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Voilà les deux plus beaux génies de l'Église, de la politique, de Fépiscopat et de la chaire sacrée, unis jusque-là, par rattachement le plus paternel dans le cœur de Bossuet, par la déférence la plus filiale dans le cœur de Fénelon; l'un est déjà vieux, l'autre est jeune encore ; l'un descend et l'autre monte la pente de l'âge, des dignités et des honneurs de son ministère ; l'un, du haut de sa vie couronnée de cheveux blancs, fort de l'autorité de son aînesse dans l'épiscopat, de son antiquité dans
la foi, comme il nomme lui-même son auguste caractère, tend la main à l'autre pour l'élever, après lui, à cette espèce de grand pontificat qu'il exerce dans l'Église de France ; Bossuet se prépare, comme Élie, à laisser son mauteau à cet autre Elysée en montant au ciel ; il le sacre lui-même archevêque de Cambrai, avec des paroles prophétiques qui le désignent au monde comme son successeur dans la suprême magistrature de la foi, du dogme et des mœurs; il se complaît à montrer au monde dans ce jeune et éloquent disciple le flambeau sans ombre à la lumière duquel marcheront les fidèles dans UDe voie droite et sûre, après que Dieu l'aura éteint lui-même. C'est peu : ce vieillard est politique autant qu'il est pontife. Il a beaucoup à racheter par son zèle auprès de cette cour de Rome à laquelle il a beaucoup arraché en la violentant. Il lui doit la surveillance des esprits, l'extirpation des hérésies naissantes;
il doit au roi, dont il est l'œil et la bouche en matière ecclésiastique, l'apaisement des troubles religieux à peine étouffés, prompts à renaître dans le royaume ; il doit à l'hériter du trône, le duc de Bourgogne, confié à des précepteurs de son choix, de ne pas laisser exalter, corrompre ou altérer sa foi, qui sera celle d'un grand empire, par des vertiges, des démences ou des hallucinations dont il serait responsable envers le royaume. Enfin il doit à Dieu, dont il est le ministre par l'épiscopat et par l'inspiration, de ne pas trahir, par faiblesse de cœur ou par une lâche complaisance d'amitié, ce qu'il croit la vérité divine, le dépôt confié par la succession des apôtres au dernier de ces apôtres, lui 1
Tout à coup cet apôtre, ce Père de l'Église, ce maître de la doctrine, ce gardien de la foi, ce chef de l'épiscopat, ce ministre du roi, cet exterminateur de l'hérésie, ce vice-roi de Rome,
ce tuteur religieux de l'âme de l'héritier du trône, cette sentinelle de la paix du royaume, de la pureté de la foi, s'éveille au bruit d'étranges rumeurs répandues autour de lui. Il apprend que son disciple, son fils, son successeur prédestiné, le précepteur de l'héritier du trône, l'archevêque d'une grande Église, Fénelon enfin, se livre à des rêves politiques ou à des visions extatiques, plus voisines de la chimère que de la sainteté; il apprend que, dans un livre encore secret, mais qui a déjà transpiré à la cour et à la ville, le Télémaquc, Fénelon a écrit dans l'ombre du palais de Louis XIV, pour l'instruction du petit-fils, la plus sanglante satire du règne et le portrait le plus odieux de l'aïeul de son élève. Il apprend que ce livre, au lieu de donner à l'héritier du trône des leçons de gouvernement, lui dessine dans les nuages et lui pare de fausses couleurs une politique sans connaissance des hommes,
sans réalité et sans muscles, qui appelle toute autorité nécessaire tyrannie, qui ébranle la loi des rois en eux-mêmes, qui condamne toutes les traditions expérimentées jusqu'alors, qui les remplace dans son utopie de Salente par des puérilités ou des vanités sonores, qui préconise l'égalité au lieu de la hiérarchie, la multiplcité au lieu de l'unité du pouvoir, qui préconise le travail et qui proscrit le luxe ; livre, en un mot, ou plutôt rêve dont les fantômes se détruisent les uns par les autres, et dont la publication ne peut avoir d'autre effet, selon lui, que d'amollir l'esprit du roi futur et de dé* cevoir les peuples par d'incohérentes illusions ! Convaincu par le premier coup d'œil jeté sur les pages de cette utopie, l'esprit si gouvernemental de Bossuet s'attriste plus qu'il ne s'irrite, et; lorsqu'on lui apporte le Télémaque et qu'on lui parle du grand bruit que fait ce livre de son disciple dans le monde :
Non dit-il, je ne le lirai pas ; à mon âge, je ne lis plus de fables ! »
Depuis ce jour, Bossuet ne parle même pas de Fénelon, dans la crainte d'avoir trop à dire. Il déplore seulement tout bas que des aventures d'amour et des images de volupté soient reproduites avec complaisance par la main d'un archevêque chrétien devant l'imagination délicate d'un adolescent bientôt roi.
