‹ BossuetChapitre 2 sur 6 · B05SUET · texte numérisé non relu

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les académiciens, les théologiens des différentes factions qui divisaient l'Eglise entre les jésuites et les jansénistes, se disputaient dès l'aurore les places autour de la tribune de Bossuet. Quand il était redescendu de la chaire, des groupes d'abord recueillis, puis peu à peu agités par la discussion, se formaient dans la vaste cour du monastère pour voir passer l'homme de l'éloquence. Les uns interprétaient ses paroles en faveur de leurs opinions, les autres le revendiquaient pour leur secte, tous s'accordaient à proclamer en lui le prodige de la chaire. L'unanimité d'enthousiasme faisait un moment la paix entre les partis. Bossuet, en effet, s'élevait au-dessus de tous par la haute impartialité du dédain. Il cherchait l'Église plus loin que ces sectes, et Dieu plus haut que ces disputes; il forçait un moment ces hommes à le suivre dans l'éternité. C'est dans un de ces couvents qu'il s'aban-

donna un jour, dans un éloge de saint Paul, ce Platon inspiré de la Judée, à un élan d'éloquence que des débris conservés de ce discours nous permettent de citer. On y voit Bossuet lui-même transparent et pour ainsi dire traosfîguré dans saint Paul; c'est Michel-Ange imprimant de son rude ciseau ses propres traits et sa propre inspiration sur le visage de sa statue de Moïse.

i Chrétiens, n'attendez de l'Apôtre ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, ni qu'il veuille les charmer par de vaines curiosités. Écoutez ce qu'il dit de lui-même : Nous prêchons une sagesse cachée; nous prêchons un Dieu crucifié. Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu qui rejette tout l'éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent et qu'il ne veut être

connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles, faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.

» C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, parait inégal et sans suite à ceux qui ne Font pas assez pénétré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de son style irrégulier. Mais, mes frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'Apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mys-

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tères qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et. malgré la résistance du monde, il y établira plus d'Églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine; il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'aréopage en l'école de ce barbare; il poussera encore plus loin ses conquêtes; il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul , et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de saint Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses ha-

rangues qu'elle a entendues de son Cicéron.

i Et d'où vient cela, chrétiens? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Épîtres une certaine vertu plus qu'humaine qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements ; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où ses eaux se sont précipitées; ainsi cette vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Pau), même

dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel d'où elle descend. ■

La célébrité du prédicateur s'élevait et s'étendait à chaque discours. Le grand Condé voulut l'entendre à Dijon, dans cette chaire pour ainsi dire natale, dont un autre orateur sacré devait s'emparer de nos jours pour faire souvenir sa patrie de Bossuet. Il y fut ce qu'il savait être toujours, à la fois politique et théologien, inspiré, foudroyant et habile, n'oubliant jamais la cour en parlant du ciel, ni le ciel en parlant à la cour.

Après un éloge oratoire du grand Condé que

l'écoutait, après son prosternement de courtisan, Bossuet, dans ce discours, reprend tout à coup sa taille d'apôtre.

« Mais non, s'écrie-t-il, en me souvenant au nom de qui je parle, j'aime mieux abattre aux pieds de mon Dieu les grandeurs du monde que de les admirer plus longtemps dans un héros. »

Le roi, prévenu par sa mère et par sa cour, voulut enfin que Bossuet parlât devant lui dans la chapelle du Louvre. Ce prince, presque illettré alors, avait plus que la science du beau dans les arts, il en avait la révélation. Le don d'admirer, plus rare encore que le don de juger, était la vertu d'esprit de Louis XIV. C'est à ce don qu'il dut la majesté de son régne. La gloire qu'il aimait, et qu'il discernait du fond de son ignorance, rejaillit par reconnaissance sur lui. Il eut une grandeur

de reflet ; les flambeaux qu'il alluma l'illuminèrent.

La grande voix de Bossuet le remua dis le premier jour. Il pressentit le prophète de son temps ; il discerna aussi du premier regard le génie de bon sens, de convenance et de discipline naturelle qu'on sentait dans cette éloquence, comme on sent la forte charpente' la majesté et sous les ornements de l'édifice. Il augura que cet orateur serait un politique; il se souvint du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin, tyrans ou tuteurs de son enfance. La force de l'un, l'habileté de l'autre, lui parurent revivre, confondues et agrandies, dans ce jeune homme, né comme eux pour le -ouvernement d'un empire bien plus que pour la direction d'une communauté ou d'un diocèse. Il le réserva, dans sa pensée, pour son conseil plus que pour sa conscience. Il songea à le préparer par les dignités au maniement

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de l'Église de France sous sa propre main. C'était alors une des nécessités les plus capitales de son règne.

Tout était faction dans la foi. Le roi méditait de subjuguer toutes ces factions sous le joug de l'Église romaine, et de rester, lui seul dans son royaume, indépendant de cette autorité à laquelle il voulait bien soumettre l'homme, mais non le roi. Il lui fallait pour cela plus qu'un évoque, moins qu'un schismatique, presque un patriarche. Il eut la révélation de cet homme dans Bossuet : il ne se trompait pas.

En rentrant au Louvre après l'avoir entendu,

le roi chargea son secrétaire intime, Rose, d'écrire pour lui au père du prédicateur qu'il venait d'entendre. Rose écrivit une de ces lettres laconiques, mais mémorables, telles qu'il convient à un roi qui s'abaisse à admirer un sujet. Le roi copia la lettre de sa main.

« On père, disait-il au conseiller du parlement de Metz, doit être glorieux d'avoir un tel fils. »

C'était promettre la faveur et inviter à l'ambition. Le père comprit; le roi ne tarda pas à justifier ces espérances. Il appela Bossuet à parler en toute occasion devant lui. Nulle parole ne sembla désormais digne de Dieu et du roi, excepté la sienne.

Le père de Bossuet étant venu à Paris pour entendre son fils, on le montra un jour à Louis XIV confondu dans l'auditoire et les yeux mouillés de larmes.

« Ah! dit le roi, voilà un père bien heureux

d'assister à la gloire et à la sainteté de son enfant! »

Pour combler la joie de ce père, il donna de lui-même, peu de jours après, l'évêché de Condom au fils. Il y avait dix ans qu'il remplissait de son nom les chaires de Paris,

Cette dignité n'interrompit point entièrement ses prédications. Elle ne fit qu'ajouter plus d'autorité au prêtre et plus de respect à l'attention publique. Un autre orateur s'empara de la chaire sacrée au moment même où Bossuet abdiquait la parole pour l'épiscopat. Cet orateur était Bourdaloue. On compara avec passion ces deux émules d'éloquence. A la honte du temps, le nombre des admirateurs de Bourdaloue dépassa en peu de temps celui des enthousiastes de Bossuet. La raison de

cette préférence d'une argumentation froide sur une éloquence sublime est dans la nature des choses humaines. Les hommes de stature moyenne ont plus d'analogie avec leur siècle que les hommes démesurés n'en ont avec leurs contemporains. Les orateurs qui argumentent sont plus facilement compris par la foule que les orateurs qui s'enthousiasment : il faut des ailes pour suivre l'orateur lyrique, il ne faut que de la logique pour suivre l'orateur qui raisonne. La logique dans un auditoire est un don plus commun que l'inspiration. Tout le monde n'a pas les ailes qui élèvent et qui soutiennent dans l'espace. C'est ainsi qu'on admirait plus à la tribune de l'assemblée constituante Barnave que Mirabeau. Ces engouements, qui sont les épreuves du génie et les ovations de la rivalité, ne sont pas les arrêts de l'avenir. Les hommes de haute supériorité ne peuvent être jugés que par leurs pairs. Ces

pairs, c'est-à-dire ces égaux des hommes de génie, existent en trop petit nombre du vivant de ces hommes culminants pour décider de la prééminence véritable, pour décerner le rang définitif dans la gloire. Ils sont étouffés par la multitude qui juge plus grand ce qu'elle voit de plus près. Il faut plusieurs générations, et quelquefois plusieurs siècles, avant que ces égaux, pairs des hommes supérieux, naissent et jugent en assez grand nombre pour former le tribunal compétent de la vraie grandeur. Jusque-là, la foule se trompe. C'est là le mystère de la postérité : ses jugements cassent ceux du temps. Attendre est la condition de la gloire.

Bourdaloue et Massillon ont été déclarés, à leur époque, plus grands orateurs de la chaire que Bossuet; les années ont rectifié ce jugement. Bourdaloue n'est qu'un puissant argumentâtes; Massillon, qu'un mélodieux flatteur

d'oreilles; Bossuet seul était complètement éloquent, parce qu'il était à la fois lyrique e* pathétique, qu'il avait les ailes et le cri de l'aigle, mais il volait et criait trop haut dans le ciel pour être entendu d'en bas.

Madame de Sévigné, qui a transmis avec tant de grâce les chuchotements d'un siècle à un autre, et dont on peut appeler le livre le commérage immortel de la postérité, parle sans cesse dans ses Lettres des harangues de Bourdaloue et ne dit pas un mot des sermons de Bossuet.

Jusqu'au moment où il fut désigné par le roi pour l'évêché de Condom, la vie de Bossuet à Paris était ce qu'elle avait été à Dijon et à Metz, solitaire, studieuse, exemplaire. Il logeait chez l'abbé de Lameth, doyen de l'église Saint-Thomas du Louvre, sorte de retraite entre le monastère et le monde, qui protégeait l'austérité des mœurs en laissant la fréquentation des amitiés. Les mœu rs de ce grand homm avaient cette tristesse èvangélique qui, selon la Bruyère, est l'àme de l'éloquence chrétienne.

Rien ne s'évaporait hors de lui de ses pensées. Quelques ecclésiastiques de haute naissance, de science consommée, de vie irréprochable, noviciat d'élite de l'épiscopat d'alors, étaient sa société la plus assidue. Un attrait vers la gloire et vers la vertu les groupait alors au* tour de l'homme prématurément illustre; ils semblaient pressentir sa grandeur et s'honorer du titre de ses disciples.

Dans ces disciples, Bossuet ne voyait que des amis. C'étaient l'abbé d'Hoquincourt, plus tard évêque de Verdun ; l'abbé de Saint-Laurent, précepteur du duc d'Orléans , futur régent. Cet ecclésiastique élevait le prince à la piété avant l'infâme Dubois, que ses vices firent cardinal à la dérision de la vertu. Racine le fils raconte pathétiquement, dans une de ses lettres, la mort de l'abbé de Saint-Laurent, arraché aux bras de Bossuet.

