‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · F E NE L 0 N · texte numérisé non relu

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créé, pour Je siècle qu'ils formaient, les plus belles et les plus trompeuses perspectives, qui ont mêlé le plus d'idées fausses aii plus d'idées justes, et qui ont le plus confondu la passion d'amélioration du sort des hommes en société avec la passion de l'impossible. C'est contre ces impossibilités d'application que la révolution inexpérimentée dont il est le père est venue se heurter, s'irriter et échouer toujours; et c'est de la colère contre la résistance des réalités aux chimères que sont nés les déceptions, les fureurs, les tyrannies et les crimes de cette révolution. Les utopies de l'anéantissement du pouvoir et du gouvernement purement métaphysique ont produit les anarchies et les crimes de la révolution en 1793; les utopies du nivellement des propriétés et du communisme social ont amené la panique, le désaveu et l'ajournement de la révolution de 1848. Ces deux utopies sont des rêves de Féne-

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]ou pris au sérieux par des esprits mal éveillés. Le saint poëte a été, à son insu, le premier radical et le premier coramunisle de son siècle. Quant à rinflueucc de ce livre en matière d'économie politique, elle n a été ni moins grande ni moins funeste. Mais on s'explique plus facilement 'ces erreurs. Les déclamations contre les arts, contre le luxe ; les lois somptuaires contre la consommation des produits cliers du travail, qui n'ont aucun sens de nos jours, avaient un sens dans l'antiquité primitive où Fénelon puisait malheureusement ses exemples et ses idées. On conçoit, en effet, qu'au commencement des choses, dans des sociétés toutes pastorales ou toutes agricoles, où. la terre, à peine cultivée, ne fournissait que le strict nécessaire à l'alimentation de l'homme, le législateur ût au citoyen une vertu et une prescription de dépenser et de consommer le moins possible. La sobriété et l'épargne des citoyens laissaient

ainsi une part plus grande aux besoins de leurs frères. Ces lois avaient pour but do prévenir la disette, fléau de ces empires naissants, où la vie alimentaire était tout. Dans cet esprit, la tempérance, qui n'est qu'unevertu envers nousmêmes, était une vertu envers la société. L'abstinence était un dévouement, le luxe un crime. On comprend ainsi les lois somptuaires ^ de l'antiquité.

Mais quand la société, sûre de sa vie et ayant multiplié ses forces productives par les défrichements, les troupeaux, les machines, ne craint plus la disette et ne nourrit des masses immenses de population que par le salaire attribué au travail intellectuel, artistique, industriel; quand la consommation de l'un est toute la richesse de l'autre; quand chaque jouissance, chaque vanité, chaque caprice satisfait du riche qui consomme est volontairement un salaire, une charité envers le

travailleur qui produit, le système deFénelun, de Platon el J.-J. Rousseau devient non-seulement une absurdité, mais un meurtre contre le peuple. C'est la consommation qui devient vertu; c'est le luxe^ proportionné à la fortune, qui devient le père nourricier du genre humain. Cette erreur du Télémaqiie est une de celles qui ont fait le plus de mal à la révolution et qu'on a le plus de peine aujourd'hui à extirper de l'esprit du peuple lui-même, qu'elle séduit et qu'elle fait souffrir.

Tel est le Télemaque. Vertueuses maximes, déplorables applications. Mais comme ce poème répondait par anticipation aux plus nobles et aux plus légitimes instincts de justice, d'égalité et de vertu dans le gouvernement des empires, comme il était inspiré par une âme sainte et écrit par un poète de génie, on conçoit l'explosion que dut faire un tel livre dans le monde.

Mais le Têlémaque était encore le secret de Fénelon. m'écrivait dans le palais de Louis XIV. Il devait le dérober aux yeux du roi et des courtisans jusqu'à la fin du règne. Dans ce livre était une terrible accusation : il la réservait pour l'époque où le duc de Bourgogne, son élève, atteindrait à la maturité des années et s'approcherait des degrés du trône. C'était la confidence scellée, qui resterait ignorée à jamais, jusque-là entre le maître et le disciple. Peut-être aussi ce livre était-il destiné à être, au moment de l'avènement du jeune prince à là couronne, la proclamation d'une politique nouvelle, le programrûe d'un gouvernement (énclonien, c'était aussi une sorte de candidature indirecte au rôle de premier ministre, dont Fénelon pouvait avoir le pressentiment sans s'en avouer à lui-même l'ambition. Son ami l'abbé Tronson l'avait prémuni, comme on l'a vu déjà, contre cette ambition qui ne sollicite pas, mais

qui révèle à propos des aplitufJcs involontaires : telle était celle de Fénelon. Il y a, chez certains hommes privilégiés de la nature, des ambitions qui no sont pas des vices, mais des forces. Elles n'aspirent pas, mais elles montent d'elles-mêmes, comme le globe aérostatique dans un élément plus lourd que lui, par la seule supériorité do leur ascendance spécifique. La vertu même de Fénelon devait lui faire désirer une élévation future, d'où son âme pleine de bien se répandrait de plus haut et de plus loin sur ses semblables.

Mais l'envie commençait à percer l'ombre dans laquelle il se renfermait. On s'inquiétait sur l'influence qu'il exerçait, non plus comme maître, mais comme ami, sur son élève. Celle qu'il conquérait tous les jours davantage sur madame de Maintenon, par l'attrait de son entretien, ne portait pas moins ombrage à la cour. La correspondance entre madame de

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Maintenoii et lui était aussi fréquente que l'intimité. Ces lettres ne déguisaient pas la hardiesse des conseils que Fénelon donnait à la femme qui conseillait à son tour le roi; il l'encourageait à régner :

« Vous êtes plus capables d'affermir que vous ne le pensez vous même, lui écrivait-il pour obéir à la prière qu'elle lui avait faite de lui dire des vérités même sévères. Vous vous défiez trop de vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions contraires au goût que vous avez poiir une vie tranquille et recueillie... Comme le roi se conduit bien moins par des maximes suivies que par l'impulsion des personnes qui l'entourent et auxquelles il donne son autorité, l'essentiel est de ne perdre aucune occasion pour l'obséder de gens vertueux, qui agissent de concert avec vous pour lui faire accomplir dans toute son étendue les devoirs dont il n'a aucune idée.

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Le grand point est de Fassiéger, puisqu'il veut ôtre assiégé; de le dominer, puisqu'il veut être dominé. Son salut consiste à être assiégé par des gens droits et sans intérêt. Vous devez donc mettre votre application à lui donner des vues de paix, et surtout de soulagement des peuples, de modération, d'équité, de défiance des conseils durs et violents, d'horreur pour les actes d'autorité arbitraire... Vous avez à la cour des ' personnes bien iûtentionnées, elles méritent que vous les traitiez bien, que vous les encouragiez ; mais il faut beaucoup de précaution, car mille gens se feraient dévots pour vous plaire. »

On voit que Fénelpn parlait des vices du roi en homme qui se livrait tout entier à la merci de madame de Maintenon, désormais maîtresse de ses confidences; on voit aussi que, fidèle à l'amitié, il cherchait à attirer sur le parti de la vertu «i la cour, les ducs de Chevreuse et de Ceauvillier, toute la faveur du maître. 11 ne

faut pas oublier cependant que ce parti de la vertu était en même temps le parti de ses patrons et de ses amis.

Cette correspondance et cette intimité pieuse entre madame de Maintenon et Fénelon conquéraient de plus en plus au futur auteur du Tclémaque la sympathie et le cœur de celle qui régnait à la cour. Elle revient avec complaisance, dans ses vieux jours, sur les sentiments qu'elle éprouvait alors.

« J'ai souvent pensé depuis, écrit-elle, pourquoi je ne livrai pas ma conscience à l'abbé de Fénelon, dont toutes les manières me plaisaient, dont l'esprit et la vertu m'avaient tant prévenue en sa faveur.

Elle avait besoin plus qu'aucune femme, dans sa situation, de la société d'un homme aussi attrayant que supérieur, au milieu de la froideur, du vide et de la médiocrité des esprits dont elle était entourée.

« Ah ! que ne puis-je, écrit-elle en ce tempslà à sa nièce chérie, que ne puis-je vous donner mon expérience! Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées ! Ne voyezvous pas que l'on meurt de tristesse dans une fortune qu'on aurait de la peine à imaginer ? J'aiété jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout ; à un âge plus avancé, j'ai passé des années dans les commerces de l'esprit ; je suis venue à la fortune, et je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux. »

Cette amitié de madame de Maintenon pour l'homme le plus séduisant du royaume inspira au roi l'idée de récompenser Fénelon de ses succès dans l'éducation de son petit-fils, par le don de l'abbaye de Saint-Valéry. Le roi lui annonça lui-même cette faveur et s'excusa gracieusement de ce qu'elle était si tardive et si

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disproportionnée à ses services. Tout commençait à sourire à Fénelon : le cœur de madame de Maintenon semblait lui ouvrir celui de la cour.

Mais un piège était sur la route de Fénelon. Ce piège, il le portait en lui-inèrae, c'était sa belle àme et sa poétique imagination. Il se laissa séduire, non par sa fortune, mais par sa piété.

Nous avons dit, au commencement de ce récit, que la cour de Louis XIV vieilli était un synode plutôt qu'un gouvernement, et que les questions les plus subtiles de dogme, d'orthodoxie, de théologie y tenaient autant de place que la guerre ou la politique. Il convient de le

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rappeler au moment où nous allons voir la faveur clc ce beau génie, et pcut-ôlre la fortune de France, renversée par les hallucinations d'une femme et par la colère de Bossuet.

