie d'esprit et de cette humilité du rôle de confidente que la veuve s'insinua de plus en plus dans l'amitié de la favorite et la familiarité du roi. Ce rôle, dans une liaison qui scandalisait l'Europe, demandait à la vertu de la confidente des accommodements suspects avec le rigorisme de sa piété; mais nous avons déjà dit que le roi faisait alors exception à la morale. La nouvelle amie de madame de Montespan et du roi satisfaisait à ses scrupules en blAmnnt avec don-

ceur, en paroles, un commerce coupable qu'elle acceptait en action. Sa complaisance n'allait jamais jusqu'à l'approbation ou à la complicité, et, dans les entretiens que sa charge et sa résidence chez la favorite lui donnaient occasion d'avoir sans cesse avec le roi, elle lui reprochait ses faiblesses et rcncourageait au repentir. Sa beauté mûrie mais conservée dans tout son attrait par la froideur de son âme, convertissait le roi au moins autant que ses sévérités de langage. Il se demandait, libre alors par la mort de la reine, si un attachement calme, consacré et vertueux avec une femme à la fois si séduisante et si solide, ne serait pas un, bonheur de l'âme et des sens, supérieur en félicifé comme en vertu aux voluptés amères doses désordres. L'attrait s'accroissait à chaque entretien. La jalousie de madame de Montespan le redoublait par ses reproches impatiemment supportes. Elle commençait à accuser

d'ingratitude et de trahison domestiqne une amie qu'elle avait tirée, disait-elle, de l'abjection, et qui ne s'était introduite dans son intimité que pour suborner le cœur du roi par des séductions pieuses et pour prendre dans la couche du monarque la place d'Esther d'où elle la précipitait dans l'opprobre. Ces désespoirs de l'amour rassasié et ces reproches d'ingratitude étaient trop motivés. Avant peu d'années madame de Montespan, disgraciée, traînait ses regrets dans l'exil, et la veuve de Scarron était reine. Cependant la dignité du trône et l'orgueil du roi, supérieur encore à sa dévotion, l'avaient empêché de proclamer son asservissement à cette nouvelle épouse ; il s'était contenté de satisfaire à l'Église, en faisant bénir la nuit son mariage par l'archevêque de Paris, en présence de quelques courtisans affidés. L'union était secrète, la cohabitation était publique. Madame de Maintenon occupait aux yeux des peu-

plGS le rôle équivoque de favorite vénérée du roi. La famille royale, la cour, les ministres, l'Église, le roi lui-même, lui étaient asservis. Favorite, épouse, arbitre de l'Eglise, oracle du conseil, elle était à la fois le Richelieu et le Mazarin de la vieillesse du roi. Son habile humilité assurait son empire en enlevant au roi toute jalousie d'autorité; il ne redoutait point dans sa femme une rivale. Elle so faisait arracher par lui ses conseils, qui devenaient bientôt la volonté de Louis XIV. C'était une royauté qui avait épousé son premier ministre.

La dévotion, qui, en succédant à l'amour, avait été le nœud de cette'union, la perpétuait. La cour, inspirée par une femme pieuse, gouvernée par un roi inquiet de son salut, dominée par des évoques sévères comme Bossuet, gourmandée par des confesseurs tantôt terribles comme Letellier, tantôt doux comme Lachaise, travaillée par des factions contraires où l'am-

bitionsc mêlait au ^mysticisme, ressemblait à un synode plus qu'à un gouvernement.

Versailles rappelait parfois ce palais des Bla- . kerncs, àByzanoe, sous les empereurs grecs du Bas-Empire, où les querelles métaphysiques déchiraient la cour et le peuple et laissaient approcher de Constantinoplc la décadence et les légions des conquérants.