C'était M. de Bédacier, évêque d'Auguste,

qui ne voulut mourir aussi qu'au bruit des exhortations de son ami, et qui lui légua, en mourant, un prieuré dont il jouissait à Mantes, C'était l'abbé Letellier, le fils du chancelier de ce nom, qui combla le jeune prédicateur des bénéfices et des dignités dépendant de son évêché de Reims. C'étaient l'abbé de Choisy, d'abord célèbre par des légèretés de jeunesse scandaleuses dans sa profession, ramené à l'austérité de vie et à la foi par Bossuet, et dirigé par lui dans des études historiques utiles à l'Église; Hardouin de Péréfixe, ancien précepteur du roi, et alors archevêque de Paris; Fénelon, alors disciple, depuis rival, mais toujours tendre et cordial ; c'étaient tous les jeunes amis de Fénelon, entraînés par lui dans ce culte du cœur qu'il avait voué à Bossuet; c'était surtout l'abbé Ledieu, le commensal, le confident, le secrétaire et le familier de Bossuet pendant vingt ans, et qui notait heure

par heure, pour la postérité, la vie et les paroles de son maître.

Ce cénacle de vertu, de foi, de philosophie, d'éloquence, d'entretiens, d'amitié commune, rappelait les écoles philosophiques d'Athènes, rendues seulement plus chastes et plus saintes par l'austère discipline du christianisme qui en était le lien. Bossuet n'en sortait que pour monter dans la chaire ou pour cultiver quelques hautes laveurs de cour, convenances de sa dignité. Depuis qu'il était évèque, il prêchait plus rarement dans les chaires banales ; il réservait sa parole pour d'éclatantes solennités, dont sa voix faisait des dates d'éloquence.

Un nouveau genre d'éloquence, rappelant les panégyriques des anciens, l'avait tenté» C'étaient les oraisons funèbres, discours éminemment adaptés à son génie par leurs circonstances, dont la tribune était un tombeau, dont une vie mémorable, tragique ou sainte, terminée par une mort récente, était le texte, et dont un cercueil était l'appareil. Là tout prétait à l'éloquence de l'orateur sacré des accents, des spectacles, des gémissements, des consolations, des cris, des hymnes dignes

r^vêrsïûûi

de sa voix : le temple en deuil, l'autel nu, les torches funèbres, les prêtres vêtus de couleurs sinistres, le catafalque entouré de la famille, des amis, des enfants, des serviteurs attristés; les larmes des proches, le contraste de la grandeur, de la puissance ou de la renommée du mort, avec ce cadavre tombé tout à coup des hauteurs de la vie dans ce coffre de bois, pour devenir un moment le vain sujet d'un discours, puis à jamais la proie de la terre déjà ouverte pour l'ensevelir ; cette vicissitude quotidienne, soudaine mais toujours frappante, de la vie au tombeau; ces examens à haute voix, comme dans l'Egypte antique, de la mémoire encore chaude du mort au seuil de son sépulcre ; ce pressentiment audacieux du jugement de Dieu sur le mort, au moment où il est déjà jugé par l'infaillible juge; ce récit majestueux ou touchant des grandes choses de la vie, ces accents de l'histoire dans les annales d'un de ses ac-

teurs; ces retours à la religion, seul objet apparent du discours ; ce pathétique des derniers moments et des récents adieux, retracé au bruit des sanglots de ceux qui sentent le vide de cette disparition dans les cœurs ; enfin cette voix sereine et inaltérable du sacerdoce qui domine ces honneurs, ces vanités, ces sanglots, et qui recommande à ceux-ci de pleurer, à ceux-là de se consoler, à tous de se confondre devant le mystère de la volonté de Dieu et devant la souveraineté de la mort, voilà la scène, à la fois tragique, théâtrale et sainte, qui fascina Bossuet et qui lui fit résoudre de ne plus prendre pied dans ses harangues que sur un tombeau , et de ne plus aborder son auditoire qu'entre le temps et l'éternité.

Cette résolution était déjà du talent, car le caractère à la fois littéraire, historique, pathétique et religieux de ces discours autorisait

l'orateur à se montrer un grand artiste, sans cesser d'être un grand apôtre. Il accomplit avec une inimitable supériorité de parole ce qu'il avait conçu avec tant de sagacité; il vivait dans un siècle où les occasions de louer, de pleurer et de s'étonner ne manquaient pas. Le siècle était plein de grandes choses et de grands hommes. L'éloquence de Bossuet, comme une pleureuse antique ? les attendait au bord du cercueil,

L'amitié ou la reconnaissance personnelle qu'il portait à ces grandes mémoires ajoutait en général une note plus pathétique à ces éloges. Le cœur montait aux lèvres. On sentait que l'orateur prenait sa part dans les tristesses qu'il remuait au fond des autres âmes

Ce fut ainsi qu'il fit, en 1667, l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV. Cette princesse, belle, sensible, politique, tendre et pieuse, avait été le jouet de toutes les fortunes et de toutes les infortunes des cours.

Épouse d'un mari froid; bizarre et scrupuleux, qui tremblait devant le cardinal de Richelieu, son ministre, elle n'avait connu du titre de reine que les ombrages et les servitudes dont ce ministre l'environnait pour se prémunir contre l'ascendant de sa jeunesse et de sa beauté. Veuve de bonne heure et mère d'enfants que leur âge tendre éloignait du trône, la minorité de ses fils avait été une longue tempête, d'où les manœuvres de Mazarin avaient sauvé laborieusement leur berceau. Attachée par politique et peut-être par sentiment à cet aimable et habile ministre, elle avait tellement mêlé sa fortune à la sienne, qu'elle avait préféré l'exil avec lui au trône sans lui. Les tactions et la Fronde l'avaient ballottée de l'outrage à l'adoration, et de l'adoration à l'ingratitude. Le roi majeur et Mazarin mort, elle n'avait semblé tenir à la vie que par la résignation et par la douleur. Une maladie lente

et cruelle l'avait torturée jusqu'au tombeau; elle venait d'y descendre. Epouse déshéritée de l'amour d'un mari imbécile, reine méconnue d'un peuple turbulent, amie d'un ministre haï de ses sujets, mère d'un roi dont elle avait préparé le règne par sa constance, Anne d'Autriche devait subir encore les injustices de la postérité en n'occupant pas jusqu'ici dans l'histoire la place éminente que la France lui doit parmi ses femmes les plus accomplies et parmi ses reines les plus consommées. Bossuet lui-même ne lui rendait pas alors la justice et les hommages qui lui reviennent. Mais il se souvenait du moins qu'elle avait été la première à l'admirer lui-même. Il lui devait un des premiers tributs de cette voix qu'elle avait fait connaître à son fils. Ce discours ne fut pas imprimé alors. Les larmes pour ses infortunes et les admirations pour sa piété furent sa seule éloquence. Bossuet oublia la politique pour la

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vertu, mais il était trop plongé dans le règne du fils pour parler avec équité de la mère.

En descendant de la chaire, il apprit la maladie de son père. Il courut à Metz recevoir son dernier adieu. Le père de Bossuet avait résigné depuis quelques années sa place au parlement pour entrer, sur les pas de son fils, dans le sacerdoce. Bossuet, par son influence auprès du distributeur des bénéfices ecclésiastiques, avait fait donner à son père un canonicat à Metz. Il considérait les biens de l'Église comme un patrimoine de famille. Il ne se faisait aucun scrupule d'en disposer largement pour les siens. Ce n'était pas cupidité, c'était habitude du temps. L'autel, selon lui, devait honorer et rétribuer amplement le prêtre. Il avoue plusieurs fois, dans des lettres à ses amis (lettres que nous avons sous les yeux), cette nécessité de l'aisance pour le ministre de la parole sacrée.

« Quant à moi, dit-il, mon esprit n'aurait

pas sa liberté dans les gênes d'une existence étroite et mal assurée. Il ne faut pas que celui qui est chargé de penser aux autres soit contraint par ses embarras personnels de rétrécir sa vie et son âme en se repliant sans cesse sur d'abjectes nécessités. »

Voilà le sens et presque les expressions de ces lettres, franchise d'un homme qui, se sentant supérieur à la fortune, l'apprécie cependant non comme une condition de jouissance, mais comme une condition de liberté.

Bossuet administra lui-même les derniers sacrements à son père, mêlant les prières et les larmes, fils et pontife à la fois, ouvrant, à celui qui lui avait ouvert la vie, l'éternité.

Revenu à Paris après ce deuil, iî fat jeté avec la passion du zèle à travers les controverses ardentes du jour entre les protestants et les jansénistes. Ces nouveaux apôtres, inspirés par Arnaud, Nicole, Pascal, en combattant un schisme, menaçaient l'Église d'une secte. Hommes de piété cénobitique, de vertus absolues, de logique inflexible, d'éloquence indomptée, ils exagéraient la vertu. C'étaient les Lacédémoniens du christianisme. On avait eu peur de leurs excès de sainteté; on avait prétendu dé-

couvrir dans leur chef de doctrine, Jansénius, des textes répréhensibles aux yeux de l'orthodoxie, textes que les uns affirmaient exister dans les livres de ce docteur hollandais, dont les autres niaient même l'existence. De là des querelles interminables que le gouvernement envenimait en y mettant l'œil et la main.

Bossuet , pour son malheur, commença dès lors à prendre parti dans ces querelles scholastiques, et à dépenser son génie et son caractère à ces polémiques de mots. Il parut d'abord incliner vers les jansénistes, par analogie de nature et de vertu. Bientôt les deux sentiments dominant en lui, le sentiment de l'autoriio de l'Église et le sentiment de l'autorité du roi, supérieurs à toutes divergences de doctrines, l'éloignèrent de ces hommes selon son cœur, et firent de lui l'homme du gouvernement.

Nous parlerons peu de ces polémiques où la grandeur du talent se perd dans le néant des

disputes. L'éloquence le rappela à la chaire, son vrai piédestal.

