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AU DIGNE SUCCESSEUR

De Guiciiard-Josepii DUVERNEY

Qui enseigna l’anatomie et la physiologie à Bossuet,

Au maître qui, sans que je lui ai jamais rien demandé, m'a prodigué tant de précieux témoignages d’encouragement et de sympathie,

A M. le Professeur Ed. PERRIER,

MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES ET DE L’ACADEMIE DE MÉDECINE, DIRECTEUR DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ D’ACCLIMATATION,

MEMBRE DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’iNSTRUCTION PUBLIQUE, COMMANDEUR DE LA LÉGION D'HONNEUR,

Hommage de profonde, sincère et respectueuse reconnaissance.

D' A. F. LEDOUBLE.

Tours, le 15 Janvier 1913.

PRÉFACE

Lorsque, en son plein éclat, Ronsard eut décoré De son célèbre ami Maistre Ambroise Paré Les Œuvres, en gravant à leur page première, Comme au marbre, les vers d’un Sonnet Liminaire ('), Il proclama bien haut en quel insigne honneur Devait tenir son bienfaiteur,

Son orgueil, sa vive lumière,

Pour son savoir, son art et son labeur,

Le Pays qui de sa naissance eut l’heur.

(1) Sonnet de P. Ronsard, paru en tête des OEuvres d'Ambroise Paré, Paris, U. Buon, 1575, in-folio. On le chercherait vainement dans l’édition Blanchemain des Œuvres de Ronsard. Il a été réimprimé pour la première fois par l’abbé L. Froger, dans son Ronsard ecclésiastique, p. 48 (Mamers, Fleury et Dangin, 1882).

Tout cela que peut faire en quarante ans d’espace Le labeur, l'artifice, et le docte sçavoir :

Tout cela que la main, l’usage et le devoir,

La raison et l’esprit commandent que l’on face ;

Tu le poux voir. Lecteur, comprins en peu de place,

En ce livre qu’on doit pour divin recevoir :

Car c'est imiter Dieu, que guarir, et pouvoir Soulager les mal heurs de noslro humaine race.

Si, jadis Apollon, pour aider aux mortels,

Receut en divers lieux et temples et autels,

Nostre France devroit (si la maligne Envie

Ne luy silloit les yeux) celebrer ton bon-heur :

Poète et voisin j’aurois ma part en ton honneur,

D’autant que ton Laval est près de ma patrie.

PRÉFACE

Comme le Prince de la Lyre ,

Comme le Cygne Vendômois, Quoique indigne de ce délire ,

Je voudrais ici pouvoir dire,

Selon les rites d’autrefois,

Comme il est juste qu’on admire En ses Traités, en ses Discours Le Savant par qui, de nos jours, S’illustrèrent la Ville et l’Ecole de Tours.

Lorsque, dans Rabelais, j’ai lu quelque chapitre Où le joyeux conteur s’exprime comme un pitre Au rire de génie, au masque cramoisi Et vineux d’un Bacchus, qui se moque et qui raille Et qui cingle, et souvent jusques au sang fouaille Les plus Grands, impuissants devant ses vifs lazzi, — Il m’arrive parfois, pour l’effet du contraste,

De prendre Bossuet...

Pure, profonde, vaste,

L’onde de son discours me porte lentement,

Au rythme de son calme et noble mouvement.

Mais quand, après avoir cité l'Ecclésiasie ('),

Son verbe, dont l’airain emplissait le Saint-Lieu, Censure les plaisirs, les honneurs, les richesses,

Comme un glas, il rappelle aux plus fières Princesses, Au plus puissant des Rois, combien le monde est peu, Qu’il n'est de vrai bonheur que d’obéir à Dieu...

(1) « Vanitas vanitatum, "dixit Ecclesiastes : vanitas vanitatum, et omnia vanitas ». Ecc. I.

PRÉFACE

Or, voici qu’à nos yeux le professeur Le Double,

Qui naguère sut lire au texte étrange et trouble Où Quaresmeprenant est anatomisé,

Qui nous fit contempler en savant, en artiste,

Le portrait par lui précisé De Maistre Rabelais « adextre anatomiste » ('), —

Nous montre le Prélat, précepteur du Dauphin,

Le Prêtre au doigt orné de l'anneau d’améthyste,

AttentiJ aux leçons d’un docte médecin

Pour voir et pour savoir ce qu’est le corps humain ; —

Bossuet admirant avec quel artifice \ Remarquable tout est ménagé dans ce corps,

Et selon quel dessein agissent les ressorts.

Si bien aptes chacun à rendre leur service ,

Si fins, si délicats, mais solides et forts,

Mécanique parfaite en son économie,

Dont l’âme du Croyant curieux est ravie Et pleine à déborder d’un indicible émoi,

Quand sa science ardente et libre en étudie La merveilleuse anatomie Afin d’y découvrir le comment ? le pourquoi ?