Mais d'autres bruits plus alarmants et plus incroyables montent à l'oreille de Bossuet. Il apprend que son disciple, fasciné par les extases et convaincu par les visions d'une jeune extatique, abandonne les augustes et saintes autorités vivantes de la foi pour chercher la doctrine et le salut dans les révélations dune aventurière dont l'esprit a flotté à tout vent des sens, et dont les mœurs même, quoique peutêtre chastes, n'ont pas été exemptes de soupçons. Il se fait lire les scandaleuses effusions
de piété de cette sainte Thérèse des salons ; il rêver en lisant les Torrents, véritables accès de délire, écrits sur le trépied des sibylles. Il se fait raconter ces scènes étranges de possession prétendue par l'esprit divin, scènes pendant lesquelles, en présence de Fénelon lui-même, madame Guyon succombe à l'obsession divine, et qui font dire à Bossuet, rougissant pour l'épiscopat :
« Et vous, 6 Seigneur! si j'osais, je vous demanderais un de vos séraphins, avec le plus brûlant de tous ses charbons, pour purifier mes lèvres de ce récit, quoique nécessaire! »
C'est dans ces séances, autorisées quelquefois par la présence de Fénelon, que madame Guyon prenait le nom d'épouse du Christ, racontait sa supériorité dans le cœur de son céleste époux sur la Vierge elle-même, et déclarait « que, dans l'état de purification parfaite où elle était montée par cette union, elle se refuserait à
prier, attendu que c'était aux serviteurs de prier, mais que l'épouse se bornait à demander les grâces, o
Bossuet, dans son incrédulité charitable pour de pareils excès de mysticisme chez son disciple, se tait longtemps; il interroge enfin avec une douce inquiétude Fénelon sur la réalité de sa participation d'esprit à de telles aberrations de bon sens, de convenance, de doctrine.
Fénelon lui jure qu'il se borne à admirer la piété de madame Guyon, à éprouver ses inspirations, mais qu'il tient son jugement en suspens, sa foi à l'abri, et qu'il est prêt à ratifier les yeux fermés tous les arrêts, sans exception,
que Bossuet lui-même portera sur ces nouveautés suspectes. Cette assurance, sans cesse renouvelée de bouche et par écrit, rend confiance à Bossuet et fait prendre patience à ses foudres.
On nomme, à la requête de l'archevêque de Paris M. de Xoailles, une commission de théologiens et d'évèques les plus vénérés de L'Église de France pour examiner cette affaire. A la demande de Bossuet, on y appelle Fénelon luimême, par respect et par impartialité. Fénelon n'y assiste pas, mais il promet de signer l'arrêt de ses collègues dans l'épiscopat.
L'examen est long et interrompu par des circonstances étrangères au procès. Madame Guyon, pendant ces lenteurs, cherche à prévenir let lui-même par une déférence apparente à son autorité : elle vient vivre à Meaux dans un couvent sous sa direction, elle se fait examiner par lui, elle reconnaît ses témérités, ell&
lui promet de se soumettre en tout au jugement des évoques et d'attendre ce jugement à Meaux sous sa main.
Tout à coup, Bossuet apprend que sa pénitente astucieuse l'a trompé, qu'elle s'est évadée de Meaux, et que, cachée dans Paris, peut-être avec la connivence de Fénelon, elle y continue ses séances dïnspirée et ses prédications.
La colère de Bossuet n'éclate pas encore, mais elle gronde. Le jugement des évêques est enfin lancé. Fénelon, qui a promis de signer, refuse sa signature. II fait plus : il écrit en faveur de madame Guyon, condamnée par ses collègues. Il publie son livre des Maximes des Saints, Il publie lettres sur lettres contre Bossuet, lettres pleines d'insoumission et de griefs sous d'apparentes déférences. L'opinion prend parti, des factions pieuses se forment, elles divisent îa cour et la ville.
Bossuet, longtemps muet par douleur et par
respect pour l'épiscopat, se croit enfin obligé de répondre pour l'Église menacée et pour luimême ; il répond dans une seule lettre aux quatre lettres accusatrices de Fénelon; et, dans une Relation du quiétisme. aux doutes de l'opinion publique. Il confond, mais avec ménagement encore, son ancien disciple; il respecte en lui l'antique amitié, le retour possible, le caractère épiscopal, la faveur de madame de Maintenon, la vertu enfin qu'il ne soupçonne pas en attaquant l'erreur. Ce n'est que par moments, et poussé par l'excès de l'injustice, qu'il laisse échapper le cri de son cœur ulcéré, et ce cri même n'est pas sans un dernier accent d'espérance et sans un dernier retentissement àe douleur et de tendresse pour Fénelon. Puis il s'afflige, il se justifie de la nécessité de parler.
« Si l'auteur de ces nouveautés, déjà condamné par l'Église avant nous, les cache, les enveloppe, les mitigé, et ne fait par là que les
rendre plus coulantes, plus insinuantes, plus dangereuses, faudra-t-il, pour des bienséance? du monde, les laisser glisser sous l'herbe, et relâcher les saintes rigueurs du langage théologique? Si j'ai fait airtre chose que cela, qu'on me le montre! Si c'est cela que j'ai fait, Dieu sera mon protecteur contre les mollesses du monde et ses vaines complaisances. »
Bossuet finit aussi par ressentir trop vivement peut-être l'injure humaine sous l'injure de la foi, et il lance lui-même l'injure oratoire à son adversaire, autrefois son fils.