Le roi avait un fils, monseigneur, prince élevé par Bossuet et par Montausier, doué d'intelligence et do bravoure par la nature, mais que la jalousie orientale du roi avait écarté des camps aussitôt qu'il y avait montré de l'aptitude. Il vivait relégué à Meudon avec une favorite, et presque indigent. Ce fils avait fini par accepter cette situation subalterne et obscure, pour ne pas porter Louis XIV à l'ombrage impardonnable d'un héritier du trône. Le roi tremblait moins devant la mort que devant l'idée de ne plus régner un jour. Le duc

de Bourgogne, que Fénelon était appelé à élever, était fils de monseigneur, petit-fils ainsi du roi. Mais le roi, selon l'habitude des aïeux, préférait ce petit-fils à son propre fils, parce que SCS années n'étaient point encore une menace et qu'il y avait plus de distance entre son propre règne et le règne éloigné d'un enfant.

Les courtisans se groupaient autour de ces difl'érentes branches de la famille royale, mais -le plus grand nombre autour du roi, et tous autour de madame de Maintenon.

Telle était la cour de Louis XIV à Favénement de Fénelon aux fonctions de précepteur du duc de Bourgogne.

VJll

Cet enfant, par son caractère, donnait autant à redouter qu'à espérer de sa nature.

0 II était né terrible, dit Saint-Simon, le Tacite inculte mais expressif de cette fin de règne; ses premières années faisaient trembler : dur, colère jusqu'aux emportements contre les choses inanimées, incapable de souffrir la moindre contradiction, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps, c'est de quoi j'ai été souvent témoin ;

opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de délire, le jeu encore, où il ne pouvait supporter d'être vaincu, et où le danger avec lui était extrême; enfin, livré à toutes les passions et transporté à tous les plaisirs; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie, saisissant le ridicule avec une justesse qui écrasait. De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toute part, jusque dans ses violences; ses reparties étonnaient, ses réponses tendaient toujours au juste et au profond; il se jouait des connaissances les plus abstraites ; l'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses et l'empêchaient de se fixer sur une seule chose à la fois, jusqu'à le rendre incapable d'étude. De

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cet abîme sortit un prince, etc.. » Ce prince était l'enfant qu'on donnait à transformer à Fénelon.

Le roi, madame de Maintenon et le duc de Bcauvillier avaient été admirablement servis par le hasard ou par le discernement en rcncpiitrant et en choisissant un tel maître pour un tel disciple. Fénelon avait reçu de la nature les deux dons les plus nécessaires à ceux qui enseignent : le don d'imposer et le don de plaire. Le respect et l'attrait sortaient de toute sa personne: la nature lui avait donné dans les traits la beauté de l'àme; son visage exprimait son génie et le manifestait même dans son silence. Le pinceau, le ciseau et la plume de ses contemporains, même de ses ennemis, s'accordent dans l'image qu'ils ont retracée de Fénelon. D'Aguesseau et Saint-Simon ont été ses Van Dijck et ses Ruhcns. 11 vit, il parle et il enchante sous leurs mains.

Sa taille était élevée, mince et flexible comme celle de Cicéron ; la noblesse et la modestie composaient son attitude et réglaient sa démarche. La maigreur et la pâleur de ses traits en accusaient mieux la perfection. Il ne devait rien de sa beauté à la carnation, rien à la couleur ; elle était tout entière dans la pureté et dans la suavité des contours. Beauté toute morale et toute intellectuelle ! La nature, pour l'exprimer, n'avait employé que le moins de matière possible ; on sentait, en le contemplant, que les éléments rares et délicats qui composaient cette figure ne donnaient presque point de prise aux brutales passions des sens, mais qu'ils n'avaient été pétris et moulés que pour rendre une intelligence active et une âme visible. Son front était élevé, ovale, rebondi vers le milieu, déprimé et palpitant vers les tempes ; il était surmonté de cheveux fins d'une couleur indécise, que le souffle involontaire de