Il y remonta en 1669 pour pleurer la reine d'Angleterre, veuve de Charles Ier, exilée en France parle martre de sonmari. Fille, femme, scewTj mère de rois, sa vie, dit Bossuet, renfermait toutes les extrémités des choses humaines. Le roi le chargea d'égaler l'éloquence à la grandeur et aux infortunes de cette destinée. Louis XIV, après avoir donné pendant sa vie à cette reine proscrite une royale hospitalité à Saint-Germain, ne pouvait lui donner, à sa mort, une plus glorieuse commémoration que la voix de Bossuet. Cette oraison funèbre fut la première où il développa toutes les gran- 3 d'âme, de politique, d'histoire et de parole dont la nature, l'étude et la profession l'avaient doué. Ce fut un cours d'histoire et de politique à vol d'aigle.

Bossuet, en faisant remonter au schisme de

Henri VIII les causes du régicide de Charles I'-r, proféra sur la fatale union du sacerdoce et de î*empire, de l'Église et de l'État, des vérités qu'il devait trop tôt démentir lui-même en servant l'Église par le glaive du roi, et le roi par la contrainte sur l'Église.

« Qu'est-ce , dit-il , que l'épiscopat, quand il se sépare de l'Église, qui est son tout, et quand il se sépare de Rome, qui est son centre, pour s'attacher contre nature à la royauté? Ces deux puissances d'un ordre si différent ne s'unissent pas, mais s'embarrassent mutuellement quand elles se confondent. On énerve la religion quand on la change, et on lui ôte un certain poids qui seul est capable de tenir les peuples. Les peuples ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe si on leur ôte ce frein nécessaire, et on ne leur laisse plus rien à ménager quand on les laisse maîtres de leur religion. Tout se tourne en rév en pensées

séditieuses quand l'autorité de la religion est anéantie. »

Tout le caractère sacerdotal et politique de Bossuet est dans cette période, dont la première phrase jure si étrangement avec la dernière. Comme prêtre, il commence par déclarer avec vérité que la religion n'a rien à recevoir du pouvoir civil, et que ces deux puissances se dénaturent en s'alliant. Comme politique, il déclare, dans la seconde phrase, que les gouvernements ne peuvent laisser les peuples disposer librement de leur conscience sans s'anéantir eux-mêmes dans leur autorité temporelle. Il revêt ces deux contradictions de la même majesté de parole. On voit d'avance l'homme qui conseillera bientôt au roi de s'insurger respectueusement, mais inflexiblement, contre Rome, pour fonder une Église gallicane, c'est-à-dire une indépendance dans l'obéissance et une diversité dans l'unité.

L'homme de Dieu disparaît ici devant l'homme du prince, et l'homme de discipline disparaît à la fin devant l'homme de gouvernement. Ce poids tout humain des religions, seul capable de tenir les peuples, ce frein nécessaire, cet appel au despotisme sur les consciences, pour s'assurer contre les révolutions et les séditions du peuple, sont des maximes où l'on sent plus de l'impiété de Machiavel que de la foi de Bussuet.

On retrouve ce fatalisme politique dans le portrait de Cromwell, en qui Bossuet, à l'exemple de son temps, ne voyait qu un hypocrite. Il n'osait ni trop le louer, de peur de manquer au cercueil de cette reine, sa victime ; ni trop le flétrir, de peur de manquer au roi, qui avait traité avec ce dictateur. Il se jeta dans la théocratie, qui explique, qui excuse, qui légitime tout sur ses lèvres, et il s'écria avec le despotisme du prophète :

a Quand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins, rien n'en arrête

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le cours; il enchaîne, il aveugle, il dompte ce qui est capable de résistance, i C'est de ce portrait de Cromwell, c'est de cette complicité sophistique de la Providence avec la victoire, que les théocrates modernes, stre et ses adeptes, ont déduit cette adoration immorale de la force, impiété soidisant pieuse, qui prosterne l'homme devant le succès au lieu de le redresser sur la justice, s menteurs de la Providence placent le dessein de Dieu dans l'événement, au lieu de le placer dans la moralité de l'acte. Voilà le danger, pour un homme supérieur comme Bossuet. de lancer une fausse maxime dans le monde : les hommes secondaires s'en font une autorité, et les peuples s'en font une fausse règle de leurs jugements. C'est ainsi que la théocratie détruirait au nom de Dieu son plus bel ouvrage, la conscience du bien et du mal dans le genre humain.

Ce discours, dans sa partie pathétique, déborde, du reste, de majesté, de douleurs, d'exclamations, d'éplorations sublimes. Bossuet semble faire son propre portrait en y parlant de ce poëte funèbre, Jérémie, « qui seul était capable, dit-il, d'égaler les lamentations aux calamités! »

Un cri d'admiration s'éleva de toute la cour et de toute l'Église à ce discours. Aucun moderne n'avait encore parlé en prophète. On conjura Bossuet de publier ce chef-d'œuvre : l'Europe s'émut et pleura.

Six jours après, une jeune et séduisante princesse, fille de celle que Bossuet venait d'illustrer et de l'infortuné Charles Ier, rappela l'orateur à un autre cercueil : c'était le cercueil de cette princesse elle-même. Henriette d'Angleterre avait épousé le duc d'Orléans, frère du roi. Ce prince, ignoble d'esprit et dépravé de goût, était indigne d'apprécier tant de grâce sous des traits de femme. Il avait les vices des Valois. Henriette mourut soudainement à Saint-Cloud, sans preuve, mais non sans rumeur de poison. On accusait les complices des goûts dépravés du duc d'Orléans d'avoir versé la mort dans le sein de son épouse, pour dominer sans une rivale les sens et le cœur de ce prince. Le roi avait pour Henriette d'Angleterre une de ces prédilections que la parenté seule empêchait d'être un amour. Cette passion contenue s'était changée en tendresse. La mort de la duchesse d'Orléans

frappa le roi au cœur. Elle était le rayon de la cour; la lumière du firmament semblait s'être amoindrie par la disparition de cet astre éteint dans une nuit. Bossuet l'aimait pour son esprit et pour ses malheurs. Elle admirait Bossuet comme le miracle vivant de l'Europe. Elle lui avait souvent dit, en badinant avec des idées tristes :

« Si je meurs, parlez de moi à Dieu et aux hommes ; je ne veux d'éloges que votre amitié et d'apothéose que vos larmes! »

Le roi fit prier Bossuet de parler. Son cœur était aussi ému que sa voix. Ce fut le plus éploré de ses discours. L'antiquité ne nous a rien laissé d'an pareil accent. « Je vais vous faire voir, chrétiens, dit-il, dans une seule mort, la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines! »

Pour être émouvant, Bossuet n'avait rien à imaginer, il n'avait qu'à se souvenir. Heuriette, se sentant mourir, l'avait appelé à cris répétés pour lui prêter sa main dans le passage

de la terre an ciel. Bossuet, rencontré trop tard à Paris, était accouru au milieu de la nuit. Il s'était jeté à genoux au pied du lit de la princesse; il avait pleuré, prié, consolé jusqu'au jour; il avait entendu les dernières confidences et reçu le dernier soupir. Un moment avant d'expirer, Henriette, appelant du geste une de ses femmes, lui avait dit en anglais, pour n'être pas comprise de Bossuet :

« Quand je serai morte, détachez de mon doigt cette émeraude, et donuez-là à ce saint évêque en mémoire de moi ! »

Tout ce drame de l'agonie, qui n'était que terreur et pitié pour les autres, était souvenir, image et tendresse pour lui ; il racontait ce qu'il avait va, il ressentait ce qu'il avait senti, il admirait ce qu'il avait admiré ! On entendait dans ses paroles le tumulte d'un palais réveillé par la mort, le sursaut des serviteurs, l'empressement des amis, le gémissement des

femmes, l'étonnement des indifférents, le cri de la cour et de la ville : Elle se meurt! elle est morte! cri où le coup ne laissait pas de temps à la menace ni le désespoir à la respiration ; on assistait à cette sanctification foudroyante d'une femme à qui le ciel ne donne que des minutes pour mûrir en un clin d'œil à l'éternité.

« Ce peu d'heures, racontait Bossuet, saintement passées parmi les plus rudes épreuves, tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli. Le temps a été court, je l'avoue, mais l'opération de la grâce a été forte, et le concours de l'âme a été parfait ! La grâce se plaît quelquefois à renfermer en un seul jour la perfection d'une longue vie ! »

« Non, répondit-il après quelques élans de contemplation sur les avantages de naissance, de rang, de beauté, de charmes, de cette morte : Non, après ce que nous venons de

voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement; tout est vain en nous!... Et cependant elle fut douce envers la mort comme elle l'était envers tout le monde!... J'ai vu sa main défaillante chercher encore en retombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres le signe de notre rédemption. »

... La voilà , malgré ce grand cœur, reprend-il, la voilà telle que la mort nous l'a faite!... Encore, ce reste tel quel va s'évanouir! Et nous Talions voir dépouillée de cette triste décoration... Elle va descendre dans ces sombres lieux et ces demeures souterraines, pour y dormir avec ces grands de la terre, avec ces princes et ces rois anéantis, parmi lesquels à peine peut-on trouver de la place, tant les rangs sont pressés ! tant la mort est

prompte à remplir ces places!... Peut-on bâtir sur ces ruines?... »

Puis, passant de l'élégie à la réflexion chrétienne :

« La grandeur et la gloire, s'écrie-t-il, pouvons-nous prononcer encore ces noms dans ce triomphe de la mort? Non, je ne puis plus soutenir ces grandes paroles par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir ellemême pour ne pas s'apercevoir de son néant ! Que peuvent la naissance, la grandeur, l'esprit, puisque la mort égale tout, domine tout, et que, d'une main si prompte et si souveraine, elle renverse les têtes les plus respectées ? Quoi ! ne saurons-nous rien prévoir de ce qui est si près? Quoi! les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront dans un mo~ ment leur gloire passer à leur nom, leurs titres à leur tombeau, leurs biens à des in-

grats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux?... »

Ces pensées le détachent de la terre et lui font prendre toutes ces vanités et toutes ces tristesses même en pitié, il recommande à Dieu cette poussière qui palpitait hier d'ivresse et d'orgueil ; il recommande cette âme à la prière, cette amitié des âmes survivantes; et il congédie enfin son auditoire dans ce recueillement et dans ce silence où l'on craint de faire retentir le bruit de ses pas devant le vide du sépulcre, et de respirer trop haut de peur d'être entendu de la mort.

Où trouver cette scène, cet homme, cette tribune, cette voix, dans les annales de l'esprit humain? Bossuet avait inventé le frisson de la mort et l'éloquence de l'éternité.

