LUI
Cependant l'attrait de madame deMaintenou pour Fénelon était si puissant, qu'il prévalait môme sur sa crainte de blesser le roi par cette préférence. Elle cachait Fénelon dans le secret de son cœur ; elle l'admettait dans le petit cercle d'hommes pieux et de femmes mystiques où l'on traitait chez elle, à Versailles et à Saint- Cyr, des raffinements platoniques de la dévotion transcendante. Elle l'écoutait avec ravissement dans ces entretiens édifiants. Son esprit, si solide, mais si longtemps sevré de douceurs
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humaines, se complaisailà donner .à son imagination (oDJours jeune, les extases du divin amour.
Une femme énigmaliquejeunecncorejbellc, dévote, éloquente, entourée d'on ne sait quel nuage de mysticité et de surnaturel, venait d'être introduite dans la société de madame de Maintenon, àSaint-Cyr, comme un sujet d'édification. Cette femme se nommait madame Guyon. On comprend mal comment madame de Maintenon avait admis si légèrement parmi les jeunes néophytes de son oratoire, dans son monastère royal de Saiut-Cyr, une personne aussi équivoque que madame Guyon, femme indécise entre raventurière et Tinspirée. La dévotion a ses engouements et ses imprudences comme toute autre passion.
Liy
Madame Guyon, veuve d'un riche bourgeois de Paris, douée d'une imagination ardente, s'était précipitée toute jeune, après ]a mort de son mari, dans les pratiques les plus excessives de la piété. Elle avait suivi de ville en ville, et iisqu'à Turin et à Lausanne, un directeur de sa conscience, moine visionnaire, qui semblait exercer sur elle une attraction surnaturelle. Elle avait fondé ici et là des couvents de femmes dont elle remettait le gouvernement à ce directeur. Expulsée par plusieurs évoques à
cause de cette liaison mystique, madame Guyon était revenue à Paris propager, dans des prédications occultes, des théories de pur amour de Dieu, et des inspirations étranges où le miracle des visions autorisait le péril des doctrines.
Elle y avait publié, sous le titre des Torrents, des effusions de piété sensuelle où la pensée était pure, mais où les mots étaient des scandales. Sa beauté, ses aventures, son mystère, ses inspirations, son éloquence qui se perdait en extases et qui se fondait en larmes, les persécutions qu'elle avait souffertes pour la cause de Dieu, la faisaient rechercher des personnes curieuses de perfections. Elle avait Taltrait que donne la pitié aux âmes généreuses. On se passionnait pour elle et contre elle.
Fénelon la connut chez madame de Maintenon. Il crut avoir découvert en elle une de ces sibylles que ranfiquilédouaitdudon d'ins-
piration sur le trépied, et que le Calvaire pouvait, à ses yeux, inspirer plus divinement que Dodone. Il fut séduit surtout par cette sublime doctrine de Tamour désintéressé de Dieu, qui n'emprunte sa flamme qu'à la contemplation passionnée de la beauté suprême et qui ne demande à l'adoration d'autre récompense que l'adoration. Mais il parut glisser avec madame Guyon, son oracle, dans une des conséquences périlleuses pour la morale de ce principe :
« Qu'uae fois parvenue à cet état d'amour parfait et désintéressé, l'àmè; ravie entièrement par Dieu aux infirmités delà matière, devient impeccable, et qu'elle ne peut plus môme être souillée parles actes que les sens commettraient en son absence dans la sphère vile de la matière et du péché. »
« Le monde, dit Bossuet en parlant de cette femme et de ses doctrines, semblait vouloir enfanter q uelq u e étrange nouvea u té ? »
Cette nouveauté couva longtemps entre madame (leMaintcRon, madame Guyon, Fénelon et leurs pieuses amies de Sainl-Cyr et de Versailles, sans éclater. L'éducation du duc de Bourgogne touchait à sa fin, et Fénelon, par la faveur de mad.inie de iMaintenon, était déjà archevêque de Cambrai quaod elle éclata.
Bossuet s'était tu jusque-là, malgré les chuchotements étranges qui montaient de temps en temps à ses oreilles. Il aimait trop Fénelon, son disciple; il croyait trop à sa vertu pour le soupçonner d'aucun égarement de cœur ou d'esprit sur les traces d'une femme visionnaire et suspecte. Il s'affligeait, mais il ne tonnait pas. Madame deMaintenon aussi lui imposait la réserve et le silence. L'évèque de Meaux craignait que ces foudres ne rejaillissent de la tête de cette Priscille sur la tète de sa puissante protectrice. Sa conduite, pendant ces années inquiètes, fut pleine de prudence pour
rÉglise, de mônagemerits pour madame de Maintenon, de longanimité patiente pour Fénelon. La controverse seule envenima le zèle de Bossuet jusqu'à la sainte colère , puis la sainte colère jusqu'à l'injure et jusqu'à la persécution
La publication du livre des Maœimes des Saints, par Fénelon, changea une polémique jusque-là domestique en une dispute tliéologique. Ce livre était une habile témérité de Fénelon. Fidèle à son amitié pour madame Guyon emprisonnée pour ses erreurs, Fénelon voulut confesser cette amitié dans le malheur et prouver, par les citations des Pères de VÉgiise, que la doctrine fulminée dans une femme était la doctrine vénérée dans les saints.
Le livre était périlleux pour la foi, plus pé-
rilleux peut-être pour la morale. L'ombre même d'un schisme faisait horreur au roi : sa religion n'était qu'obéissance. Il avait peur de tout ce qui sortait de la lettre des préceptes : son imagination sèche, aride et froide, ne s'exaltait jamais jusqu'aux contemplations. 11 reprocha à madame de Maintenon ses complaisances de cœur pour Fénelon, ses complaisances de mysticité pour une femme qui remuait les consciences et qui faisait naître des troubles dans la foi. Madame de Maintenon ne balança aucune de ses amitiés contre la faveur du prince : elle abandonna madame Guyon à ses persécuteurs; Fénelon à son antagoniste. Bûssuet, avoué maintenant par elle, rompit avec douleur, mais avec énergie, le silence. La guerre commença entre le défenseur du dogme et le jeune novateur de la foi. Cette guerre fut longue, acerbe, acharnée; elle finit par la disgrâce irrémédiable de Fé-
nclon h la cour et pav sa condamnation ccla^ tante à Rome. Elle rangea les théologiens et les courtisans du côté de Bossuet, les lioramcs de sensibilité, d'imagination et d'indépendance du côté de Fénelon. Cette vieille amitié déchirée entre deux pontifes, dont l'un avait été le père spirituel de l'autre, ces dénonciations au pape, ces anathèmes de Rome, ces insinuations contce l'orthodoxie et presque contre les mœurs du jeune archevêque , ces intrigues diplomatiques appuyant à Rome les intrigues sacerdotales de l'abbé Bossuet, indigne neveu d'un grand homme, ministre de la colère de son oncle auprès du pape et servant la religion par la calomnie , enfin le triomphe implacable de Bossuet, ne ménageant aucune susceptibilité et presque aucune dignité dans sa victime : tout cela ajustement et fortement incriminé le caractère de Bossuet dans la postérité. Mais, disons la vérité contre
notre inclination même, la postérité a été jusqu'ici partiale; elle devait l'être pour un si doux et si beau génie. La postérité a ses favoris comme les princes : nul plus que Fénelon ne mérita cette partialité du cœur contre l'esprit Mais aujourd'hui que la cendre de ces pamphlets est froide et que le temps a dispersé à tous les vents les feuilles lourdes ou légères de ces polémiques, disons levrai, et, après nous être placé avec indulgence au point de vue de Fénelon pour excuser ses fautes, plaçons-nous avec sévérité au point de vue de Bossuet pour juger équita])lcraent ces deux grands hommes.