« Après cela,, dit-il, monseigneur, je n'ai plus rien à vous dire, et je m'en tiens pour vos quatre lettres à cette unique réponse. S'il se trouve dans vos écrits quelque chose de considérable qui n'ait pas encore été réfuté, j'y répondrai par d'autres moyens (l'autorité romaine et l'autorité pontificale). Pour des lettres, compo. sez-en tant qu'il vous plaira; divisez la ville et
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la cour, faites admirer votre esprit et votre élo quence, ramenez les grâces des Provinciales i lettres de Pascal qui avaient charmé îe monde et contrasté rÉglis:?). Je ne veux plus avoir de part au spectacle que vous semblez vouloiï donner au public. »
« Une nouvelle pwphétesse, s'écrie-t-il ailleurs, a entrepris de ressusciter de nos jours l'hérésie ; c'est de cet enfant qu'elle est enceinte; l'ouvrage de cette femme n'est pas achevé. L'archevêque de Cambrai, un homme de cette élévation, est entré dans ce malheureux mystre ; il ne dira pas qu'il a ignoré cette ridicule communication des grâces par cette lemme en démence, ni ses prophéties, ni son prétendu état apostolique d'impeccabilité, et il Ta, de son propre aveu cependant, laisse estimer de tant d'illustres personnes qui se fiaient à lui. Il a donc laissé estimer une femme qui prophétisait les illusions de son cœur!...
» Je n'ai rien dit toutefois qu'après que la charité et la douceur ont fait leur dernier effort. En ce qui concerne Al. de Cambrai, je ne suis que trop justifié par ses lettres. Où placera-t-on cette jalousie qu'on m'impute à moi et âmes collègues? Et, s'il faut se justifier d'une si basse passion, de quoi serait-on jaloux dans le nouveau livre de cet archevêque ? Lui envierait-on la gloire de peindre de belles couleurs une femme comme madame Guyon? Si Dieu a voulu que l'Église eût dans la personne d'un de ses évêques ce prodige vivant de séductions, et si cette Priscille a trouvé son Montanus pour la défendre, qu'il prévienne, il en est temps encore, les jugements de l'Église ! Quant au roi, qui veut laisser, par respect, à l'Église toute la liberté de son examen et de sï qu'y aurait-il d'étonnant pourtant qu'il soutînt de son autorité les évoques qui marchent dans la voie droite? »
On voit partout ainsi dans Bossuet l'appel à la force suivre de trop près l'appel au bon sens. C'est le vice des convictions dominatrices et des caractères desnotigues
Dans cette polémique sur madame Guyon, à l'exception de quelques mots acerbes échappés à l'ardeur de sa foi et à la revendication de son caractère, mots trop provoqués par les apostrophes plus indirectes, mais plus blessantes, de Fénelon, Bossuet est jusqu'ici, dans cette querelle, l'homme du sens, de la patience et du devoir. Fénelon est l'homme de l'illusion, de l'inexpérience et du trouble. L'un rêve en visionnaire, contriste son maître, fait secte de quelques femmes exaltées, se dérobe au juge-
ment, s'engage, se retracte, abuse enfin de la patience et du silence de l'oracle de l'Église, pour l'appeler malgré lui dans la iice et pour publier, sous l'apparence d'une justification, des accusations contre Bossuet sans justice comme sans vérité. L'autre pense en apôtre et en politique ; il patiente en ami ; il compatit en vieillard ; il fait des efforts surhumains pour amortir le bruit, pour circonscrire le scandale dans les murs du sanctuaire; il n'éclate enfin, et il n'éclate avec larmes que-quand son silence deviendrait une défection de son épiscopat, une trahison de son ministère, une déslionoration de son caractère insulté.
Jusque-là, toute supériorité de raison, de mesure, d'égards, de tolérance et de conduite reste à Bossuet. La lecture des polémiques réciproques de ces deux antagonistes le grandit et diminue son rival. Ces deux hommes ne paraissent plus au même niveau ; quelque chose de
l'inconsistance féminine transpire dans la pose et dans l'accent de Fénelon. Bossuet a l'accent de l'homme et de l'honnête homme. On va en juger par les fragments suivants de sa dernière réplique à Fénelon; son indignation contenue y double la force des paroles, la réticence y est plus significative que le mot.
a Monseigneur,
» J'ai vu quatre lettres que vous m'avez adressées, et j'ai admiré avec tout le monde la fertilité de votre génie, la délicatesse de vos tours, la vivacité et les douces insinuations de votre éloquence. Avec quelle variété de belles paroles représentez-vous qu'on fait rêver les yeux ouverts, et qu'au reste il n'est pas permis de vous accuser de si grossières contradictions, sans avoir prouvé juridiquement que vous avez perdu l'usage de la raison !
» Vous poussez la plainte jusqu'à dire: Si je
suis capable d'une telle folie, dont on ne trouverait pas même d'exemple parmi les insensé? qu'on renferme, je ne suis pas en état d'avoir aucun tort, et c'est vous qu'il faut blâmer d'avoir écrit d'une manière si sérieuse et si vive contre un insensé. »
» Quelle élégance dans ces express quelle beauté dans ces figures : Mais, après tout, on ressent que des preuves de cette nature dans un point de fait, où il s'agit de savoir si vous vous êtes contredit ou non, ne peuvent être qu'éblouissantes, et qu'il faut revenir à la vérité...
