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LXV

Ces amertumes le détachèrent du monde, qui avait peut-être compté pour trop dans sa vie. L'étude et surtout la poésie sacrée devinrent de plus en- plus l'occupation et le charme de ses heures: la poésie est l'éloquence du loisir et de la rêverie.

Il composait beaucoup de vers qu'il laissait entre-lire à ses amis, mais qu'il anéantissait à mesure qu'il les écrivait, soit qu'il les jugeât indignes de sa prose, soit qu'il les regardât comme un jeu de la parole, trop peu grave pour

son caractère sacré. Mais h prière intérieure, ia récitation de son bréviaire, l'assistance aux

cérémonies de sa cathé ; -aie, les polémiques sur les questions théologiques du temps, le perfectionnement de ses œuvres littéraires et de ses harangues déjà publiées, la préparation de quelques sermons familiers pour son humble auditoire de Meaux, remplissaient sa vie.

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Son âme se délassait dans une continuelle, mais régulière activité d'esprit. Il dormait peu, comme les vieillards dont les veilles semblent vouloir disputer d'avance quelques heures de pensée de plus au sommeil éternel qui s'approche. Une lampe brûlait toute la nuit dans sa chambre : on la voyait luire de loin à travers les fenêtres de son appartement, entre les arbres de son jardin, aux flancs de la colline dominée par son palais et par les ombres massives de sa cathédrale. Cette lampe était pour les habitants

do Meaux le symbole de sa pensée. Les pauvres ouvriers du faubourg et les jardiniers dont les chaumières étaient répandues sur la colline op- . posée, connaissaient cette lueur matinale, ils l'appelaient VétoUede Monseigneur.

Il se levait plusieurs fois dans la nuit pour noter avec la plume les idées qui visitaient ses insomnies. Enveloppé, dit son secrétaire, d'une peau d'ours dont les poils étaient tournés en dedans, les pieds souvent nus, la tête blanchie par la neige de l'âge, la taille haute et maigre, il ressemblait à ces prophètes dont il récitait et commentait sans cesse les versets.

Il psalmodiait avant le jour, à demi-voix, les antiennes liturgiques que l'Église a appelée: les Matines, par allusion aux heures où elle en impose la récitation à ses ministres. Il travailla

lait ensuite deux ou trois heures à ses compositions historiques, à ses préparations de discours., à ses poésies.

La rapidité de sa plume, qu'on entendait à peine froisser la page d'un mouvement continu etrégulier, rappelait «ces plumes agiles, rapides instruments de F 'intelligence, » qu'il avait invoquées dans son oraison funèbre du chancelier.

Comme tous les écrivains qui veulent suffire à une longue tâche de la pensée, il jetait la plume aussitôt qu'elle ne courait plus d'ellemême entre ses doigts. Il savait que le génie est une jeunesse de la pensée et que l'inspiration s'arrête aussitôt que la lassitude commence. Il se recouchait alors au lever de l'aurore et reposait son âme dans un second et court sommeil. Le reste du jour était au monde, aux affaires, à la cathédrale, à la table frugale, an loisir, aux entretiens, à la lecture, à l'enjouement gracieux avec ses amis.

Son opulence lui permettait de négliger entièrement ses affaires domestiques. Il avouait lui-même son inaptitude pour ces intérêts mesquins d'une grande maison : TÉglise et le roi s'en étaient chargés. Il laissait largement couler dans un luxe facile, dans le sein des pauvres, des amis, des parents, ce superflu dç son épargne. Il avait une cour d'amis, composée des premiers hommes de son siècle.

Outre Fénelon, qu'il avait perdu sans qu'on

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pût l'accuser de n'avoir pas attendu sept ans son retour, on comptait parmi ses amis avoués le grand Condé, le ministre M. de Malézieu, M. de Valincourt, dont la gloire fut dans l'estime de tous les hommes d'élite du siècle; IL D'ormesson, administrateur éminent; l'orientaliste d'Herbelot. qui lui enseignait, à soixante-douze ans. la langue hébraïque ; Pélisson ; la Bruyère; Boileau, qui lui adressait son Épitresur l'amour de Dieu: Racine, qui lui soumettait Athalic; Santeuil, qui lui laissait corriger ses hymnes et qui disait de lui :

« Per quem rchgio manet inconcussa, sacerdos! (Pontife! par la main de qui l'inébranlable foi résiste à tous les siècles!) »

D'autres encore, l'abbé de Fleury , qui écrivait l'histoire sous ses yeux avec la modestie d'un disciple; l'abbé Ledieu, le commensal, le secrétaire et le confident de tous ses âges; lîourdaloue et le jeune Massillon, qui venaient à

Germigny et à Meaux essayer leurs sermons devant le maître de la parole.

