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Bossuet

Si, après avoir étudié dans tous ses détails la vie, les actes, les œuvres, les croyances, les fautes, les vertus, le style, la parole d'un homme aussi mémorable que Bossuet, on cherche à résumer en un seul mot le caractère général de cet homme, le mot qui se présente à l'esprit pour caractériser Bossuet, c'est le mot Prêtre.

Le Prêtre, pour apparaître dans toute sa majesté, dans toute son autorité, dans toute sa pompe morale pour l'imagination, ne peut

pas se personnifier plus complètement que dans Bossuet.

Bossuet, pour être lui-même, pour développer dans toute son étendue et à toute sa hauteur les grandes qualités d'âme, de génie, de gouvernement, d'éloquence, dont la nature l'avait pétri, De pouvait être autre chose que prêtre, cet homme était formé pour le sacerdoce; pour le pontificat, pour l'autel, pour le parvis, pour la chaire, pour la robe traînante, pour la tiare. Aucun autre lieu, aucune autre fonction, aucun autre costume ne siéent à cette nature. L'imagination ne saurait se représenter Bossuet sous l'habit laïque. Il est né pontife. La nature et la profession sont si indissolublement liées et confondues en lui que la pensée même ne peut les séparer. Ce n'est pas un homme, c'est un oracle.

Nous ne voulons ni flatter ni dénigrer ici ie sacerdoce. Nous ne voulons parler du prêtre qu'en philosophe et en historien ; la théologie est, comme la conscience, du domaine privé de chaque communion. Nous n'y entrons pas; mais, en laissant de côté la théologie du prêtre et en ne considérant ici que la profession sacerdotale dans ses rapports avec le monde, nous devons reconnaître les supériorités moales et les privilèges inhérents à cette profes-

sion pour l'homme de génie et de vertu qui s'y consacre.

Et d'abord un préjugé de piété, de force et de vertu se répand à l'instant sur le prêtre. La sainteté du sanctuaire le suit en quelque sorte hors du lieu saint. Ce préjugé n'est pas purement imaginaire. Nous connaissons les faiblesses, les vices, les ambitions, les orgueils, les hypocrisies d*état, emmaillotés de bure ou de lin; l'Évangile lui-même lève la pierre des sépulcres blanchis pour décréditer les saintes apparences. Oui, la robe ne transforme pas les infirmités du corps. Il y a des vices dans les sacerdoces, et ces vices mêmes sont plus vicieux que dans les autres conditions, parce qu'ils jurent plus avec la sainteté de Dieu et avec la pureté de la morale.

Mais, en ne concédant à cet égard aucun privilège aux sacerdoces, il nous est impossible de ne pas reconnaître que la vocation a une in-

fluence sur la vie et que la profession sacerdotale est celle où à nombre égal, le regard impartial du philosophe et du moraliste découvrira le plus de piété et le plus de vertu.

Il n'y a pas besoin pour cela d'en chercher une cause surnaturelle. La cause, à défaut de toute autre, est dans la vocation elle-même. D'abord (non pas pour tous, mais pour le plus grand nombre), les natures qui se destinent à cette vie âpre, ingrate, contemplative, de renoncement sur la terre et d'habitation anticipée dans le ciel, sont des natures graves, mélancoliques, chastes de cœur, sevrées des passions énergiques qui troublent la vie, inclinées à l'obéissance, au recueillement, à l'adoration, à la prière, à l'abnégation des choses terrestres pour les choses célestes. Cette vocation n'est pas la vertu, mais elle en est la pente. Il y a plus de probabilité à ce que l'homme oui est placé par sa nature sur cette

pente arrive à la sainteté qua la dépravation.

Ensuite la profession est un exercice habituel et constant de certaines facultés morales de l'homme au détriment des autres facultés. Cet exercice, commandé depuis l'enfance jusqu'à la tombe par la profession, fortifie les bons penchants et atténue les mauvais. La vertu est une force; on centuple cette force comme toutes les autres en l'exerçant. Qui oserait prétendre que la lutte ne forme pas l'athlète; la bataille, le guerrier; la tribune, l'orateur; la réflexion, le philosophe? Pourquoi l'étude, la prière, le recueillement, le combat corps à corps contre la nature, ne formeraientils pas aussi la piété et la vertu? L'habitude seule de les méditer, de les prêcher, de les pratiquer dans les actes extérieurs suffirait pour en inspirer le goût et pour en former le simulacre, sinon la réalité dans l'àme. Le sa-

cerdoce en général est donc une présomption légitime de vertu.

Quand vous voulez de l'or, vous le cherchez chez l'orfèvre; quand vous voulez de l'encens, vous le cherchez dans l'encensoir; quand vous voulez de la sainteté, vous la cherchez chez ceux qui se sanctifient par excellence.

Il y a une autre raison pour que la vertu soit plus fréquente et plus pure dans la profession sacerdotale que dans les autres : c'est ce supplément à l'honnêteté qu'on appelle la pudeur publique. Les regards du monde sont sur le prêtre pour voir s'il conforme sa vie à sa profession. Le vice, qui n'est que le vice dans le monde, est scandale dans le sanctuaire. Cette pudeur est une gardienne profane, mais enfin c'est une gardienne vigilante de la vie du ministre des autels. Celui qui porte une tunique blanche craint plus les taches que celui qui porte le vêtement de la foule.

La vénération d'instinct qui enveloppe le prêtre d'un préjugé de vertu supérieure au reste des hommes n'est donc pas purement une chimère. Les respects pour les sacerdoces sont un signe du respect intérieur que toute âme pieuse porte à la Divinité. Ces hommes passent pour vivre en communication plus intime avec l'infini que nous cherchons tous; ils ont des noms mystérieux écrits sur leur poitrine; ils portent la livrée du roi des rois; c'est lui qu'on salue en eux.