Voilà les deux plus beaux génies de l'Église, de la politique, de Tépiscopat et de la chaire sacrée, unis jusque-là, par rattachement le plus paternel dans le cœur de Bossuet, par la déférence la plus filiale dans le cœur de Fénelon; l'un est déjà vieux, l'autre est jeune encore ; l'un descend et l'autre monte la pente de l'âge, des dignités et des honneurs de sou ministère ; l'un, du haut de sa vie couronnée de cheveux blancs, fort de l'autorité de son aînesse dans l'épiscopat, de son antiquité dans
la foi, commo il nomme lui-mômo son auguste caractère, (end la main à l'autre pour l'élever, après lui, à cette espèce de grand pontificat qu'il exerce dans l'Eglise de France ; Bossuet se prépare, comme Élie, à laisser son manteau à cet autre Elysée en montant au ciel ; il le sacre lui-môme archevêque de Cambrai, avec des paroles prophétiques qui le désignent au monde comme son successeur dans la suprême magistrature de la foi, du dogme et des mœurs; il se complaît à montrer au monde dans ce jeune et éloquent disciple le flambeau sans ombre à la lumière duquel marcheront les fidèles dans une voie droite et sûre, après que Dieu l'aura éteint lui-même. C'est peu : ce vieillard est politique autant qu'il est pontife. Il a beaucoup à racheter par son zèle auprès de cette cour de Rome k laquelle il a beaucoup arraché en la violentant. Il lui doit la surveillance des esprits, l'extirpation des hérésies naissantes;
il doit au roi, dont il est l'œil et la bouche en matière ecclésiastique, l'apaisement des troubles religieux à peine étouffés, prompts à renaître dans le royaume ; il doit à l'hériter du trône, le duc de Bourgogne, confié à des précepteurs de son choix, de ne pas laisser exalter, corrompre ou altérer sa foi, qui sera celle d'un grand empire, par des vertiges, des démences ou des hallucinations dont il serait responsable envers le royaume. Enfin il doit à Dieu, dont il est le ministre par l'épiscopat et par l'inspiration, de ne pas trahir, par faiblesse de cœur ou par une lâche complaisance d'amitié, ce qu'il croit la vérité divine, le dépôt confié par la succession des apôtres au dernier de ces apôtres, lui !
Tout à coup cet apôtre, ce Père de l'Église, ce maître de la doctrine, ce gardien de la foi, ce chef de l'épiscopat, ce ministre du roi, cet exterminateur de l'hérésie, ce vice-roi de Rome,
ce tuteur religieux de l'àme de Thôritier du trône, cette sentinelle de la paix du royaume, delà pureté de la foi, s'éveille au bruit d'étranges rumeurs répandues autour de lui. Il apprend que son disciple, son fils, son successeur prédestiné, le précepteur de riiérilier du trône, l'archevêque d'une grande Église, Fénelon enfin, se livre à des rêves politiques ou à des visions extatiques, plus voisines de la chimère que de la sainteté; il apprend que, dans un livre encore secret, mais qui a déjà transpiré à la cour et à la ville, le Tclémaque, Fénelon a écrit dans l'ombre du palais de Louis XIV, pour l'instruction du petit-fils, la plus sanglante satire du règne et le portrait le plus odieux de l'aïeul de son élève. Il apprend que ce livre, au lieu de donner à l'héritier du trône des leçons de gouvernement, lui dessine dans les nuages et lui pare de fausses couleurs une politique sans connaissance des hommes,
sans réalité et sans muscles, qui appelle toute autorité nécessaire tyrannie, qui ébranle la foi des rois en eux-mêmes, qui condamne toutes les traditions expérimentées jusqu'alors, qui les remplace dans son utopie de Salente par des puérilités ou des vanités sonores, qui préconise l'égalité au lieu de la hiérarchie, la multiplcité au lieu de l'unité du pouvoir, qui préconise le travail et qui proscrit le luxe ; livre, en un mot, ou plutôt rêve dont les fantômes se détruisent les uns par les autres, et dont la publication ne peut avoir d'autre etfet, selon lui, que d'amollir l'esprit du roi futur et de décevoir les peuples par d'incohérentes illusions I Convaincu par le premier coup d'œil jeté sur les pages de cette utopie, l'esprit si gouvernemental de Bossuet s'attriste plus qu'il ne s'irrite, et, lorsqu'on lui apporte le Télémaque et qu'on lui parle du grand bruit que fait ce livre de son disciple dans le monde :
« Non dit-il, je ne le lirai pas ; à mon fige, je ne lis plus de fables ! »
Depuis ce jour, Bossuet ne parle môme pas de Fénelon, dans la crainte d'avoir trop à dire. Il déplore seulement tout bas que des aventures d'amour et des images de volupté soient reproduites avec complaisance par la main d'un archevêque chrétien devant l'imagination délicate d'un adolescent bientôt roi.
Mais d'autres bruits plus alarmants et plus incroyables montent à l'oreille de Bossuet. 11 apprend que son disciple, fasciné par les extases et convaincu par les visions d'une jeune extatique, abandonne les augustes et saintes autorités vivantes de la foi pour chercher la doctrine et le salut dans les révélations d'une aventurière dont l'esprit a flotté à tout vent des sens, et dont les mœurs même, quoique psutôtre chastes, n'ont pas été exemptes de soupçons. Il se fait lire les scandaleuses effusions
de piété de cette sainte Thérèse des salons; il croit rêver en lisant les Torrents, véritables accès de délire, écrits sur le trépied des sibylles. Il se fait raconter ces scènes étranges de possession prétendue par Tesprit divin, scènes pendant lesquelles, en présence de Fénelon lui-même, madame Guyon succombe à l'obsession divine, et qui font dire à Bossuet, rougissant pour l'épiscopat :
« Et vous, ô Seigneur! si j'osais, je vous demanderais un de vos séraphins, avec le plus brûlant de tous ses charbons, pour purifier mes lèvres de ce récit, quoique nécessaire! »
C'est dans ces séances, autorisées quelquefois par la présence de Fénelon, que madame Guyon prenait le nom d'épouse du Christ, racontait sa supériorité dans le cœur de son céleste époux sur la Vierge elle-même, et déclarait « que, dans l'étal de purification parfaite où elle était montée ]iar cette union, elle se refuserait à
prier, attendu que c'était aux serviteurs de prier, mais que l'épouse se bornait à demander les gicâces. »
Bossuot, clans son incrédulité charitable pour de pareils excès de mysticisme chez son disciple, se tait longtemps ; il interroge enfin avec une douce inquiétude Fénelon sur la réalité de sa participation d'esprit à de telles aberrations de bon sens, de convenance, de doctrine.
Fénelon lui jure qu'il se borne à admirer la piété de madame Guyon, à éprouver ses inspirations, mais qu'il tient son jugement en suspens, sa foi à l'abri, et qu'il est prêt à ratifier les yeux fermés tous les arrêts, sans exception,
que Bossuet lui-même portera sur ces nouveautés suspectes. Cette assurance, sans ces3e renouvelée de bouche et par écrit, rend confiance à Bossuet et fait prendre patience à ses foudres.
On nomme, à la requête de l'archevêque de Paris M. de Noailles, une commission de théologiens et d'évêques les plus vénérés de TÉglise de France pour examiner cette affaire. A la demande de Bossuet, on y appelle Fénelon luimême, par respect et par impartialité. Fénelon n'y assiste pas, mais il promet de signer l'arrêt de ses collègues dans l'épiscopat.
L'examen est long et interrompu par des circonstances étrangères au procès. Madame Guyon, pendant ces lenteurs, cherche à prévenir Bossuet lui-même par une déférence apparente à son autorité : elle vient vivre à Meaux dans un couvent sous sa direction, elle se fait examiner par lui, elle reconnaît ses témérités, elle
lui promet de se soumettre en tout au jugement des évoques et d'attendre ce jugement à Meaux sous sa main.
Tout à coup, Bossuet apprend que sa pénitente astucieuse l'a trompé, qu'elle s'est évadée de Meaux, et que, cachée dans Paris, peut-être avec la connivence de Fénelon, elle y continue ses séances d'inspirée et ses prédications.