Il y avait alors à Paris une jeune, belle et riche veuve, Jeanne-Marie de Lamolhc, mariée à M. Guyon, fils du créateur du canal de Briare, qu'elle avait perdu à vingt-huit ans. Madame Guyon était douée par la nature d'une beauté rêveuse et mélancolique, d'une âme passionnée et d'une imagination à qui la terre ne suffisait pas et qui cherchait l'amour jusque dans le ciel. Elle avait connu à Paris, avant son mariage, un jeune religieux barnabite, nommé Lacombe. La piété tendre et l'exaltation mystique de ce religieux avaient fait sur l'âme et le cœur de la, jeune néophyte une de ces impressions entraînantes où la grâce et la nature semblent tellement se confondre, comme dans l'amitié de saint François de' Sales et de ma-

dame de Cliantal, qu'on ne peu discerner si l'on cède, en y cédant, à une vertu d'en haut ou à un attrait humain. A peine veuve, madame Guyon, qui avait entretenu toujours une correspondance avec son maître dans la piété, avait couru à Gex, petite ville du Bugey, sur le versant du Jura, où le père Lacombe l'attendait. L'évêque de Genève, de qui relevait la petite ville de Gex, connaissait le nom, la grâce, l'esr prit, la fortune, la piété célèbre déjà de la jeune veuve. Il avait regardé comme une illustration pour son Église, qu'une femme douée de tant de dons naturels et surnaturels vînt les ensevelir ou les consacrer au serviee de Dieu dans celte solitude. 11 s'était empressé de donner a madame Guyon la direction d'un couvent de jeunes ûiles ramenées par ses soins du schisme de Calvin. Madame Guyon avait demandé le père Lacombe pour supérieur de son monastère. L'inlimilé de la veuve et du reli-

gieux, ainsi consacrée par la communauté de séjour et de piété, s'était exaltée jusqu'à l'extase. L'imagination enflammée de la femme avait bientôt dépassé celle du religieux. Le maître était devenu le disciple ; il recevait les inspirations et les révélations des yeux et de la bouche de sa pénitente comme les manifestations du ciel. Ce commerce mystique avait paru suspect aux âmes simples. L'évêque de Genève, après l'avoir involontairement favorisé, s'en était ému ; il avait relégué le religieux disgracié à Thonon, autre petite ville de son diocèse, sur les bords du lac de Genève. Madame Guyon n'avait pas tardé à y suivre son ami spirituel. Retirée à Thonon dans un couvent d'Ursulines, elle y recevait librement le père Lacombe; elle entretenait avec lui ces relations extatiques qui maintenaient son empire sur son esprit faible, asservi et charmé. De là elle alla répandre ses effusions d'amour pour Dieu à

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Gi'onoblo, dans des conférences avec impclit nombre de sectaires. Les forêts et les rochers de la Grande-Chartreuse l'attirèrent par leur majestueuse sainteté; elle y apparut comme laSibylle de ces déserts. Enfin, espérant trouver de l'autre côté des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prêcher sa foi à Veiceil, en Piémont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi avec lui pendant plusieurs années, de Gex à Thonon, de Thonon à Grenoble, de Verceil à Turin, de Turin à Lyon, laissant partout le monde indécis entre l'admiration et le scandale. Mais l'admiration prévalait sur tous ceux qui contemplaient de plus près la sincérité de ses extases, l'austérité de sa vie, la pureté de ses mœurs. Au retour de ce long pèlerinage, elle fil imprimera Lyon une explication du Cantique des cantiques de Salomon et quelques autres écrits sur la contem-

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plation. Ces doctrines, renouvelées de Platon et des premiers contemplateurs chrétiens, surtout en Espagne, pays de Fextase, consistaient à recommander aux âmes pieuses, comme type de perfection, un amour de Dieu pour lui-même, désintéressé de toute récompense comme de toute crainte. Elles recommandaient également une contemplation si pénétrante et si absorbée en Dieu, que Tàme, noyée pour ainsi dire dans l'océan de l'essence divine, y contractât l'impeccabilité du pur esprit, ne fût plus capable ni de monter ni de descendre, et laissât le corps comme un vêtement dépouillé, libre de ses actes simplement matériels, sans que l'âme, exaltée en Dieu, fût responsable de sa dépouille. C'était, en un mot, la vertu de Dieu passée dans l'homme, par l'union absolue et indissoluble de l'homme à Dieu, le rêve de toute âme sur la terre, l'état anticipé du ciel. Il y avait de la grandeur et de la sainteté pour

les saints dans ces maxiniLS, il y avait des pièges pour le vulgaire.

L'Église s'émut à ces rumeurs. Le cardinal Lecamus, évoque de Grenoble, les dénonça à l'archevêque de Paris ; M. de Harlayà la cour. Madame Guyon et le père Lacombe venaient de rentrer à Paris. L'apôtre et le disciple furent arrêtés. Le religieux, interrogé, jeté à la Bastille, confiné à l'île d'01éron,fut enfin renfermé au château de Lourdes, dans le plus âpre rayon des Pyrénées, pour y languir pendant de longues années d'expiation. Madame Guyon, enfermée de son côté dans un monastère de la rue Saint-Antoine, subit les interrogatoires sévères de l'Église et se lava victorieusement de toutes les accusations de scandale et d'impiété qui l'avaient assaillie à son retour à Paris. Elle devint l'édification, l'amour et les délices du couvent qui lui servait de prison. Une femme célèbre alors par ses lumières et son

zèle dans la piété, madame de Miramion entendit parler de la femme captive, elle la vit, elle fut séduite. Elle intercéda auprès de madame de Maintenon pour en obtenir la liberté d'une femme injustement persécutée. Madame de la Maisonfortj parente aussi de madame de Maintenon, la duchesse de Béthune, fille de l'infortuné Fouquet, madame de Beauvillier elle-même, fille de Colbert, s'unirent à madame de Miramion dans ce même intérêt. Madame de Maintenon fit rendre la liberté à la protégée de tant de femmes irréprochables. Madame Guyon libre courut rendre grâce à sa libératrice. Madame de Maintenon subit la fascination générale; elle rapprocha d'elle madame Guyon comme un foyer de piété, d'éloquence et de grâces, qui n'avait été obscurci que parles fumées d'une sublime imagination. Elle l'introduisit à Saint-Cyr, maison où elle avait rassemblé sous ses auspices l'élite des

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jeunes filles nobles du royaume ; elle l'y engagea a y révéler les dons de Dieu dans des conférences où éclaterait son génie contemplatif et pieuiJ. Elle y assistait elle-même ; elle devint complice innocente de toutes les subtilités de l'esprit mystique sur l'amour divin; elle entraîna dans cette admiration les hommes les plus sévères de la cour, tels que le duc de Beauvillier et le duc de Clievreuse; elle admit madame Guyon dans son intimiié la plus inaccessible au vulgaire. Ce fut là, eî- sous de respectables auspices, que Fénelon rencontra madame Guyon. La conformité de tendresse et d'exaltation de ces deux âmes également religieuses, séduites par deux imaginations également colorées, ne tarda pas à établir entre Fénelon et madame Guyon un commerce spirituel où il n'y eut de séduction que la piété et de séduit que Tenthousiasme.

Les récits mystiques de madame Guyon, tout Mi ravissant madame de Maintenon et Fénelon , eur paraissaient des parfums secrets de piété exceptionnelle qu'il fallait respirer dans leur sanctuaire intérieur, mais qu'il ne fallait pas aisser évaporer ou transpirer au dehors, dans a crainte d'enivrer le vulgaire. Le roi, simple le foi comme d'imagination, pensait plus sévèrement.

« J'ai lu des morceaux de ces écrits de notre imie au roi, écrit madame de Maintenon; il

m'a dit que c'étaient des rêveries ; il n'est pas encore assez avancé dans la piété pour goûter ces perfections.

« Ne répandez point, ajoute-t-elie ailleurs, les maximes de l'abbé de Fénelon devant des gens qui ne le goûtent pas. Quant à madame Guyon, il faut nous contenter de la garder pour nous. L'abbé de Fénelon a raison de ne pas vouloir que ses écrits soient montrés; tout le monde n'a pas l'esprit droit et solide. On prêche la liberté des enfants de Dieu à des personnes qui ne sont pas encore ses enfants. »

On voit que Fénelon se défiait lui-même de cet entraînement vers une perfection idéale qui pourrait scandaliser les faibles; que sa complicité spirituelle avec madame Guyon était moins entière que celle de madame de Maintenon et de la cour, et que son admiration, pleine de prudence jusque dans l'entraînement, n'alla jamais jusqu'au fanatisme.