Et puis ils ont la parole à la tribune des âmes, ils sont les orateurs de la morale, la chaire çst leur trône. Ce trône, pour le prêtre de génie, est plus haut que celui des rois : c'est de là qu'il règne sur le monde des consciences. De toutes les places où un homme peut monter sur la terre, la plus haute pour un homme de génie est incontestablement une chaire sacrée. Si cet homme est Bossuet, c'est-à-dire s'il réu-

nit dans sa personne la conviction qui assure l'attitude, la pureté de vie qui préconise le Verbe, le zèle qui dévore, l'autorité qui impose, la renommée qui prédispose, le pontificat qui consacre, la vieillesse qui est la sainteté du visage, le génie qui est la divinité de la parole, l'idée réfléchie qui est la conquête de l'intelligence, l'explosion soudaine qui est l'assaut de l'esprit, la poésie qui est le resplendissement de la vérité, la gravité de la voix qui est le timbre des pensées, les cheveux blancs, la pâleur émue, le regard lointain, la bouche cordiale, les gestes enfin qui sont les attitudes visibles de l'âme; si cet homme sort lentement de son recueillement ainsi que d'un sanctuaire intérieur; s'il se laisse soulever peu à peu par l'inspiration, comme l'aigle d'abord pesant, dont les premiers battements d'ailes ont peine à embrasser assez d'air pour élever son vol ; s'il prend enfin son souffle et son essor, s'il,

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ne sent plus la chaire sous ses pieds, s'il respire à plein souffle l'esprit divin, et s'il épanche intarissablement de cette hauteur démesurée l'inspiration ou ce qu'on appelle la parole de Dieu à son auditoire, cet homme n'est plus un homme, c'est une voix.

Et quelle voix !... une voix qui ne s'est jamais enrouée, cassée, aigrie, irritée, profanée dans nos rixes mondaines et passionnées d'intérêt ou du siècle! une voix qui, comme celle du tonnerre dans les nuées ou de l'orgue dans les basiliques, n'a jamais été qu'un organe de puissance ou de persuation divine pour nos âmes ! une voix qui ne parle qu'à des auditeurs à genoux! une voix qu'on écoute en silence, à laquelle nul ne répond que par une inclination du front ou par des larmes dans les yeux, applaudissements muets d^l'àme! une voix qu'on ne réfute et qu'on ne contredit jamais, même lorsqu'elle étonne ou qu'elle blesse ! une voix

BOSSUET il

enfin qui ne parle ni au nom de l'opinion, chose fugitive; ni au nom de la philosophie, chose discutable; ni au nom de la patrie, chose locale ; ni au nom de la souveraineté du prince, chose temporelle ; ni au nom de l'orateur lui-même, chose transformée; mais au nom de Dieu, autorité de langage qui n'a rien d'égal sur la terre, et contre laquelle le moindre murmure est impiété et la moindre protestation blasphème!

Voilà la tribune du sacerdoce, voilà le trépied du prophète, voilà la chaire de l'orateur sacré ! On ne peut y voir que Bossuet, et on ne peut voir Bossuet ailleurs. Son histoire n'est que l'histoire de cette éloquence. L'homme était digne de sa tribune : les autres éloquences ne montent pas à ces hauteurs. Les noms qui la représentent restent grands ; mais Bossuet, qui les égale par le génie, les dépasse par la portée de sa tribune. Ils parlaient de la terre, il

parle du nuage. Cicéron n'a pas plus de culture et d'abondance, Démosthène n'a pas plus de violence et de persuasion, Chaînai?: n'a pas plus de poésie oratoire, Mirabeau n'a pas plus de courant, Vergniaud n'a pas plus d'images. Tous ont moins d'élévation, d'étendue et de majesté dans la parole. Ce sont des orateur? humains; l'orateur divin, c'est Bossuet. Pour l'entendre, il faut d'abord monter à son niveau, le ciel.

Disons sa vie, ce ne fut que sa voix. Il naquit, il vécut, il mourut dans le temple. Son existence ne fut qu'un discours. L'homme disparaît en lui dans le prêtre. C'est là qu'il faut chercher la source de son génie, de ses vertus et de ses rigueurs. Homme bon, prêtre inflexible, en vengeant son dogme, il crut vei Dieu.

Il naquit à Dijon, capitale de la Bourgogne, le 28 septembre 1627. 11 fut porté le lendemain dans l'église gothique de Saint-Jean par une famille pieuse, comme s'il eût été dans sa des tinée de faire entendre ses premiers vagissements à ces cathédrales du vieux christianisme qu'il devait remplir jusqu'à la mort de sa grande voix. On lui donna les noms de Jacques- Bénigne. Son aïeul, qui tenait un registre domestique des événements et des dates de sa maison, inscrivit prophétiquement à la suite

de ce nom de son petit-fils ce verset de la Bible : « Le Seigneur l'a amené et l'a enseigné; il l'a préservé comme la prunelle de ses yeux. »

Son père s'appelait Bénigne Bossuet, sa mère Madeleine Mochette. Cette femme avait déjà donné six enfants à son mari, Bossuet fut le septième; elle devait en donner encore trois autres à cette maison.

La famille des Bossuet, qui devint par cet enfant la gloire de la Bourgogne, était antique. L'étymologie de ce nom, dérivée du latin, semblait indiquer à son origine le caractère rural, laborieux et patient de quelque aïe al, laboureur de durs sillons, Bos suet u.s orritro, • le Bœuf accoutumé à la charrue. » Le génie infatigable et discipliné de l'enfant qui venait de naître ne devait pas démentir cette caractérisation de sa race.