Bossuet sentit lui-même le contre-coup de son àme sur l'àme de son auditoire.

L'abbé de Rancé, son ancien condisciple, esprit excessif comme tous les esprits légers, qui avait passé de la volupté à l'ascétisme, s'était précipité vivant dans le tombeau du monastère de la Trappe. Là le solitaire, comme saint Jérôme, entretenait sa piété lugubre par la contemplation de crânes humains, vidés par les vers du sépulcre. Bossuet, en faisant une allusion eDjouée à cet ameublement de la cellule du converti, lui écrivit :

128 BOSSUBT

« Je vous envoie deux oraisons funèbres qui, parce qu'elles font voir le néant du monde, peuvent avoir place parmi les livres d'un solitaire ; en tous cas, on peut les regarder comme têtes de mort assez touchantes! »

L'artiste, on le voit à ce badinage sévère, se jugeait avec complaisance dans le panégyriste chrétien. Ce néant n'était pas seulement pour lui un sujet de médiation; il était un texte d'éloquence.

Il suivait, en effet, du même pas sa double carrière de saint vers le ciel et de politique vers le pouvoir. Louis XIV, à qui tant de triomphes oratoires le rappelaient à propos, le nomma, après ce discours, précepteur de son fils. L'archevêque de Paris Péréfixe et le chancelier Letellier l'avaient recommandé pour ces fonctions. Le duc de Montansier, gouverneur du jeune prince, homme jaloux de faveurs, mais plus jaloux de piété, favorisa l'ambition de Bossuet. Le roi l'admit avec

complaisance. Le roi n'aimait pas le génie trop près de lui, pour ne pas faire mesurer sa grandeur royale aux grandeurs naturelles qui le dominaient de trop haut; mais il aimait le génie à son service comme une puissance qui, en se subordonnant à la sienne, en relevait le prestige au loin. La cour voulait pétrir le jeune héritier du trône par des mains d'évéque, afin d'assurer un règne de plus à l'Église. Louis XIV entrait par conviction autant que par politique dans ce plan. Formé à la piété italienne et espagnole par sa mère, livré par ses sens à l'amour, il ne contestait rien à la foi, pourvu qu'on lui laissât la licence de ses mœurs. C'était le moment où madame de Montespan, son idole, régnait après ses trois sœurs sur le cœur et sur la cour de Louis XIV. Rien n'égala le scandale de ces amours affichées, qui substituaient impudemment aux yeux de la nation, des armées et du peuple, et jusque

dans le carrosse de la reine, des concubines à l'épouse du roi. Louis XIV voulait être adoré jusque dans ses vices. Nul homme n'a autant corrompu par l'exemple les mœurs de son peuple que lui, parce que nul homme n'a mêlé davantage la licence et la religion et n'a imposé par autorité plus de vénération pour ses scandales. La favorite, consultée, inclina aussi pour le choix de Bossuet. Presque reine, elle pensait en reine. Un si illustre courtisan flattait son orgueil. Qui oserait murmurer contre une cour dont le plus saint orateur du siècle autoriserait par sa présence et par son silence de tels égarements? Le roi, pour indemniser le nouveau précepteur de son fils de l'évêché de Condom, lui donna l'abbaye de Saint- Lucien, près de Boauvais, bénéfice de vingt mille livres de rente, héritage du cardinal Mancini.

Un murmure contre ce surcroît de fortune

s'éleva, même parmi les amis de Bossuet. îl se crut obligé de s'en expliquer dans une lettre au maréchal de Bellefonds, devant lequel il pensait tout haut avec une sincérité rare :

« Je ne m'attends, dit Bossuet, à aucune félicitation sur les fortunes de ce monde, et l'abbaye que le roi me donne me tire d'embarras et de soins qui ne peuvent pas se concilier longtemps avec les pensées que je suis obligé d'avoir. N'ayez pas peur que j'augmente mes dépenses ; la table ne convient ni à mon état ni à mon humeur. Je paierai mes dettes le plus tôt que je pourrai. Pour ce qui est des bénéfices, assurément ils sont destinés pour ceux qui servent l'Église... Tant que je n'aurai que ce qu'il faut pour soutenir mon état, je ne sais si je dois en avoir des scrupules. Quant à ce nécessaire pour soutenir mon état, il est difficile de le déterminer précisément, à cause des dépenses imprévues; je n'ai aucun attache-

ment aux richesses, maisje ne suis pas encore assez habile pour trouver que j'ai tout le nécessaire si je n'ai que le nécessaire ; je perdrais plus de la moitié de mon esprit si j'étais à l'étroit dans mon domestique. Je tâcherai qu'à la fin tout l'ordre de ma conduite tourne à l'édification de l'Église. Je sais qu'on y a blâmé certaines choses : j'aime la régularité, mais il y a certaines situations où il est malaisé de la garder très-stricte. »

Quoique irréprochable de mœurs, sobre et exempt de cupidité vulgaire, on voit que Bossuet recherchait dans sa vie l'espace, la liberté, la grandeur qu'il avait dans l'àme. Prodigue de lui-même envers l'Église et le roi, il voulait que ces puissances fussent prodigues envers lui. Il ne marchandait pas ses services, mais il en sentait le prix.

Ses nouvelles fonctions à la cour, en le plaçant à la source des grâces, élevèrent encore sa fortune et son crédit.

Cette fortune et ce crédit ne lui firent pas négliger ses devoirs de précepteur d'un prince dont l'âge, le caractère et l'inaptitude d'esprit répondaient si peu à la sublimité du maître. Les travaux de Bossuet pour préparer à cet enfant les éléments tout digérés des connaissances humaines furent aussi immenses que ces travaux furent vains. Bossuet, de quarante-cinq

à cinquante ans, refit ses études tout entières apprendre l'étude à un enfant, Il résuma toutes ces études dans un livre, le Discours sur l'histoire universelle, comme Fénelon devait résumer toute son imagination et tout son cœur un autre enfant, dans un autre livre, le n que. Ces deux précepteurs de princes, se résumant ainsi eux-mêmes, l'un dans une histoire, l'autre dans un poëme, caractérisent bien leurs deux génies. Le Discours sur l'histoire u nie er selle, malgré la supériorité de l'histoire sur le roman, et malgré la supériorité de l'écrivain sur le poète, sera un monument moins durable de l'éducation du Dauphin que le Têlëmaque ne l'a été de l'éducation du duc de Bourgogne. Le Discours sur l'histoire wfw- '!e n'est qu'une théorie de l'esprit ; le Télémoque est un tableau de la nature. Les théories passent, la rjature reste.

Le préjugé bien légitime du génie grandiose

BOSSUET lot

de Bosstiet comme orateur, a, selon nous, trop consacré jusqu'ici le préjugé de la supériorité de son œuvre comme historien. L'histoire raconte, elle ne contemple pas : Bossuet na racontait jamais et contemplait toujours. Son regard généralisait trop pour rien détailler; il voyait de trop haut et trop loin pour bien peindre toutes choses autrement que par résumés et par masses. Il pouvait faire des mappemondes historiques, il ne pouvait pas faire ce drame de la vérité qu'on appelle l'histoire, drame dans lequel les nations, les hommes, les événements, calqués avec leur caractère propre, leur âme, leurs formes, sur la nature, impriment, par l'admiration, la pitié, les larmes, le sang, une empreinte vivante dans la mémoire par l'émotion du cœur. Or, sans émotion dans le lecteur, point de mémoire, et, sans mémoire, point d'histoire et point d'enseignement.

Le Discours sur l'histoire universelle n'est donc pas un récit, c'est un catalogue de peuples, de noms d'hommes et d'événements, groupés sans doute avec un admirable mécanisme de système en quelques pages, mais qui passent devant l'esprit comme des ombres confuses, sans y laisser d'autre impression durable que leur foule, leur rapidité, leurs éblouissements. On peut se donner, en le lisant, le vertige de l'histoire universelle; on ne s'en donnera pas à coup sûr la science, encore

moins le sentiment. Ce livre ressemble au tableau du Jugement dernier, de Michel-Ange, sur les coupoles du Vatican. Ce sont des poses, des attitudes, des muscles, des torses, des visages, des membres d'homme jetés pêle-mêle par un pinceau gigantesque sur la muraille, des anges, des dieux, des empirées, des enfers; ce n'est pas l'humanité. On éprouve la même sensation d'esprit en lisant ce récit, ce qu'on appelle l'histoire de Bossuet. On voit tout, on ne distingue rien, on sent moins encore; que peut-on retenir? C'est une géographie, ce n'est pas la terre; Bossuet est géographe, il n'est pas historien.

Mais si ce livre, trop accrédité jusqu'ici, est nul pour l'enseignement de l'histoire, il n'est pas moins inférieur à sa renommée pour la philosophie de l'histoire. Cette philosophie, < "e-4-à-dire cette conclusion vraie, morale et civilisatrice, qui" doit ressortir d'un si sublime

BOSSUET i-il

et si vaste récit pour illuminer l'intelligence et améliorer les mœurs, comme la lumière se sépare du chaos à la voix de l'évocateur souverain des choses j ou comme le dénoûment sort du drame pour moraliser le spectateur; cette philosophie manque presque partout dans ce tableau, comme elle paraît manquer à la nature même de l'historien.