Cet entraînement venait de sa nature môme et de cetle disposition à l'amour mystique de Dieu où la tendresse se mêle à la subtilité. Ecoutons-le parler de sainte Thérèse, et nous reconnaîtrons à son admiration quel est le goût intime, le courant natif de sa piété, et nous retrouverons en même temps la réserve, la discrétion, la mesure qui n'abandonnèrent pas cette belle âme :

« De l'oraison simple où était déjà sainte Thérèse, Dieu l'enleva jusque dans la plus haute contemplation. Elle entre dans l'union où se commence le mariage virginal de l'époux avec l'épouse ; elle est toute à lui, il est tout à elle. Révélations, esprit de prophétie, visions sans aucune image sensible ; ravissements, tourments délicieux, comme elle le dit elle-même, où l'esprit est enivré et où le corps succombe, où Dieu lai-môme est si présent, que l'àme épuisée et dévorée tombe en défaillance,

B.'ELIOTHfCA

^îavierisis

ne pouvant sentir tant de majesté; en un mot, tous les dons surnaturels découlent sur elle. »

» Ses directeurs d'abord se trompent. Voulant juger de ses forces pour la pratique des vertus par le degré de son oraison et par le reste de faiblesse et d'imperfection que Dieu laissait en elle pour l'humilier, ils concluent qu'elle est dans une illusion dangereuse, et ils veulent l'exorciser. Hélas! quel trouble pour une âme appelée à la plus simple obéissance, et menée, comme sainte Thérèse, par la voie de la crainte, lorsqu'elle sent son intérieur bouleversé par ses guides ! »

« J'étais, dit-elle, comme au milieu d'une rivière, prête à me noyer, sans espérance de secours. »

« Elle ne sait pas ce qu'elle est ni ce qu'elle fait quand elle prie. Ce qui faisait sa consolation depuis tant d'années fait sa peine la plus amère. Pour obéir, elle s'arrache à son attrait ;

mais elle y retombe, sans pouvoir ni en sortir ni se rassurer. Dans ce doute, elle sent les horreurs du désespoir; tout disparaît, tout l'effraye, tout lui est enlevé. Son Dieu même, en qui elle se reposait si doucement, est d'evenu un songe pour elle. Dans sa douleur, elle s'écrie comme Madeleine : Us me Vont enlevé, je ne sais ou ils l'ont ')nis. i>

(( 0 vous, oints du Seigneur, ne cessez donc jamais d'apprendre, parla pratique de l'oraison, les plus profondes et les plus mystérieuses opérations de la grâce, puisque vous en êtes les dispensateurs. Que n'en coûte-il point aux âmes que vous conduisez, lorsque la sécheresse de vos études curieuses et votre éloignement des voies intérieures vous font condamner tout ce qui n'entre point dans votre expérience! Heureuses les âmes qui trouvent l'homme de Dieu, comme sainte Thérèse trouva enfin les saints François de Borgia et Pierre

(l'Alcantara, qui lui aplanirent la voie par où elle marchait ! »

« Jusqu'alors, dit-elle, j'avais plus de honte de déclarer mes révélations que je n'en aurais eu de confesser les plus grands péchés. »

a Et nous aussi, aurons-nous honte de parler de ces révélations dans un siècle où l'incrédulité prend le nom de sagesse? Rougirons-nous de dire à la louange de la grâce ce qu'elle a fait dans le cœur de Thérèse? Non, non, taistoi, ô siècle ! où ceux même qui croient toutes les vérités de la religion se piquent de rejeter sans examen, comme fables, toutes les merveilles que Dieu opère dans ses saints.

»7e sais qu'il faut éprouver les esprits pour voir s'ils sont de Dieu. A Dieu ne plaise que j'autorise une vaine crédulité pour de creuses visions ! Mais à Dieu ne plaise que j'hésite dans la foi, quand Dieu se veut faire sentir ! Celui qui répandait d'en haut, comme par torrents.

les dons miraculeux sur les premiers fidèles, n'a-t-il pas promis de répandre son esprit sur toute chair? N'a-t-il pas dit : « Sur mes serviteurs et sur mes servantes ? » Quoique les derniers temps ne soient pas aussi dignes que les premiers de ces célestes communications, faudra-t-il les croire impossibles? La source en estelle tarie? Le ciel est-il fermé pournous? N'estce pas même Tindignité de ces derniers temps qui rend ces grâces plus nécessaires pour allumer la foi et la charité presque éteinte?...

» Ah ! plutôt m'oublier moi-même que d'oublier jamais ces livres (de sainte Thérèse), si simples, si vifs, si naturels, qu'en les lisant on oublie qu'on lit et qu'on s'imagine entendre Thérèse elle-même ! Oh ! qu'ils sont doux ces tendres et, sages écrits, où mon âme a goûté la manne cachée ! Quelle naïveté quand elle raconte les faits ! Ce n'est pas une histoire, c'est un tableau. Quelle force pour exprimer ces

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divers états ! Je suis ravi à2 voir que les paroles lui manquent, comme a dit saint Paul, pour dire tout ce qu'elle sent. Quelle foi vive ! Les cieuxlui sont ouverts, rien ne l'étonno et clh; parle aussi familièrement des plus hautes révélations que des choses les plus communes.

» Assujettie par robéissance, elle parle sans cesse d'elle et des sublimes dons qu elle a reçus, sans affectation, sans complaisance, sans réflexion sur elle-même. Grande âme qui se compte pour rien, et qui, ne voyant plus que Dieu en tout, se livre sans crainte elle-même à l'instruction d' autrui! 0 livres si chers à tous ceux qui servent Dieu dans l'oraison, et si magnifiquement loués par la bouche de toute lÉglise, que ne puis-je vous dérober à tant d'yeux profanes! Loin, loin, esprits superbes et curieux qui ne lisez ces livres que pour tenter Dieu et pour vous scandaliser de ses grâces ! Où ôtes-vous, âme simples et recueillies à qui

ils appartiennent?... Oh! si vous compreniez combien il est doux de goûter Dieu, quand on ne veut plus goûter que lui seul, vous jouiriez du centuple promis dès cette vie; votre paix coulerait comme un fleuve, et votre justice serait profonde comme les abîmes de la mer. »

Cependanfle bruit des nouveautés'qui couvaient à Saint-Cyr et à Versailles entre madame Guyon et Fabbé de Fénelon, et qui ravissaient les âmes ardentes, était parvenu à l'archevêque de Paris, à Bossuet et à l'évêque de Chartres, directeur de madame de Maintenon. Ces trois oracles de l'Église se réunirent, et dénoncèrent Fénelon comme fauteur*dangereux d'idées inexpérimentées ou téméraires, ajoutant qu'il fallait, pour la paix de lajeligion à peine reconquise, l'éloigner du roi et de son petit-fils.

Bourdaloue,. orateur célèbre et vénéré de la chaire, consulté sur ces doctrines, répondit avec la même austérité.

« La silence sur ces matières, dit-il dans sa lettre, est le meilleur gardien de la paix. 11 n'en faut parler 'que dans le secret de la confidence sacrée avec ses directeurs spirituels. »

La sourde conspiration des esprits sévères couva ainsi contre Fénelon longtemps avant d'éclater.

Rien n'indique encore^ à cette époque, un plan arrêté de Bossuet pour perdre dans l'esprit du roi un disciple qu'il avait chéri; on n'y voit que quelques soupçons inquiets d'un homme des traditions qui répugne de foi et d'orgueil aux nouveautés, et la douleur vive d'un maître de la doctrine qui voit son enfant près de chanceler dans la foi. Ces deux sentiments naturels dans Bossuet n'avaient pas besoin d'une basse envie pour éclater en sainte

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colère. L'envie n'est pas la passion de l'orgueil. Bossuet était superbe de son génie et do son audace; il n'enviait pas, il écrasait. Quand on a la foudre en main, on ne dresse pas d'embûches.

Aussi, au commencement de cette querelle, Bossuet chercha plutôt à l'étouffer qu'à l'envenimer. Il traita les visions de madame Guyon comme les erreurs d'un esprit malade. 11 consentit à voir cette femme célèbre, il reçut avec indulgence ses explications et ses regrets des troubles qu'elle excitait involontairement dans les âmes. Il la fit, de sa propre main, participer aux mystères dans sa chapelle particulière; il lui conseilla le silence, l'ombre, l'éloigncment de Paris et de la cour pendant quelques mois. Il se chargea d'examiner lui-même à loisir ses écrits et de porter un arrêt suprême auquel elle se soumettrait avec une différence volontaire. 11 Bt ce qu'il avait promis de faire, il lut et

censura les livres de sa pénitente. Il lui écrivit pour lui indiquer, avec une bonté divine, les passages scandaleux pour la raison ou dangereux pour la morale. Il s'entretint confidentiellement avec Fénelon des aberrations de son amie spirituelle et le conjura de les condamner avec lui. Fénelon^ sûr de l'orthodoxie de madame Guyon et touché des persécutions qui la menaçaient, la justifia devant Bossuet avec plus de magnanimité que de politique. Il se refusa à condamner comme théologien ce qu'il admirait comme homme, comme poëte et comme ami.

Il répondit que Dieu se servait des plus faibles sentiments pour manifester sa gloire ; que l'esprit soufflait où il voulait ; que 1 a langue exaltée des prophètes ou des sibylles n'avait ni la précision ni la timidité de la langue des écoles, et qu'avant de réprouver ces inspirées de Dieu ou de leur propre délire, il fallait les éprouver par

le temps. Bossuet fut centriste.

Le roi, qui se mêlait de théologie sans rien comprendre que la discipline et l'autorité infaillible, témoigna son mécontentement. Madame de iMaintcnon, par qui ce scandale naissant s'était introduit à Saint-Cyr, à la cour, dans l'Église, trembla de paraître, aux yeux du roi, complice et fauteur de ceux qui alarmaient la conscience du prince. Elle se hâta de désavouer ses amis et de leur retirer sa faveur. Elle n'alla pas cependant, dans le commencement, jusqu'à s'unir à leurs persécuteurs. KUe rendait témoignage, de leur innocence et de leur inten-

tion , mais elio pressait la nomination d'un tribunal de doctrine pour juger la question et pour se déchanger d'une responsabilité qui lui pesait dans cette affaire.

« Encore une lettre de madame Guyon!