El la mystérieuse Loi De la Création, de l’Etre, de la Vie,

Et quand ce qu’elle y trouve est le mol de sa Foi !

Au Doute Méthodique a fait appel Descarie ;

Mais Science et Raison sont les fermes appuis Qui le mènent au but. « Je pense, donc je suis. »

Toute Philosophie en la sienne a sa charte.

« Douter quand il le faut », — dit aussi Bossuet (a). Croire les choses, non parce qu’on les veut croire,

(1) Rabelais anatomiste et physiologiste, par le Dr Le Double. Préface de M. Mathias Duval. Paris, E. Leroux, éditeur, 1899.

(2) De la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. I, art. 17.

PRÉFACE

Ou qu’il est dit ainsi dans quelque ancien grimoire, Mais parce qu’on a vu qu’elles sont en effet,

Et que l’on se convainc, quoique la nuit soit noire,

Que le concret existe à côté de l’abstrait.

L’Homme ainsi, par lui seul, résout le grand problème Du Monde, microcosme où de Tout est un peu :

Il n’a que se chercher, s’interroger soi-même (') ;

Et, quoiqu'il soit rivé sur le terrestre lieu,

Si, conduit en cela par une foi profonde,

Il sait étudier le système du Monde,

Mieux il le connaîtra, mieux il connaîtra Dieu.

Descarte analysait comment naît, du globule De matière, le corps; cherchait comment circule Le sang ; attribuait aux « esprits animaux »

Les « réflexes » par quoi s’animent les organes,

Fit scrutait le fœtus jusque dans ses arcanes...

Puis, comme lui, l'Aigle de Meaux,

Ayant pris son essor au travers de l’espace,

Suivit la lumineuse trace De la Science unie à la Raison.

Il crut voir dans la Mort des esprits qui s’épuisent,

Et, lorsque les ressorts de notre être se brisent.

Ces atomes subtils qui se volatilisent... (*)

Mais il vit plus encor, ce Chrétien sage et bon,

Cependant qu’il penchait sa méditation

Sur le corps déjà froid, sur la corruption

De la « chair de pêché » que, pour la mieux absoudre,

L’Architecte Divin écrase et met en poudre,

Afin de la refaire à sa mode et selon

Le plan premier de sa Création (1 2 3).

(1) Lettre au pape Innocent XI sur l'Instruction du Dauphin, fils de Louis XIV.

(2) Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse d’Orléans.

(3) Sermon sur la Mort.

PRÉFACE

Disciple de Descarte, ainsi l'auguste Prêtre Cherche par la Science, aspire à se connaître Et, dans le noir chaos, sonde en ses causes l’Etre. En voyant son néant, il frissonne d’effroi,

Mais il tressaille aussi d’un amoureux émoi, Semblable à l’ « Ange de l’Ecole »...

Discours de la Méthode el Somme de la Foi Donnent à sa sainte parole Leurs meilleurs arguments abstraits,

Que fortifie alors le spectacle des faits :

Lorsque l’esprit voit clair, toute terreur s’envole, Et toute peine se console,

Lorsque, considérant les choses de plus près,

Le faible cœur humain n’a plies rien qui l’affole...

Oui, Science el Raison, ce sont là vos bienfaits.

O Bossuet, Descarte, Rabelais !

C’est par vous que devant ces grands noms se prosterne Le culte du Savant Philosophe moderne...

Lui-même infatigable, en son habile main,

Tient tour à tour le scalpel et la plume ;

Et, disséquant le corps humain,

L’animal en son germe, et la plante en sa glume, Il les confronte lous d’un regard souverain... (')

(1) Dr Le Double. Traité des variations du système musculaire de l'homme el de leur ’ signification au point de vue de l'anthropologie zoologique. — Préface de 'il. Marey (2 vol ). Paris, Sclileiclier, éditeur, 1807 ; Traité des vuriations du système osseux de l'Iwmme. — Préface de M. Chauveau (3 vol ). Paris, Vigot, éditeur, 1903-1906-1912, etc.

PRÉFACE

De la race cherchant l’histoire et le destin,

Il scrute par delà la bruine Des âges de pierre et d'airain ;

Lors d’un geste magique, il découvre, il exhume Les mystères de son passé le plus lointain... (’)

Puis en lois d’un rythme certain,

Maître encyclopédiste, il exprime, il résume Ces faits décrits en maint volume Consacrant le Savant, le Penseur, l’Écrivain, (*) —

Auxquels se plaît la Muse, émue en son langage, Avant qu’elle se taise, à rendre un juste hommage.

Tours. Janvier igi3.

Horace HENNION.