Pourquoi cette philosophie manque-t-elle si complètement au Discours sur l'histoire universelle? C'est que Bossuet, en l'écrivant, au lieu de rester homme s'est fait l'organe de Dieu. Ce livre est l'œuvre d'un orgueil surhumain. L' 'Histoire universelle est un mystère : Bossuet a prétendu en faire un système. Il a voulu déchirer le rideau sur la face et sur les pensées du Dieu incompréhensible à nos misérablesintelligences. Au lieu de s'incliner comme nous tous devant cette incompréhensibilité divine, qui n'est si sublime que parce qu'elle est

la preuve deDOtre néant; au lieu de retracer avec un saint respect ce que le temps nous a laissé de vestiges, de nous montrer ici le berceau, là le tombeau des peuples, les races, les religions, les institutions, les vertus, les erreurs, les crimes des hommes, et de nous dire : « Voilà ce que je sais, j "ignore le reste; voilà les commencements et les bornes de l'horizon où je viens de vous montrer quelques pas de rhumanité sur la route des temps; les lointains échappent à ma faible vue; pour tout dire, il faudrait tout voir; Dieu seul voit tout, et seul, il sait d'où nous venons et où nous allons; aveugles sous sa main clairvoyante, notre destinée antérieure est son secret, notre destinée future est son mystère ; il nous a donné une lumière dans les ténèbres de notre route, la conscience. Cette lumière est courte, mais nousmêmes nous sommes courts; elle suffit pour éclairer nos trois pas sur ce globe de boue ;

BOâSUET L->

quant à la lumière historique universelle et éternelle qui doit éclairer consécutivement les siècles et conduire l'humanité où il veut et comme il veut, il n'a ni voulu ni pu nous îa donner; c'est la sienne; nous en serions aveuglés; la lui dérober serait une audace, la lui emprunter serait une impiété ! Nous sommes des atomes, il est l'infini ! »

Voilà, selon nous, le langage (au génie près) qu'aurait dû tenir Bossuet en écrivant comme homme son Discours sur l'Histoire universelle, Siais, nous le répétons avec douleur, il ne Ta pas écrit comme homme, ii l'a écrit comme prophète. Loin de se placer, pour regarder et pour raconter, au point de vue de l'insecte humain qui ne voit qu'un point du temps, de l'espace et des choses, il s'est placé au point, de vue de l'être infini qui voit tout. Cet orgueil a troublé sa vue. Il a oublié que pour Dieu.

cjôest l'infini, le centre est partout, et la cir- CBDférence est encore centre. Au lieu de faire CBCuîer les astres, les mondes, I :ions,

les événements, les choses, autour de cet axe étemel et ineffable du mon:' d éternel comme Dieu lui-même, il a fait circuler et converger humain ute l'histoire autour d'un seul peuple, dent les destinées, grandes selon la foi, sont bornées devant FMsloire. En un mot, Eossuet a inventé le plan ëe Dieu; il a contraint, avec une volonté tout kmiaine, les cieux et la terre, les empL les royaumes, le passé et l'avenir, à entrer dans son cadre historique, admirable d'exécuûoa, petit de philosophie. Les cieux, la terre, les empires, les hommes, les choses, la vraisemblance, la raison, l'histoire, la vérité, ont

é à cette violence de l'orgueil huj Ken est resté Dieu, et Bossuet est resté homme. Ce rêve de Titan n'a laissé qu'un beau vestige,

l'histoire a compté un ingénieux sophisme de plus, mais le plan divin est demeuré caché dans l'ombre sainte où Dieu retient ses pensées.

Voilà le Discours sur l'Histoire universelle : jeu d une imagination puissante, mais jeu enfin, qui emploie la maturité d'un grand homme à écrire d'un doigt mortel sur un sable mobile le plan éternel et immuable de la création!

Une seule chose reste digne de Bossuetdans ce catalogue des nations reliées par un fil imaginaire, c'est le style. Jamais le texte éternel des insatiabilités et des vanités humaines n'a été déclamé avec plus de majesté et de tristesse; aucune main d'homme n'a fait tourner avec plus de bruit de rapidité et de vertige, cette roue de la fortune qui élève et qui abaisse, qui prend et qui laisse, qui couronne et qui foule les hommes, les races, les empires, les nations. Bossuet est le grand interprète du

néant des chose? humaines. Il semble se complaire, comme l'enfant au bord du puits, à précipiter les religions, les institutions, les dynasties, les choses réputées immuables, au fond des abîmes, pour y entendre le bruit de leur chute, et pour faire remonter de là à l'oreille des hommes les retentissements de l'infini.

Bossuet voulut compléter cet ouvrage en tirant également de la Bible, pour son élève, une théorie politique à l'usage des rois. Il l'intitula la Politique sacrée. Ce n'est qu'un commentaire savant et dogmatique de l'histoire sainte, pour justifier aux yeux des princes leur droit absolu sur les peuples ; théorie du droit de la force, où le droit de violence et de conquête est lui-même sanctifié, pourvu qu'il soit légitimé par une possession paisible de ce qu'on a dérobé. Bossuet n'attribue aux rois,

ce traité, d'autre juge que Dieu interprété par le prêtre. Sa politique sacrée n'est qu'une théocratie sans appel à la conscience, a la raison, au consentement des sujets; toute liberté humaine y est anéantie sous la mission indiscutable donnée aux rois par le Roi des rois, Tel prophète, tel politique. Bossuet.il est vrai, y professe de temps en temps quelques doctrines fraternelles de l'Evangile, ce code d'équité, de clémence et de liberté, si différent du sien. 11 conseille aux rois de faire de la tyrannie une paternité, mais une paternité absolue, qui donne et qui ne doit rien à l'humanité.

Ces deux livres, la Politique sacrée etY Histoire universelle, les enseignements de messe

Su

nature dont le précepteur ,et l'héritier de Louis XIV accompagnait ses textes n'é:

pas propres, comme on le voit, à former usïïïï selon le cœur du Christ ou selon le cœur cl nelon. Aussi tout échoua dans cette édue&Sm contre nature. Le disciple, lassé de ses très, négligé par son père, tenu par la jalcizsiè paternelle dans une enceinte d'étiquette, de formalités et de craintes, qui ne laissaient ssr

cun jeu à ses facultés naturelles, resta le premier esclave de son père, sans goût pour les lettres, sans ambition pour la gloire, sans désir du trône, sans ressort pour la vie. Relégué de bonne heure à Meudon dans l'isolement, le Dauphin ne cultiva que ses sens, se résigna à la subalternité et mourut jeune, déjà las d'avoir tant vécu.

Bossuet se plaint en termes amers, dans quelques lettres confidentielles, de cette inaptitude de son élève» Mais on peut l'accuser luimême d'avoir mal cultivé cet enfant, car l'intelligence dans le Dauphin ne manquait pas plus que le cœur : un Fénelon en aurait fait peut-être un autre Marcellus. Mais Bossuet, en élevant le fils, s'occupait beaucoup plus du père. La jeunesse et la santé du roi promettaient de longues années d'influence à Bossuet. Cette influence était déjà affermie par de fré-

quentes communications avec le roi et reconnue par le clergé qui entourait le souverain. Bossuet tenait, à Versailles le rang d'un ministre plus que d'un pécepteur. Sa table était décente, mais splendide. On se pressait dans ses appartements comme à une source des grâces ; quand il se promenait dans les jardins, l'élite des prélats et des ecclésiastiques lui formait un cortège semblable à une cour. On appelait l'allée du petit parc où il discourait avec eux en marchant VoMedes Philosophes. Ces philosophes, disciples et courtisans du moderne Platon, parmi lesquels il y avait un autre Platon, étaient Fénelon, Périsson,, l'abbé de Langeron, le plus tendre des amis, qui mourut de douleur à la mort de son maître; La Bruyère, l'abbé de LoDguerue, orateur et écrivain studieux ; Fleury, historien de l'Église ; beaucoup d'autres prêtres ou laïques que groupaient à la suite de Bossuet le

charme, laliberté et l'autorité de ces entretlass.

« Quels agréments dans la société d'ua â grand homme ! écrit l'abbé de Choisy, reveaa des légèretés de la jeunesse aux délices cl: de l'âge mûr. Quelle égalité dans son hun: Quel entraînement dans sa conversation ! Si \t supériorité de son génie ne l'avait pas £&st reconnaître, sa modestie et sa simplicité Tairaient fait oublier. »

L'entretien glissait souvent des choses saluas aux choses profanes, et les vers d'Homère, de Virgile, d'Horace résonnaient sur les lèvres as Bossnet dans les allées de Versailles. Des sertations et des commentaires sur la I. sur les prophètes et les poètes sacrés sorti de ces promenades. Bossuet en fut bient, trait par des conférences polémiques avec sa célèbre ministre protestant, nommé Claude Bossuet soutint devant Claude sa doctrine âé l'obéissance rigoureuse à l'autorité.

« Jamais, dit-il, aucun particulier n'a le droit de se séparer de l'Eglise. —Mais, quand Jésus-Christ parut à Jérusalem, lui repondit le ministre, la Synagogue était l'Église, et la Synagogue méconnut la vérité dans le C Si un seul homme, se séparant alors de la Synagogue, avait proclamé que Jésus était le Messie, n'aurait-il pas eu raison contre l'Église ? Bossuet brisa l'argument en déclarant que Jésus, du moment où il avait paru, était à lui seul la Synagogue et l'Église, i

Ces conférences, dont chacun s'arrogea la gloire, furent une vaine joute de controverse et de talent, où l'autorité du roi décernait d'avance le triomphe à son pontife : la force appuyait le dogme. Bossuet publia ces conférences.

Li i

Bientôt les vicissitudes des inconstances du

roi appelèrent Bossuetà des interventions plus délicates entre les ardeurs, les refroi ments, les repentirs religieux et les retours de passion dans le cœur du prince et de deux femmes jalouses. Le roi, après avoir adoré mademoiselle de la Vallière, la plus intéressante victime de ses entraînements, commençait à aimer madame de Montespan, la plus impérieuse de ses maîtresses.

Mademoiselle de la Vallière, tantôt espérant,

tantôt désespérant de reconquérir le cœur de Louis XIV, flottait entre la cour et le cloitre. Le roi la retenait par orgueil plutôt que par tendresse. Il était humilié du scandale que la fuite de sa favorite dans un couvent donnerait à son inconstance. Il se refusait à accorder à mademoiselle de la Yallière la permission de s'ensevelir vivante et si belle encore dans la tombe; il sentait que l'indignation du monde s'élèverait contre cette barbarie. D'un autre côté, il était trop épris de madame de Montespan pour la sacrifier à une convenance ou à un scrupule. Ces mystères, que l'histoire ose à peine déchirer aujourd'hui par pudeur, étaient alors l'entretien public de la cour. Les révolutions dans ses goûts étaient des révolutions dans l'État. Louis XIV n'avait aucune des pudeurs du vice. Il y avait tant de distance entre le monarque et les sujets, que la morale et la religion du peuple osaient à peine gron-

der jusqu'aux pieds du roi. On respectait tout du prince, jusqu'à ses scandales : ils faisaient partie du droit divin. On gémissait, mais on ne jugeait pas si haut.

