‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · B0J5?;UF,T · texte numérisé non relu

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Nous allons Ty voir remplir im rôle l)ien opposé à celui qu'il venait de prendre contre l'Église de Rome. Le tribun de l'indépendance des rois allait se faire l'adversaire de l'indépendance de conscience dans les peuples. C'est la tache sinistre sur cette vie. Pour l'honneur du génie humain et pour l'honneur de la piété chrétienne, nous voudrions pouvoir la couvrir d'oubli. Mais l'histoire est le jugement des grands hommes. 11 faut qu'ils répondent; quelques saints qu'ils soient, la conscience du genre humain est plus sainte qu'eux.

Bossuet commença par reprendre son humble métier de catéchiste, de prédicateur, de publiciste sacré. Il, écrivit un Traité sur la communion, les Elévations sur les mystères. Là son esprit embrasse les symboles, les transfigure,, les interprète, les colore de ses puissantes imaginations. Le poëte s'y retrouve sous le catéchiste. C'est Pindare sur le Calvaire chrétien.

« Ne rougissons pas de nos dogmes, écrivaitil à des prédicateurs plus timides, qui commen-

çaient à passer sous silence les mystères pour ne prêcher que la morale immuable; le silence sur notre foi serait une lâcheté ! »

Il appela Fénelon sonjeune et cher disciple, à prêcher dans son église de Meaux et dans les campagnes de son diocèse. Fénelon était alors l'enfant selon son cœur , Bossuet avait pour ce génie si tendre et si pieux les attraits et les pressentiments d'un père. Ce génie homérique et platonicien, attendri et sanctifié par le génie chrétien, reportait à l'évoque de Meaux l'antiquité profane et sacrée dans laquelle il vivait, toutes les fois qu'il n'était pas dans le sanctuaire. Il l'emmenait avec lui à Germigny, maison de campagne et de repos, où il se délassait de ses luttes dans les entretiens de quelques disciples. L'amitié avait sur cette âme forte un empire qui l'amollissait. Déjà parvenu au sommet de la vie, il regardait en bas avec bienveillance et tendait la main à ceux qui montaient

plus jeunes après lui. Il reprit, è, la même époque, ses conférences avec les ministres protestants; mais ces conférences n'étaient que des simulacres de discussion, Bossuet y souffrait impatiemment envers la religion du roi les libertés de parole qu'il avait eu lui-môme envers le pape. Il faisait intervenir constamment l'autorité du roi dans la cause de Dieu.

« Monsieur, dit-il, en se levant avec indignation de son siège, à un ministre qui argumentait avec trop de licence contre lui, si vous continuez sur ce ton, je vous ferai sortir de la chaire et de l'assemblée. Apprenez à parler respectueusement de la religion que professe votre prince ! »

Il insultait les nouveaux convertis de son diocèse en leur rappelant, sans se souvenir des apôtres du Christ, la bassesse de condition de leurs ministres.

« Souvenez-vous, leur disait-il, de Pierre Le-

clerc, votre cardeur de laine, de cet homme qui osa tout à coup sortir de sa boutique pour présider dans l'Église ! C'est lui qui a fondé votre prétendue Église réformée de Meaux! »

Son ami et son panégyriste, l'abbé Ledieu, avoue que sa dureté de paroles envers les protestants les aliénait de plus en plus de sa foi. Il était trop convaincu pour ne pas être impérieux : il lui fallait l'obéissance ou la proscription. Il n'avait de douceur que pour les ûdéles. Ses méditations et ses lettres à ses religieuses sont d'un pasteur des âmes: ses polémiques sont d'un dictateur des dogmes. Nous omettons la plupart de ces disputes, tombées aujourd'hui dans l'oubli, pour nous attacher à celles qui firent date dans sa vie. Pour bien en comprendre la gravité sacerdotale et pour bien en démêler la politique, choses toujours complexes dans la vie de ce pontife oracle et ministre, il faut entrer en ce moment jusque dans les der-

niers mystères du i-ègne ; ces mystères aboutissaient tous à la chambre d'une l'emnie de cinquante ans, gouvernante des enfants illégitimes d'un roi plus vieilli de cœur que d'années. Cette femme était madame de Maintenon; elle vivait cachée dans les combles du palais de Versailles.

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Madame de Mainteuon, aidée de Bossuet, était parvenue à éloigner sa bienfaitrice, madame de Montespan. L'attrait pour madame de Maintenon, beauté mûre, mais préservée par le recueillement et.la chasteté de sa vie de l'évaporation du monde qui flétrit de bonne heure les autres femmes, avait aidé aux scrupules de Louis XIV. En s'attachant à madame de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la confidence, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste, l'orgueil

d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime; enfin, il faut le dire à l'honneur du roi, la sùrelé des conseils qu'il trouvait dans cette femme supérieure, ridée d'avoir en elle un premier ministre qui n'olTusquerait jamais sa gloire, et dont la fortune, tout identifiée en lui seul, lui assurerait une fidélité presque conjugale, tous ces instiocls, tous ces entraînements, toutes ces sollicitudes pour le salut, tous ces ombrages contre des ministres dominateurs, qui réveillaient sans cesse en lui les noms de Richelieu et de Mazarin, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de madame de Maintcnon. De là à la couche du roi il n'y avait qu'une faiblesse de la vertu de celte femme ; de là au trône il n'y avait qu'un oubli de la dignité du roi. La femme fut inflexible, le roi fut vaincu.