Sa conversation était reposée, douce, facile aux entraînements de l'âme, sans pruderie et sans licence. Il aimait l'abandon, jamais l'indécence de l'entretien.

« Soyez enjoué, ne soyez pas plaisant, écrivait-il à un de ses familiers; la plaisanterie, quand elle est personnelle, touche de trop près à la raillerie, et la raillerie est souvent insipide ou offensante. »

Il estimait peu le rire, qui offense presque toujours la dignité ou la charité. L'homme plein de pensées graves ne résonne pas si creux. Jésus-Christ, son maître, n'avait pas ri une seule fois dans sa vie. Mais Bossuet aimait le sourire, qui n'est que la détente de l'esprit et la prévenance du cœur,

Depuis longtemps des souffrances sourdes, produites par son assiduité sédentaire au travail, laissaient craindre à ses amis qu'il ne fût menacé de la maladie de la pierre. Une se dissimulait pas à lui-même son affaiblissement. 11 avait le pressentiment de sa fin. Il fit ses adieux à son clergé, en 1702, dans un discours au synode des ecclésiastiques de son diocèse, discours où il rappela involontairement sa péroraison pathétique de l'oraison funèbre du prince de Gondé

« Ces cheveux blancs, leur dit-il, mes chers frères, m'avertissent que bientôt je dois aller rendre compte à Dieu de mon ministère, et que ce sera aujourd'hui peut-être la dernière fois que je vous parlerai! »

Il employa ses derniers jours à traduire en vers français les psaumes, seule poésie digne de lui, qu'il espérait, disait-il, entendre chanter dans le ciel et dont il aimait à se consoler d'avance sur la terre.

Cependant il doutait encore de la nature incurable de son mal. La conviction qu'il en reçut par la bouche de Fagon, le grand médecin du temps, lui donna la mort plus que la maladie elle-même. L'horreur de l'opération qu'il fallait se résoudre à subir prévalut sur la constance du philosophe et surlavertu du chrétien. Ine fièvre de terreur le saisit ; sa voix se perdit, sa plume faillit dans sa main; il ne put achever d'écrire lui-même le billet par lequel

il appelait à lui son confesseur pour préparer son âme à ce hasard d'une dangereuse opération. Il pâlit devant l'image de la torture que l'art allait lui faire subir. La vigueur de sa santé et la constance de sa fortune lavaient mal préparé à ce supplice. Il eut pitié de son corps, lui qui n'avait pas eu assez de pitié des larmes et du supplice de tant de proscrits. Il pleura, non devant la mort, mais devant la douleur.

Son neveu, l'abbé Bossnet, profita de cette faiblesse pour lui faire demander au roi la survivance de Févêché de Meaux, héritage résigné entre les mains d'un indigne héritier. Madame de Maintenon et le cardinal de Noailles, ne voulant ni condescendre à cette faiblesse de népotisme de Bossuet, ni contrister sa fin par un refus, conseillèrent au roi d'ajourner la grâce sans l'accorder ni la refuser à ce grand homme. Bossuet, dans un intervalle de son

mal, se traîna jusqu'à la cour pour solliciter le roi eu faveur de sou neveu : Louis XIV le reçut en père spirituel, mais il lui dit que l'heure n'était pas venue de penser à son héritage.

La fatigue et la fièvre le retinrent quelques jours à Versailles. Il y reçut les sacrements de l'Église et dicta son testament. L'énormité des dettes qu'il avait contractées par la négligence de ses affaires domestiques et par la prodigalité de sa main, jeta la consternation dans son esprit. Une langueur mortelle, mais lente, succéda aux accès du mal. On en profita pour le ramener à Paris. Ses sommeils, pendant les nuits, étaient entrecoupés de gémissements et de délire; on l'entendait se plaindre et se résigner à haute voix. Le jour, il se faisait lire constamment les Évangiles comme des promesses qu'il avait besoin d'entendre sans cesse pour se rassurer contre la mort.

« Je lui lisais, à sa demande, souvent cinq

ou six fois de suite le même Evangile, » écrit l'ami qui veillait auprès de sa couche.

Un cortège sans cesse renouvelé de courtisans, d'amis, de prêtres, assiégeaient sa porte. On sentait qu'une grande gloire du siècle allait s'éteindre, on voulait en recueillir les dernières lueurs. Les derniers soupirs des grands hommes sont un spectacle que la terre aime à retenir. Il avait repris la sérénité et la conûance de vivre. « Je vois bien, disait-il, que Dieu veut me conserver! »

L'ardeur de la controverse sacrée se rallumait en lui. Il revoyait ses livres contre les jansénistes. Il dictait des corrections à sa Politique sacrée. Son génie n'avait point pâli, il écrivait des lignes pleines du suc de ses plus robustes années.