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l'inspiration soulevait, comme un vent léger, en boucles autour de la coiffure qui couvrait le sommet de la tète. Ses yeux, d'une limpidité liquide, empruntaient, comme l'eau, des reflets divers au jour, à l'ombre, à la pensée, à l'impression; ils étalent, disait-on, de la couleur de ses pensées. Des sourcils élevés, arrondis et minces les relevaient; des paupières longues, veinées et transparentes les recouvraient ou les dévoilaient tour à tour, en se déployant ou en se reployant avec une extrême mobilité. Son nez aquilin, la proéminence légère qui accentuait seulement ce trait de son visage ne servait qu'à donner une certaine énergie d'expression à la ligne plus grecque que romaine àc. son profil. Sa bouche aux lèvres presque toujours eiitr'ouvertes, comiib d'un homme qui respire à cœur ouvert, avait une empreinte indécise de mélancolie et d'enjouement qui révèle la liberté d'esprit sous la gravité des pensées; elle sem-

blait prête à la prière autant qu'au sourire ; elle aspirait à la fois le ciel et la terre ; l'éloquence ou la familiarité en coulait d'avance par tous les plis. Ses joues étaient déprimées, mais sans rides, excepté aux deux coins des lèvres, où la bienveillance avait creusé l'empreinte d'un accueil habituellement gracieux. Son menton ferme et un peu proéminent donnait une solidité virile à ce visage presque féminin. Sa voix répondait par sa sonorité douce, grave et caressante, à tous ces traits harmonieux de la figure ; le son y parlait autant que le mot. On était ému avant d'avoir compris.

« Cet extérieur, ajoute d'Aguesseau, était rendu plus imposailt par une noble distinction répandue sur toute sa personne et par je ne sais quoi de sublime dans le simple, imprimant au caractère de ses traits un certain air de prophète. Le tour nouveau, sans être recherché, qu'il donnait à ses expressions, faisait croire à

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ceux qui roiitcndaieut qu'il possudail toutes les sciences comme par inspiration ; on eût dit qu'il les avait inventées plutôt qu'il ne les avait apprises. Toujours neuf, toujours créateur, n imitantpersonneelparaissantlui-mônie inimitable. Un si grand théâtre n'était pas trop pour un si grand acteur; il n'y eut aucune place que le public ne lui eût destinée et qui ne parût audessous de son mérite. »

A ces dons des privilégiés de la nature, Fénelon ajoutait tous ceux que donne la volonté naturelle de plaire, sans penser ni à séduire ni à flatter. Le besoin d'être aimé, parce qu'il aimait lui-môme, était sa seule flatterie et sa seule séduction ; mais c'était aussrsa puissance. Cette puissance, disent ses amis, allait jusqu'à la fascination, d'autant plus irrésistible qu'elle était moins voulue en lui; celle passion de plaire n'était pas l'eifort de son âme, c'était son bonheur. Attiré vers tous, il atlirait,

FENELON a/

par cet aimant même, tous à lui. La bienveillance était lelleraent son essence, qu'en la ressentant il la répandait. L'attrait général qu'il inspirait aux autres n'était que la répercussion de l'attrait qu'il éprouvait lui-même pour eux. Cette inclination à plaire n'était point artifice, elle était épancliement. 11 ne la bornait pas, comme les ambitieux, à ceux auxquels il avait intérêt à complaire et qui pouvaient servir par leur amitié son élévation ou ses desseins; elle s'étendait à tous, sans autre distinction que la déférence en liant et la familiarité en bas ; aussi soigneux, dit Saint-Simon, d'enchanter les supérieurs et les égaux que les subalternes : car il n'y avait pour lui, dans ce besoin d'attraction réciproque, ni grands ni petits, ni supérieurs ni subalternes ; il n'y avait que des cœurs pénétrés par le sien. 11 n'en négligeait aucun, et il les enlevait tous, jusqu'à ceux des serviteurs les plus inaperçus de la domesticité du