Bossuet, caressé dans sou ambition de don-

ner une Esther à l'Église, flatté des respects de la favorite, consulté mystérieusement par le roi sur un mariage secret qui sauverait à la fois le salut et riionneur du prince, conseilla le mariage secret.

I/archcvèque de Paris, de Haiiay, pontife sans scrupule, mais non saus susceptibilité pour l'honneur du trône, consentit au mariage, à condition quïl ne serait jamais déclaré. Louvois, fds du chancelier, devenu ministre presque absolu de la guerre, et nécessaire ainsi à la gloire 'du prince, voulut enfin faire rougir sou maître de cet abaissement de son rang. Le ministre ne put obtenir du roi asservi autre chose que le serment de ne jamais élever au trône celle qu'il allait élever à sa couche. Le mariage fut célébré nuitamment par l'archevêque de Paris, en présence de Bossuet, de Louvois et de quelques familiers, témoins, les uns satisfaits, les autres humiliés, de ce prodige de

Fainour. Tout indique que Bossuet, qui ne voyait eu tout événement que l'intérêt de la religion, n'arrêtait là ni l'ambition de madame de Maintenon, ni ses espérances, et que les marches de l'autel où l'on consacrait cette union lui paraissait les marches du trône où l'épouse du nouvel Assuérus ne tarderait pas à monter.

Quoi qu'il en soit, madame de Maintenon sortit, sinon reine, du moins dominatrice absolue. Le roi donna assez d'authenticité à son mariage pour éviter le scandale, assez de mystère pour sauver l'honneur du trône. Un appartement royal de plain-pied avec l'appartement di roi à Versailles reçut l'épouse secrète; la famille royale et les courtisans vinrent y adorer respectueusement le caprice presque couronné du prince. Le roi y tint ses conseils avec ses ministres.

L'ameublement seul de la chambre attestait aux yeux l'éiévalion de la favorite au rang

de reine dans le cœur du roi et dans l'inlimité de son palais. Cette cbambrc ne contenait que deux fauteuils égaux aux deux coins de la cheminée, l'un pour Louis XIV, l'autre pour madame de Maintenon. Une table de travail et deux tabourets étaient aumilieu delà chambre. Sur l'un de ces tabourets s'asseyait le ministre appelé à travailler avec le roi ; sur l'autre madame de Maintenon déposait son livre ou son ouvrage d'aiguille. Elle assistait, muette et distraite en apparence, à toutes les affaires, gardait ordinairement un silence de déférence et de modestie devant le m3'stère du gouvernement; mais, souvent provoquée par le roi à donner son avis, elle le discutait avec la justesse de sens^ la solidité de raison et la convenance de paroles, caractères de sa pensée et de sonélooution.

L'instinct des cours, le plus prompt et le plus servile des instincts sous un maître impérieux,

comprit tout do suite que la disgrâce ou la faveur, l'élévation ou la chute, l'empire ou le précipice était là: madame de Maintenon eut une cour, et plus heureuse qu'une reine avouée qui reçoit cette cour de l'éliquetlG, elle put la choisir. Elle la borna à une société intime, pieuse et lettrée, dans laquelle on compta tout ce qu'il Y avait de plus illustre et de plus vénéré en France, depuisRacine et Nicole jusqu'à Fénelon et Bossuet.

Fénolon, plus jeune, plus aimé, plus assidu bientôt que Bossuet à cause de ses fonctions de précepteur du duc de Bourgogne, petit-fils du roi, ne tarda pas à séduire, comme il séduisait tout, l'esprit, la piété, lespenchants de madame de Maintenon. L'imagination de ce poëte, colorée de teintes religieuses, son aristocratie innée de manières et d'esprit, son tact à la fois caressant et digne, son éloquence fluide et pénétrante sans aucun elîort, son élégance dena-

ture révélée extérieurenienl; par la plus noble élégance de traits, enfin sa piété plus tendre que dogmatique, qui semblait une transfiguration de la douceur évangélique dans un disciple grec de Platon, charmaient madame de Maintenon.

Elle ne tarda pas à lepréférer à Bossuet, pour qui elle avait plus de crainte quedc sympathie. Mais elle ne put jamais faire partager au roi cette prédilection pour Fénelon. Quelque chose avertissait le tact confus, mais sûr dece prince, que tant de grâces pouvaient cacher quelques pièges, que cette imagination pouvait se nourrir de chimères^ et que des hardiesses en religion ou des utopies en politique couvaient dans l'esprit de ce philosophe ambitieux de perfections.

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