Cette famille n'était pas vieille à Dijon. Elle y avait été transplantée d'une autre petite

ville de la même province, nommée Seurre, ville de culture et de pâturage dans les prairies aux sources de la Saône. Le mouvement naturel et ascendant qui porte les familles aisées, à mesure qu'elles s'allient plus loin et plus haut, à se transplanter des campagnes dans les petites villes et des petites villes dans les capitales des provinces, avait amené l'aïeul de Bossuet à Dijon. Dijon était une ville, pour ainsi dire, fédérale, qui conservait les vestiges de sa nationalité indépendante. L'aïeul de Bossuet. ses frères, ses fils, ses neveux, y avaient occupé ces charges inférieures, mais considérées, du parlement et de la chambre des comptes, degrés par lesquels la haute bourgeoisie montait, de magistrature en magistrature héréditaire, à la noblesse. Il avait des alliances et des parentés dans l'aristocratie fière, exclusive et dédaigneuse de Dijon. Ce mépris inné que Bossuet apporta en naissant

pour l'égalité des conditions, cet instinct des hiérarchies et des castes, ce goût pour l'autorité, ce verbe haut, u regard sec, sont des empreintes de cette race patricienne de la haute Bourgogne, où le sang, chaud à la tète, laisse souvent le cœur froid. Le caractère d'une race se retrouve dans chacun de ses enfants. Les exceptions ne sont que des hasards. Le génie d'un homme ne dément pas le génie d'une ville. Dijon est une capitale d'intelligence, non d'enthousiasme ni de sentiment. Saint Bernard, Bossuet, Buffon, les enfants de cette ville, sont des hommes de bronze ou de marbre plutôt que de chair. L'un a pour victime Abélard, l'autre Fénelon; le troisième dissèque la nature entière sans y trouver ni une larme, ni une hymne, ni un Dieufc

Vers le temps de la naissance de Bossuet, son père fut nommé conseiller au parlement de Metz. 11 laissa sa femme et ses enfants à Dijon. Un de ses frères, Claude Bossuet, aussi conseiller au parlement de Bourgogne, se chargea du soin de la famille. C'était un homme austère et lettré comme sa profession. II démêla de bonne heure les aptitudes transcendantes de son neveu et s'étudia à les cultiver pour rhonneur du nom. L'enfant, élevé dans sa maison, mais allant recevoir tous les iours

l'enseignement classique et religieux au collège des jésuites, dépassait de nature tous ses égaux d'années. Maîtres et condisciples ne le mesurèrent bientôt qu'à lui-même. On n'envie que ce qu'on espère égaler. La suprématie de cette intelligence déconcerta tout, même l'admiration. Il n'eut d'enfance que sur son visage ; son esprit fut mûr en naissant. Les livres de la bibliothèque de son oncle suffisaient à peine à son impatience de lecture. Sa passion pour le beau dans l'idée, dans l'image et dans l'harmonie des langues, le livra surtout aux poètes, ces divins musiciens de l'âme. 11 s'enivra de vers. Homère surtout, qui retrace toute la nature comme un océan limpide retrace en les remuant ses rivages, fut la Bible profane de son imagination. C'est là qu'il puisa la simplicité, la majesté, le pathétique. Les prophètes lui donnèrent le lyrisme et le cri. On comprend moins comment il s'engoua pour toute

sa vie du poète latin Horace, esprit exquis, mais raffiné, qui n'a pour cordes à sa lyre que les fibres les plus molles du cœur; voluptueux indifférent qui s'amuse à écouter murmurer en lui le flot de la vie courant parmi les fleurs à la mort. Il n'y a rien dans Horace qui soit de nature à justifier cette prédilection de Bossuet, à moins que ce ne soit cette grâce nue de la pensée, ce premier mot venu de l'inspiration, ce jeu périlleux et toujours heureux du vers libre que le poëte lance, comme au hasard de le briser dans sa chute, et qui retombe toujours cadencé et toujours juste sur l'idée. Bossuet, comme tous les hommes heureux, aimait ces hasards.

Peut-être aussi cette inexplicable prédilection pour Horace, le moins divin de tous les poètes, tenait-elle à ce que la poésie avait apparu à Bossuet enfant, pour la première fois, dans les pages de ce poëte. Cette ravissante

apparition s'était prolongée et changée en reconnaissance dans son âme. Il y a dans les bibliothèques, comme dans le monde, de mauvaises rencontres qui deviennent de vieilles amitiés.

Mais la Bible effaça tout, excepté ce léger souvenir d'Horace. La Bible, et surtout la Bible poétique, foudroya d'éclairs et d'éblouissements les yeux de l'enfant. Il crut voir le feu vivant du Sinaï et entendre la langue de Dieu répercutée par les rochers de l'Horeb. Son Dieu à lui fut Jéhovah, son législateur Moïse, son pontife Aaron, son poëte Isaïe, sa patrie la Judée. La vivacité de son imagination, le lyrisme de son esprit, l'analogie de sa nature avec la nature orientale, l'enthousiasme de

l'âge, la dignité de la langue, la nouveauté éternelle du récit, la majesté des lois, le cri déchirant des hymnes, enfin le caractère de vétusté, de consécration, de divinité traditionnelle du livre firent à l'instant de Bossuet un homme biblique. Le métal était en ébullition, l'empreinte fut reçue, elle resta à jamais. Cet enfant devint prophète. Tel il naquit, tel il grandit, tel il vécut, tel il mourut, La Bible s'était faite homme.

On ne peut étudier dans les récits de son enfance l'impulsion que Bossuet reçut de cette lecture sans se rappeler ces traces profondes et gigantesques de l'orteil ou du pied d'Adam et de Boudha, que les habitants crédules de l'Inde ou de l'Arabie montrent aux voyageurs, imprimées dans le granit du Liban ou du Thibet. Le roc, pétrifié par les siècles, a gardé en creux l'impression reçue par l'argile. La chair s'est faite granit. Ainsi fut-il de la Bible dans l'esprit de l'enfant.