La colère de Bossuet n'éclate pas encore, mais elle gronde. Le jugement des évoques est enfin lancé. Fénelon, qui a promis de signer, refuse sa signature. 11 fait plus : il écrit en faveur do madame Guyon, condamnée par ses collègues, 11 publie son livre des Maximes des Saints. 11 publie lettres sur lettres contre Bossuet, lettres pleines d'insoumission et de griefs sous d'apparentes déférences. L'opinion prend parti, des factions pieuses se forment, elles divisent la cour et la ville.
Bossuet, longtemps muet par douleur et par
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respect pour l'épiscopat, se croit enDn obligé de répondre pour l'Église menacée et pour luimôme ; il répond dans une seule lettre aux quatre lettres accusatrices de Fénelon, et, dans une Relation du quiclisme, aux doutes de l'opinion publique. 11 confond, mais avec ménagement encore, son ancien disciple; il respecte en lui l'antique amitié, le retour possible, le caractère épiscopal, la faveur de madame de Maintenon, la vertu enfin qu'il ne soupçonne pas en attaquant Terreur, Ce n'est que par moments, et poussé par l'excès de l'injustice, qu'il laisse échapper le cri de son cœur ulcéré, et ce cri môme n'est pas sans un dernier accent d'espérance et sans un dernier retentissement de douleur et de tendresse pour Fénelon. Puis il s'afflige, il se justifie de la nécessité de parler.
« Si l'auteur de ces nouveautés, déjà condamné par rÉglise avant nous, les cache, les enveloppe, les mitigé, et ne fait par là que les
rendre plus coulantes, plus insinuantes, plus dangereuses, faudra-t-il, pour des bienséances du monde, les laisser glisser sous l'herbe, et relâcher les saintes rigueurs du langage théologique? Si j'ai fait autre chose que cela, qu'on me le montre! Si c'est cela que j'ai fait, Dieu sera mon protecteur contre les mollesses du monde et ses vaines complaisances. »
Bossuet finit aussi par ressentir trop vivement peut-être l'injure humaine sous l'iDJure de la foi, et il lance lui-même l'injure oratoire à son adversaire, autrefois son fils.
<i Après cela, dit-il, monseigneur, je n'ai plus rien à vous dire, et je m'en tiens pour vos quatre lettres à cette unique réponse. S'il se trouve dans vos écrits quelque chose de considérable qui n'ait pas encore été réfuté, j'y répondrai par d'autres moyens (l'autorité romaine et l'autorité pontificale). Pour des lettres, compo. sez-en tant qu'il vous plaira ; divisez la ville et
la cour, faites admirer votre esprit et votre éloquence, ramenez les grâces des Provinciales (lettres de Pascal qui avaient charmé le monde et contristé l'Église). Je ne veux plus avoir de part au spectacle que vous semblez vouloir donner au public. »
« Une nouvelle prophétesse, s'écrie-t-il ailleurs, a entrepris de ressusciter de nos jours l'hérésie ; c'est de cet enfant qu'elle est enceinte ; l'ouvrage de cette femme n'est pas achevé. L'archevêque de Cambrai, un homme de cette élévation, est entré dans ce malheureux mystère; il ne dira pas qu'il a ignoré cette ridicule communication des grâces par cette femme en démence, ni ses prophéties, ni son prétendu état apostolique d'impeccabilité, et il Ta, de son propre aveu cependant, laissé estimer de tant d'illustres personnes //ifi se fiaient à lui. 11 a donc laissé estimer une femme qui prophétisait les illusions de son cœur!...
» Je n'ai rien dit toutefois qu'après que la charité et la douceur ont fait leur dernier effort. En ce qui concerne M. de Cambrai^ je ne suis que trop justifié par ses lettres. Où placera-t-on cette jalousie qu'on m'impute à nioi et à mes collègues? Et, s'il faut se justifier d'une si basse passion, de quoi serait-on jaloux dans le nouveau livre de cet archevêque? Lui envierait-on la gloire de peindre de belles couleurs une femme comme madame Guyon? Si Dieu a voulu que l'Église eût dans la personne d'un de ses évoques ce prodige vivant de séductions, et si cette Priscille a trouvé son Montanus pour la défendre, qu'il prévienne, il en est temps encore, les jugements de l'Église ! Quant au roi, qui veut laisser, par respect, à l'Église toute la liberté de son examen et de sa foi, qu'y aurait-il d'étonnant pourtant qu'il soutînt de son autorité les évoques qui marchent dans la voie droite? »
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On voit partout ainsi dans Bossuet l'appel à la force suivre de trop près l'appel au bon sens. C'est le vice des convictions dominatrices et des caractères despotiques
Dans cette polémique sur madame Guyon, à l'exception de quelques mots acerbes échappés à l'ardeur de sa foi et à la revendication de son caractère, mots trop provoqués par les apostrophes plus indirectes, mais plus blessantes, de Fénelon, Bossuet est jusqu'ici, dans cette querelle, l'homme du sens, de la patience et du devoir. Fénelon est l'homme de l'illusion, de l'inexpérience et du trouble. L'un rêve en visionnaire, centriste son maître, fait secte de quelques femmes exaltées, se dérobe au juge-
ment, s'engage, se retracte, abuse enfin de la patience et du silence de l'oracle de l'Église, pour l'appeler malgré lui dans la lice et pour publier, sous l'apparence d'une justification, des accusations contre Bossuet sans justice comme sans vérité. L'autre pense en apôtre et en politique ; il patiente en ami ; il compatit en vieillard ; il fait des efforts surhumains pour amortir le bruit, pour circonscrire le scandale dans les murs du sanctuaire; il n'éclate enfin, et il n'éclate avec larmes que quand son silence deviendrait une défection de son épiscopat, une trahison de son ministère, une déshonoration de son caractère insulté.
Jusque-là, toute supériorité de raison, de mesure, d'égards, de tolérance et de conduite reste à Bossuet. La lecture des polémiques réciproques de ces deux antagonistes le grandit et diminue son rival. Ces deux hommes ne paraissent plus au même niveau; quelque chose de
l'incousistance féminine transpire dans ]a pose et dans l'accent de Fénelon. Bossuet a l'accent de rhomme et de l'honnête homme. On va en juger parles fragments suivants de sa dernière réplique à Fénelon ; son indignation contenue y double la force des paroles, la réticence y est plus significative que le mot.
« Monseigneur,
» J'ai vu quatre lettres que vous m'avez adressées, et j'ai admiré avec tout le monde la fertilité de votre génie, la délicatesse de vos tours, la vivacité et les douces insinuations de votre éloquence. Avec quelle variété de belles paroles représentez-vous qu'on fait rêver les yeux ouverts, et qu'au reste il n'est pas permis de vous accuser de si grossières contradictions, sans avoir prouvé juridiquement que vous avez perdu l'usage de la raison !
» Vous poussez la plainte jusqu'à dire : Si je
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suis capable d'une telle folie, dont on ne trouverait pas même d'exemple parmi les insensés qu'on renferme, je ne suis pas en état d'avoir aucun tort, et c'est vous qu'il faut blâmer d'avoir écrit d'une manière si sérieuse et si vive contre un insensé. »
» Quelle élégance dans ces expressions!
quelle beauté dans ces figures ! Mais, après tout, on ressent que des preuves de cette nature dans un point de fait, où il s'agit de savoir si vous vous êtes contredit ou non, ne peuvent être qu'éblouissantes, et qu'il faut revenir à la vérité...