Les ministres, même les plus sévères, de l'Église vivaient dans cette atmosphère de faiblesse. Ils se voilaient seulement le visage pour ne pas voir ces inconvenances contre leur habit. Le roi les employait tantôt à discuter, tantôt à pardonner ses faiblesses. Eossuet, cette fois, fut employé à débarrasser le roi de mademoiselle de la Vallière qui le gênait, à précipiter cette maîtresse délaissée dans le cloître avec l'énergie de sa piété inflexible, et à livrer à son insu le roi, sans rivalité, à l'ascendant d'une autre femme, madame de Montespan. Il conquit ainsi la reconnaissance de tous les trois. Le roi lui dut la liberté; madame de Montespan, l'empire; mademoiselle de la Vallière, le ciel. Les détails

de cette négociation, ou l'apôtre fut, sans le vouloir, le plus habile des courtisans, seraient trop étendus pour ce récit. L'évêque s'entendit lui-même avec madame de Montespan sur les conditions de la retraite de sa rivale. La nouvelle favorite se refusait à consentir à l'ensevelissement trop rigoureux de l'ancienne. Elle trouvait l'exemple trop austère et trop périlleux pour elle-même.

« Mademoiselle de la Vallière, écrit Bossuet, m'a obligé de traiter sa vocation avec madame de Montespan. On ne se soucie pas beaucoup de sa retraite. Il me semble que le couvent des Carmélites fait peur. On couvre cette résolution extrême de ridicule. Le roi a bien su qu'on m'avait parlé : comme il ne m'a rien dit, je me suis tu. Je conseille à mademoiselle de la Vallière d'en finir vite, i

Enfin il admire dans les exclamations suivantes le courage de la victime :

«Sa force et sa tranquillité, écrit-il au pieux maréchal de Bellefonds, augmentent à mesure que le moment approche. Je ne puis y penser sans entrer dans de continuelles effusions d'actions de grâces ! La trace du doigt de Dieu, c'est le calme et l'humilité qui accompagnent toutes ses pensées ; cela me ravit et me confond! Je parle, et elle fait; j'ai les discours, elle a les œuvres ! Quand je considère ces choses, j'entre dans le désir de me taire et de me cacher. Pauvre canal où les eaux du ciel passent, et qui à peine en retient quelques gouttes!... )>

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Piïîs il scelle par un admirable discours sacré, oraison funèbre d'une beauté vivante, la pierre de la tombe sur mademoiselle de la Vallière.

Ce discours de Bossuet était en scène plus qu'en paroles. Cette scène était si dramatique, que madame de Sévigné, dans ce chuchotage léger du temps, écrit qvr les paroles n'y répondaient pas. C'est que le temps était plus attentif aux palpitations du cœur de la victime qu'aux paroles du prédicateur; car

aucune parole ne peut pénétrer plus avant dans le vif de l'âme ni retentir plus haut au-dessus des sanglots humains. Cette beauté, encore dans sa fleur, arrachée à son printemps, consumée du feu qu'elle avait allumé et du feu qu'elle n'avait pu éteindre en elle ; flétrie par un bonheur qui ressemblait trop à un défi à la morale et qui l'avilissait en l'élevant ; trahie enfin par l'inconstance et rejetée par l'ingratitude de l'amour dans le sépulcre avec un cœur toujours trop vivant; couverte, par la reine même qu'elle avait offensée, de ce voile mortuaire qui l'enveloppait de honte et de pardon, en présence de cette cour hier témoin de ses triomphes, aujourd'hui de sa sépulture ; enfin, Bossuet dans la chaire pour donner la voix à toutes ces oppressions et à tous ces silences du cœur : que fallait-il de plus à madame de Se vigne ? Est-ce que l'éloquence ne s'arrête pas sur les lèvres là où les

facultés de sentir et d'exprimer s'arrêtent dans le cœur trop ému des auditeurs ? Et cependant celle de Bossuet ne s'arrête pas même là.

• Il le faut, dit-il avec un effort visible qui semblait arracher les mots de son âme, il faut rompre un silence de tant d'années, et faire entendre ici une voix que les chaires ne connaissent plus... Qu'avons-nous vu? et que voyons-nous? Quel état, et quel état? Je n'ai pas besoin de parler, les choses parlent assez d'elles-mêmes !...»

Et il montrait du geste cette forme agenouillée de femme jetée là, comme un cadavre, sous le linceul. Puis, comme sïnterrompant dans ses pensées, il se tournait vers la reine et lui disait ;

« Madame, regardez ! Voici un objet digne des yeux d'une si pieuse et si clémente reine ! ... »

Enfin, reprenant ses sens, il détournait de ce spectacle l'attention trop émue de ses audi-

teurs et il s'élevait à ces considérations grans qui sont comme la moralité des larmes humaines.

»Les - Lments de religion, disait-il.

la dernière chose qui s'efface dans l'homme ; rien ne les remue davantage, et cependant rien souvent ne les change moins,.. Est-ce là un prodige? est-là une énigme de sa nature? ou bien n'est-ce pas plutôt, si je puis parler ainsi, un reste de lui-même, un vestige de ce qu'il était dans son origine, un édifice i qui, dans ses masures renversées, renferme encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de sa première forme ? Il est tombé en ruines par sa volonté dépravée ; le comble s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur les fondements ; mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les ruines de ce ment renversé et dans les traces de ses fondations l'idée du premier dessin et la marque de

l'architecte. L'impression de Dieu y est si forte, que l'homme ne peut la perdre, et en même temps si faible, qu'il ne peut la suivre ; si bien qu'elle semble n'être restée que pour le convaincre de sa chute et pour lui faire sentir sa peine!... »

Quelle philosophie pouvait sortir plus majestueuse et plus pathétique d'une telle scène interprétée par un pontife ? et quelle émotion pouvait dépasser l'apostrophe du pontife à la femme coupable, déjà à moitié ensevelie sous ses yeux ?

« Et vous, descendez ! allez à l'autel, victime de la pénitence ! allez achever votre sacrifice ! Le feu est allumé ! l'encens est prêt ! le glaive est tiré ! Le glaive, c'est la parole que vous allez prononcer, la parole qui sépare l'âme d'avtc elle-même pour rattacher uniquement à Dieu ! »

Qu'attendait-on donc de surhumain de Bos-

168 BOSSL'ET

suet, si de telles paroles ne répondirent pas à l'attente publique?

Mademoiselle de la Vallière entra dans son sépulcre à cette voix, et y passa près de quarante ans entre ses deux mort*

Mais Bossuet n'avait pas achevé son œuvre en jetant à l'éternité la première favorite du roi par la main de la seconde ; il voulait purifier la cour et arracher aussi madame de Montespan au roi.

Louis XIV, combattu entre la passion qu'il nourrissait depuis longtemps pour cette femme et les scrupules de sa conscience ravivés par Bossuet, faisait ou simulait des efforts qui le rejetaient toujours plus irrésistiblement sous le joug de son idole. Déjà plusieurs en-

fants, élevés au rang de princes légitimés, attestaient la constance i cette passion. La reine était morte, mais le

mari de madame de Montesnan vivait. Aucune

p union, même occulte, ne pouvait allier la faute.

Le roi essayait quelquefois d'innocenter la présence de sa maîtresse à Versailles, en affirmant que l'amour éteint ou réprimé n'incriminait plus son attachement pour elle. Quelquefois même, aux anniversaires religieux, il 11 pour quelques jours de Versailles, afin que sa présence dans le palais ne lui fit pas interdire par son clergé l'usage des tères.

D'un autre côté, une femme dont le caractère est resté une énigme, tant il y a d'intérêt visible dans sa vertu et de piété réelle dans son ambition, madame de Maintenon s'insinuait, par les artifices les plus féminins, dans ux. dans l'esprit, dans les habitudes du

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roi. Cette femme d'esprit portait encore, son nom de veuve Scarron et d'amie de la courtisane Ninon, les stigmates de son obscurité et do sa mauvaise fortune récentes. Madame 'ontespan, sans soupçon de l'ambition de cette protégée, mais charmée de son esprit et touchée de sa misère, l'avait rapprochée d'elle et du roi en lui confiant ses enfants. De confidente, madame Scarron était devenue rivale. Sa beauté mûre, sa raison calme, ses grâces voilées, ses séductions en apparence involontaires, sa piété affichée, quoique indulgente aux faiblesses de son maître et de sa protectrice, enfin on ne sait quel caprice des sens qui surprend les hommes dans la satiété de l'amour heureux, et qui leur fait concevoir des charmes inattendus dans les découvertes et dans les étonnements de la beauté jusque-là invisible aux autres et à eux-mêmes, tout cela commençait à remuer dans le cœur du roi des

inclinations vagues pour cette femme si inégale au trône. Madame de Maintenonlui appa raissait comme un délicieux repos du cœur après le tumulte de ses passions présentes; sa Sévérité même lui plaisait. Il aimait à être respectueusement réprimandé par elle sur le désordre de son cœur. Elle s'appuyait sur sa piété pour lui conseiller, à lïnsu de madame de Montespan, de rompre à jamais un lien criminel devant Dieu, usé devant les hommes ; elle empiétait sur son cœur par sa conscience ; retenue à la cour par le soin des enfants du roi, pendant les éloignements forcés de la mère, la gouvernante avait l'oreille du prince à toute heure ; elle connaissait les dégoûts et les amertumes de ce commerce orageux de madame de Montespan et du roi ; elle s'unissait au clergé pour encourager ce prince à se jeter dans la dévotion. La dévotion devait lui livrer un roi sans rivale. Elle connaissait l'empire de

Bossuet sur la conscience de Louis XIV par la part qu'il avait prise à la réclusion de mademoiselle de la Vallière. Elle n'aimait pas ce génie trop supérieur, dont elle redoutait d'instinct la hauteur, la sévérité, te domination. Elle était trop politique pour admettre un jour entre elle et le roi un second cardinal de Richelieu. Elle s'opposait secrètement et indirectement à ce qu'on présentât au pape un homme si redoutable pour la pourpre romaine.

Mais, dans l'intérêt du plan qu'elle avait ourdi pour éloigner madame de Montespan du roi, elle se rapprocha de Bossuet.

Elle écrivait dans ce temps à une confidente : « Bossuet n'a pas le génie politique; il est destiné à être toujours dupe de la cour. » Ce jugement était faux comme tous les jugements intéressés. Le génie de Bossuet était souverainement politique; mais son caractère n'était pas intrigant. L'intrigue est la politique de la

faiblesse. Madame de Mainienon, elle, devait s'y tromper; la postérité ne s'y trompera pas.