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palais. EL cependant celle prodigalité d'âme n'avait rien de banal et d'uniforme dans l'expression qui en aurait vulgarisé la valeur; elle était mesurée, distinguée et proportionnée, non en tendresse, mais en convenance, selon les rangs, les personnes, les mérites, les degrés dans la familiarité et dans le cœur. Aux uns le respect affectueux, aux autres l'intimité pénétrante; à ceux-ci le mot, le sourire, le simple coup d'œil. Tout était instinctivement gouverné en lui par la bienséance naturelle des sentiments, non des formules. Un tact infaillible, ce loucher de l'âme, l'empêchait, sans qu'il y pensât, de témoigner rien de trop à l'un, rien de trop peu à l'autre. Chacun était comblé, mais à sa mesure. Une grâce merveilleuse ajoutait quelque chose encore à tout le reste ; cette grâce était un présent de la nature, la naissance y surajoutait le bon goût. Né de la noblesse, habitué dès l'enfance à marcher sur

un plan plus haut que la foule, ses manières avaient ce prix inestimable de la supériorité qui s'incline, qui élève à soi et qui flatte en aimant. Sa politesse même ne paraissait pas une attention à tous, mais une inspiration pour chacun; elle s'étendait jusqu'à son génie. Il évitait d'en éblouir ceux qu'un trop vif éclat aurait pu offusquer ou humilier. Il le proportionnait, dans la conversation, à la mesure d'esprit de ses interlocuteur?, les égalant toujours, ne les dépassant jamais. Cette conversation,, qui est l'éloquence de l'amitié, était surtout la sienne; elle était souple, lumineuse, sublimCj. enjouée, mais toujours noble, même dans la détente. 11 y avait dans ses élans les plus involontaires quelque chose de doux, de tendre et de familier, destiné à se faire comprendre des plus humbles et à se faire pardonner son génie. On ne pouvait, dit encore Saint-Simon qui le redoutait, ni le quitter ni s'en défendre, ni ne

pas chercher ù le retrouver. Son entretien laissait dans les âmes ce que sa voix laissait dans roreille, ce que son visage laissait dans les yeux: une empreinte neuve, pénétrante, indélébile, qui ne s'effaçait plus de l'esprit, des sens et du cœur. Quelques hommes furent plus grands, aucun ne fut plus proportionné à l'humanité, aucun aussi ne domina plus par l'amour.

Tel était Fénelun, à quarante-deux ans, quand il parut à la cour. Il ne tarda pas à la conquérir tout entière, à l'exception des envieux, qu'aucune grâce dans la supériorité ne fléchit, eî du roi, qui avait contre le génie les préventions du simple bon sens et qui n'aimait pas qu'on regardât trop un autre homme que lui dans sa cour. Madame de Maintenon, femme véritablement supérieure en discernement toutes les fois que son goût naturel n'était pas refoulé par son ambition, ne tarda pas à recon-

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naîlre dans Fénclon l'esprit domiiiaut do celte cour secondaire de l'héritier du trône. La piété pure, sincère et tendre de Fénclon la rassura contre son entraînement. Elle l'attira dans sa familiarité secrète ] elle songea même à en faire le confident de sa conscience en le choisissant pour son directeur spirituel. Une telle confiance aurait fait régner l'àme de Fénelon sur l'àme de madame de Maintenon, qui régnait ellemême sur le roi ; l'oratoire d'une femme serait devenu l'oracle d'un siècle. On croit que la jeunesse de Fénelon et la répugnance instinctive du roi contre une supériorité trop alarmante la détournèrent de ce désir. Elle confia sa conscience à un autre, mais elle conserva à Fénelon toute sa faveur. Nul esprit dans cette cour n'était plus apte à comprendre, à admirer et à aimer Fénelon. A l'exception de Bossuet, tout était médiocre dans cette familiarité pieuse de Louis XIV et de madame de Maintenon. Fé-

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nelon n'y convenait que par sa vertu ; son esprit déplaisait à cet entourage. Mais nous avons dit que nul ne savait se proportionner davantage à ce qui ne s'élevait pas à sa hauteur; son plus sublime génie était de faire oublier son génie.