» On aimerait mieux s'être expliqué plus précisément et employer son esprit à bien définir ses mots pour parler conséquemment, que de les tordre après coup pour se sauver comme on peut. Mais quoi ! les contradictions soDt un accident inséparable de la maladie qu'on ap- Delle erreur, et de celle qu'on appelle vaine et
ausse subtilité. La prévention demande une chose, la vérité en présente une autre. On avance des choses subtiles et alambiquées qui ne peuvent point tenir au cœur, et dont on se dédit naturellement. Quiconque est attaqué de ces maladies, quoi qu'il fasse, il ne peut jamais éviter de se contredire ; car celui qui erre, il faut qu'il en vienne à un certain point où il est jeté nécessairement dans la contradiction. Quand saint Paul a dit des faux docteurs qu'ils n'entendent ni ce qu'ils disent ni de quoi ils parlent si affirmativement; quand il a dit que la fausse science est pleine de contradictions, qui est un des sens de cette parole, où il établit les opposit i<>n s delà science faussement nommée; quand il dit que l'homme hérétique, sans vouloir donner ce nom à celui qui se soumet, et en l'appliquant seulement à celui qui se trompe dans la foi, s? condamne par son propre juge ment ; et lorsque enfin tous ceux qui s'opposent à lavera
rite, après avoir durant quelque temps, par -wi malheureux progrès, erré et jeté les a utres dans l'erreur, c'est-à-dire après avoir ébloui le monde par de spécieux raisonnements et par une éloquence séduisante, cesseraient d'< cer. parce que leur folie serait connue de tous, l'Apôtre ne voulait pas les faire lier, ni prouver juridiquement qu'ils avaient perdu la raison, et qu'il les fallait interdire. Il voulait seulement nous enseigner qu'il y aune lumière de la vérité qui se fait sentir jusque dans l'erreur. ... ; » Mais cette réputation d'avoir de l'esprit, loin d'excuser ces grands esprits qui se précipitent eux-mêmes et qui précipitent les autres dans l'erreur, au contraire, c'est ce qui les perd. Les grands esprit?, dit saint Augustin, les esprits subtils, magna et acuta ingénia. se sont jetés dans des erreurs d'autant plus grandes, que, se fiant en leur propre force, ils ont marché avec plus de hardiesse : In tanto
majores errores mierunt, quanto prœftdentius
tanquo./n suis viribus cucurrerent. Il ne faut pas les lier ni les renfermer comme vous dites ; ce sont là des raisonnements qui n'ont qu'une fausse lueur. Il n'y a souvent qu'à les laisser beaucoup écrire et étaler les lumières de leur bel esprit, pour les voir bientôt ou se perdre dans les unes et s'éblouir eux-mêmes comme les autres ou se prendre dans les lacets de leur vaine dialectique.
» Je le dis avec douleur, Dieu le sait : vous avez voulu raffiner sur la piété, vous n'avez trouvé digne de vous que Dieu beau en soi. La bonté par laquelle il descend à nous et nous fait remonter à lui vous a paru un objet peu convenable aux parfaits, et vous avez décrié jusqu'à l'espérance, puisque, sous le nom d'amour pur, vous avez établi le désespoir comme le plus parfait de tous les sacrifices ; c'est du moins de cette erreur qu'on vous accuse. Qui-
conque la voudra soutenir ne se pourra soutenir lui même; il faut que lui-même il se choque en cent endroits, ou pour se défendre, ou pour se couvrir et cacher son faible ; et vous venez dire : Prouvez-moi que je suis un insensé; et quelquefois : Prouvez-moi que je suis de mauvaise foi, sinon, ma seule réputation me meta couvert. Non, monseigneur, la vérité ne ic souffre pas : vous serez en votre cœur ce que vous voudrez, mais nous ne pouvons vous juger que par vos paroles, etc. »
Les torts de Tévêque de Meaux, dans la suite de cette affaire, ne furent que des excès de bon droit : il pousa la justice jusqu'à la vengeance. Mais il faut l'avouer à 3a décharge, ce tort fut moins le sien que celui de son âge avancé. Entraîné, dominé, gouverné par son neveu, l'abbé Bossuet, esprit médiocre, âme vulgaire, cœur haineux, caractère dépravé par la servilité, Le grand Bossuet parut rapetissé Jpar ce
neveu au niveau des inquisiteurs de la foi et des persécuteurs du génie. C'est ce neveu qui sollicitait à Rome les foudres de l'Eglise sur la tête de l'archevêque de Cambrai, avec la chaleur d"un saint qui solliciterait le ciel ; c'est lui qui semait la calomnie contre l'ancien disciple de son oncle, qui pressait les ministres et les ambassadeurs du roi d'arracher au pape une condamnation et des flétrissures, qui attaquait l'innocence des mœurs, lepiscopat, le talent, l'amitié, la vertu, et qui écrivait à ses correspondants de Paris, en parlant de Fénelon : « Nous tenons enfin cette bête féroce ! » Véritable type de ces zélateurs de la foi qui s'éfiorcent d'ajouter aux foudres du ciel l'injure et la diffamation, ces foudres abjectes des colères de l'homme! Mais le caractère d'un grand homme ne doit pas souffrir des bassesses d'un neveu qui portait mal ce beau nom. Il n'y a de parenté ici ni entre les génies ni entre les âmes.