écrit-elle. Cette femme est bien importune. Il est vrai qu'elle est bien malheureuse ! Elle me prie aujourd'hui de faire adjoindre M. Tronson, l'ami de Fénelon, aux juges. Je ne sais si le roi voudra donner cette mortification à l'archevêque de Paris. M. l'abbé de Fénelon a trop de piété pour ne pas croire qu'on peut aimer Dieu pour lui-même, et il a trop d'esprit pour croire qu'on puisse associer cet amour aux vices les plus honteux. 11 n'est point l'avocat de madame Guyon quoiqu'il en soit l'ami; il est le défenseur de la piété et de la perfection chrétienne. Je me repose sur sa parole, parce que j'ai connu peu d'hommes aussi francs que lui^ et vous pouvez le dire^ »

Les conférences s'ouvrirent. Bossuet les dominait. Étranger à ces subtilités, il priait encore Fénelon lui-même de l'initier à ces exaltations des mystiques français et espagnols ou italiens que l'Église avait tolérés, et qu'il appelait dans son rude bon sens d.' amoureuses extravagances. Fénelon analysait pour Bossuet ces livres, sources où madame Guyon avait puisé ses propres enthousiasmes. Il était ferme alors dans sa déférence au géQie de Bossuet.

« Ne soyez point en peine de moi, lui écri-

vait-il en lui adressant ces clocLiments, je suis dans vos mains comme un enfant. Ces doctrines passent par moi sans être de moi. J'aime autant croire d'une façon que d'une autre. Dès que vous aurez parlé, tout sera effacé en moi. Quand même ce que je crois avoir lu me paraîtrait aussi clair que deux et deux font quatre, je 1(3 croirais encore moins clair que mon obligation de me délier de mes lumières et de leur préférer celles d'un pontife tel que vous !... Je tiens trop à la tradition pour chercher à en détacher celui qui, de nos jours, doit en être la colonne principale. »

Cependant rarchevôquc de Paris, impatient de la lenteur des conférences, fulminait séparément contre madame Guyon et ses doctrines. Madame de Maintcnon, tremblant que Fénelon ne se trouvât compris dans ces réprobations de l'Église de Paris et arraché aussi à la cour où elle voulait le retenir, employa, pour le détacher de madame Guyon, la séduction de la faveur royale. Le roi le nomma archevêque de Cambrai. A ce titre, madame de Maintenon espérait le faire associer lui même aux évé-

ques qui jii| paient madame Guyon et le contraindre à reprouver ainsi comme pontife ce qu'il avait admiré comme ami. Le roi entra dans ce complot de bienveillance. On y retrouve toute l'habilité d'un courtisan sous l'affection d'une amie. Elle voulait du même coup tranquilliser le roi sur les doctrines de Fénelon et reconquérir Fénelon sur madame Guyon quelle abandonnait aux évoques.

Fénelon s'alarma au premier moment d'une dignité qui devait l'enlever à son élève. Il représenta au roi que la première dignité à ses yeux était la tendresse qui l'attachait à son petit-fils et qu'il ne changerait volontairement contre aucune autre.

« Non, lui répondit avec bonté Louis XIV, j'entends que . vous restiez en même temps précepteur de mon fils. La discipline de l'Église ne vous impose que neuf mois de résidence dans votre diocèse; vous donnerez les trois

autres mois à vos autres élèves ici, et vous surveillerez de Cambrai leur éducation pendant le reste de Tannée, comme si vous étiez à la cour, »

Fénelon, enchaîné par de telles faveurs, se dépouilla, contre l'usage, d'une abbaye qu'il possédait, et résista avec un désintéressement exemplaire aux instances et aux exemples qui l'encourageaient à garder ces richesses de TÉglise. Il ne voulut rien emporter dans son évèché des trésors d'aumônes appartenant, selon lui, à d'autres pauvres. Le monde l'admira sans l'imiter.

Le roi, d'après les inspirations de madame deMaintenon, l'adjoignit aux évoques qui scrutaient les doctrines de madame Guyon. Mais déjà la conférence était dissoute, et Bossuet, seul rapporteur et seul oracle, rédigeait à part le jugement. Fénelon, après en avoir discuté et fait modifler les termes dans un sens qui

excluait toute application de la censure à la personne de madame Guyon, signa l'exposé de pnncipes purement théologique de cette déclaration. La paix semblaiMellement cimentée entre les deux oracles de la foi en France, que Bossuet voulut présider lui-même, comme pontife consécrateur; h l'élévation ecclésiastique de son disciple et de son ami. Le roi, son fils, son petit-fils, la cour entière assistèrent, dans la chapelle de madame de Maintenon à Saint- Cyr, à la cérémonie où le génie de l'éloquence consacrait le génie de ]a poésie.

Mais, à peine celte paix était-elle rétablie par Tintervention de madame de Maintenon, par la longanimité de Bossuet, par l'humilité de Fénelon et par le silence de madame Guyon, que de nouvelles causes de discussion s'élevèrent à son occasion entre les pontifes. Madame Guyon s'évada secrètement du couvent où Bossuet lui avait offert un asile sûr et affectueux àMeaux, capitale de son diocèse. Elle lui écrivait qu'elle se relirait dans la solitude, loin du monde et de ses orages; raai§ elle se cacha,

au contraire, dans Paris, au milieu du cénacle de plus en plus fervent de ses disciples, au nombre desquels on comptait avec inquiétude Fénelon et ses amis le duc de Beauvillier et le duc de Chevreuse.

Au même moment Farclievêque de Paris mourut. C'était un homme de mœurs mondaines, qui avait blessé la conscience du roi. On cherchait un homme de haute vertu pour purifier le siège. L'Église nommait Bossuet, le monde Fénelon. Madame de Maintenon hésitait entre les deux, l'un plus redouté., l'autre plus aimé. Les soupçons de nouveauté éloignèrent de Fénelon, les craintes de la domination éloignèrent de Bossuet. Madame de Maintenon appela au siège de Paris M. de NoailleS;, pontife exemplaire et agréable à la cour. Bossuet ressentit avec majesté l'injure ; il ne s'abaissa ni à solliciter ni à refuser.

« Il y a toute apparence, écrivit-il à ses

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amis de Paris, que Dieu, par sa miséricorde autant que par sa justice, me laissera dans ma place. Quand vous souhaitez qu'on m'offre et que je refuse, vous voulez contenter ma vanité. Il vaut mieux contenter l'humilité! 11 n'y a pas à douter, malgré tout vain discours des hommes, que, selon tous mes désirs, je ne sois enterré ici aux pieds de mes saints prédécesseurs en travaillant au salut du troupeau qui m'a été confié. »

La grandeur de cette ambition était dans sa franchise. Bossuet ressentait Tindignilé de la préférence de M. de Noailles envers son génie; mais il ne s'abaissait ni au murmure, ni au regret, ni même au désir ; il sentait lui-même sa vengeance dans sa supériorité.

Cependant, soit qu'il fût à son insu humilié d'avoir été balancé avec la jeunesse de Fénelon et avec la médiocrité de M. de Noailles, soit que l'évasion pou loyale de madame Guyon et

sa résidence suspecte à Paris lui parussent avoir été incitées par Féaelon et avoir trompé ainsi la confiance qu'il avait mise dans son disciple, le ressentiment couva dans son àme et ne tarda pas à éclater. Il sollicita du roi l'arrestation de madame Guyon. Le roi la fit découvrir dans Paris et enfermer dans une maison de fous.

« Que voulez-vous qu'on fasse, écrivit madame de Maintenon à l'archevêque de Paris, d'elle, de ses amis de ses papiers? Le roi sera encore ici tout le jour, écrivez-lui directement. »

« Je suis ravi de cette arrestation, écrivit aussi Bossuet à madame de Maintenon , ce mystère cachait bien des maux à l'Église. »

Fénelon, alors à Cambrai, apprit avec douleur que son amie venait d'être transférée à Vinccnncs. Le duc de Bcauvillier trembla de voir Fénelon enlevé à l'éducation du duc de Bourgogne.

« Il est évident, écrit-il, qu'il y a une cabale très-puissante et très-animée contre Varchevôque de Cambrai. Madame de Maintenon obéit à ce qu'on lui suggère ; elle est prêle à se porter aux dernières extrémités contre lui. Je le vois à la veille d'être ravi aux princes comme un homme suspect de leur inspirer des doctrines dangereuses. Si on y réussit, j'aurai mon tour; mais, au scandale près, je vous dirai que j'en serais consolé... Quant à M. de Fénelon, je ne lui conseillerais pas, quand il le voudrait, de faire une condamnation formelle des livres de madame Guyon. Il donnerait trop de joie aux libertins de la cour, et ce serait conûrmer tout ce qui se débite au préjudice de la piété... Ne serait-ce pas donner lieu de croire qu'il est complice de tout ce qu'on impute à cette pauvre femme, et que, par politique et par crainte d'être disgracié, il se presse d'abjurer? Je me croirais en conscience obligé, dans tous les

cas, de dire ouvertement ce qui pourrait justifier M. de Fénelon, et, quand il serait disgracié, je le dirais plus hautement, parce qu'on verrait mieux alors que la justice et la vérité seules m'obligent à rendre témoignage... »

On transféra, après plusieurs interrogatoires, madame Guyon dans une maison cloîtrée de Vaugirard, sous la surveillance du curé de Saint-Sulpice.

a Nous n'aurons pas pour cet adoucissement, écrit madame de Maintenon, l'approbation de Bossuet; mais, pour moi, je crois qu'il est de mon devoir de détourner des violences autant qu'il m'est possible. »

« On veut que je condamne la per.^onne de madame Guyon, écrit au même moment Fénelon. Quand l'Église portera sur ses doctrines un arrêt, je suis prêt à le signer de mon sang. Hors de là, je ne puis ni ne dois rien faire de semblable. J'ai vu de près une vie qui m'a infiniment édifié : pourquoi veut-on que je la condamne sur d'autres faits que je n'ai point vus? Me convient-il d'aller accabler une pauvre personne que tant d'autres ont déjà foudroyée et dont j'ai été l'ami?...