Quoi qu'il en soit, Bossuet, dupe, en effet, de sa vertu et des intérêts d'une femme non hypocrite mais ambitieuse, joua, dans l'éloignement de madame de Montespan au profit de madame de Maintenon exactement le même rôle qu'il avait joué, dans l'éloignemcnt de mademoiselle de la Vallière, au profit de madame de Montespan. 11 parla, il écrivit, il agit en apôtre ; il ne craignit pas d'offenser le roi, en lui objectant les règles inflexibles de l'Église ; il fit refuser les sacrements à madame de Montespan ; il obtint du roi la promesse de ne jamais la rapprocher de lui à Versailles»

Un regard, un mot, un reproche tendre de madame de Montespan, triomphèrent souvent de l'apôtre, L'amour déchira ces serments. Madame de Montespan reprit son empire ; Bossuet la vit par l'ordre du roi; il essaya de jeter

le trouble dans sa conscience ; il n'obtint que des respects apparents, une haine secrète. Madame de Montespan fit chercher partout des indices de faiblesse dans la vie du pontife, pour décréditer sa vertu auprès du roi. On ne trouva rien ; la vie était chaste, la piété n'avait de vice que son excès. Bossuet resta humilié de son impuissance, mais révéré de tous. Cependant la nature, le temps, la satiété, les orages dans la passion, et, par-dessus tout, le travail lent, assidu, souterrain, de madame de Maintenon épiant à toute heure le cœur et les retours du roi, faisaient ce que la piété seule n'avait pu faire. Madame de Montespan fut vaincue et éloignée par celle qui lui devait tout, même l'occasion de la vaincre. Elle eut l'apparence de n'être remplacée que par Dieu dans lame du roi; mais elle ne s'y trompait pas , elle était remplacée par la nouvelle favorite. Madame de Montespan mourut d'humi-

liation et de tristesse. Madame de Maintenon alluma de plus eu plus la passion muette du roi pour elle. En lui opposant une inflexible vertu, elle exalta cette passion jusqu'au délire. La veuve de Scarron devint L'épouse de Louis XIV. L'adresse et la piété la placé de leurs mains unies, presque sur le il Son esprit supérieur l'y maintint. Elle régna près d'un demi-siècle. Son règne fut le règne du sacerdoce par le ministère d'une femme. On sait le reste.

Cela était nécessaire à raconter pour comprendre la part de Bossuet dans les vicis des de cour qui amenèrent et qui suivirent ce règne d'une favorite des yeux, devenue reine par les scrupules de la conscience.

Après l'éducation du Dauphin, prince dont l'effacement ne déplaisait pas trop à son père, on songea à récompenser Bossuet de ses efforts, et peut-être de ses insuccès dans 1" œuvre de préparer un héritier au trône. Louis XIV ne voulait rien que de subalterne dans ce qui l'approchait, môme dans ses fils. Le jeune prince demanda pour son précepteur l'évêché de Beauvais, devenu vacant. Louis XIV le refusa, parce que cet évèché donnait à son possesseur le titre et le raDg de duc

et pair, que son orgueil ne pouvait s'accoutumer à voir associé à un nom trop plébéien. Le génie, à ses yeux, pouvait bien grandir, mais il n'anoblissait pas les hommes. Ce défaut de haute naissance dans Bossuet fut l'obstacle infranchissable de son élévation aux grands diocèses et aux grands honneurs de sa profession. Bien qu'honorée dans la magistrature, sa famille n'avait pas l'éclat des races ifépée et de cour. Elle était de celles où le roi prenait ses ministres; mais non ses pairs.

L'archevêché de Paris, auquel il aspira sourdement comme au trône du patriarcart français que la nature semblait lui décerner, fut donné à M. de Harlay, prélat d'esprit servile et de mœurs suspectes, qui n'avait de titres que son nom. On donna à Bossuet l'évêché subalterne de Meaux. sur lequel il refléta sa gloire. Bossuet avait le génie trop ambitieux pour ne pas ressentir l'humiliation de ces pré-

férences de la cour pour les hommes de cour, mais aussi il avait l'âme trop grande et la foi trop vive pour ne pas fouler aux pieds ces petitesses. 11 se consacra à son église de Meaux comme à un devoir qui lui était assigné par le ciel.

Avant de prendre possession de son palais épiscopal, il alla se retremper auprès de son ami l'abbé de Rancé, au monastère de la Trappe, dans ce séjour de l'abnégation et l'humilité; Ces exemples de mortification volontaire l'endurcissaient aux mortiCcations du monde. L'abbé de Rancé lui parlait comme de l'autre cuté de la tombe. Le monde s'évanouissait pour eux dans ces ei . Bossuet, pendant les

jours qu'il passa cette fois, et souvent, plus tard, dans cette solitude, s'astreignit à toutes les macérations, à toutes les insomnies et à tous les anéantissements de cette vie ou plutôt de cette mort lente des ce:. . On ne peut ré-

voquer en doute la sincérité d'une piété qui dépouillait les habitudes de la cour et les splendeurs de Tépiscopat pour se couvrir de cette cendre et de ces cilices.

Il partagea dès ce moment sa vie entre son palais de Meaux, sa campagne de Germigny et Versailles; pontife à Meaux, philosphe à Germigny, politique à la cour.

Nous touchons à l'époque de sa vie où la poli' tique en lui sembla absorber davantage le philosophe et le pontife. Nous ne jugerons sa conduite dans la grande querelle qu'il soutint pour l'émancipation du pouvoir royal, ni du point de vue gallican, ni du point de vue romain, mais du point de vue de l'histoire. Étranger à ces débats de l'Église avec elle-même, l'impartialité%n nous sera plus facile parce qu'elle sera plus neutre entre ces partis. Résumons en peu de mots cette grande lutte qui fait de Bos-

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suet. pour les uns, presque un libérateur de l'autorité royale asservie aux papes; pour les autres, un tribun de l'Église et presque un patriarche schismatique du clergé français.

Comme toutes les grandes querelles qui s'enveniment en vieillissant, celle-ci commença par peu de chose, et finit par scinder et par ébranler jusque dans ses fondements les bases de l'édifice religieux à Rome et en France.

Une contestation de droit s'était élevée entre le pape Innocent XI et le gouvernement du roi sur un objet de finance. L'or se mêle à tout dans l'esprit humain : les religions commencent par des idées et finissent par se heurter à des intérêts, les symboles se compromettent dans les budgets. Il s'agissait de déterminer si le roi, dans l'intérieur de ses États, avait le droit de s'arroger pour le trésor public les revenus des évêchés de son royaume ou les re-

venus des abbayes et des bénéfices ecclésiastiques vacants par décès. L'Église disait : Ce sont des biens ecclésiastiques appartenant à l'Église, à laquelle ils ont été alloués par des legs ou des libéralités pieuses, dont elle doit seule disposer, et qu'on ne peut, sous aucun prétexte, divertir de leur destination sacrée. Le roi disait : Ce sont les terres de mon royaume dont l'usage est à l'Église, sans doute, mais dont le sol est à moi, et dont moi seul j'ai le droit de disposer tant que l'Église et moi nous ne nous sommes pas entendus pour en nommer ensemble les titulaires.

Cette querelle, déjà surannée, avait été jugée bien des siècles auparavant par le concile de Lyon, sous Grégoire X. On avait étouffé ce germe de discorde en donnant raison aux deux partis, selon les lieux et les usages établis, et en déclarant que le pape jouirait dans les provinces où il avait l'habitude de jouir,

que le roi jouirait dans les provinces où le pape n'avait pas exercé habituellement son droit.

Cette contestation, ranimée depuis quelques années parla cour de Rome, avait forcé Louis XIV à convoquer une assemblée extraordinaire du clergé français en 1682, pour vider le différend par l'autorité même des évoques. C'était une mesure bien extrême et une redoutable témérité dans un roi si attaché à l'Église, que la convocation d une assemblée nationale et jalouse, armée de l'autorité et de la parole, en face du pontificat romain et du clergé catholique de tout L'univers, pour discuter des limites entre un pouvoir temporel et un pouvoir spirituel, si longtemps, si obscurément et si intimement confondus. L'Église tout entière pouvait s'y déchirer en grandes factions, dont les lambeaux seraient resté? les uns dans la main des papes, les autres dans la main des n is. La foi

même des peuples scandalisés par leur propre pasteur pouvait s'atténuer dans ces débats. On ne conçoit guère aujourd'hui comment Louis XIV osa enlever ces questions au mystère de la diplomatie, qui les traite, les ajourne, ou les dénoue sans bruit dans les chancelleries de Rome, pour les transporter en plein bruit et, pour ainsi dire, en pleine passion publique, dans une assemblée où tout souvenir est retentissant. Sûr de son clergé, dont l'esprit national et l'esprit depiscopat indépendant s'identifiaient en sa cause, il l'osa cependant, et toucha par cette audace au schisme d'aussi près qu'il est possible d'y toucher avec une cour aussi prudente que celle de Rome, qui ne pouvait pas l'y précipiter sans se frapper ellemême.