» On aimerait mieux s'être expliqué plus précisément et employer son esprit à bien définir ses mots pour parler conséquemmeut, que de les tordre après coup pour se sauver comme on peut. Mais quoi ! les contradictions sont un accid(mt inséparable de la maladie qu'on appelle erreur, et de celle qu'on appelle vaine et
fausse subtilité. La prévention demande une chose, la vérité en présente une autre. On avance des choses subtiles et alambiquées qui ne peuvent point tenir au cœur, et dont on se dédit naturellement. Quiconque est attaqué de ces maladies, quoi qu'il fasse, il ne peut jamais éviter de se contredire ; car celui qui erre, il faut qu'il en vienne à un certain point où il est jeté nécessairement dans la contradiction. Quand saint "Paul a dit des faux docteurs qu'ils n'entendent ni ce qu'ils disent ni de quoi ils parlent si affirmativement ; quand il a dit que la fausse science est pleine de contradictions, qui est un des sens de celte parole, où il établit les ojypositions delà science faussement nommée; quand il dit que l'homme hérétique, sans vouloir donner ce nom à celui qui se soumet, et en l'appliquant seulement à celui qui se trompe dans la foi, se condamne par son propre jugement ; et lorsque enfin tous ceux qui s'opposent à la vé-
rite, après avoir durant quelque temps, par vn malheureux progrès^ erré etjetéles autres dans l'erreur, c'est-à-dire après avoir ébloui le monde par de spécieux raisonnements et par une éloquence séduisante, cesseraient d'avancer, parce que leur folie serait connue de tous, l'Apôtre ne voulait pas les faire lier, ni prouver juridiquement qic'ils avaient perdu la raison, et qu'il les fallait interdire. Il voulait seulement nous enseigner qu'il y aune lumière de la vérité
qui se fait sentir jusque dans l'erreur
» Mais cette réputation d'avoir de l'esprit, loin d'excuser ces grands esprits qui se précipitent eux-mêmes et qui précipitent les autres dans l'erreur, au contraire, c'est ce qui les perd. Les grands esprits, dit saint Augustin, les esprits subtils, magna et acuta ingénia, se sont jetés dans des erreurs d'autant plus grandes, que, se fiant en leur propre force, ils ont marché avec plus de hardiesse : In tantn
majores errores inierunt, quanto prœfidentius tanquam suis viribus ci'.currerenf. Il ne faut pas les lier ni les renfermer comme vous dites ; ce sont là des raisonnements qui n'ont qu'une fausse lueur. Il n'y a souvent qu'à les laisser beaucoup écrire et étaler les lumières de leur bel esprit, pour les voir bientôt ou se perdre dans les unes et s'éblouir eux-mêmes comme les autres ou se prendre dans les lacets de leur vaine dialecticjp.ie.
» Je le dis avec douleur, Dieu le sait : vous avez voulu raffiner sur la piété, vous n'avez trouvé digne de vous que Dieu beau en soi. La bonté par laquelle il descend à nous et nous fait remonter à lui vous a, paru un objet peu convenable aux parfaits, et vous avez décrié jusqu'à l'espérance, puisque, sous le nom d'amour pur, vous avez établi le désespoir comme le plus parfait de tous les sacrifices ; c'est du moins de cette erreur qu'on vous accuse. Qui-
conque la voudra soutenir ne se pourra soutenir lui môme; il faut que lui-même il se choque en cent endroits, ou pour se défendre, ou pour se couvrir et cacher son faible ; et vous venez dire : Prouvez-moi que je suis un insensé; et quelquefois : Prouvez-moi que je suis de mauvaise foi, sinon, ma seule réputation me met.à couvert. Non, monseigneur, la vérité ne le souffre pas : vous serez en votre cœur ce que vous voudrez, mais nous ne pouvons vous juger que par vos paroles, etc. »
Les torts de l'évêque de Meaux, dans la suite de cette affaire, ne furent que des excès de bon droit : il pousa la justice jusqu'àla vengeance. Mais il faut l'avouer à sa décharge, ce tort fut moins le sien que celui de son âge avancé. Entraîné, dominé, gouverné par son neveu, l'abbé Bossuet, esprit médiocre, âme vulgaire, cœur haineux, caractère dépravé par la servilité, le grand Bossuet parut rapetissé par ce
neveu au niveau des inquisiteurs de la foi et des persécuteurs du génie. C'est ce neveu qui sollicitait à Rome les foudres de l'Église sur la tête de l'archevêque de Cambrai, avec la chaleur d'un saint qui solliciterait le ciel , c'est lui qui semait la calomnie contre l'ancien disciple de son oncle, qui pressait les ministres et les ambassadeurs du roi d'arracher au pape une condamnation et des flétrissures, qui attaquait l'innocence des mœurs, l'épiscopat, le talent, * l'amitié, la vertu, et qui écrivait à ses correspondants de Paris, en parlant de Fénelon : « Nous tenons enfin cette hête féroce! » Véritable type de ces zélateurs de la foi qui s'efforcent d'ajouter aux foudres du ciel l'injure et la difTamation, ces foudres abjectes des colères de l'homme! Mais le caractère d'un grand homme ne doit pas souffrir des bassesses d'un neveu qui portait mal ce beau nom. Il n'y a de parenté ici ni entre les génies ni entre les âmes.
Plût à Dieu que le caractère de Bossuet n'eût pas de tache plus indélébile que la tache imméritée qu'on a voulu faire rejaillir sur son nom par partialité pour Fénelon dans l'affaire du Télémaque et du quiétisme ! Mais il y en a malheureusement une autre, qu'aucune indulgence ne peut absoudre, qu'aucun temps ne peut effacer. Il devint oppresseur des consciences, il voulut faire régner sur les âmes par le glaive les dogmes qui régnaient sur le royaume. 11 ne se contenta pas d'être le grand prêtre
de la religion do son Dieu; il voulut élrc et il fut le grand prêtre de la religion de son prince.
Nous l'avons vu, dans sa dispute avec les ministres réformés, professer ce principe impie que la religion des sujets est obligatoirement conforme à la religion du prince : principe qui subordonne Dieu à l'homme, et qui fait pénétrer la tyrannie jusque dans le royaume inaccessible de la conscience.
■ Il faut le dire cependant, cette opinion chez Bossuet n'était pas une adulation envers le prince ; elle était une édification des dogmes. Le dogme, dans cet esprit Ihéologique, était Dieu. La philosophie tout entière était dans son catéchisme.
Jamais la liberté de penser n'avait pénétré dans cette i\me, et par conséquent jamais la tolérance. 11 était tellement convaincu de l'évidente réalité de ses principes, qu'il n'admettait
pas que cette évidence ne frappât pas les autres hommes de la même évidence que lui; il attribuait de bonne foi à l'obstination, à la révolte et à l'impiété d'esprit toute résistance à l'autorité de l'Église. Un incrédule, pour lui, ce n'était pas un libre penssur, c'était un rebelle. Théocratejusqu'au fond des entrailles, il croyait fermement que le devoir des rois était de faire régner son Dieu et leur Dieu sur la terre par la même loi et par la même contrainte qui leur sont prêtées pour faire obéir la loi de l'État. Il avait puisé cette théocratie implacable dans l'Ancien Testament : convertir ou exterminer, c'était sa tradition. Oubliant entièrement ses invectives contre les persécuteurs de l'Évangile opprimé, il admettait que l'Évangile, une fois triomphant, se fit persécuteur à son tour. Les martyrs de tout autre foi que la sienne n'étaient plus pour lui des martyrs, mais des factieux et des vaincus. Nous analysons cette pieuse ini-
quilé de Bossuet, non pour la faire admirer, mais pour la faire condamner. Elle enlève à Tesprit humain, quelque grand qu'il soit, le premier instinct, la justice; elle enlève au christianisme sa première vertu, la charité; elle enlève à la religion sa première dignité, l'indépendance. C'est l'esclavage avilissant à la fois le maître et l'esclave, transposé du corps àràme; c'est l'homme livré garrotté à Dieu et à l'Église, au lieu de l'homme élevant librement son àme au ciel et marchant de lui-même à son Dieu et à son autel.
Cette doctrine était celle de Louis XIV, esprit au fond aussi docile qu'impérieux. Louis XIV était grand surtout par la volonté. Hors de luimême, ce roi ne comprenait rien. Son égoïsme royal était son génie. Toute liberté l'offensait, même celle de croire. L'uniformité de la foi et de la prière lui semblait une des majestés de la monarchie. La politique renforçait en lui ces
préjugés. Il ne se sentait pas assez roi tant que la libre croyance d'une partie de son peuple protesterait insolemment contre sa croyance de monarque. L'indépendance, quant au dogme, était pour lui une faction dans le ciel comme la liberté était une faction sur la terre.