« La foi, disait-il, est un flambeau; mais c'est un flambeau qui reluit dans un lieu obscur dont il ne dissipe pas toutes les ténèbres. S;

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tout était obscur, nous marcherions comme à tâtons dans une nuit profonde, en danger à chaque pas, et sans jamais pop'.oir nous convaincre. Mais aussi, si tout "y était clair, nous croirioDS être dans la patrie et dans la lumière de la vérité. Tout reconnaît le besoin que nous avons d'être guidés et enseignés, en dedans par l'esprit divin, en dehors par l'autorité de rÉglise! »

Il répétait souvent ce passage de l'Evangile, qu'il se destinait sans doute pour épitaphe à luimême :

« Celui-là est apparu dans le monde pour la perte et pour le salut d'un grand nombre ! »

La fièvre mortelle le consumait à grand feu.

« Cessez de me tromper, dit-il à ses amis; que la volonté de Dieu se fasse sur moi! Je sens mon anéantissement. Prions ensemble, je sens la machine se détruire ; prions, mais peu à la fois, à cause de mes douleurs ! »

C'était la semaine où l'Église commémore par la prière, le deuil et la joie, les supplices et la résurrection du Christ. Il s'unit de cœur aux cérémonies sacrées. On lui parla de sa mission si magnifiquement accomplie, de ses œuvres, de ses vertus, de sa sainteté, de sa gloire. A ce mot de gloire, qui avait peut-être été sa faiblesse, il s'indigna contre lui-même.

« Cessez ce discours, s'écria-t-il; ne parlez que de pardon; c'est le seul mot de l'homme! »

Le frisson monta enfin des membres au cœur.

La tête pensait et priait encore. On l'entendait balbutier en latin :

« Vira patior. sed scio cui credidi! (Je souffre la violence de la douleur et de la mort ; mais je sais en qui j'ai cru!) »

La foi survivait à cette vie. Il s'assoupit après ces paroles, et dormit paisiblement jusqu'au matin. A l'aube du jour, on entendit une respiration plus forte que les autres : c'était la dernière. Bossuet n'était plus. Le jugement commençait là-haut pour lui, la mémoire ici.

Cette mémoire est auguste, mais elle n'est pas sans [reproches. Il y a deux choses dans cet homme : l'homme et le talent. Le talent est incomparable, l'homme est inférieur au génie. Il eut la volonté droite, mais violente ; le génie immense, mais tyrannique; son caractère absolu, impérieux, ne fut pas seulement d'un grand apôtre, mais d'un grand juge. Il y a dans l'histoire des larmes qui protestent éternellement contre lui. Il apporta dans ce monde la guerre et non la paix. Une guerre éternelle remuera

sa mémoire dans son tombeau. Il fit quelque bien à la religion, aucun à l'humanité; mais il ût une gloire immense à sa patrie. Cette gloire du talent survit et grandit parmi les adorateurs de l'esprit humain. Elle ne tient pas à ses œuvres, mais à lui.

Sa philosophie naturelle était limitée par l'esprit dogmatique, d'où il envisageait systématiquement l'univers. Il fut plus théologien que philosophe. Les querelles sacerdotales dans lesquelles il a consumé sa vie ont vieilli; la distance les diminue tous les jours aux yeux de la postérité. Son Histoire univcrscUe n'est qu'un eu de génie, ses controverses ne sont que des éclats de voix dont on n'entend plus le sens de si loin, après deux siècles. Le quiétisme, le jansénisme, les subtilités des maximes de l'Église gallicane, sont des cendres froides qu'aucune parole du prophète ne peut rallumer.

Les lettres à ses religieuses, les conférences

avec ses synodes de Meaux, les sermons pour des prises d'habit dans les cloîtres, les oraisons funèbres même de quelques reines, de quelques princesses, ou de quelques amis de cour plus ou moins dignes de cette grande voix, ne sont plus par le sujet que de maya tfiques témoignages du néant de ces noms morts avec leur panégyriste. Tout est momentané, accidentel dans les occupations de cette longue vie, et rien, excepté la langue, n'est de nature à rester monumental dans les âges.

Mais c'est Bossuet qui est le monument de luimême. La nature était si grande en lui qu'elle a survécu et survivra éternellement à ses œuvres. C'est la grandeur de Dieu, ce n'est pas la sienne ; c'est la plus abondante, la plus imagée et la plus haute parole dont la nature ait doué des lèvres d*homme.

Bossuet esttellementincorporé dans la gloire de la France, qu'en le diminuant on retranche-

rait quelque chose à la majesté du génie français.

Ce nom ressemble à ces sommets des Alpes ou de lHimalaya, couverts de neiges ou de foudres, que les hommes n'habitent pas, mais qui font la renommée et l'orgueil des contrées que ces montagnes tiennent à l'ombre, et qui servent à mesurer la hauteur à laquelle la terre peut s'élever dans le ciel.

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