Il se renferma, sous le patronage du duc de Beauvillier et avec l'intimité du duc de Chevreuse, ses amis plutôt que ses supérieurs, dans la délicate fonction de sa charge. Le récit des efforts et du succès par lesquels le maître parvint à transformer le disciple appartient à la philosophie plus qu'à l'histoire. Le premier des procédés de Fénelon fut son caractère. 11 parvint à persuader parce qu'il parvint à se faire aimer, il fut aimé parce qu'il aima luimême. En peu d'années, il façonna une rude nature, d'abord ingrate et laborieuse, puis facile et reconnaissante, en Germanicus de la France. Ce Germanicus, comme celui de Rome,

devait être seulement montré au monde. Nous le retrouverons au bord du cercueil.

Cet fut dans les studieux loisirs de cette éducation royale, qui portait forcément l'esprit de Fénelon sur la philosophie des sociétés, qu'il composa secrètement en poème le code moral et politique des gouvernements. Nous parlons du Télémaque. Le Télémaque, c'est Fénelon tout entier pour la postérité. S'il n'eût été que le courtisan lettré et élégant de la cour secrète de madame deMaintenon, le pontife exemplaire et éloquent de Cambrai ou l'instituteur d'un prince enlevé avant l'âge du trône, son nom serait déjà oublié. Mais il moula son àme et son génie dans un poëme impérissable. 11 est immortel. Son monument, c'est sa pensée, elle vit dans ce livre.

On a disserté sur l'époque précise de la composition du Télémaque par le poète et sur le mode de sa composition. On a prétendu que ce

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livre n'était point destiné à être un livre dans la pensée de l'écrivain; on dit qu'il fut écrit parlai au hasard et page par page, pour donner des sujets d'introduction grecque ou latine à son élève ; l'immensité, la régularité, la continuité et la sublimité de l'œuvre, évidemment écrite d'un seul trait et soufflée par une inspiration continue, démentent ces puériles suppositions. Elles ne sont pas moins démenties par la nature des sujets que Fénelon traite dans Tclcmaque. Comment un instituteur sensé et gardien scrupuleux de l'imagination de son élève lui aurait-il donné pour sujet d'étude l'examen des plus hautes théories du gouvernement, les fables équivoques de la mythologie ou les molles images des amours d'Eucharis? C'est calomnier le bon sens et la pudeur du poète. Le livre, destiné en elTet au jeune prince, fut évidemment écrit dans l'intention de prémunir son intelligence toute formée à l'âge d'homme

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contre les doctrines de ia tyrannie el contre les pièges de la volupté, dont le maître lui présentait les images pour Tarmer d'avance contre les séductions du trône ou de son propre cœur. Ce qu'il y a de vrai dans ces hypothèses, c'est que l'instiluteur détachait de temps en temps une page de son manuscrit, proportionnée à l'âge et aux défauts de l'enfant, et la lui faisait traduire, afin de lui présenter dans sa composition ou les maximes qu'il voulait lui inculquer ou le portrait des vices dont il voulait le corriger par des leçons indirectes. Mais le poème tout entier était le délassement, le trésor et le secret du poëte.

Le monde entier connaît ce poëme. Chrétien d'inspiration, il est païen de forme. Il correspond parfaitement par ce défaut d'originalité au temps et à l'homme. Fénelon, comme son livre, avait le génie païen et l'âme chrétienne. Malgré ce vice de composition, qui lui enlève ce caractère de coutemporanéité et de nationalité que tout livre véritablement monumental doit porter en lui pour être le monument vivant et éternel d'une pensée non feinte, mais réelle, c'est le plus beau traité d'éducation et de poli-

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ticjue qui existe dans les temps modernes, et ce traité a de plus le mérite d'être en même temps un poëme, c'est-à-dire d'être tout à la fois une moralité, un récit et un chant. Il vit ainsi d'une triple vie : il enseigne, il intéresse et il charme. La mélodie des vers lui manque, il est vrai. Fénelon n'avait pas assez d'énergie dans l'imagination pour exercer sur ses pensées cette pression du style qui les incruste dans le rhythme et qui solidifie, pour ainsi dire, la parole et l'image en les jetant dans le moule des vers ; mais sa prose, aussi poétique que la poésie, si elle n'a pas la perfection, toute la cadence et toute l'harmonie de la strophe, en a cependant le charme. C'est de la musique encore, mais une musique indécise qui coule mollement et librement dans l'oreille. Cette poésie dure moins, mais lasse moins que celle d'Homère ou de Yirgile. Si elle n'a pas l'éternité du métal, elle n'en a pas non plus le poids ;

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l'esprit et les sens du vulgaire la supportent avccinuins d efTorts. Fénelon et Chateaubriand sont aussi poètes par le sentiment et par rimage, c'est-à-dire par ce qui est ressence de la poésie, que les plus grands poètes; seule- 1 meut, ils ont parlé au lien de chanter leur poésie.