La longue guerre civile et religieuse de la Ligue s'était terminée par l'abjuration de Henri IV. Ce prince avait vaincu avec les réformés, il allait régner contre eux. Sa foi avait suivi son ambition; il troquait avec des plaisanteries impies sa religion contre un trône. On sait son mot devenu le proverbe des ambitieux : « Paris vaut bien une messe ! »
Cependant, pour cimenter la paix entre ses anciens amis les protestants et ses nouveaux sujets les catholiques^ ce roi, tolérant par poli-
tique, avait promulgué i'6dit de Nantes qui assurait la liberté et l'égalité des deux cultes. Cet édit pesait aux catholic{ues, car l'égalité, ce n'était pas la victoire. Cet édit pesait également à Louis XIV;-car, devenu catholique par la défection d'Henri IV au parti protestant, ce parti ne pouvait voir dans les successeurs d'Henri IV que des ennemis sur le trône.
Cependant, ni le cardinal de Richelieu, si exterminateur de l'aristocratie, ni le cardinal Mazarin, si pacificateur des troubles civils, n'avaient osé révoquer Tédit de Nantes, C'était la grande charte des libres croyants. Une moitié du royaume vivait à l'abri de cette charte.
On s'était borné, pendant la régence d'Anne d'Autriche, à convertir par la faveur partiale du gouvernement les famiHes influentes de la cour et des provinces. On achetait des consciences une à une, et, il faut le dire ta la honte des convictions religieuses de cette époque en
France, elles ne se marchandaient pas à haut prix. L'exemple de Henri IV avait fait un jeu du changement de religion. On ne se sentait pas coupable d'ahjurer pour un domaine ou pour un titre ce que le roi avait abjuré pour un trône.
Mais aussitôt que Louis XIV, entouré par Anne d'Autriche, sa mère, de fervents catholiques et de pontifes imbus des traditions espagnoles, eut le règne en main, le plan d'uniformiser la foi dans le royaume par la séduction^ par la contrainte, et au besoin, par la violence, devint l'âme du gouvernement. Tout convergea de loin et constamment vers ce but.
Il ne fut pas difficile aux politiques de faire comprendre à ce jeune prince que le dernier levain de la révolte était dans le culte hétérodoxe, et qu'il ne serait vraiment roi qu'après qu'il aurait le droit de gouverner ses peuples au nom d'un Dieu pour ainsi dire royal.
Il ne fut pas difficile à ses évoques de lui faire envisager ce grand service rendu à l'Église comme une expiation des légèretés ou des scandales de sa jeunesse. Il crut que Dieu pardonnerait tout à un prince qui lui rendrait un peuple.
\ L'amour et la guerre suspendirent longlem ps ces pensées; mais quand il fut à la fois lassé de gloire et de plaisirs, quand madame de Maintenon, le duc de Beauvilliers, le duc de Montausier, Bossuet, Tarchevôque de Reims, le chancelier Letellier, toute la partie dévote de la cour, commencèrent à tourner son esprit oisif et scrupuleux sur les intérêts de la religion, Louis XIV reprit ce plan avec plus d'ardeur. De la séduction on passa à la contrainte. Des missionnaires escortés de dragons se répandirent, sous l'impulsion de Bossuet et môme de Fénclon,i dans les provinces de l'ouest du midi et de l'est, partout où le protcstan-
tisme, plus enraciné dans des populations plus tenaces, résistait davantage à la prédication Ce récit est affreux, mais nécessaire. Taire le mal, c'est le flatter.
On autorisa les enfants, dès l'âge de sept ans, à abjurer valablement la religion de leurs pères. Les maisons des parents qui refusaient de livrer leurs enfants furent envahies et rançonnées par les troupes du roi. L'expropriation du foyer et le déchirement de la famille forcèrent les populations à fuir la persécution déclarée.
Le roi, inquiet de cette dépopulation, prononça la peine des galères contre ceux qui cherchaient la liberté dans la fuite. Il ordonna la confiscation de toutes les terres et de toutes les maisons vendues par les propriétaires qui
tentèrent de sortir du royanme. Il catégorisa la nation par conscience, excluant de presque tous les emplois et bientôt de tous les métiers ceux qui persisteraient dans le culte proscrit, en sorte que le peuple en fut réduit entre la vie et l'abjuration.
Le bannissement perpétuel fut prononcé contre les ministres qui entretiendraient et propageraient leur foi par la parole. Ces sévices soulevèrent des murmures et des séditions dans les provinces ainsi torturées; on les punit par des supplices. Le petit-fils du conseiller d'Henri IV, qui avait rédigé le texte de l'édit de Nantes, roué à Grenoble pour avoir revendiqué le bénéfice de l'acte royal. D'autres furent roués el pendus h Toulouse. « La France ressemble à un malade à qui on coupe bras et jambes pour le guérir, » écrit la reine Christine de Suède, qui visitait le royaume en ce moment. Bientôt on organisa la proscription en masse. Toute la
cavalerie àa royaume, oisive à cause de la paix, fut mise k la disposition des prédicateurs et des évoques pour soutenir les missions parle sabre.
« Le roi veut, écrivait le ministre Louvois, fils de Letellier, l'ami de Bossuet, qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui refuseront de se faire de sa religion, et il faut pousser ces rigueurs jusqu'à l'extrémité envers ceux qui auraient le sotte gloire de vouloir se convertir les derniers. »
Bossuet approuvait donc ces persécutions; la foi religieuse et politique en justifiait à ses yeux lanécessité. Sa correspondance estpleine d'indices ; ses actes pleins de complicité ; son éloquence même, comme on va le voir, est pleine d'approbation et d'enthousiasme pour ces oppressions de l'âme et pour ces terreurs de l'hérésie.
Enfin, quand ces terreurs ne laissèrent presque plus de voix aux murmures, le roi osa le grand coup d'État contre la liberté de con-
scicnco, La rôvocalion do l"éclit de iNantcs fut prononcée par un autre ôditdu roi.
Le parti de Bossuet et le parti de la cour, confondus dans une même joie, n'eurent qu'un cri pour applaudir au triomphe de la violence. La persécution jusque-là illégale et déguisée, devint loi de l'État. La patrie se déroba tout à coup sous les pieds de près d'un quart de ses enfants. Il fallut abjurer ou le nom de Français ou la foi de sa conscience.
« Vous venez de voir sans doute, écrit madame deSévignéleSl octobre, l'édit par lequel le roi révoque l'éditde Nantes. Rien n'esl sibeau que cet édit! Et jamais im roi n'a fait et ne fera rien de si mémorable ! »
Ainsi, selon les lieuxetles temps, il y a des applaudissements pour les persécuteurs comme pour les oppri mes. L'esprit de parti dénature l'instinct d'équité et de pilié jusque dans l'âme des femmes. L'histoirosouleestdu parti desvictime.^î.
Les persécutions devenues légales qui suivirent la révocation de Tédit de Nantes rappellent les plus célèbres proscriptions des annales humaines. On proposa l'emprisonnement en masse de tous ceux qui se déclareraient rebelles à la religion du roi. Les prêtres réformés eurent quinze jours pour abjurer ou pour soriir du royaume.
Des milliers de familles, déracinées et expropriées de la patrie, s'enfuirent par toutes les frontières et par toutes les mers. Ces colonies
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de proscrits se répandirent en Allemagne, en Angleterre, en Piémont, dans les montagnes des Vaudûis, et jusqu'aux extrémités de l'Afrique et de l'Amérique. Les ordres du roi qui les condamnaient à l'expatriation leur défendaient en même temps la faite. Les prisons ne suffisaient pas à les contenir, les galères regorgeaient de ces criminels préférant le martyre à l'abjuration.