Il n'avait pas encore neuf ans qu'on lui coupa les cheveux en couronne au sommet de la tête, en signe de consécration à l'autel. A treize ans, on le nomma chanoine de Metz par une dotation anticipée sur ces richesses de l'Église qui l'enrôlait et le soldait avant l'âge des services. Cette tonsure et ce vêtement seyaient à sa physionomie comme à son maintien. On reconnaissait le lévite dans l'adolescent. Sa taille, qui devait grandir beaucoup encore, était élevée pour son âge; elle avait la délicatesse et la souplesse de l'homme qui n'est pas destiné à porter d'autre fardeau que la pensée, qui se glisse avec recueillement, à pas muets, entre les colonnes des basiliques, et que la génuflexion et le prosternement habituel assouplissent sous la majesté de Dieu. Ses cheveux, de teinte brune, étaient soyeux; un épi involontaire en relevait au sommet du front une ou deux boucles comme le diadème

de Moïse ou comme les cornes du bélier prophétique ; ces cheveux ainsi plantés, dont on retrouve le mouvement jusque dans ses portraits d'un âge avancé, donnaient du vent et de l'inspiration à sa chevelure. Ses yeux étaient noirs, pénétrants, mais doux. Son regard était une lueur continue et sereine. La lumière ne jaillissait point par éclairs, elle en coulait par un rayonnement qui attirait l'œil sans l'éblouir. Son front élevé et plan laissait voir à travers une peau fine les veines entrelacées des tempes. Son nez, presque droit, mince, délicatement sculpté, entre la mollesse grecque et l'énergie romaine, n'était ni relevé par l'impudence ni abaissé par la pesanteur des sens. Sa bouche s'ouvrait largement entre des lèvres fines ; ses lèvres frémissaient souvent sans parler, comme sous le vent d'une parole intérieure que la modestie réprimait devant les hommes plus âgés. Un demi-sourire plein dt

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grâce et d'arrière-pensée muette était leur expression la plus fréquente. On y sentait une disposition naturelle à la sincérité, jamais la rudesse ni le dédain. En résumé général, dans Bette physionomie, la grâce du caractère couvrait si complètement la force de l'intelligence, et la suavité de chaque trait y tempérait si harmonieusement la virilité de l'ensemble, qu'on ne s'y apercevait du génie qu'à l'exquise délicatesse des muscles et des nerfs de la pensée, et que l'attrait l'emportait sur l'admiration. Nul lecteur des oeuvres ou de la vie de cet homme redoutable ne mettrait le nom de Bcssuet sur cette ligure tempérée que les peintres nous ont laissée. C'est que l'âme évidemment , dans ce grand homme , était d'une trempe, et le génie d'une autre. La nature l'avait fait tendre, le dogme l'avait fait dur. Mais alors il n'était que serein. La maigreur des joues et la pâleur précoce du teint

imprimaient sur ce visage l'ascétisme du temple et les veilles de l'étude luttant contre la sève de la vie.

Tel était Bossuet à cet âge, tel nous le retrouverons dans sa vieillesse, sous le pinceau du peintre ou sous le ciseau du statuaire : beauté morale qui n'a point d'enfance et qui n'a point de caducité.

Cette figure et ce caractère le faisaient res pecter par ceux qui l'aimaient. On ne voit pas trace d'un défaut dans son enfance ou d'une légèreté dans sa jeunesse ; il semblait échappe! sans lutte aux fragilités de la nature et n'avoir d'autre passion que le beau et le bien. On eût dit qu'il respectait d'avance lui-même l'autorité future de son nom, de son ministère, et qu'il ne voulait pas qu'il y eût une tache humaine à essuyer sur l'homme de Dieu quand' il entrerait, de plain-pied, du siècle dans le tabernacle.

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A quatorze ans, son père, doyen du parlement de Metz, le rappela dans cette ville pour y jouir de son canonicat et pour y achever ses études de lettres humaines et de théologie. On ne tarda pas à l'envoyer à Paris pour l'exposer de plus haut aux yeux de l'Église dont il était déjà l'espérance.

Il entra dans Paris le jour où le cardinal de Richelieu mourant y rentrait, comme Tibère à Rome, au milieu du silence de la terreur, et tout empourpré du sang de Cinq-Mars et de

de Thou qu'il venait de verser à Lyon. Bossuet assista à cette entrée du prêtre ministre et bourreau, qui menait son maître asservi à sa suite. Ce spectacle rappelait le Bas-Empire dans toute son ignominie et dans toute sa férocité. Le ministre jaloux arrachait au roi ses amis et jetait insolemment leurs cadavres à ses pieds, sous prétexte de les immoler en victimes à la monarchie. Le roi tremblait, pleurait, se taisait. Le peuple, étonné, regardait sans comprendre. L'histoire a été assez lâche pour imiter le peuple et pour faire à ce Séjan capricieux, bizarre, sanguinaire, un mérite de ses audaces et une mémoire de ses échafauds. Cette mémoire finira par être de la honte quand la vraie postérité jugera les actes à la moralité et non au succès.

La main de Dieu s'était chargée enfin de délivrer le trône et la nation de ce Cromwell de la France. Le cardinal de Richelieu expirait de la fatigue de son ambition et de sa tyrannie. Il se déguisait à lui-même et il cherchait à déguiser au peuple son agonie sous le fard de ses joues et sous l'appareil d'un triomphe. Pour lui éviter les secousses des roues, vingt de ses licteurs personnels, la tète toujours nue, sous le soleil ou sous la pluie, se relayant d'une extrémité du royaume à l'autre, soutenaient

sur leurs épaules sa litière. Cette litière était une chambre portative, dans laquelle il avait son lit, sa table de conseil, ses familiers, se? secrétaires, donnant en route ses ordres à l'empire pour distraire ses insomnies. Comme les portes des villes n'étaient ni assez hautes ni assez larges pour ce palais mobile, on les abattait pour laisser passer le vieillard. On avait ainsi abattu celles de Paris; on avait tendu des chaînes sur le bord des rues que le cardinal devait suivre en se rendant au Louvre, pour contenir la curiosité de la foule. Elle contemplait avec stupeur, à travers des fenêtres de cristal, le cardinal à demi couché*sur un lit de pourpre, dictant à son secrétaire, assis devant sa table, on ne sait quels ordres d'ostentation pour ses ministres. On s'inclinait devant le prêtre en frémissant devant le tyran.