» Quant à Bossuet, je serais ravi d'adhérer à son livre, s'il le souhaite, quant aux doctrines; mais je ne le puis honnêtement ni en conscience, s'il attaque une femme qui me paraît innocente, et des écrits que j'ai laissé condamner sans y attacher inutilement ma propre censure...

» Bossuet est un saint pontife, c'est un ami tendre et solide ; mais il veut^, par un excès de zèle pour l'Église et d'amitié pour moi, me mener au delà des bornes... Je crois madame deMaintenon sur la même pente... Elle s'afflige et s'irrite tour à tour contre moi, à chaque nouvelle impression qu'on lui donne... Tout se réduit donc de ma part à ne pas vouloir parler contre ma conscience, à ne pas consentir à insulter une femme que j'ai révérée comme une sainte sur tout ce que j'ai vu d'elle par moimême... »

« Si j'étais capable, ajoute-t-il ailleurs dans

une lettre de tendres reproches à madame de Maintenon, sa persécutrice par amitié, si j'étais capable d'approuver une femme qui prêcherait un nouvel Évangile, il faudrait me déposer et me brûler, bien loin de me supporter comme vous le faites; mais je puis fort innocemment me tromper sur une personne que je crois sainte. Je n'ai jamais eu aucun goût naturel pour elle, je n'ai jamais éprouvé rien d'extraordinaire en elle qui ait pu me prévenir en sa faveur ; elle est confiante à l'excès, la preuve en est bien claire, puisqu'il ( Bossue t) vous a redit, comme des impiétés, des choses qu'elle lui avait confiées...

» Je ne compte pour rien ni ses prétendues prophéties ni ses prétendues révélations ; je n'ai jamais entendu parler des images scandaleuses qu'on attribue à son mysticisme pour exprimer l'amour divin -, je parierais ma tôte que tout cela ne veut rien dire de précis et que Bossuet

est inexcusable de vous avoir donné comme une doctrine de madame Guyon ce qui n'était que songe , ou expression ligurée , ou quelque chose d'équivalent...

» On n'a rien trouvé contre ses mœurs que des calomnies, je suis si persuadé qu'elle n'a rien enseigné de mauvais, que je répondrais encore de lui faire donner ou les explications ou les rétractations satisfaisantes... Peut-être croirez-vous que je parle ainsi pour la faire mettre en liberté? Non, je m'engage à lui faire donner ces explications sans qu'elle sorte même de prison; je ne la verrai point; je ne lui écrirai que des lettres ouvertes, lues par vous et par ses accusateurs...

» Après tout cela, laissez-là mourir en prison. Je suis content qu'elle y meure, que nous ne la voyions jamais, que nous n'entendions jamais parler d'elle!

» Pourquoi donc vous resserrez-vous le cœur

à notre égard, madame, comme si nous étions d'une autre religion que vous?... Ne craignez pas même que je contredise Bossuet, je n'en parlerai jamais que comme de mon maître ; je consens qu'il soit vainqueur et qu'il passe pour m'avoir ramené de toutes sortes d'égarements ; sincèrement, je ne veux avoir que déférence et docilité pour lui... »

Fénelon, ainsi placé par son imprudence et par la rigidité de ses adversaires entre le crime de condamner ce qu'il croyait innocent, l'humiliation de se condamner lui-même, et le danger de susciter sur sa propre tête les foudres de Bossuet, maître de l'Église de France, se retira triste et pressentant la ruine de sa vie dans la solitude de Cambrai. Là, pour manifester son innocence de foi et pour enlever tout prétexte aux récriminations de Bossuet, il écrivit son livre des Maximes des saints. C'était la justi-

fication, par les textes tirés des livres et des opinions des oracles mêmes de l'Église, de l'amour désintéressé de Dieu : doctrine transcendante des mystiques de tous les âges. Il soumit humblement, page par page, son manuscrit à la censure de monseigneur de Noailles, qui l'engagea à ne le communiquer qu'à ses théologiens, sans en parler à Bossuet. Il corrigea sur leurs notes tout ce qui fit pour eux l'objet de la plus légère observation. 11 chargea le duc de Chevreuse, son ami, de faire imprimer le livre. Bossuet s'indigna au bruit de la prochaine publication d'un livre dont on lui avait dérobé le secret. « Je suis certain, écrivit-il, que cet écrit ne peut causer qu'un grand scandale... Je ne puis, on conscience, le supporter!... Dieu m'oblige à faire voir qu'on veut soutenir par là des livres téméraires qui sont le renversement de la piété... Yoilà la vérité à laquelle il faudra que je sacrifie ma vie!... On ne m'é-

vite, en cette occasion, après m'avoir témoigné tant de soumission en paroles, que parce qu'on sent^que Dieu, en qui je me fie, me donnera la force'pour éventer la minel... »

La colère de Bossuot fut contagieuse à l'apparition du livre. La justification de Fénelon parut un crime contre Tautorilé de loracle de l'Eglise de France. Le roi prit parti pour le chef de Tépiscopat. Un historien impartial et contemporain, d'Aguesseau, attribue l'éclat de la colère de Louis XIV à l'aversion sourde qu'il nourrissait contre la supériorité d'esprit de Fénelon.

« Soit que ce prince craignît, dit d'Aguesseau, les esprits d'un ordre supérieur, soit

qu'une certaine étrangeté et une certaine recherche dans le caractère et dans les formes de Fénelon déplussent à ce prince qui était porté par son goût au simple et à Viini ; soit que Fénelon, par une politique profonde, voulant paraître se renfermer dans ses fonctions, évitât de s'insinuer dans la familiarité du roi, il est bien certain que Louis XIV n'avait jamais paru le goûter et qu'il n'eut aucune peine à le sacrifier. »

Bossuet accrut encore cette disposition par les alarmes qu'il jeta dans la conscience du roi. Il s'accusa « comme d'une eondescendance crimineUe de n'avoir pas révélé jjIus tôt au roi le fanatisme de son disciple! » La cour, informée des secrètes antipathies du roi, s'ameuta tout entière contre le prétendu hérésiarque.

« Un naturel si heureux, dit encore d'Aguesseau, fut perverti, comme celui du premier homme, par la voix d'une femme. Ses talents,

son ambition, sa réputation même, furent sacrifiés par lui, non à Tillusion des sens, mais à celle de l'esprit. On vit ce génie si sublime se borner à devenir le prophète et l'oracle d'une secte, fertile en images spécieuses et séduisantes, voulant être philosophe et n'étant jamais qu'orateur, caractère cpi'il a conservé dans tous les ouvrages sortis de sa plume juscpi'à la fin de sa ^ie. »

On alla jusqu'à l'accuser d'avoir voulu flatter la dévotion du roi pour en faire l'instrument de sa fortune, en ayant la pensée de joindre la politique à la mysticité, de former, par les liens secrets d'un langage mystérieux, une puissante cabale à îa tête de laquelle il serait toujours par Télévation et l'insinuation de son génie. Ces imputations tombaient d'elles-mêmes devant le courage qu'avait en ce moment Fénelon de mécontenter le roi et d'oiîenser Bossuet, pour soutenir une femme persécutée et

une doctïine calomniée. Tout le monde s'éloignait de lui. La contagion de la disgrâce dans laquelle il s'était volontairement précipité faisait redouter et éviter non-seulement de le justifier, mais même de le plaindre. Il était à Versailles aussi isolé qu'à Cambrai, attendant chaque jour Tordre de s'exiler de la cour. Ce fut dans cette angoisse de son âme qu'un incendie dévora, avec son palais épiscopal de Cambrai, les meubles, les livres, les manuscrits qu'il contenait, sa seule richesse qu'il y avait transportée. Il reçut ce coup avec sa sérénité habituelle. « J'aime mieux, dit-il à l'abbé de Langeron qui accourut pour lui apprendre ce malheur domestique, que le feu ait pris à ma maison qu'à la chaumière d'une pauvre famille. »

Cependant Bossuet fulminait de sévères censures contre le livre deFénelon, tout en ménageant l'ancien ami. « Il nous est dur, disait-il, de parler ainsi d'un ami si accoutumé à entendre ma voix, comme j'étais moi-même si accoutumé à entendre la sienne. Dieu, sous les yeux de qui j'écris, sait avec quel gémissement j'ai porté ma triste plainte sur ce qu'un ami de tant d'années me juge indigne de traiter avec lui, moi qui n'ai jamais élevé ma voix contre

lui d'un demi-ton seulement!... Un ami de toute la vie ! un cher adversaire, Dieu le sait, que je porte dans mes entrailles!,.. »

Au moment où Bossuet écrivait ces lignes, le roi envoyait l'ordre à Fénelon de quitter Versailles et de se rendre à Cambrai sans s'arrôter à Paris. Il lui défendait d'aller à Rome solliciter un jugement du pape sur ses doctrines, redoutant sans doute la séduction que son génie et sa vertu exerceraient à Rome comme partout. Le roi en même temps écrivait à Rome pour demander au souverain pontife une condamnation de l'archevêque de Cambrai, s'en gageant à la faire exécuter par toute son autorité royale.