Tout était crime à ceux qu'on retenait en France, il leur était interdit d'avoir des serviteurs ou des ouvriers catholiques, de peur que lareligion des maîtres nacorrompit leur domesticité. Il leur était interdit d'avoir des serviteurs protestants, de peur que leur maison ne devînt un asile pour des coreligionnaires. On les forçait d'assister aux cérémonies et de participer aux sacrements du culte qu'ils répudiaient du cœur.
Nous avons sous les veux des lettres de Bos-
suet qui discutent gravement ces mesures et qui décident à quels signes on pourra reconnaître la sincérité ou punir Thypocrisie de ces assistances forcées aux cérémonies de l'Église. Ceux qui, en mourant, refusaient d'accomplir les rits catholiques, étaient traînés sur la claie, jetés à lavoirie comme des animaux immondes. La terreur alluma le fanatisme. Les Cévennes, contrée âpre et biblique du midi, firent explosion. On étouffa cette explosion dans le sang. Des assassinats réciproques consternèrent ces provinces. Un prêtre d'un zèle fanatique, l'abbé du Cbaila, après avoir été mutilé comme missionnaire dans les Indes, revient torturer lui-même ses compatriotes protestants dans les Cévennes. Martyr à son tour, il est immolé sur les cadavres de ceux qu'il a immolés. Chacun est tour à tour ou tout à la fois bourreau et victime. Les prêtres catholiques" et les ministres protestants sont, au gré des vicis-
situdes (le la guerre, poursuivis, traqués, fusillés dans les antres des rochers de ces montagnes.
Trois armées du roi, commandées par des maréchaux de France, suffisent à peine à éteindre cette Vendée dans son sang. Tout meurt, tout fuit ou tout abjure. L'œil et la main du gouvernement ne sont plus occupés, sous la direction, ici paternelle, là cruelle, des théologiens, qu'à perpétuer une épuration domestique qui arrache les enfants aux pères et aux mères suspects ou obstinés, pour les dépayser de leur foi et pour les jeîer dans les couvents sous des instituteurs d'un autre culte. Fénelon lui-même ne se distingue, dans cet apostolat politique, que par des moyens plus doux de persuasion ; mais il approuve, dans deux lettres, l'emploi des troupes et l'intimidation salutaire pour conduire à l'abjuration par la peur.
Quant à Bossuet, il triomphe et prend hardiment la responsabilité de la proscriptioQ sur le cercueil de son ami le chancelier Letellier, ministre, machinateur, auteur et exécuteur de ces barbaries. Dans l'oraison funèbre qu'il prononce de son ami, il l'envoie devant Dieu avec ses proscriptions pour titre de salut et de gloire.
« Nos pères, dit-il dans ce panégyrique, n'avaient pas vu, comme nous le voyons, une hérésie invétérée tomber tout coup à sur l'uoivers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage de l'autorilé, et le mérite du prince plus recoonu et plus avéré que son autorité même ! »
Puis, s'élevantjusqu'au lyrisme et entonnant le chant de triomphe sur la France purgée de tant de milliers de proscrits par la main de ces épurateurs de la foi :
« Ne laissons pas cependant, s'écrie-t-il,
passer ce miracle de nos jours ; faisons-en le récit aux siècles futurs ! Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de V Eglise^ agiles instruments d'un prompt écrivain et d'une main diligente ! Hàtez-vous de mettre Louis XIV avec les Constantin et les Théodose ! Avant ces empereurs, dont les lois proscrivirent les réunions des hérétiques, les sectes demeuraient unies et s'entretenaient longtemps, Mais, depuis que Dieu suscita des princes chrétiens pour interdire ces cuUes aux hérétiques et que le clergé qui veillait sur eux les empêcha de les exercer en paticulier, les opiniâtres moururent sans postérité parce qu'ils ne pouvaient enseigner librement leur dogme. Ainsi tombait l'hérésie avec son venin. »
Et après avoir célébré une persécution récente et plus merveilleuse, selon lui :
« Poussons jusqu'au ciel, reprend-il, nos acclamations! et disons à ce nouveau Con-
stantin, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six\ cents Pères de l'Église disaient autrefois dans le coûcile de Clialcédoine: « Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques; c'est le digne ouvrage de votre règne! Roi du ciel, conservez le roi de la terre ! c'est le vœu de l'Église, c'est le vœu des évêques! »
« Quand le pieux chancelier scella enfin cette révocation du célèbre édit de Nantes, il s'écria qu'après ce" triomphe de la foi et un si beau monument de la piété du roi, il n'avait plus qu'à mourir I C'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans les fonctions de son ministère! »
Après de telles paroles, il est impossible d'innocenter Bossuet de complicité dans cette tache du règne ; son implacabilité théolo'gique changeait, par sa propre bouche, l'oppression de conscience en vertu. On gémit de cette fausse conscience, qui force l'histoire à inscrire, à
côté d'un si beau génie et d'un si grand zèle, le titre de proscripteur.
Mais il le faut. Quand le zèle devient passion, il devient violence; et, quand le zèle emprunte la main du pouvoir politique, l'apôtre de^^ent responsable du bourreau.
Hàtons-nous de jeter le voile sur cette partie de l'apostolat de Bossuet. Ce n'était pas son âme, c'était sa logique qui était cruelle. )1 ne se vengeait pas lui-môme, mais il avait Torgueil de croire qu'il vengeait Dieu. Leçon terrible pour tous les excès de zèle, pour toutes les opinions et pour tous les temps!
La mort du prince de Condé rappela le pontife à une éloquence plus digne de lui. Ce fut la dernière et la plus sublime de ses oraisons funèbres. Il semble qu'en approchant du tombeau lui-même, son génie en contractait la solennité. La mort du prince de Condé, son premier protecteur et son admirateur le plus constant, lui disait que toute célébrité doit mourir.
Ces deux plus grandes gloires du siècle, l'un dans la guerre, l'autre dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraîner l'une et
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Tautre. Bossuet entendit l'avertissement dans son cœur et le répercuta dans sa voix. La péroraison de ce discours est le sommet de l'éloquence moderne.
La \ieillesse, la contemporanéilé, l'égalité de niveau entre l'orateur et le héros couché à ses pieds, complétaient l'éloquence. Le spectacle était aussi grand que le discours.
.« Jetez les yeux de toutes parts, dit Bossuet ; voilà ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros : des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant, et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend.
» Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie
humaine! Pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros ! Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides ! Quel autre fut plus digne de vous commander ? Mais dans quel autre avez- vous trouvé le commandement plus honnête ?
» Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : Voilà celui qui nous menait dans les hasards ; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre eût pu encore gagner des batailles ; et voilà que, dans son silence, son nom même nous anime, et ensemble il nous avertit que^ pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n'arriver pas sans ressources à notre éternelle demeure, avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel.
» Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu ; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant.
» Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu'l a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau; versez des larmes avec des prières; et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un tiéros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il vous être toujours un cber entretien 1 ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus! et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple !
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» Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince! le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire. Votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire ; Vous aurez dans cette image des traits immortels; je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi ; et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en actions de grâce ces belles paroles du bien-aimé disciple : Et lisec est Victoria qim vincit mundum, fides nostra (la véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi).
» Jouissez, prince^ de cette victoire ; jouissezen éternellement par l'immortelle vertu de ce
sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte : heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ! «
Bossuet se retira en regardant la mort avec la même majesté qu'il se retirait de la chaire sacrée. Il entra de plus en plus dans le recueillement de son crépuscule comme un prêtre qui s'enfonce dans l'ombre des nefs.
Ses apparitions à la cour devinrent plus rares, ses séjours à Meaux et dans sa retraite champêtre de Champigny plus longs. Il avait fini sa tâche, il avait fait régner par la parole et, malheureusement pour lui par le glaive, cette unité de culte qui, avec l'unité despoti-
que du trône subordonné à 1 Église, était Tutopic de sa vie.