La véritable imperfection de ce beau livre, ce n'est pas d'être écrit en prose, c'est d'être une copie de l'antiquité au lieu d'être une création moderne : on croit lire une traduction , d'Homère ou une continuation de V Odyssée par 1 un disciple égal au maître. Les lieux, les noms, les mœurs, les personnages, les événements, les Images, les fables, les dieux, les hommes, la terre, la mer et le ciel, tout est grec et païen, rien n'est français ou chrétien. C'est un jeu de l'esprit, un déguisement de l'imagination moderne sous des fictions et sous des vêtements mythologiques. On y sent l'imitation

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sublime, mais l'imitation à toutes les lignes. Fénelon n'y est qu'un Homère dépaysé dans un autre peuple et dans un autre âge, cliantant des fables à des générations qui n'y croient plus. Là est le vice du poëme. C'était celui du temps, qui, n'ayant pas encore poétisé ses propres croyances ni créé ses propres images, et retrouvant partout sous sa main, à la renaissance des lettres, les monuments poétiques de la Grèce, n'imaginait rien de plus beau que de calquer ces vestiges, et restait impuissant à force d'admiration.

Mais, ce défaut expliqué on excusé, l'œuvre de Fénelon n'est pas moins sublime. C'est le poëme de la piété filiale ; on pourrait presque dire que c'est le poëme de toutes les vertus et de toutes les saintetés de l'homme. Le poète suppose que le jeune Télémaque, fils d'Ulysse et de Pénélope, conduit par la Sagesse sous la forme d'un vieillard nommé Mentor, navigue

sur toutes les mers de FOrient à la recherche d'Ulysse, son père, que la colère des dieux repousse pendant dix ans de la petite île d'Ithaque, son royaume. Télémaquc, pendant ce long voyage, tantôt heureux, tantôt traversé par le destin, aborde ou échoue sur mille rivages, assiste à des civilisations diverses, expliquées par son maître Men!or, court des dangers, éprouve des' passions, est exposé à des pièges d'orgueil, de gloire, de volupté, en triomphe avec l'aide de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protège, se mûrit par les années, se corrige par l'expérience, de\ient un prince accompli, et, voyant régner dans les contrées qu'il parcourt, tantôt de bons rois, tantôt des républiques, tantôt des tyrannies, reçoit, par l'exemple, des leçons de gouvernement qu'il appliquera ensuite à ses peuples.

Comme VEmile, ce Télémaque plébéien de J.-J. Rousseau, le poëme de Fénelon est surtout social et politique : c'est la critique et la théorie des sociétés et des gouvernements, c'est le programme d'un règne futur dont le duc de Bourgogne était le Télémaque et dont Fénelon était le Mentor. C'est sous cet aspect principalement que ce livre a eu une immense influence sur le genre humain, que Fénelon a été, non pas seulement un poëte, mais un législateur politique, un Selon moderne, une date vivante