Plût à Dieu que le caractère de Bossuet n'eût pas de tache plus indélébile que la tache imméritée qu'on a voulu faire rejaillir sur son nom par partialité pour Fénelon dans l'affaire du Télcmaque et du quiétisme ! Mais il y en a malheureusement une autre, qu'aucune indulgence ne peut absoudre, qu'aucun temps ne peut effacer. Il devint oppresseur des consciences ; il voulut faire régner sur les âmes par le glaive les dogmes qui régnaient sur le royaume. 11 ne se contenta oas d'être le grand prêtre
de la religion de son Dieu; il voulut être et il fut le grand prêtre de la religion de son prince.
Nous l'avons vu, dans sa dispute avec les ministres réformés, professer ce principe impie que la religion des sujets est obligatoirement conforme à la religion du prince : principe qui subordonne Dieu à l'homme, et qui fait pénétrer la tyrannie jusque dans le royaume inaccessible de la conscience.
Il faut le dire cependant, cette opinion chez Bossuet n'était pas une adulation envers le prince ; elle était une édification des dogmes. Le dogme, dans cet esprit théologique, était Dieu. La philosophie tout entière était dans son catéchisme.
Jamais la liberté de penser n'avait pénétré dans cette âme, et par conséquent jamais la tolérance. Il était tellement convaincu de l'évidente réalité de ses principes, qu'il n'admettait
pas que cette évidence ne frappât pas les autres hommes de la même évidence que lui ; il attribuait de bonne foi à l'obstination, à la révolte et à l'impiété d'esprit toute résistance à l'autorité de l'Église. Un incrédule, pour lui, ce n'était pas un libre penseur, c'était un rebelle. Théocratejusqu'au fond des entrailles, il croyait fermement que le devoir des rois était de faire régner son Dieu et leur Dieu sur la terre par la même loi et par la même contrainte qui leur sont prêtées pour faire obéir la loi de l'État. Il avait puisé cette théocratie implacable dans l'Ancien Testament : convertir ou exterminer, c'était sa tradition. Oubliant entièrement ses invectives contre les persécuteurs de l'Évangile opprimé, il admettait que l'Évangile, une fois triomphant, se fit persécuteur à son tour. Les martyrs de tout autre foi que la sienne n'étaient plus pour lui des martyrs, mais des factieux et des vaincus. Nous analysons cette pieuse ini-
quité de Bossuet, non pour la faire admirer, mais pour la faire condamner. Elle enlève à l'esprit humain, quelque grand qu'il soit, le premier instinct, la justice; elle enlève au christianisme sa première vertu, la charité; elle enlève à la religion sa première dignité, l'indépendance. C'est l'esclavage avilissant à la fois le maître et l'esclave, transposé du corps à l'àme; c'est l'homme livré garrotté à Dieu et à l'Église, au lieu de l'homme élevant librement son âme au ciel et marchant de lui-même à son Dieu et à son autel.
Cette doctrine était celle de Louis XIV, esprit au fond aussi docile qu'impérieux. Louis XIV était grand surtout par la volonté. Hors de luimême, ce roi ne comprenait rien. Son égoïsme royal était son génie. Toute liberté l'offensait, même celle de croire. L'uniformité de la foi et de la prière lui semblait une des majestés de la monarchie. La politique renforçait en lui ces
préjugés. Il ne se sentait pas assez roi tant que la libre croyance d'une partie de son peuple protesterait insolemment contre sa croyance de monarque. L'indépendance, quant au dogme, était pour lui une faction dans le ciel comme la liberté était une faction sur la terre.
La longue guerre civile et religieuse de la Ligue s'était terminée par l'abjuration de Henri IV. Ce prince avait vaincu avec les réformés, il allait régner contre eux. Sa foi avait suivi son ambition; il troquait avec des plaisanteries impies sa religion contre un trône. On sait son mot devenu le proverbe des ambitieux : « Paris vaut bien une messe ! »
Cependant, pour cimenter la paix entre ses anciens amis les protestants et ses nouveaux sujets les catholiques, ce roi, tolérant par poli-
tique, avait promulgué l'édit de Nantes qui assurait la liberté et l'égalité des deux cultes. Cet édit pesait aux catholiques, car l'égalité, ce n'était pas la victoire. Cet édit pesait également à Louis XIY; car, devenu catholique par la défection d'Henri IV au parti protestant, ce parti ne pouvait voir dans les successeurs d'Henri IV que des ennemis sur le trône.
Cependant, ni le cardinal de Richelieu, si exterminateur de l'aristocratie, ni le cardinal Mazarin, si pacificateur des troubles civils, n'avaient osé révoquer l'édit de Nantes. C'était la grande charte des libres croyants. Une moitié du royaume vivait à l'abri de cette charte.
On s'était borné, pendant la régence d'Anne d'Autriche, à convertir par la faveur partiale du gouvernement les familles influentes de la cour et des provinces. On achetait des consciences une à une, et, il faut le dire à la honte des convictions religieuses de cette époque en
France, elles ne se marchandaient pas à haut prix. L'exemple de Henri IV avait fait un jeu du changement de religion. On ne se sentait pas coupable d'abjurer pour un domaine ou pour un titre ce que le roi avait abjuré pour un trône.