Comme pontife, il n'avait plus rien à désirer. Comme homme, il se résignait à n'avoir pas atteint le double but de sa vie ecclésiastique : l'archevêché de Paris et la dignité de cardinal. Le roi l'avait trouvé trop plébéien, le pape trop français pour grandir encore en lui le grand tribun de l'Église gallicane. On peut douter qu'il ne ressentît souvent avec une secrète amertume de cœur cette ingratitude du roi et ce ressentiment de Rome. C'était un de ces esprits qui ne séparent pas la grandeur morale de la grandeur des situations. Un épiscopat subalterne lui paraisait contraster injustement avec l'éminence de ses services et la supériorité de son génie. On voit de temps en temps, à travers ses lettres transpercer une certaine humiliation et un certain reproche non articulé de cette injure de sa destinée. L'archevêché de
Paris et la pourpre romaine manquaient, à ses yeux, à la décoration de son nom. Mais ces deux regrets, compensés par tant de respects delà cour et de l'Église, n'éclatèrent jamais sur ses lèvres. S'il murmura tout bas le mot des services mal rétribués, comme Strafford :
« Nolite fidem principibus et filiis hominis, quia non est saliis in illis (ne placez pas votre confiance dans les princes et dans les enfants des hommes, parce qu'il n'y a pas de salut en eux), )) il ne les prononça jamais tout haut,
La foi et la piété refermèrent silencieusement et saintement ces cicatrices de son cœur. Il mit sa gloire dans sa foi, et sa foi dans sa gloire. Il n'attrista pas sa vieillesse ni ses amis par ces retours sur l'ingratitiude des hommes et sur les espérances trompées, qui sont les consolations des petites âmes et le dédain des grandes. Il vieillit en Dieu comme il avait vécu en lui.
Ces amertumes le détachèrent du monde, qui avait peut-être compté pour trop dans sa vie. L'étude et surtout la poésie sacrée devinrent de plus en plus l'occupation et le charme de ses heures: la poésie est l'éloquence du loisir et de la rêverie.
Il composait beaucoup de vers qu'il laissait entre-lire à ses amis, mais qu'il anéantissait à mesure qu'il les écrivait, soit qu'il les jugeât Indignes de sa prose, soit qu'il les regardât comme un jeu de la parole, trop peu grave pour
son caractère sacré. Mais la prière intérieure, la récitation de son bréviaire, l'assistance aux cérémonies de sa cathédrale, les polémiques sur les questions tliéologiques du temps, le perfectionnement de ses œuvres littéraires et de ses harangues déjà publiées, la préparation de quelques sermons familiers pour son humble auditoire de Meaux, remplissaient sa vie.
Son âme se délassait dans une continuelle, mais régulière activité d'esprit. Il dormait peu, comme les vieillards dont les veilles semblent vouloir disputer d'avance quelques heures de pensée de plus au sommeil éternel qui s'approche. Une lampe brûlait toute la nuit dans sa chambre : on la voyait luire de loin à travers lesfenêtres deson appartement, entre les arbres de son jardin, aux flancs de la colline dominée par son palais et par les ombres massives de sa cathédrale. Cettelampe était pour les habilan t
de Meaux le symbole de sa pensée. Les pauvres ouvriers du faubourg et les jardiniers dont les chaumières étaient répandues sur la colline opposée, connaissaient celte lueur matinale, ils l'appelaient l'étoile de Monseigneur.
Il se levait plusieurs fois dans la nuit pour noter avec la plume les idées qui visitaient ses insomnies. Enveloppé, dit son secrétaire, d'une peau d'ours dont les poils étaient tournés en dedans, les pieds souvent nus, la tête blanchie par la neige de l'âge, la taille haute et maigre, il ressemblait à ces prophètes dont il récitait et commentait sans cesse les versets.
Il psalmodiait avant le jour, à demi-voix, les antiennes liturgiques que l'Église a appelées les Matines, par allusion aux heures où elle en impose la récitation à ses ministres. Il travail-
lait ensuite deux ou trois heures à ses compositions historiques, à ses préparations de discours, à ses poésies.
La rapidité de sa plume, qu'on entendait à peine froisser la page d'un mouvement continu etrégulier, rappelait uesplumes agiles, rapides instruments de l'intelligence, » qu'il avait invoquées dans son oraison funèbre du chancelier.
Comme tous les écrivains qui veulent suffire à une longue tâche de la pensée, il jetait la plume aussitôt qu'elle ne courait plus d'ellemême entre ses doigts. Il savait que le génie est une jeunesse de la pensée et que l'inspiration s'arrête aussitôt que la lassitude commence. 11 se recouchait alors au lever de l'aurore et reposait son âme dans un second et court sommeil. Le reste du jour était au monde, aux alTaires, à la cathédrale, à la table frugale, au loisir, aux entretiens, à la lecture, à l'enjouement gracieux avec ses amis.
Son opulence lui permettait de négliger entièrement ses affaires domestiques. Il avouait lui-même son inaptitude pour ces intérêts mesquins d'une grande maison : l'Église et le roi s'en étaient chargés. Il laissait largement couler dans un luxe facile, dans le sein des pauvres, des amis, des parents, ce superflu de son épargne. Il avait une cour d'amis, composée des premiers hommes de son siècle.
Outre Fénelon, qu'il avait perdu sans qu'on
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put l'accuser de n'avoir pas attendu sept ans son retour, on comptait parmi ses amis avoués le grand Condé, le ministre M. de Malézieu, M. de Valincourt, dont la gloire fut dans l'estime de tous les hommes d'élite du siècle; M. D'ormesson, administrateur éminent; l'orientaliste d'Herbelot, qui lui enseignait; à soixante-douze ans, la langue hébraïque ; Pélisson ; la Bruyère; Boileau, qui lui adressait son Épitre sur Va- ^mour de Dieu; Racine, qui lui soumettait Athcdie; Santeuil, qui lui laissait corriger ses hymnes et qui disait de lui :
« Per quem religio manet inconcussa, sacerdos! (Pontife! par la main de qui l'inébranlable foi résiste à tous les siècles !) »
D'autres encore, l'abbé deFleury, qui écrivait l'histoire sous ses yeux avec la modestie d'un disciple; l'abbé Ledieu, le commensal, le secrétaire et le confident de tous ses âges; Bourdaloue et le jeune Massillon, qui venaient à
Germigny et à Meaux essayer leurs sermons devant le maître de la parole.
Sa conversation était reposée, douce, facile aux entraînements de l'âme, sans pruderie et sans licence. Il aimait l'abandon, jamais l'indécence de l'entretien.
« Soyez enjoué, ne soyez pas plaisant, écrivait-il à un de ses familiers; la plaisanterie, quand elle est personnelle, touche de trop près à la raillerie, et la raillerie est souvent insipide ou offensante. »
Il estimait peu le rire, qui offense presque toujours la dignité ou la charité. L'homme plein de pensées graves ne résonne pas si creux. Jésus-Christ, son maître, n'avait pas ri une seule fois dans sa vie. Mais Bossuet aimait le sourire, qui n'est que la détente de l'esprit et la prévenance du cœur.
Depuis longtemps des souffrances sourdes, produites par son assiduité sédentaire au travail, laissaient craindre à ses amis qu'il ne fût menacé de la maladie de la pierre. Il ne se dissimulait pas à lui-même son affaiblissement. Il avait le pressentiment de sa fm. Il ût ses adieux à son clergé, en 1702, dans un discours au synode des ecclésiastiques de son diocèse, discours où il rappela involontairement sa péroraison pathétique deForaison funèbre du prince de Condé.
fl Ces cheveux blancs, leur dit-il, mes chers frères, m'avertissent que bientôt je dois aller rendre compte à Dieu de mon ministère, et que ce sera aujourd'hui peut-être la dernière fois . que je vous parlerai! »
Il employa ses derniers jours à traduire en vers français les psaumes, seule poésie di'gne de lui, qu'il espérait, disait-il, entendre chanter dans le ciel et dont il aimait à se consoler d'avance sur la terre.