FENELON

dans celte transformation des sociétés qui travaille le monde depuis l'apparition de son poëme; en sorte qu'on peut dire sans fiction et sans exagération que tout le bien et tout le mal, tout le vrai et tout le faux, tout le réel et tout le chimérique dans la grande révolution européenne d'idées et d'institutions dont nous sommes les instruments, les spectateurs et les victimes depuis un siècle, a coulé de ce livre comme de l'urne des biens et des maux. Le Tp]cmaqiic est à la fois la grande révélation t la grande utopie des sociétés. Quand on remonte avec attention, chaînon par chaînon, des tribuns les plus fanatisés de la Convention aux girondins, des girondins à Mirabeau, de Mirabeau à Bernardin de Saint-Pierre, de Bernardin de Saint-Pierre à J.-J. Rousseau, de .l.-J. Rousseau à Turgot, deTurgot à Vauban, de Vauban au précepteur du duc de Bourgogne, on trouve pour premier des révolution-

naires, pour premier tribun des peuples, pour premier réformateur des rois, pour premier apôtre de liberté, Fénelon ; on trouve pour évangile des vérités et des erreurs de la révolution moderrie, Télémaque. Or, Fénelon, en politique, était à la fois vertueux et chimérique. De là les sommets et les précipices sur lesquels cette révolution s'élève ou dans lesquels elle trébuche tour à tour dans l'application ; tout ce qui est principe est admirable dans le Télémaque, tout ce qui est gouvernement est absurde. La transformation politique du monde avait dans Fénelon son prophète ; elle devait attendre pendant un siècle son homme d'État. Le bon sens de Louis XIV, aiguisé par la pratique du gouvernement, lui arrachait ce mot vrai sur le livre et sur l'homme : « Fénelon est l'homme le plus chimérique de mon royaume. »

Toutes ses maximes générales, saines en

spéculation, ont été converties en institutions depuis, et bien souvent ruinées dans la pratique par la défectuosité des choses humaines. Les peuples régis par leur propre sagesse, les républiques patriciennes et plébéiennes, les royautés tempérées par le pouvoir sacerdotal ou par le pouvoir populaire, le gouvernement représentatif, les étals généraux de la nation rassemblés périodiquement tous les trois ans, les administrations et les assemblées provinciales, Téleclion et la déposition des princes, la souveraineté du peuple en action, la suppression de l'hérédité du trône et des magistratures, la liberté de conscience, la paix perpétuelle entre les peuples, la fraternité et l'égalité entre les citoyens, la suppression de la richesse de quelques-uns au profit prétendu de l'aisance de tous, l'arbitraire de l'État dans la fortune des sujets, la répartition des terres et des professions par le gouvernement, Fédu-

cation publique égale et forcée pour tous les enfants de la patrie, la communauté des biens, la condamnation du luxe, les lois somptuaires sur les maisons, les logements, les aliments, les métiers élémentaires tels que l'agriculture ou le soin des troupeaux favorisés violemment par l'interdiction du luxe et des arts, le maximum de prix ou de consommation sur les denrées, l'économie politique tour à tour la plus juste et la plus fausse", vérité, erreur, utopies, inconséquences, contradictions, illusions, possible, impossible, grandes vues, courtes vues, rêve, vague, aspirations sans point de départ, sans but et sans moyen d'exécution : tout fait de la politique diiTclémaque une sorte de^;«5iorale des gouvernements. Tout s'y mêle ; on croit nager dans l'océan des imaginations humaines sans boussole pour se diriger, sans pôle pour y tendre, sans rivage pour aborder. C'est, après le Contrat socialàe J.-J. Rousseau

et ïUtopie de Platon ou celle de Thomas Morus, le Pandœmonium des spéculations vaines. Tout y est ombre, rien n'y a un corps. C'est en présence de ces quatre livres, la ^t'- 2mblujue de Platon, VUtopie de Morus, le Tclémaqiie de Fénelon et le Contrat social de J.-J. Rousseau, qu'on a pu dire vérité le mot du grand Frédéric :

« Si j'avais un empire à punir, je le donnerais à gouverner à des philosophes. »

C'est que ces philosophes, malgré la magnificepce de leur génie, l'élévation de leurs vues et la vertu de leurs tendances, faisaient, dans leurs plans pour l'humanité, abstraction de l'humanité elle-même. Esprits sans expérience et sans réalité, ils construisaient leurs institutions imaginaires sur des nuées. Dès que ces nuées touchaient terre, les institutions fondaient en vapeurs ou en ruines. Fénelon, dans le Télémaque, est un des philosophes qui ont

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