Mais aussitôt que Louis XIV, entouré par Anne d'Autriche, sa mère, de fervents catholiques et de pontifes imbus des traditions espagnoles, eut le règne en main, le plan d'uniformiser la foi dans le royaume par la séduction, par la contrainte, et au besoin, par la violence, devint l'àme du gouvernement. Tout convergea de loin et constamment vers ce but.
Il ne fut pas difficile aux politiques de faire comprendre à ce jeune prince que le dernier levain de la révolte était dans le culte hétérodoxe, et qu'il ne serait vraiment roi qu'après qu'il aurait le droit de gouverner ses peuples au nom d'un Dieu pour ainsi dire royal.
Il ne fut pas difficile à ses évoques de lui faire envisager ce grand service rendu à l'Église comme une expiation des légèretés ou des scandales de sa jeunesse. Il crut que Dieu pardonnerait tout à un prince qui lui rendrait un peuple.
L'amour et la guerre suspendirent longtemps ces pensées; mais quand il fut à la fois lassé de gloire et de plaisirs, quand madame de Maintenon, le duc de Beauvilliers, le duc de Montausier, Bossuet, l'archevêque de Reims, le chancelier Letellier, toute la partie dévote de la cour, commencèrent à tourner son esprit oisif et scrupuleux sur les intérêts de la religion, Louis XIV reprit ce plan avec plus d'ardeur. De la séduction on passa à la contrainte. Des missionnaires escortés de dragons se répandirent, sous l'impulsion de Bossuet et même de Fénelon, dans les provinces de l'ouest du midi et de l'est, partout où le protestan-
tisme, plus enraciné dans des populations plus tenaces, résistait davantage à la prédication. Ce récit est affreux, mais nécessaire. Taire le mal, c'est le flatter.
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On autorisa les enfants, dès l'âge de sept ans, à abjurer valablement la religion de leurs pères. Les maisons des parents qui refusaient de livrer leurs enfants furent envahies et rançonnées par les troupes du roi. L'expropriation du foyer et le déchirement de la famille forcèrent les populations à fuir la persécution déclarée.
Le roi, inquiet de cette dépopulation, prononça la peine des galères contre ceux qui cherchaient la liberté dans la fuite. Il ordonna la confiscation de toutes les terres et de toutes les maisons vendues par les propriétaires qui
tentèrent de sortir du royanme. Il catégorisa la nation par conscience, excluant de presque tous les emplois et bientôt de tous les métiers ceux qui persisteraient dans le culte proscrit, en sorte que le peuple en fat réduit entre la vie et l'abjuration.
Le bannissement perpétuel fut prononcé contre les ministres qui entretiendraient et propageraient leur foi par la parole. Ces sévices soulevèrent des murmures et des séditions dans les provinces ainsi torturées; on les punit par des supplices. Le petit-fils du conseiller d'Henri IV, qui avait rédigé le texte de Ledit de Nantes, roué à Grenoble pour avoir revendiqué le bénéfice de Lacté royal. D'autres furent roués et pendus à Toulouse. « La France ressemble à un malade à qui on coupe bras et jambes pour le guérir, » écrit la reine Christine de Suède, qui visitait le royaume en ce moment. Bientôt orf organisa la proscription en masse. Toute la
cavalerie du royaume, oisive à cause de la paix, fut mise à la disposition des prédicateurs et des évoques pour soutenir les missions parle sabre.
« Le roi veut, écrivait le ministre Louvois, fils de Letellier, l'ami de Bossuet, qu'oie fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui refuseront de se faire de sa religion, et il faut pousser ces rigueurs jusqu'à l'extrémité envers ceux qui auraient le sotte gloire de vouloir se convertir les derniers. »
Bossuet approuvait donc ces persécutions; la foi religieuse et politique en justifiait à ses yeux lanécessité. Sa correspondance est pleine d'indices; ses actes pleins de complicité; son éloquence même, comme on va le voir, est pleine d'approbation et d'enthousiasme pour ces oppressions de l'âme et pour ces terreurs de l'hérésie.
Enfin, quand ces terreurs ne laissèrent presque plus de voix aux murmures, le roi osa le grand coup d'État contre la liberté de con-
science, La révocation de ledit de Nantes fut prononcée par un autre édit du roi.
Le parti de Bossuet et le parti de la cour, confondus dans une même joie, n'eurent qu'un cri pour applaudir au triomphe de la violence. La persécution jusque-là illégale et déguisée, devint loi de l'État. La patrie se déroba tout à coup sous les pieds de près d'un quart de ses enfants. 11 fallut abjurer ou le nom de Français ou la foi de sa conscience.
« Vous venez de voir sans doute, écrit madame de Sévigné le 31 octobre, Ledit par lequel le roi révoque l'édit de Nantes. Rien n'est si beau que cet édit! Et jamais un roi n'a fait et ne fera rien de si mémorable ! »
Ainsi, selon les lieux et les temps, il y a des applaudissements pour les persécuteurs comme pour les opprimés. L'esprit de parti dénature l'instinct d'équité et de pitié jusque dans L'âme des femmes . L'histoire seule est du parti desvictimes.