La séparation de Fénelon et du duc de Bourgogne, son élève, déchira ces deux cœurs. Les larmes du duc de Beauvillier et du duc de Chevreuse se mêlèrent à celles du jeune prince et de son ami. Le duc de Bourgogne se jeta en vain aux pieds du roi, son aïeul, pour arracher un contre-ordre, un sursis, un pardon : « Non, mon fils, répondit le roi; je ne suis pas maître de faire de ceci une affaire de faveur. 11 s'agit de la sûreté de la foi ; Bossuet en sait p] us dans cette matière que vous et moi ! »

Madame de Maintenon affligée, mais d'autant phis inexorable qu'elle avait été plus complice, refusa de recevoir Fénelon.

Le duc de Beauvillier, fidèle à la vertu comme à l'amitié, parla en cœur libre au maître des grâces :

« Sire, dit-il au roi, je suis l'ouvrage de Votre Majesté. Vous m'avez élevé, vous pouvez m' abattre; dans la volonté de mon prince, je

reconnaîtrai la volonté de Dieu ; je me retirerai de la cour, Sire, avec le regret de vous avoir déplu, mais avec l'espérance d'une vie plus tranquille. »

Fénelon conjurait, au contraire, le duc de Beauvillier et ses amis de ne pas se perdre pour sa cause.

« Je suis ici accablé des opprobres dont on m'a couvert, écrit-il à ces amis, mais sacrifiez-moi ! Encore un peu de temps, et le songe trompeur de cette vie va s'évanouir, et nous serons tous réunis à jamais dans le royaume de la vérité, où il n'y a plus ni erreur, ni division, ni scandale, où la paix de Dieu sera la nôtre ! En attendant, souffrons, taisons-nous, laissonsnous fouler aux pieds, trop heureux si notre ignominie sert à sa gloire 1 »

Arrivé dans son diocèse, Fénelon se livra tout entier à la charité et à l'étude. De cette solitude sortirent des milliers de pages où respirent le génie littéraire de la plus pure a.ntiquité et le génie moderne du christianisme, qui parlent de la Divinité avec une admirable puissance d'esprit et de langage, souvent avec le plus tendre enthousiasme. On y sent une prière, une adoration perpétuelle sous chaque parole, comme la chaleur sous la vie. On peut dire que Fénelon ne pouvait parler de Dieu sans prier.

42 FÈNELON

Voici quelques-unes de ces pages prises au hasard dans cette multitude de traités et de lettres où s'épanouissait son âme. Elles le peindront mieux que tout ce que nous pouvons en dire :

« Tout porte la marque divine dans l'univers : les cieux, la terre, les plantes, les animaux, et les hommes plus que tout le reste. Tout nous montre un dessein suivi, un enchaînement de causes subalternes conduites avec ordre par une cause supérieure.

» Il n'est point question de critiquer ce grand ouvrage. Les défauts qu'on y trouve viennent de la volonté libre et déréglée de l'homme, qui les produit par son dérèglement ; ou de celle de Dieu, toujours sainte et toujours juste, qui veut punir les hommes infidèles, et tantôt exercer par les méchants les bons qu'il veut perfectionner. Souvent même ce qui paraît défaut à notre esprit borné, dans un endroit séparé de l'ouvrage, est un ornement par rap-

port au dessein général, que nous ne sommes pas capables de regarder avec des vues assez étendues et assez simples pour connaître la perfection du tout. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'on blâme témérairement certains morceaux des ouvrages des hommes, faute d'avoir assez pénétré toute l'étendue de leurs desseins? C'est ce qu'où éprouve tous les jours pour les ouvrages des peintres et des architectes.

» Si des caractères d'écriture étaient d'une grandeur immense, chaque caractère regardé de près occuperait toute la vue d'un homme; il ne pourrait en apercevoir qu'un seul à la fois, et il ne pourrait lire, c'est-à-dire assembler les lettres et découvrir le sens de tous ces caractères rassemblés. Il en est de même des grands traits que la Providence forme dans la conduite du monde entier pendant la longue suite des siècles. Il n'y a que le tout qui soit intelligible, et le tout est trop vaste pour être vu de près.

Chaque événement est comme un caractère particulier qui est trop grand pour la petitesse de nos organes, et qui ne signifie rien s'il est séparé des autres. Quand nous verrons en Dieu à la fin des siècles, dans son vrai point de vue, le total des événements du genre humain, depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'univers, et leurs proportions par rapport aux desseins de Dieu, nous nous écrierons : Seigneur il n'y a que vous de juste et de sage.

» Mais, après tout, les vrais défauts mêmes de cet ouvrage ne sont que des imperfections que Dieu y a laissées pour nous avertir qu'il l'avait tiré du néant. Il n'y a rien dans l'univers qui ne porte et qui ne doive porter également ces deux caractères si opposés : d'un côté, le sceau de l'ouvrier sur son ouvrage; d'un autre cùté, la marque du néant d'où il est tiré et où il peut retomber à toute heure. C'est un mélange incompréhensible de bassesse et de gran-

deur, de fragilité dans la matière et dans la façon. La main de Dieu éclate partout, jusque dans un ver de terre. Le néant se fait sentir partout, jusque dans les plus vastes et les plus sublimes génies.

» Tout ce qui n'est point Dieu ne peut avoir qu'une perfection bornée; et qui n'a qu'une perfection bornée demeure toujours imparfait par l'endroit où la borne se fait sentir, et avertit que l'on y pourrait encore beaucoup ajouter. La créature serait le créateur même, s'il ne lui manquait rien; car elle aurait la plénitude de la perfection, qui est la divinité même. Dès qu'elle ne peut être infinie, il faut qu'elle soit bornée en perfection, c'est-à-dire imparfaite par quelque côté. Elle peut avoir plus ou moins d'imperfection ; mais enfin il faut toujours qu'elle soit imparfaite, il faut qu'on puisse toujours marquer l'endroit précis où elle manque, et que la critique puisse dire : Voilà

ce qu'elle pourrait encore avoir, et ce qu'elle n'a pas-

» Ou'on étudie le monde tant qu'on voudra ; qu'on descende au dernier détail ; qu'on fasse l'anatomie du plus vil animal ; qu'on regarde de près le moindre grain de blé semé dans la terre et la manière dont ce germe se multiplie ; qu'on observe attentivement les précautions avec lesquelles un bouton de rose s'épanouit au soleil et se referme vers la nuit : on y trouvera plus de dessein, de conduite et d'industi'ie que dans tous les ouvrages de l'art. Ce que l'on appelle même l'art des hommes n'est qu'une faible imitation du grand art qu'on nomme les lois de la nature et que les impies n'ont pas eu honte d'appeler le hasard aveugle.

» Faut-il donc s'étonner si les poètes ont animé tout l'univers, s'ils ont donné des ailes aux vents et des flèches au soleil, s'ils ont peint les fleuves qui se hâtent de se précipiter dans

la nier, et les arbres qui montent vers le ciel pour vaincre les rayons du soleil par l'épaisseur de leurs ombrages? Ces ûgures ont passé même dans le langage vulgaire, tant il est naturel aux hommes de sentir l'art dont toute la nature est pleine ! La poésie n'a fait qu'attribuer aux créatures inanimées le dessein du Créateur, qui fait tout en elles. Du langage figuré des poètes, ces idées ont passé dans la théologie des païens, dont les théologiens furent les poètes. Us ont supposé un art, une puissance, une sagesse ■qu'ils ont nommée nmnen, dans les créatures même les plus privées d'intelligence. Chez eux, les fleuves ont été des dieux, et les fontaines des naïades. Les bois, les montagnes ont eu leurs divinités particulières. Les fleurs ont eu Flore, et les fruits Pomone. Plus on contemple sans prévention toute la nature, plus on y découvre partout un fonds inépuisable de sagesse, qui est comme l'àme de l'univers.

» Que suit-il de là ? La conclusion vient d'ellemême. S'il faut tant de sagesse et de pénétration, dit Minutius Félix, même pour remarquer l'ordre et le dessein merveilleux du monde, combien, à plus forte raison, en a-t-il fallu pour le former? Si on admire tant les philosophes parce qu'ils découvrent une partie des secrets de cette sagesse qui a tout fait, il faut être bien aveugle pour ne pas Fadmirer elle-même.

» Voilà le grand objet du monde entier, où Dieu, comme dans un miroir, se présente au genre humain. Mais les uns (je parle des philosophes) se sont évanouis dans leurs pensées; tout s'est tourné pour eux en vanité. A force de raisonner subtilement, plusieurs d'entre eux ont perdu môme une vérité qu'on trouve naturellement et simplement en soi, sans avoir besoin de philosophie.

» Un voyageur entrant dans le Saïd, qui est le pays de l'ancienne Thèbes à cent portes et

cpii est maintenant désert, y trouverait des colonnes, des pyramides, des obélisques, des inscriptions en caractères inconnus. Dirait-il aussitôt : Les hommes'n'onfjamais habité ces lieux; aucune main'd'homme n'a travaillé ici; c'est le hasard qui a formé ces colonnes, qui les a posées sur leurs piédestaux et qui les a couronnées de leurs chapiteaux avec des proportions si justes; c'est le hasard qui a hé si solidement les morceaux dont ^ ces pyramides sont composées ; c'estle^hasard qui a taillé ces obélisques d'une seule pierre et qui a gravé tous ces caractères? Ne dirait-il pas, au contraire, avec toute la certitude dont l'esprit de l'homme est capable : Ces' magnifiques débris sont les restes d'une majestueuse architecture qui florissait dans l'ancienne Egypte !