Bossuet éprouva une profonde et durable impression de ce triomphe. C'était l'image vi-

vante de cette théocratie et de cette monarchie égyptiennes liées Tune à l'autre par une indissoluble solidarité d'empire, mais où le roi s'abaissait devant le prêtre et où le peuple se prosternait devant tous les deux. Cette première apparition fortuite, le jour même de son arrivée à Paris, dut faire rêver on ne sait quoi d'antique à ce jeune homme. C'était la pourpre du prince de l'Église et la toute-puissance du ministre en perspective dans un même homme. Bossuet devait aspirer à l'un par sa profession, à l'autre par son génie. On verra bientôt que, si ce ne fut pas sa destinée, ce fut du moins jusqu'à la mort son système.

Le jeune homme fut admis, par l'influence de sa famille, dans un de ces établissements moitié laïques, moitié religieux, où l'Église, maîtresse alors de l'Université, se préparait des néophytes. On appelait cette maison le collège de Navarre : Bossuet en était à la fois membre et disciple. Il y jouissait de la liberté dans une discipline décente, protectrice des bonnes mœurs et des études de la jeunesse. Il fut bientôt reconnu à Paris, comme à Dijon, pour un prédestiné de l'éloquence. L'Université

le choisit, au talent, pour les harangues d'apparat dans les jours de solennité. Les évoques et les ministres auxquels il parla à ce titre furent ravis de la convenance, de la dignité et de Télocution de ce jeune homme. Son nom se répandit comme le retentissement d'une merveille. On l'arracha malgré lui à son obscurité; on se le disputa dans les cérémonies ecclésiastiques ou littéraires; on le rechercha dans les palais des princes et des princesses qui s'occupaient avec passion des choses d'esprit. C'était à Paris une époque de renaissance des lettres assez semblable à celle de Léon X à Rome ou à celle des Médicis à Florence. Le profane et le sacré, la Bible et la Fable, les prophètes et les poètes, les prédicateurs et les orateurs, s'y confondaient dans le goût ou dans l'enthousiasme de la littérature, Un parent du jeune ttudiant, François Bossuet, secrétaire du conseil des finances à la cour, présenta son neveu

chez le marquis du Plessis-Guénégaud, ami du ministre Fouquet et protecteur des lettres auprès de ce Mécène. Le marquis de Feuquières, gouverneur de Versailles, qui avait connu le père de Bossuet pendant qu'il commandait à Metz, accueillit le fils avec cette faveur des vieilles amitiés reportées sur la jeunesse. Il en parla à madame de Rambouillet et à sa société raffinée, qui voulut le voir et l'entendre. On lui fit improviser un sermon, dans le salon de M. de Feuquières, devant ces juges délicats. Voiture, le juge souverain de tous, y était. On prit Bossuet au dépourvu; on lui donna le texte, le sujet, l'heure. Il eut la faiblesse de consentir, ou par déférence ou par vanité, à ce jeu du génie sur les choses sacrées : il fut heureux et sublime. Le cri d'admiration de Voiture et de madame de Rambouillet éclata du salon de M. de Feuquières dans tout Paris. La vogue, quelquefois le présage, plus souvent la

parodie de la gloire, s'empara du nom de Bossuet et le fit retentir jusqu'au roi. Le grand Condé, sur la tombe de qui Bossuet vieilli devait pleurer de si mémorables larmes, se fit gloire d'assister un jour à un discours d'épreuve de ce jeune bomme , qui promettait d'illustrer son gouvernement de Bourgogne. Les princes de Condé présidaient héréditairement ces états, c'est-à-dire le conseil délibérant sur les intérêts administratifs de cette province. Ils venaient tous les ans tenir, pendant quelques semaines leur cour à Dijon; ils connaissaient de vue et de nom toutes les familles notables de la province, ils avaient leurs clients à Dijon; ils en étaient les clients naturels à Paris. De là cette protection toute paternelle du vieux Condé pour le fils des Bossuet.

Pendant que le jeune orateur se formait au goût des lettres et au ton des cours dans ces intimités avec les plus illustres maisons du royaume, il se formait aux plus hautes vertus de son état dans la société et sous la discipline des ecclésiastiques vénérés de son temps. Un vieillard dont tout le génie était dans la charité, et qu'on pourrait appeler le saint Jean du christianisme moderne, achevait alors sa vie à Paris pendant que Bossuet commençait la sienne : c'était saint Vincent de Paul.

Brisé par le temps, lassé de controverses,

dégoûté de ces querelles religieuses qui n'avaient fait que des victimes et des bourreaux, ce saint homme n'avait trouvé le véritable domaine du prêtre que dans la clémence et la charité, qui consolent au lieu de disputer. Il avait pris le rôle de la Providence bienfaisante et secourable à tous les partis. La vertu lui avait paru la meilleure part dans le sacerdoce. On conteste des doctrines, on ne conteste pas des services. Dans un cloître à demi ouvert où il s'était retiré, un petit nombre de disciples venaient entendre ses derniers préceptes, résumés, comme ceux de saint Jean, en un seul précepte : Aimez Dieu et aimez-vous les uns les autres. Saint Vincent de Paul les réunissait dans des conférences où il exerçait ces jeunes novices à la parole familière plutôt qu'oratoire de leur profession. Le cœur ne déclame pas. Saint Vincent de Paul ne leur enseignait pas le discours, mais la tendresse et la persuasion.