Les persécutions devenues légales qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes rappellent les plus célèbres proscriptions des annales humaines. On proposa l'emprisonnement en masse de tous ceux qui se déclareraient rebelles à la religion du roi. Les prêtres réformés eurent quinze. jours pour abjurer ou pour sortir du royaume.
Des milliers de familles, déracinées et expropriées de la patrie, s'enfuirent par toutes les frontières et par toutes les mers. Ces colonies
de proscrits se répandirent en Allemagne, en Angleterre, en Piémont, dans les montagnes des Vaudois, et jusqu'aux extrémités de l'Afrique et de l'Amérique. Les ordres du roi qui les condamnaient à l'expatriation leur défendaient en même temps la fuite. Les prisons ne suffisaient pas à les contenir, les galères regorgeaient de ces criminels préférant le martyre à l'abjuration.
Tout était crime à ceux qu'on retenait en France. Il leur était interdit d'avoir des serviteurs ou des ouvriers catholiques, de peur que la religion des maîtres ne corrompit leur domesticité. Il leur était interdit d'avoir des serviteurs protestants, de peur que leur maison ne devînt un asile pour des coreligionnaires. On les forçait d'assister aux cérémonies et de participer aux sacrements du culte qu'ils répudiaient du cœur.
Nous avons sous les veux des lettres de Bos-
suet qui discutent gravement ces mesures et qui décident à quels signes on pourra reconnaître la sincérité ou punir l'hypocrisie de ces assistances forcées aux cérémonies de l'Eglise. Ceux qui, en mourant, refusaient d'accomplir lesrits catholiques, étaient traînés sur la claie, jetés à la voirie comme des animaux immondes. La terreur alluma le fanatisme. Les Cévennés, contrée âpre et biblique du midi, firent explosion. On étouffa cette explosion dans le sang. Des assassinats réciproques consternèrent ces provinces. Un prêtre d'un zèle fanatique, l'abbé du Chaila, après avoir été mutilé comme missionnaire dans les Indes, revient torturer lui-même ses compatriotes protestants dans les Cévennes. Martyr à son tour, il est immolé sur les cadavres de ceux qu'il a immolés. Chacun est tour à tour ou tout à la fois bourreau et victime. Les prêtres catholiques et les ministres protestants sont, au gré des vicis-
situdes de la guerre, poursuivis, traqués, fusillés dans les antres des rochers de ces montagnes.
Trois armées du roi, commandées par des maréchaux de France, suffisent à peine à éteindre cette Vendée dans son sang. Tout meurt, tout fuit ou tout abjure. L'œil et la main du gouvernement ne sont plus occupés, sous la direction, ici paternelle, là cruelle, des théologiens, qu'à perpétuer une épuration domestique qui arrache les enfants aux pères et aux mères suspects ou obstinés, pour les dépayser de leur foi et pour les jeter dans les couvents sous des instituteurs d'un autre culte. Fénelon lui-même ne se distingue, dans cet apostolat politique, que par des moyens plus doux de persuasion ; mais il approuve, dans deux lettres, l'emploi des troupes et l'intimidation salutaire pour conduire à l'abjuration par la peur.
Quant à Bossuet, il triomphe et prend hardiment la responsabilité de la proscription sur le cercueil de son ami le chancelier Letellier, ministre, machinateur, auteur et exécuteur de ces barbaries. Dans l'oraison funèbre qu'il prononce de son ami, il l'envoie devant Dieu avec ses proscriptions pour titre de salut et de gloire.
« Nos pères, dit-il dans ce panégyrique, n'avaient pas vu, comme nous le voyons, une hérésie invétérée tomber tout coup à sur l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage de VaMtmitê, et le mérite du prince plus reconnu et plus avéré que son autorité même ! »
Puis, s'élevant jusqu'au lyrisme et entonnant le chant de triomphe sur la France purgée de tant de milliers de proscrits par la main de ces épurateurs de la foi :
« Ne laissons pas cependant, s'écrie-t-il,
passer ce miracle de nos jours ; faisons-en le récit aux siècles futurs ! Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de V Eglise, agiles instruments d'un prompt écrivain et d'une main diligente ! Hâtez-vous de mettre Louis XIV avec les Constantin et les Théodose! Avant ces empereurs, dont les lois proscrivirent les réunions des hérétiques, les sectes demeuraient unies et s'entretenaient longtemps, Mais, depuis que Dieu suscita des princes chrétiens pour interdire ces cultes aux hérétiques et que le clergé qui veillait sur eux les empêcha de les exercer en paticulier, les opiniâtres moururent sans postérité parce qu'ils ne pouvaient enseigner librement leur dogme. Ainsi tombait l'hérésie avec son venin. »
Et après avoir célébré une persécution récente et plus merveilleuse, selon lui ;
a Poussons jusqu'au ciel, reprend-il, nos acclamations ! et disons à ce nouveau Con-
stantin, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cents Pères de l'Église disaient autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques; c'est le digne ouvrage de votre règne! Roi du ciel, conservez le roi de la terre ! c'est le vœu de l'Église, c'est le vœu des évèques! »
« Quand le pieux chancelier scella enfin cette révocation du célèbre édit de Nantes, il s'écria qu'après ce triomphe de la foi et un si beau monument de la piété du roi, il n'avait plus qu'à mourir! C'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans les fonctions de son ministère! »
Après de telles paroles, il est impossible d'innocenter Bossuet de complicité dans cette tache du règne ; son implacabilité théologique changeait, par sa propre bouche, l'oppression de conscience en vertu. On gémit de cette fausse conscience, qui force l'histoire à inscrire, à
côté d'un si beau génie et d'un si grand zèle, Je titre de proscripteur.