» Voilà ce que la simple raison fait dire au premier coup d'œil, et sans qu'il soit^besoin de raisonner. H en est de môme du premier coup

d'œil jeté sur l'univers. On peut s'embrouiller soi-même par de vains raisonnements pour obscurcir ce qu'il y a de plus clair; mais le simple coup d'œil est décisif. Un ouvrage tel que le monde ne se fait jamais de lui-même: les os, les tendons, les veines, les artères, les nerfs, les muscles qui composent le corps de l'homme, ont plus d'art et de proportion que toute l'architecture des anciens Grecs et Égyptiens. L'œil du moindre animal surpasse la mécanique de tous les artisans ensemble. Si on trouvait une montre dans les sables d'Afrique, on n'oserait dire sérieusement que le hasard l'aurait formée dans ces lieux déserts; et on n'a point honte de dire que les corps des animaux, à l'art desquels nulle montre ne peut jamais être comparée, sont des caprices du hasard!

» 0 mon Dieu 1 si tant d'hommes ne vous découvrant point dans ce beau spectacle que vous luar donnez de la nature entière, ce n'est

Ijas que vous soyez loin de chacun de nous. Chacun de nous vous touche comme avec la main ; mais les sens et les passions qu'ils excitent emportent toute l'application de l'esprit. Ainsi, Seigneur, votre lumière luit dans tes ténèbres, et les ténèbres sont si épaisses qu elles ne la comprennent pas. Vous vous montrez partout, et partout les hommes distraits négligent de vous apercevoir. Toute la nature parle de vous et retentit de votre saint nom; mais elle parle à des sourds, dont la surdité vient de ce qu'ils s'étourdissent toujours eux-mêmes. Vous êtes auprès d'eux et au dedans d'eux ; mais ils sont fugitifs et errants d'eux-mêmes, lis vous trouveraient, ô douce lumière! ô éternelle beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle! ô fontaine de chastes délices! ôvie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cherchaient au dedans d'eux-mêmes! mais les impies ne vous perdent

qu'en se perdant. Hélas! vos dons que leur montre la main d'où ils viennent les am.usent jusqu'à les empêcher de la voir; ils vivent de vous, et ils vivent sans penser à vous, ou plutôt ils meurent auprès de la vie, faiite de s'en nourrir, car quelle mort n'est-ce point de vous ignorer !

» J'ai reconnu qu'il y a dans la nature nécessairement un Etre qui est par lui-même, et par conséquent parfait. J'ai reconnu que je ne suis pas cet Etre, parce que je suis infiniment au-dessous de l'infinie perfection. J'ai reconnu qu'il est hors de moi, et que je suis par lui. Maintenant je découvre qu'il m'a donné l'idée de lui, en me faisant concevoir une perfection infinie sur laquelle je ne puis me méprendre ; car quelque perfection bornée qui se présente à moi, je n'hésite point; sa borne fait aussitôt que je la rejette, et je lui dis dans mon cœur : Vous n'êtes point mon Dieu, vous n'êtes point

mon infiniment parfait, vous n'êtes point par vous-même. Quelque perfection que vous ayez, il y a un point et une mesure au delà de laquelle vous n'avez plus rien et vous n'êtes plus rien.

» Il n'en est pas de même de mon Dieu, qui est tout ; il est, et il ne cesse point d'être ; il est, et il n'y a pour lui ni degré ni mesure ; il est, et rien n'est que par lui. Tel est ce que je conçois ; or, puisque je le conçois, il est ; car il n'est pas étonnant qu'il soit, puisque rien, comme je l'ai vu, ne peut être que par lui. Mais ce qui est étonnant et incompréhensible, c'est que moi, faible, borné, défectueux, je puis le concevoir. Il faut qu'il soit non- seulement l'objet immédiat de ma pensée, mais encore la cause qui me fait penser, comme il est la cause qui me fait être, et qu'il élève ce qui est fini à penser l'infini.

» Voilà le prodige que je porte toujours au

dedans de moi. Je suis un prodige moi-raèm e N'étant rien, du moins n'étant qu'un être emprunté, borné, passager, je tiens de l'inûm et de l'immuable que je conçois; par delà je ne puis me comprendre moi-même; j'embrasse tout, et je ne suis rien ; je suis un rien qui connaît l'infini; les paroles me manquent pour ra'admirer et me mépriser tout ensemble. 0 Dieu ! ù le plus élre de tous les êtres ! ô être devant qui je suis comme si je n'étais pas! vous vous montrez à moi, et rien de ce qui n'est pas vous ne peut vous ressembler. Je vous vois, c'est vous-même ; et ce rayon qui part de votre face rassasie mon cœur en attendant le plein jour de la vérité.

» Je demande pourquoi Dieu nous a donné cette capacité de le connaître et de l'aimer? Il est manilesfe que c'est le plus précieux de tous ses dons. Nous l'a-t-il accordé d'une manière aveugle et sans raison, par pur hasard,

sans vouloir que uous en fissions usage ? Il nous a donné des yeux corporels pour voir la lumière du jour. Croirons-nous qu'il nous a donné les yeux de l'esprit, qui sont capables de connaître son éternelle vérité, sans vouloir qu'elle soit connue de nous? J'avoue que nous ne pouvons ni connaître ni aimer infiniment l'infinie perfection. Notre plus haute connaissance demeurera toujours infiniment imparfaite, en comparaison de l'Etre infiniment parfait.

» En un mot, quoique nous connaissions DieU;, nous ne pouvons jamais le comprendre ; mais nous le connaissons tellement, que nous disons tout ce qu'il n'est point, et que nous lui attribuons les perfections qui lui conviennent, sans aucune crainte de nous tromper. 11 n'y a aucun être dans la nature que nous confondions avec Dieu ; et nous savons le représenter avec son caractère d'infini, qui est unique et incommunicable. Il faut que nous le connaissions

bien distinctement, puisque la clarté de son idée nous force à le préférer à nous-raômes. Une idée qui va jusqu'à détrôner le moi doit être bien puissante sur Thomme aveugle et idolâtre de lui-même. Jamais idée ne fut si combattue, jamais idée ne fut si victorieuse. Jugeons de sa force par l'aveu qu'elle arrache de nous contre nous-mêmes.

» Nous produisons le livre qui porte toutes les marques de divinité, puisque c'est lui qui nous a appris à connaître et à aimer souverainement le vrai Dieu. C'est dans ce livre que Dieu parle si bien en Dieu, quand il dit : Je suis celui qui est. Nul autre livre n'a peint Dieu d'une manière digne de lui. Les dieux d'Homère sont l'opprobre et la dérision de la Divinité. Le livre que nous avons en main, après avoir montré Dieu tel qu'il est, nous enseigne le seul culte digne de lui. Il ne s'agit point de l'apaiser par le sang des victimes ; il faut l'aimer plus

que soi ; il faut ne s'aimer plus que pour lui et de son amour; il faut se renoncer pour lui, et préférer sa volonté à la nôtre ; il faut que son amour opère en nous toutes les vertus et n'y soutfre aucun vice. C'est ce renversement total du cœur de l'homme, que Thomme n'aurait jamais pu imaginer; il n'aurait jamais inventé une telle religion, qui ne lui laisse pas même sa pensée et son vouloir, et qui le fait être tout à autrui. Lors même qu'on lui propose cette religion avec la plus suprême autorité, son esprit ne peut la concevoir, sa volonté se révolte, et tout son fond est irrité. 11 ne faut pas s'en étonner, puisqu'il s'agit de démontrer tout l'homme, de dégrader le moi, de briser cette idole, de former un monde nouveau, et de mettre Dieu en la place du moi, pour en faire la source et le centre de tout notre amour.

» Dieu a mis les hommes ensemble dans une société où ils doivent s'aimer et s'entre-secourir

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comme les enfants d'une même famille qui ont un père commun. Chaque nation n'est qu'une branche de cette famille nombreuse qui est répandue sur la face de toute la terre. L'amour de ce père commun doit être sensible, manifeste, et inviolablement régnant dans toute cette société de ses enfants bien-aimés. Chacun d'eux ne doit jamais manquer de dire à ceux qui naissent de lui : Connaissez le Seigneur qui est votre père.

M Ces enfants de Dieu ne sont sur la terre que pour connaître sa perfection et accomplir sa volonté, que pour se communiquer les uns les autres cette science et cet amour céleste.

» Il faut donc qu'il y ait entre eux une société do culte de Dieu, c'est ce qu'on nomme religion; c'est-à-dire que tous ces hommes doivent s'instruire, s'édifier, s'aimer les uns les autres, pour aimer et servir le Père commun. Le f(md de celte religion ne consiste dans aucune ce-

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rémonie extérieure;' car elle consiste tout entière dans rintelligence du vrai et dans Famouir du bien souverain.

» Mais il ne suffit pas de connaître Dieu; il faut montrer qu'on le connaît, et faire en sorte qu'aucun de nos frères n'ait le malheur de l'ignorer, de l'oublier. Ces signes sensibles (du culte) ne sont que des marques par lesquelles les hommes sont convenus de s'édifier mutuellement, et de réveiller les uns les autres le souvenir de ce culte qui est au dedans. De' plus, les hommes, faibles et légers, ont souvent besoin de ces signes sensibles pour se rappeler eux-mêmes la présence de ce Dieu invisible qu'ils doivent aimer...