Cependant il doutait encore de la nature incurable de son mal. La conviction qu'il en reçut par la bouche de Fagon, le grand médecin du temps, lui donna la mort plus que la maladie elle-même. L'horreur de l'opération qu'il fallait se résoudre à subir prévalut sur la constance du philosophe et sur la vertu du chrétien. Une fièvre de terreur le saisit ; sa voix se perdit, sa plume faillit dans sa main; il ne put achever d'écrire lui-même le billet par lequel
il appelait à lui son confesseur pour préparer son âme à ce hasard, d'une dangereuse opération. Il pâlit devant l'image de la torture que l'art allait lui faire subir. La vigueur de sa santé et la constance de sa fortune l'avaient mal préparé à ce supplice. Il eut pitié de son corps, lui qui n'avait pas eu assez de pitié des larmes et du supplice de tant de proscrits. Il pleura, non devant la mort, mais devant la douleur.
Son neveu, l'abbé Bossuet, profita de cette faiblesse pour lui faire demander au roi la survivance de réveché de Meaux, héritage résigné entre les mains d'un indigne héritier. Madame de Maintenon et le cardinal de Noailles, ne voulant ni condescendre à cette faiblesse de népotisme de Bossuet, ni contrister sa fin par un refus, conseillèrent au roi d'ajourner la grâce sans l'accorder ni la refuser à ce grand homme. Bossuet, dans un intervalle de son
mal, se traîna jusqu'à la cour pour solliciter le roi en faveur (le son neveu : Louis XIV le reçut en père spirituel, mais il lui dit que l'heure n'était pas venue de penser à son héritage.
La fatigue et la fièvre le retinrent quelques jours à Versailles. 11 y reçut les sacrements de l'Église et dicta son testament. L'énoiTnité des dettes qu'il avait contractées par la négligence de ses affaires domestiques et par la prodigalité de sa main, jeta la consternation dans son esprit. Une langueur mortelle, mais lente, succéda aux accès du mal. On en profita pour le ramener à Paris. Ses sommeils, pendant les nuits, étaient entrecoupés de gémissements et de délire ; on l'entendait se plaindre et se résigner à haute voix. Le jour, il se faisait lire constamment les Évangiles comme des promesses qu'il avait besoin d'entendre sans cesse pour se rassurer contre la mort.
« Je lui lisais, à sa demande, souvent cinq
OU six fois de suite le même Évangile, » écrit l'ami qui veillait auprès de sa couche.
Un cortège sans cesse renouvelé de courtisans, d'amis, de prêtres, assiégeaient sa porte. On sentait qu'une grande gloire du siècle allait s'éteindre, on voulait en recueillir les dernières lueurs. Les derniers soupirs des grands hommes sont un spectacle que la terre aime cà retenir. Il avait repris la sérénité et la confiance de vivre. « Je vois bien, disait-il, que Dieu veut me conserver! »
L'ardeur de la controverse sacrée se rallumait en lui. 11 revoyait ses livres contre les jansénistes. Il dictait des corrections à sa Politique sacrée. Son génie n'avait point pâli, il écrivai.t des lignes pleines du suc de ses plus robustes années.
« La foi, disait-il, est un flambeau ; mais c'est un flambeau qui reluit dans un lieu obscur dont il ne dissipe pas toutes les ténèbres. Si
tout était obscur, nous marcherions comme à tâtons dans une nuit profonde, en danger à chaque pas, et sans jamais pouvoir nous convaincre. Mais aussi, si tout y -était clair, nous croirions être dans la patrie et dans la lumière de la vérité. Tout reconnaît le besoin que nous avons d'être guidés et enseignés, en dedans par l'esprit divin, en dehors par l'autorité de l'Église! »
Il répétait souvent ce passage de l'Évangile, qu'il se destinait sans doute pour épitaphe à luimême :
« Celui-là est apparu dans le monde pour la perte et pour le salut d'un grand nombre ! »
La fièvre mortelle le consumait à grand feu.
« Cessez de me tromper, dit-il à ses amis; que la volonté de Dieu se fasse sur moi! Je sens mon anéantissement. Prions ensemble, je sens la machine se détruire; prions, mais peu à la fois, à cause de mes douleurs !^)
C'était la semaine où l'Église commémore par la prière, le deuil et la joie, les supplices et la résurrection du Christ. 11 s'unit de cœur aux cérémonies sacrées. On lui parla de sa mission si magnifiquement accomplie, de ses œuvres, de ses vertus, de sa sainteté, de sa gloire. A ce mot de gloire, qui avait peut-être été sa faiblesse, il s'indigna contre lui-même.
« Cessez ce discours, s'écria-t-il ; ne parlez que de pardon ; c'est le seul mot de l'homme! »
Le frisson monta enfin des membres au cœur.
La tête pensait et priait encore. On l'entendait balbutier en latin :
« Vim palior, scd sclo cui credldi! (Je souffre la violence de la douleur et de la mort ; mais je sais en qui j'ai cru!) »
La foi survivait à cette vie. Il s'assoupit après ces paroles, et dormit paisiblement jusqu'au matin. A l'aube du jour, on entendit une respiration plus forte que les autres : c'était la dernière. Bossuet n'était plus. Le jugement commençait là-haut pour lui, la mémoire ici.
Cettemémoire est auguste, mais elle n'est pas sans 'reproches. Il y a deux choses dans cet homme : l'homme et le talent. Le talent est incomparable, l'homme est inférieur au génie. Il eut la volonté droite, mais violente; le génie immense, mais tyrannique; son caractère absolu, impérieux, ne fut pas seulement d'un grand apôtre, mais d'un grand juge. Il y a dans l'histoire des larmes qui protestent éternellement contre lui. Il apporta dans ce monde la guerre et non la paix. Une guerre éternelle remuera
sa mémoire dans son tombeau. Il fit quelque bien à la religion, aucun à rhumanitô; mais il ûtunegloireimmenscàsapatrie. Cette gloire du talent survit et grandit parmi les adorateurs de l'esprit humain. Elle ne tient pas à ses œuvres, mais à lui.
Sa philosophie naturelle était limitée par l'esprit dogmatique, d'où il envisageait systématiquement l'univers. Il fut plus théologien que philosophe. Les querelles sacerdotales dans lesquelles il a consumé sa vie ont vieilli; la distance les diminue tous les jours aux yeux de la postérité. So}i Histoire universelle n'est qu'un jeu de génie, ses controverses ne sont que des éclats de voix dont on n'entend plus le sens de si loin, après deux siècles. Le quiétisme, le jansénisme, les subtilités des maximes de l'Église gallicane, sont des cendres froides qu'aucune parole du prophète ne peut rallumer.
Les lettres à ses religieuses, les conférences
avec ses synodes de Meaux, les sermons pour des prises d'habit dans les cloîtres, les oraisons funèbres même de quelques reines, de quelques princesses, ou de quelques amis de cour plus ou moins dignes de cette grande voix, ne sont plus par le sujet que de magnifiques témoignages du néant de ces noms morts avec leur panégyriste. Tout est momentané, accidentel dans les occupations de cette longue vie, et rien, excepté la langue, n'est de nature à rester monumental dans les âges.
Mais c'est Bossuet qui est le monument de luimême. La nature était si grande en lui qu'elle a survécu et survivra éternellement à ses œuvres. C'est la grandeur de Dieu, ce n'est pas la sienne ; c'est la plus abondante, la plus imagée et la plus haute parole dont la nature ait doué des lèvres d'homme.
Bossùet est tellement incorporé dans la gloire de la France, qu'en le diminuant on retranche-
320 BOSSL'ET
rail quelque chose à la majesté du génie français.
Ce nom ressemble à ces sommets des Alpes ou de THimalaya, couverts de neiges ou de foudres, que les hommes n'habitent pas, mais qui font la renommée et l'orgueil des contrées que ces montagnes tiennent à l'ombre, et qui servent à mesurer la hauteur à laquelle la terre peut s'élever dans le ciel.