Il distingua Bossuet parmi ces disciples, et il s'étudia à former sa conscience plus que son talent ; il lui donna de sa main un confesseur plus soigneux de sa piété que de sa gloire. Cette piété, il faut le reconnaître, était plus chère à Bossuet que son talent. Il se pliait avec humilité, et même avec goût, aux plus austères pratiques de sa foi ; il aimait la prière, la méditation, les exercices de rame, les cérémonies, le temple, l'autel; il y édifiait ses émules par son assiduité. Il trouvait dans la contem-

plation des mystères des profondeurs de sagesse et des abîmes de révélation dans lesquels il se complaisait à plonger. Son ardente imagination croyait y saisir les secrets de Dieu à leur source; il avait trop d'enthousiasme pour admettre le doute. C'était un génie convaincu à force de volonté. Un tel génie n'est pas loin d'imposer au monde la tyrannie qu'il s'impose à lui-même. Croire avec une telle conviction, c'est subjuguer en soi toute délibération de la pensée sur les choses surnaturelles; quand on s'est si complètement subjugué soi-même, on se croit en droit de subjuguer dans les autres tous les doutes ou toutes les résistances à la foi. Ce fanatisme inné, sincère et sans réplique fut la source des intolérances et des conversions par la gloire de Bossuet.

Cependant il conserva toujours un bon souvenir de l'onction chrétienne et des vertus clémentes de saint Vincent de Paul, qui contrastaient tant avec l'âpreté de son prosélytisme. Quand l'Église s'occupa de rechercher la vie de cet homme de bien, après sa mort, pour consacrer sa mémoire en le sanctifiant, Bossuet, consulté, écrivit son témoignage :

« On se réunissait, dit-il, chez lui le mardi de chaque semaine; de grands évèques y étaient amenés par la réputation de piété de

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cet excellent homme. Ils y r [prenaient à prêcher l'Évangile autant par ïeurs exemples que par leurs discours. Plein de reconnaissance pour la mémoire de ce pieux personnage, nous lavons connu personnellement dans notre jeunesse; il nous a enseigné la piété et la discipline, et aujourd'hui, touchant nous-même à la vieillesse, nous nous rappelons avec un singulier plaisir ses tendres leçons. Avec quelle édification n'avons-nous pas contemplé à loisir ses vertus, son admirable charité, la gravité de ses mœurs, sa rare prudence, unis à la plus parfaite simplicité; son application aux affaires, son zélé pour les âmes, ses instructions charitables, où sa mémoire vit dans chacune des saintes femmes qui continuent ses œuvres! »

Ces pieux exercices n'empêchaient pas Bossuet de s'exercer avec la même ardeur dans l'éloquence, vocation dès lors caractérisée de sa vie. Il soignait le talent autant que rame. Le grand artiste de la parole se révélait en lui sous le lévite. Il étudiait la poésie et l'éloquence dans tous leurs monuments littéraires; il étudiait même la diction. Pour former sa voix, sa pose, son geste, il allait assidûment entendre au théâtre les grands acteurs tragiques, qui récitaient sur la scène les dialogues

s harangues de Rotrou, de Corneille, de Racine. Il ne croyait point avilir la parole de Dieu dans sa bouche en appropriant à cette parole l'organe humain ; il empruntait à l'art profane tout ce qu'il pouvait lui ravir pour perfectionner en lui l'art sacré. Ce qu'il cherau théâtre, ce n'était pas le vain plaisir d'une déclamation cadencée, c'étaient les modèles de la diction oratoire. Il ne cachait pas aux autres cette fréquentation de la scène, seul Forum où l'on pût alors se modeler sur les orateurs antiques, et les autres ne l'en blâmaient pas. La voix, l'attitude, le geste, sont communs aux orateurs sacrés, aux orateurs politiques et aux grands récitateurs tragiques de la scène ; ils se perfectionnent les uns les autres en se regardant. Bossuet voulait être un grand acteur de Dieu dans ses temples. 11 étudiait la déclamation comme il avait étudié ia langue; il se trompait seulementdans ridée

de trouver là des modèles. L'artifice de diction n'aurait pu que lui nuire. La nature, la foi, la piété avaient tout fait pour lui. Il était né modèle ; c'était aux acteurs à venir étudier l'apôtre.

Il s'arracha à ces études et à ces amitiés de Paris pour retourner auprès de son père, à Metz, où il devait prendre possession de son canonicat et attendre l'âge des hautes fonctions ecclésiastiques auxquelles sa renommée l'appellerait inévitablement. Il y vécut six ans de la vie d'un eénobite. Ces six années n'y furent pour lui qu'une longue méditation de la Bible, de l'Évangile et des écrits des premiers fondateurs du christianisme. Saint Jean-Chrysostôme, ce Démosthène sacré; Tertullien, ce Tacite des

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persécutions; Origène, ce poëte du dogme; saint Augustin surtout, ce Platon de la doctrine, furent sa société antique. Il fallait que la sévérité et la sobriété naturelle de son goût lussent bien innées en lui pour ne pas se corrompre, s'exagérer, s'enfler ou se raffiner avecces écrivains et ces orateurs d'un âge de décadence littéraire, qui forcent la langue ou l'image en la faisant déclamer et non parler.