11 avait fait précéder cette convocation par une déclartion péremptoire qui lui affectait à

lui seul le droit de régale et le droit de ncmina

tion des évoques et des titulaires de bénéfices dans tout le royaume. Il avait exigé par cette même déclaration le serment personnel de fidélité de tous les évèques. Ge serment, unanimement prêté, lui garantissait les votes de rassemblée. Le pape avait répondu par des menaces qui ne fulminaient pas encore, mais qui faisaient entendre le bruit des foudres du Vatican, l'excommunication.

i Nous ne traiterons plus, disait-il, cette affaire par lettres, mais aussi nous ne négligerons pas les armes crue la puissance divine dontnous sommes investis met dans nos mains. Il n'y a ni périls ni tempêtes qui puissent nous ébranler. Nous ne tenons pas notre vie plus chère que notre salut et le vôtre. »

Les évèques avaient répliqué à ces menaces de Rome par une lettre collective au roi, dans laquelle ils prenaient fait et cause pour lui contre le souverain pontife, dans un langage

qui gardait la foi, mais non le respect. Le j défié avait excommunié quelques diocèses. Le clergé s'était assemblé à Paris. Bossuet fat choisi par le roi pour être l'orateur de sa pensée devant cette Église nationale et l'athlète de ses droits devant l'Église romaine. L'orateur, cette fois plus politique que sacré, ouvrit les séances par un discours de négociateur devant un congrès. Il commença par parler de L'Église gallicane, mot qui, à lui seul, signifiait au moins une menace de distinction dans l'unité. Il fit de cette Église ainsi nationalisée par son titre un éloge qui flattait l'orgueil de ses membres. Puis, après avoir montré les dangers réciproques d'une rupture avec Rome, il termina par une invocation à l'unité et par un hymne d'adhésion à l'Église romaine, qui jurait dans sa bouche avec l'esprit de contention dont il était en ce moment l'organe, et avec la révolte du pouvoir royal qu'il venait

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signifier au souverain pontife. On connaît ce dithyrambe à l'unité catholique :

g 0 Église romaine ! mère des Églises et de tous les fidèles ! Église élue de Dieu pour unir ses enfants dans une même foi et dans une même charité ! nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles!... Si je l'oublie, sainte Église romaine, puissé-je m'oublier moi-même!... Que ma langue se sèche et demeure immobile dans ma bouche, si tu n'es pas toujours la première dans mon souvenir, si je ne te mets pas au commencement de mes cantiques de réjouissance. »

Tel fut, dès le premier jour de cette assemblée jusqu'au dernier, le langage contradictoire de Bossuet, langage à deux tranchants, comme celui d'un homme qui voulait se souvenir qu'il était apôtre en étant avant tout politique. On eût dit qu'il voulait assourdir le monde catholique de ses déclamations en faveur de l'unité,

et qu'il s'étudiait à étouffer, sous le bruit de ses hymnes à l'orthodoxie romaine, le bruit des coups qu'il portait à Rome et au pontificat romain.

Les membres de l'assemblée tranchèrent tout du cOté du roi. Le souverain pontife leur reprocha leur défection d'une voix où la plainte se confondait dans l'objurgation :

« Qui d'entre vous, disait-il aux évêques, a osé parler devant le roi pour une cause si sainte ? Qui d'entre vous est descendu dan? l'arène afin de s'opposer comme un mur pour Israël? Qui a eu le courage de s'exposer ? Qui a seulement proféré une parole qui sentît l'ancienne liberté ? Comment n'avez-vous pas seu

lement daigné parler pour l'honneur et I

ts du Christ? Nous cassons tout ce que ous avez fait ! »

Bossuet répliqua aigrement et presque (ieusement, au nom de rassemblée, dans une lettre aux évêques de France. Les paroli s levaient contre les paroles, les cœurs contre les cœurs. Enfin on passa aux actes. Boî proposa de rédiger une série de proposit. acceptées et signées par les membres de l'assemblée, et servant dans l'avenir de code immuable des maximes, des opinions et des indépendances d'une Église gallicane, Église en conformité avec l'Église romaine par la foi, en opposition par le régime intérieur, formule irrévocable de ce quelle voulait croire et de ce qu'elle voulait nier. On a cru généralement que Bossuet avait été l'auteur de ces proposi lions; il n'en fut que l'écrivain. Le gouvernement était derrière le pontife et lui glissait ses

maximes dans la main ; la politique du conseil soufflait l'orateur de l'Église gallicane. Bossuet ne fut que l'instrument de Colbert.

Un jour, dans un de ces entretiens de la vieillesse, où les confidences s'échappent du cœur des hommes avec la vie :

« Je demandai à Bossuet, raconte le confident de toutes ses pensées, l'abbé Ledieu, qui est-ce qui lui avait inspiré le dessein des propositions du clergé sur la puissance de l'Église. Il me dit que M. Colbert, - alors ministre secrétaire d'Etat, en était véritablement l'auteur, et que lui seul y avait déterminé le roi. IL Colbert, ajouta Bossuet, prétendait que c'était la vraie occasion de renouveler la doctrine de France sur l'usage de la puissance du souverain pontife , que dans un temps de paix et de concorde on ne l'oserait pas, et qu'il fallait profiter de la guerre ouverte. Le chancelier Letellier rejetait cette idée de Colbert, ainsi que l'archevêque de

Reims, fils de ce chancelier et ami de Bossuet. Ils frémissaient des suites. Le roi se rangea du côté de Colbert, et Bossuet du côté du roi. »

Louis XIV avait à ses yeux l'investiture surnaturelle et divine du trône. Il rédigea les propositions avec une mesure et une diplomatie dans les mots qui enlevaient à la forme presque toute l'énergie cachée du texte. Il fit précéder les quatre propositions d'un préambule qui redoublait de génuflexions devant l'unité romaine au moment où il allait la frapper. Enfin, il lut les propositions.

La première proclamait Indépendance déjà universellement acceptée, du pouvoir temporel des rois et des princes d"avec le pouvoir spirituel des papes.

La seconde n'était que la confirmation de cette indépendance temporelle par l'Eglise gallicane.

La troisième recommandait au clergé de

respecter les limites de cette indépendance mutuelle,

La quatrième, qui seule attentait dans son esprit au pouvoir spirituel du souverain pontife, déclarait que :

« Bien que le souverain pontife eût la principale part dans les questions de foison ^décret n'était cependant pas irréformable, à moins qw'U ne fût confirmé par le consentement de l'Eglise. »

On voit que la dernière ligne de la dernière maxime contenait à elle seule toute la révolution dans quelques mots. L'autorité du gouvernement pontifical, même en matière de foi, n'obligeait plus l'Église gallicane, à moins que cette autorité ne fût confirmée par le consentement de l'Église. Oi , où était l'Église ? étaitelle à Rome? était-elle à Paris? Elle n'était que dans les conciles unis au pape. Le pape ne convoquant pas de concile, l'Église n'était donc

nulle part présente dans son autorité et dans son gouvernement. C'était l'anarchie sous le nom d'Église gallicane aujourd'hui, d'£gli.ce espagnole demain, d'Église italienne ou germanique un autre jour. L'unité existait sans doute, mais en théorie ; la diversité existait en fait; la foi et la discipline flottaient à la merci des opinions ou des exigences nationales jusqu'à solution purement métaphysique d'un futur concile. En deux mots, l'unité était le principe, la division était la conséquence. L'Église universelle se perdait dans ces diversités d'interprétation de gouvernement et de discipline, sauf à se retrouver à la fin des siècles.

La constitution civile du clergé de France, en 1791, quj fit déclarer l'assemblée constituante schismatique, alla moins loin que Bossuet dans l'indépendaiu Iglises. Rassem-

blée constituante se borna à revendiquer pour la nation ce qui est à la nation, c'est-à-dire

l'administration, les biens, la discipline, ce qui est du sol et du temps. Bossuet revendiqua jusqu'à l'indépendance en matière de foi. Le schisme était plus profond, et cependant il ne fut pas fulminé expressément par Rome. Les ménagements de Louis XIV dans l'application, la longanimité pontificale dans la condamnation, amortirent les coups que les deux puissances temporelle et spirituelle venaient de se . porter par la main d'Innocent XI et par la main de Bossuet. Ces deux puissances voulaient bien se menacer, non se rompre. L'Église avait besoin de Louis XIV pour dompter le protestantisme par Tépée du roi de France; Louis XIV avait besoin de la cour de Rome pour autoriser, au nom du ciel, la contrainte, la guerre et la proscription qu'il méditait dans ses États, pour tout rallier par l'unité du règne. Après s'être menacé, on s'entendit. Il y eut dissension éternelle, il n'y eut pas schisme; mais le

schisme, non déclaré dans les mots, n'en exista pas moins dans l'esprit.

Ce saint et sublime factieux, Bossuet, proclamé Père de L'Église à Paris, fut proclamé à Rome père de Terreur et de la révolte. Il encore tel aux yeux des vrais monarchistes catholiques du Vatican. Les publicistes rigoureux de la catholicité incriminent sa mémoire; rassemblée constituante l'invoque; on l'appelle partout ailleurs qu'en France le grand agita: teur de l'Église, et, toutes les fois qu'un prince veut négocier violemment avecPeorneou qu'une assemblée du peuple veut secouer le frein de son gouvernement spirituel, on trouve au fond de ers révoltes religieuses, de ces agitations et de ces troubles, le nom de Bossuet.

Qu'y a-t-il de juste, qu'y a-t-il de faux dans cette glorification des uns, dans cette sourde malédiction des autres envers ce grand homme? Selon nous, tous ont raison : il y a pour les chrétiens de quoi glorifier et de quoi haïr dans la mémoire de ce pontife.

Il trancha d'une main hardie et d'un coup d'État sacré les prétentions théocratiques qui subordonnaient, dans les âges de ténèbres, le pouvoir temporel des peuples au pouvoir spirituel des papes. Il rendit à César ce qui était à

César, et pour cela il mérita bien à la fois de la conscience et de la politique.

Mais, chrétiennement parlant, rendit-il à Dieu ce qui est à Dieu? c'est-à-dire respectat— il dans la tète, dans le centre et dans l'unité du gouvernement spirituel de l'Église, cette aurité dogmatique, indéfectible, incessante et universelle, qui fait le fond du gouvernement chrétien? Non, il y porta respectueusement, mais témérairement, la plus rude atteinte que cette unité eut jamais reçue depuis les grands hérésiarques. Il fit signer parle clergé français, sous la dictée du roi, une maxime qui transporte l'autorité, en matière de foi, de la tète aux membres. Il fédéralisa la monarchie catholique; il substitua à une Église présente, souveraine, gouvernante et arbitre deia foi à Rome, une Église idéale, absente, muette, expectante, à laquelle chaque Église nationale peut en appeler pour refuser son obéissance à

l'Église visible : Église expectante qui ne peut Di se réunir, ni parler, ni agir sans l'initiative et sans le concours du souverain pontife, contre lequel on la convoque en idée sans jamais pouvoir la convoquer en fait, et pendant l'absence de laquelle chaque nation peut gouverner à son gré sa foi diverse, que Bossuet appelle vainement une. Appel au futur concile, véritables kalendes grecques du christianisme, et pendant cet appel indéfini, la foi et le gouvernement dévolus, au nom de l'unité, à chaque Église nationale, voilà, en dernière analyse, l'œuvre de Bossuet à l'assemblée de 1682. Grand prêtre contre les rois et les peuples en matière de liberté de conscience, grand tribun des rois et des peuples contre l'autorité spirituelle des souverains pontifes, voilà son double rôle pendant et après cette assemblée. Il y fut politique, il cessa d'y être apôtre.

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