» Voilà donc ce qu'on nomme religion, cérémonies sacrées, culte public du Dieu qui nous a créés. Le genre humain ne saurait reconnaître et aimer son Créateur sans montrer qu'il l'aime, sans vouloir le faire, sans exprimer ce

amour avec une munificence proportionnée à celui quïl aime, enfin sans s'exciter à Tarnour par les signes de Tamour même. •

L'affaire du livre des Maximes traînait en longueur à Rome. Fénelon y envoya l'abbé de Chanterac, un de ses plus fervents disciples, pour le défendre contre les accusations de Paris. Pendant que la cour pontificale délibérait avec la lenteur prudente qui la caractérise, une controverse irritée se continuait en France entre Bossuet et Fénelon :

« Que peut-on penser de vos intentions? disait Fénelon à Bossuet. Je suis ce cher disciple

que vous portez dans vos entrailles; vous allez me pleurant partout, et vous me déchirez en me pleurant. Que peut-on penser de ces larmes, qui ne servent qu'à donner plus d'autorité à vos accusations?...

» Vous me pleurez, et vous intervertissez le sens et le texte de mes paroles?...

») Qui est-ce qui a commencé le scandale? Qui est-ce qui écrit avec un zèle amer? Vous vous indignez de ce que je ne garde pas le silence, quand vous intentez contre moi les accusations les plus atroces? »

« Oui, je le dis avec douleur, répondait Bossuet, vous avez voulu raffiner «ur la sainteté. Vous n'avez trouvé digne de vous que la beauté de Dieu par elle-même. Vous vous plaignez de la force de mes expressions? Eiil s'agit de dogmes nouveaux qu'on veutinlroduire dans l'Église!...

» Voilà pourtant oe que le monde appelle

mon langage excessif, aigre, rigoureux, emporté! Il faudrait qu'on laissât passer un dogme naissant doucement, sans éveiller l'hon-eur? Le laisser glisser sous l'herbe, et relâcher par cette faiblesse les saintes rigueurs du langage théologique?... Si j'ai fait autre chose que cela, qu'on me le montre; si c'est cela que j'ai fait. Dieu sera mon protecteur contre les mollesses du monde et les vaines complaisances. »

« Nous sommes, vous et moi, répliquait Fénelon, l'objet de la dérision des impies; nous faisons gémir les gens de bien. Que tous les autres hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit pas surprendre ; mais que des ministres de Jésus-Christ, ces anges des Églises, donnent au monde profane et incrédule de tels spectacles, c'est ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux, si, au lieu de ces guerres de doctrines, nous avions toujours fait nos ca-

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téchismes dans nos diocèses pour apprendre aux pauvres villageois à connaître et à aimer notre Dieu! »

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Bossuet cependant avait envoyé, de son côté, à Rome un de ses neveux, Tabbé Bossuet, qui n'avait du génie de son oncle que la domination et l'invective pour solliciter les foudres de l'Église contre Fénelon. Ce jeune prêtre ne cessait de répandre à Rome, sur les doctrines et le caractère de Fénelon, les ombres de la calomnie.

« Pressez-vous, écrivait-il à son oncle ; qu'attendez-vous pour enlever à Fénelon le titre de précepteur du prince? N'hésitez pas à envoyer

ici tout ce qui peut faire connaître rattachement de M. de Cambrai pour madame Guyon et pour le père Lacombe, et leur doctrine sur les mœurs; cela est de la dernière conséquence!,..

» J'ai été ravi du petit livre (odieuse calomnie imprimée en Hollande) ; il y est nommé et bien nommé, cela fera ici un effet terrible contre lui. »,

Ce futur janséniste poussait le zèle de secte et de famille jusqu'à ap^peler dans sa correspondance Fénelon : « Cette béte féroce! »

Pendant ces négociations, la calomnie, à Rome et à Paris, poursuivait ranimosité par les mêmes moyens, la flétrissure des mœurs de madame Guyon, afin de faire rejaillir cette flétrissure, non-seulement sur la doctrine, mais sur la vertu de Tarchevôque de Cambrai.

La tète du reljgeux Lacombe, enfenné dans les cachots du château de Lourdes, dans les

Pyrénées, s'était affaiblie et égarée par la torture de l'isolement. Il avait fini par écrire à l'évêque de Tarbes des lettres dans lesquelles il semblait confesser des relations coupables avec madame Guyon. Aussitôt qu'on eut connaissance à Paris de ces aveux du délire, on fit transférer le religieux au château de Vincennes. Là il écrivit, sous l'insinuation ou sous la contrainte, à madame Guyon une lettre où il l'exhortait, comme sa complice, à confesser leurs égarements et à se repentir.

Le cardinal de Noailles, archevèquede Paris, lut cette lettre à madame Guyon et la somma d'avouer lesdésordresconfesséspar le religieux, Elle se souleva contre une telle horreur. Elle soupçonna que le religieux était tombé en démence et qu'on abusait contre elle et contre Fénelon de la folie d'un prisonnier. Son désaveu et son indignation lui furent imputés à crime. Transférée pour subir ime plus étroite captivité

à la Bastille, elle persista dans son innocence et dans son supplice. On s'empressa néanmoins d'envoyer ces lettres infamantes à Rome, pour y ternir celui qu'on voulait perdre.

Le cardinal de Noailles, Bossuet, madame de Maintenon elle-même, sur la foi de ces rêves d'un insensé, ne doutèrent plus du crime du religieux et de madame Guyon. « Ces lettres, écrivait l'abbé Bossuet à son oncle, feront plus d'impression que vingt démonstrations théologiques. Voilà les arguments dont nous avons besoin! » La démence du religieux ne tarda pas à éclater. On le jeta dans une loge d'aliénés, où il mourut dans le délire. On fut forcé de reconnaître que Fénelon n'avait jamais vu ce religieux et n'avait entretenu aucune correspondance avec lui.

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On se vengea de cette déception de l'animosité par l'expulsion de tous les amis de Fénelon de la cour du duc de Bourgogne. Bossuel publia une relation du quiétisjne, où toutes les colères et toutes les insinuations contre la doctrine prenaient la gravité de son accent contre les sectaires eux-mêmes. Fénelon voulait se taire, de peur d'entraîner dans sa ruine le duc de Beauvillier, son dernier ami auprès de son élève ; les instances de son représentant à Rome

le contraignirent à repondre. Sa réponse retourna et attendrit les cœurs.

Le contraste entre la dureté de Bossuet et la patiente réserve de l'accusé éclata aux yeux de Topinion. « Pouvez-vous com'parer, s'écrie Fénelon à la fin de sa réponse, votre procédé au mien? Quand vous publiez mes lettres, c'est pour me diffamer; quand je publie les vôtres, c'est pour montrer que vous êtes mon consécrateur. Vous violez le secret de mes lettres intimes, et c'est pour me perdre! Je me sers des vôtres, mais après vous, et c'est, non pour vous accuser, mais pour montrer mon innocence opprimée! Leslettres que vous produisez de moi sont ce qu'il y a de plus secret dans ma vie après ma confession, qui me fait, selon vous, le Monta nus d'une nom eWePriscUie. Ah ! pourquoi mettez- vous votre gloire à me diffamer? Qui ne sera étonné qu'on abuse du génie et de l'éloquence jusqu'à comparer une défense

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si innocente, si légitime, si nécessaire, à une si odieuse révélation des secrets d'un ami ? »

On vit avec douleur, dit *le contemporain d'Aguesseau, que l'un des deux grands adversaires disait faux , et il est certain que Fénelon, du moins, sut se donner dans l'esprit du public l'avantage de la vraisemblance. »

« Qui lui conteste de l'esprit? s'écria Bossuet enlisant cette défense; il en sl jusquà faire peur î Son malheur est de s'être ckargé d'une cause où il en faut tant! »

Il monatra bientôt, dans cette crise de sa vie, que son âme était supérieure encore à son esprit.

Cependant la condamnation du livre des Maa-ime^ n'arrivait pas. Rome hésitait. Le pape Innocent XII dissimulait mal sa conviction secrète de l'innocence de Fénelon, de la pureté de ses mœurs, du charme de sa vertu. Les cardinaux chargés d'examiner son livre se par tageaientenégal nombre pour et contre. Bossuet et Louis XIV intervinrent et dictèrent l'arrêt par une lettre impérative au souverain pontife.

« Je ne puis apprendre sans douleur, disait le roi au pape, que ce jugement si nécessaire^

soit retardé encore par Tartifice de ceux qui ont intérêt à le suspendre. On ne peut attendre le repos que d'une décison, mais claire, nette, qui ne puisse recevoir aucune interprétation ambiguë, pour arracher la racine du mal. Je vous demande ce jugement pour votre propre gloire ; j'ajouterai à tous ces grands motifs qui doivent vous déterminer la considération que je vous prie de faire à mes instances, etc. »

Pendant que cette objurgation au pape partait accompagnée d'une plus sévère réprimande à la mollesse de F ambassadeur d u roi , Louis XI V, devançant la condamnation, se faisait apporter solennellement le tableau des officiers de la maison du duc de Bourgogne, effaçait de sa propre main le nom de Fénelon du raîigde précepteur, supprimait ses appointements et faisait fermer sa chambre à Versailles.

Proscrit de l'éducation et du palais, Fénelon ne tarda pas à apprendre que l'arrêt de l'Église

allait le frapper jusque dans son caractère pontifical,

« Seigneur, sauve>noiis^ nous périssons] lui écrivait de Rome son fiidèle ami , l'abbé de Chantérac. Mais nos souffrances seront heureuses si elles servent à défendre le véritable amour de Dieu. Que j'ai de joie quand je pense qu'il nous tiendra unis pendant le temps et l'éternité! Ah! combien de fois me dis-je, dans ces jours de troubles et de ténèbres : Allons,

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