Mais l'éloquence de Bossuet était incorruptible, même à ses maîtres. Il prit dans ce commerce leur foi , et répudia instinctivement leurs erreurs. Il n'avait pour distraction à ces études que la société du maréchal de Schomberg, gouverneur de Metz. La maréchale de Schomberg, femme célèbre par sa beauté et par son esprit, qu'une passion contenue et chaste avait autrefois attachée au roi Louis Mil, aimait et protégeait le jeune orateur. Elle ne cessait de vanter, dans ses lettres à la cour, le

mérite et le talent du chanoine de Metz. Elle l'engageait à complaire au roi en appliquant son zèle à la conversion des protestants de Metz. Bossuet prit, dans ses controverses avec quelques ministres du culte réformé de la province, cette habitude hautaine de fulminer contre ce qu'il jugeait des erreurs en matière d'orthodoxie, et de faire des crimes contre l'État des différences sur les dogmes. Cette habitude fut la faiblesse et plus tard la tache de sa vie,

Le zèle de l'unité de foi dévorait à cette époque toutes les âmes; l'unité politique ne semblait assez bien affermie ni à Ricbelieu, ni à Mazarin, ni au jeune roi Louis XIV, ni à sa mère, la pieuse et douce Anne d'Autriche ellemême , tant que le catholicisme ne ferait pas plier dans le royaume, par conviction, par corruption ou par force, toutes les consciences.

Anne d'Autriche vint à Metz, vit Bossuet, admira sa parole, excita son zèle. Elle l'engagea à former une société de missionnaires

pour la conversion des familles de la religion réformée. Cette mission devint le germe des compulsions et des proscriptions qui ensanglantèrent et dépeuplèrent plus tard le royaume . Bossuet s'accoutuma à faire de la prédication sacerdotale un supplément sacré du pouvoir politique, à menacer du roi ceux auxquels il voulait persuader Dieu, et à recevoir en crédit à la cour la récompense, involontaire sans doute, mais cependant directe, de ses travaux pour le ciel. Son prosélytisme, tout religieux dans son principe, devint contrainte morale sur les âmes, et bientôt contrainte armée sur les consciences ; il confondit dans un seul rôle son ministère sacré et son ministère politique. C'est cette première confusion entre le prêtre et l'homme de cour qui faussa souvent la ligne de sa vie. Les abjurations du protestantisme, que Bossuet recevait par conversion réelle ou par conversion simulée, étaient autant d'hom-

mages que ce conquérant des âmes envoyait au roi. La cour ne persécutait pas ouvertement encore, mais elle séduisait et intimidait déjà partout. Bossuet, par son talent, sa jeunesse, sa piété, son zèle, son empressement à servir la pensée de la cour, était le plus utile et le plus éclatant instrument de cette conquête du royaume à la religion du prince. La conversion d'un courtisan, l'abbé de Dangeau, et bientôt la conversion plus illustre du maréchal de Turenne, lui valurent une nouvelle célébrité. Turenne était un politique rompu par une longue vie aux manèges des cours, aussi courtisan que guerrier. Ayant passé, pendant la minorité de Louis XIV, du parti de la révolte dans le parti de la cour, il seûtait qu'il avait beaucoup à se faire pardonner pour reconquérir la faveur du roi affermi sur son trône. Il n'y avait pas pour Turenne de meilleur gage à donner qu'une adoption tardive de la religion du roi.

Sofl qu'il crût que le ciel était à ce prix, soit qu'il calculât que son rang dans les armées et dans le conseil tenait à cet acte, il hésita le temps nécessaire pour donner de la décence à ce changement. Il voulut être instruit par Bossuet, qui avait été rappelé à Paris et désigné à l'épiscopat. Bossuet eut peu de peine à convaincre un vieux soldat qui se présentait de lui-même à la conviction. Turenne, suffisamment convaincu, se rendit à la cour à une heure où les courtisans affluaient dans le palais. Le roi était à table. Turenne lui demanda un moment d'entretien pressé et secret. Le roi se leva de table et conduisit avec déférence le général dans l'embrasure dune fenêtre.

« Sire, lui dit Turenne, j'ai une confidence à taire, que je vous prie de ne point divulguer encore. Je veux changer de religion.

— Ali ï que je suis aise! s'écria le roi en lui ouvrant ses bras pour 1 e presser sur son cœur ; »

mais, se contenant de peur de révéler trop de joie par cet embrassement aux courtisans qui les regardaient sans les entendre, il fit entrer le nouveau converti dans son cabinet.

Là, il l'embrassa, le félicita et lui dit qu'il allait envoyer sur l'heure un courrier au pape, pour ne pas retarder le bonheur que le souverain pontife allait ressentir d'une si illustre conquête. « N'en faites rien, je vous en conjure, Sire, lui dit Turenne, car, si je croyais que cette conversion toute spontanée pût me valoir seulement le gant que vous portez à la main, je ne changerais pas de foi! i Le roi, aussi familier que triomphant, voulut donner à Turenne un confesseur de sa main; ils montèrent tous deux dans un carrosse, sans gardes et sans armoiries pour aller ensemble, et sans être connus, chercher un confesseur pour Turenne dans les monastères de Paris.

Cette conversion rapprocha encore Bossuet de l'épiscopat. On attribua la conquête du vieux guerrier à la lecture d'un livre que Bossuet venait de publier, intitulé Exposition de la doct rine de V Eglise ro m aine. Ce livre, écrit pendant son séjour à Metz, témoignait plus de sa foi que de son talent. La lucidité dans la controverse, Tordre dans le style, et le raisonnement appliqué aux mystères, sont les seuls caractères de ce premier de ses écrits. Bossuet s'y montrait plus grand cathéchiste que grand écrivain;

mais c'était le mérite que voulait le moment. Ce livre, en naissant, devint texte ; il Test encore pour les catholiques romains. Sa renommée, grande déjà comme orateur, grandit comme théologien. On l'appela à prêcher enfin à Paris. Ce l'ut là qu'il éclata tout entier.