Mais il le faut. Quand le zèle devient passion, il devient violence; et, quand le zèle emprunte la main du pouvoir politique, l'apôtre devient responsable du bourreau.
Hâtons-nous de jeter le voile sur cette partie de l'apostolat de Bossuet. Ce n'étaitpasson àmt , c'était sa logique qui était cruelle. Il ne se vengeait pas lui-même, mais il avait l'orgueil de croire qu'il vengeait Dieu Leçon terrible pout tous les excès de zèle, pour toutes les opinions et pour tous les temps!
La mort du prince de Gondé rappela le pontife à une éloquence plus digne de lui. Ce fut la dernière et la plus sublime de ses oraisons funèbres. Il semble qu'en approchant du tombeau lui-même, son génie en contractait la solennité. La mort du prince de Gondé, son premier protecteur et son admirateur le plus constant, lui disait que toute célébrité doit mourir.
Ces deux plus grandes gloires du siècle, l'un dans la guerre, l'autre dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraîner l'une et
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l'autre. Bossuet entendit l'avertissement dans son cœur et le répercuta dans sa voix. La péroraison de ce discours est le sommet de l'éloquence moderne.
La vieillesse, la contemporanéilé, l'égalité de niveau entre l'orateur et le héros couché à ses pieds, complétaient l'éloquence. Le spectacle était aussi grand que le discours.
« Jetez les yeux de toutes parts, dit Bossuet ; voilà ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros : des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des ligures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant, et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend.
» Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie
humaine! Pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros ! Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides ! Quel autre fut plus digne de vous commander ? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête ?
» Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : Voilà celui qui nous menait dans les hasards ; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre eût pu encore gagner des batailles ; et voilà que, dans son silence, son nom même nous anime, et ensemble il nous avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n'arriver pas sans ressources à notre éternelle demeure, avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel.
» Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom plus que tous atres ne feront jamais tout votre sang répandu; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant.
» Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qui a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau; versez des larmes avec des prières; et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-i-il vous être toujours un cber entretien ! ainsi puissijz-vous profiter de ses vertus! et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à Ja fuis de consolation et d'exemple 1
» Pour moi. s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince î le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire. Votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire ; Vous aurez dans cette image des traits immortels; je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi ; et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en actions de grâce ces belles paroles du bien-aimé disciple : Et hœc est Victoria qu.c£ vincit muncJu//i, fides nostra (la véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi).
» Jouissez, prince, de cette victoire ; jouissezen éternellement par l'immortelle vertu de ce
sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez un à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte : heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ! »
Bossuet se retira en regardant la mort avec la même majesté qu'il se retirait de la chaire sacrée. Il entra de plus en plus dans le recueillement de son crépuscule comme un prêtre qui s'enfonce dans l'ombre des nefs.
Ses apparitions à la cour devinrent plus rares, ses séjours à Meaux et dans sa retraite champêtre de Champigny plus longs. Il avait fini sa tâche, il avait fait régner par la parole et, malheureusement pour lui par le glaive, cette unité de culte qui, avec l'unité despoti-
que du trône subordonné à l'Église, était l'utopie de sa fie.
Comme pontife, il n'avait plus rien à désirer. Comme homme, il se résignait à n'avoir pas atteint le double but de sa vie ecclésiastique : l'archevêché de Paris et la dignité de cardinal. Le roi l'avait trouvé trop plébéien, le pape trop français pour grandir encore en lui le grand tribun de l'Église gallicane. On peut douter qu'il ne ressentît souvent avec une secrète amertume de cœur cette ingratitude du roi et ce ressentiment de Rome. C'était un de ces esprits qui ne séparent pas la grandeur morale de la grandeur des situations. Un épiscopat subalterne lui paraisait contraster injustement avec l'éminence de ses services et la supériorité de son génie. On voit de temps en temps, à travers ses lettres transpercer une certaine humiliation et un certain reproche non articulé de cette injure de sa destinée. L'archevêché de
Paris et la pourpre romaine manquaient, à ses yeux, à la décoration de son nom. Mais ces deux regrets, compensés par tant de respects de la cour et de l'Église, n'éclatèrent jamais sur ses lèvres. S'il murmura tout bas le mot des services mal rétribués, comme Strafford :
« Nolitefidem principibus et fillis hominis, quia non est salus in Mis (ne placez pas votre confiance dans les princes et dans les enfants des hommes, parce qu'il n'y a pas de salut en eux), » il ne les prononça jamais tout haut.
La foi et la piété refermèrent silencieusement et saintement ces cicatrices de son cœur, Il mit sa gloire dans sa foi, et sa foi dans sa gloire. 11 n'attrista pas sa vieillesse ni ses amis par ces retours sur l'ingratitiude des hommes et sur les espérances trompées, qui sont les consolations des petites âmes et le dédain des grandes. Il vieillit en Dieu comme il avait vécu en lui.