Un concours tel qu'on n'en avait pas vu depuis le temps d'Abélard se pressa dans les églises où le jeune prédicateur prenait la parole. On avait entendu et on devait entendre des discours plus littéraires et plus achevés; on n'avait rien entendu, on ne devait rien entendre de plus haut. Cette voix enlevait d'un mot au sublime. Bossuet déplaçait son auditoire de ses pensées habituelles pour le transporter dans des régions nouvelles de la contemplation et de la préseiu : b

de Dieu. C'était l'orateur au-dessus des nuées, touchant delà main le ciel, voyant la terre bien Loin et bien bas sous ses pieds, jouant avec les éclairs et les foudres, et comblant de dédain pour les choses mortelles l'abîme de pensées hautes, forte?, éternelles, sur lequel il penchait ses auditeurs en leur donnant le vertige de sa prodigieuse élévation.

Son style, conforme à cette majesté du lieu, paraissait de plain-pied avec l'infini. Ce style était simple comme l'oracle qui dédaigne de plaire, inculte comme le mot qu'on jette sans choix à la précipiation de la pensée, lent comme laméditaton qui oublie l'heure, hâté comme l'inspiration qui craint de s'échapper à ellemême, inachevé comme le trait qu'on lance au hasard et qu'on ne suit pas même de L'œil pour en ramasser un autre, nu comme la vérité à qui on arrache tous ses voiles pour les fouler aux pieds, dans son empressement

vers elle seule ; abondant comme l'infini, recueilli comme le temple, quelquefois vulgaire comme le peuple, toujours approprié par la nature et non par l'art à l'idée ou au sentiment, lyrique surtout, c'est-à-dire oubliant l'auditoire et le raisonnement pour jeter le cri inattendu de la joie ou de la douleur, et criant ou chantant alors directement face à face avec Dieu, dans des dialogues ou dans des hymmes qu'on n'avait pas entendus depuis Moïse ou depuis les prophètes.

Voilà ces sermons de Bossuet. Nous n'en possédons que les préparations et les ébauches. Ce sont des jalons jetés dans l'espace entre ciel et terre pour tracer la route à travers les hasards de Tinspiration. Mais ces ébauches et ces préparations sont si enchaînées par la logique, qu'on rétablit facilement les chaînons rompus çà et là, et qu'on remplit facilement les vides par l'imagination. On entend le discours tout entier par quelques mots; on mesure l'imoression de l'auditoire alors vivant3 non pas

au texte, mais aux lacunes mêmes du texte de ces discours. On sent que chacune de ces lacunes était un abîme de réflexions, de considérations, d'exclamations, dans lequel l'orateur se plongeait avec ses auditeurs, et l'on a, par ce qui manque, une plus étonnante idée de ce qui fut. Qui n'a pas reconstruit ainsi, à l'aide de quelques vestiges, des édifices aussi entiers et aussi gigantesques que ceux de Palmyre ou de Balbeck, bien que le plan ne se lise que dans les fondations et les matériaux que dans la poussière?

La diction était 'disent les traditions) conforme au génie. Une stature élevée, une pose ferme, un visage recueilli, un geste rare, une voix profonde, partant d'une âme et non d'un rôle, une dignité qui était dans la vie autant que dans le ministère, un profond sentiment de la supériorité, non de l'homme, mais de l'organe de la parole divine sur les hommes attentifs à sa voix ; enfin on ne sait quoi de prestigieux que le pressentiment de la gloire future donne . dès le commencement d'une

carrière, aux hommes qui doivent survivre à leur temps : tels étaient les traits de Bossuet dans la chaire. On oubliait l'homme, on ne voyait que l'inspiré , on n'assistait pas à un discours, mais à une respiration d'éloquence. On sortait ému plutôt que ravi. On n'avait pas le temps de penser à l'admiration. Ce n'était pas l'admiration non plus que cherchait l'orateur. De tous ses mépris pour le monde, le plus sincère était son mépris pour la gloire humaine, et c'est ce mépris sincère qui le rendait plus éloquent.

Sa parole tombait de si haut, qu'en tombant elle écrasait tout, même l'orateur. De là vient qu'elle avait tant de poids et tant de retentissement dans la chute.

La reine Anne d'Autriche se souvint du jeune théologien qu'elle avait entrevu a Metz, elle voulut l'entendre. Cette princesse, après avoir abdiqué l'empire, avait la pieté tendre comme le cœur. Sa longue familiarité avec Mazarin, italien de Léon X autant que de Machiavel, lui avait exercé le goût pour les arts et pour 1" éloquence. Bi-ssuet prêcha devant elle dans uik chapelle de monastère de femmes. Il caressa le cœur de la mère en faisant une comparaison un peu adulatrice entre celte reine qui

avait formé un roi pour le trône et cette vierge qui avait élevé un Dieu pour la croix. L'adulation, ennoblie par la maternité, n'enleva rien à la sainteté du discours. L'orateur fut plutôt le consolateur d'une disgrâce que le courtisan d'une reine. Anne d'Autriche pleura d'admiration et de reconnaissance. Elle voulut que le jeune orateur notât les pensées et les mouvements de ce discours, pour le répéter une autre fois devant elle dans une plus vaste en* ceinte. Le poëte sacré Santeuil, qui avait été admis à la suite de la reine dans ce cénacle d'auditeurs privilégiés, fut si enthousiasmé de la poésie oratoire du prédicateur, que des souvenirs du sermon il composa une hymne, chantée encore aujourd'hui dans les temples, comme un retentissement en vers des sublimités de Bossuet.

Ces succès firent rechercher Bossuet par tous les monastères qui voulaient illustrer leui église par cette série de discours pieux qu'on appelle des carêmes, thème uniforme de tous les mystères et de tous les anniversaires, varié par la fécondité et par le talent des orateurs.

Le premier carême de Bossuet fut prêché dans l'église des Carmélites de la montagne Sainte-Geneviève , quartier à la fois monastique et littéraire de Paris. On raconte que les maîtres et les disciples des collèges voisins,

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