(1) D' Le Double. La Grolle des fées de Mellray à l'époque néolithique (Reconstiuiion à l’Exposition nationale de Tours de 1892), 15“ mille. Tours, 1892; La

Musique dans les temps préhistorique. Tours, 1892 ; La Médecine et la Chirurgie dans les temps préhistoriques et protohisloriques. (VP Congrès préhistorique de France.) Paris, Vigot, éditeur, 1910, etc.

(2) Loi des prédispositions morbides ; — Loi du développement simultané, corrélatif, mais en sens inverse du crâne et de la face ; — Loi de contemporanéité des variations anatomiques ( Lois de Le Double).

INTRODUCTION

« Il est plus facile de connaître l’homme en général que les hommes en particulier », a observé avec une grande hauteur de vue La Rochefoucauld. Au xvii9 siècle, il n’y a personne auquel cet aphorisme de l’auteur des Pensées et des Maximes puisse être mieux appliqué qu’à Bossuet. On ne parle guère que de ses Oraisons funèbres, de son Discours sur l’histoire Universelle, de ses Variations des églises protestantes, bien qu’il ait écrit une cinquantaine d’autres ouvrages dont beaucoup, cependant, seraient encore lus avec autant déplaisir et non moins de fruit. Qu’on n’en soit pas trop surpris. Le Démosthène de la chaire catholique, comme l’a appelé La Bruyère, a si peu recherché lui-même, de son vivant, le titre d’auteur que nombre de ses manuscrits n’ont été sauvés que par un très heureux hasard et imprimés que longtemps après qu’il était allé, comblé d’ans et de louanges pieuses, dormir (1) son suprême sommeil sous les dalles de la basilique où il avait solennellement officié. Parmi ceux-ci il faut citer La connaissance de Dieu et de soi-même qualifiée aussi U Introduction à la philosophie (2). Ce traité fut retrouvé parmi les papiers de Fénelon; l’archevêque de Cambrai avait emprunté pour l’instruction du petit-fils de Louis XIV, du Duc de Bourgogne, et oublié de rendre à l’évêque de Meaux le manuscrit que celui-ci avait composé

(1) En 1704.

(2) C’est le titre que porte la copie trouvée dans les papiers de Fénelon.

pour celle du grand Dauphin. Imprimé pour la première fois, en 1722, sans nom d’auteur et sous le titre d ’ Introduction à la philosophie, il fut attribué à Fénelon par des critiques peu clairvoyants. Ce ne fut qu’en 1741, que son origine fut nettement établie et que, sur l’ordre de l’évêque de Troyes, neveu de Bossuet, une nouvelle édition en fut publiée sous le nom du véritable auteur et sous le titre que celui-ci avait indiqué lui-même (1), mais dans laquelle, hélas ! le texte du manuscrit ne fut pas scrupuleusement respecté.

L’évêque de Troyes s’était laissé persuader par d’obscurs médicastres, d’une part, qu’il devait, pour l’honneur de son oncle, maintenir l’ouvrage au courant des découvertes effectuées depuis un certain nombre d’années en anatomie , en physiologie et en médecine, et les grammairiens du commencement du xvni* siècle trouvaient, d’autre part, incorrect le style de celui qui, par la valeur de chacun de ses mots fondus en un ensemble prestigieux, la magie de ses antithèses, le coloris si heureux de ses images qui font passer devant nous comme une fantasmagorie de peintures lumineuses, la pompe soutenue de ses périodes, a revêtu la langue de la Patrie d’une incomparable splendeur. Ainsi les corrections, les mutilations, les interpolations infligées par les écrivains de Port-Royal aux Pensées de Pascal, n’ont pas été épargnées à La connaissance de Dieu et de soi-même et c’est vraisemblablement pourquoi sa haute valeur philosophique et scientifique est restée jusqu’ici mal appréciée. Ce n’est pas seulement, en effet, une œuvre d’une haute portée philosophique, c’est aussi une œuvre qui est venue à son heure ajouter un nouveau chapitre à l’histoire des sciences biologiques. C’est, sinon en totalité, du moins en majeure partie,

(1) Dans une lettre adressée par lui au pape Innocent XI.

INTRODUCTION

plus et mieux qu’un traité d’anatomie et de physiologie humaine, c’est le premier traité d’anatomie et de physiologie humaine, rédigé en français, qui se distingue par son ordre, sa clarté et sa simplicité.

Un descendant de Jean I Ferrand, de Champigny-sur-Veude, médecin ordinaire de la reine Eléonore d’Autriche, seconde femme de François Ier (1); de Jean II Ferrand, successivemen t conseiller et médecin de la reine mère Catherine de Médicis et médecin de Charles IV, de Henri III et des ducs de Montpensier (2); de Pierre Descartes, d’abord médecin à Tours puis à Châtellerault (3), René Descartes, le grand réformateur de la philosophie et des sciences, après avoir déclaré clans son Discours de la méthode (VIe partie) que « toutes nos pensées proviennent et dépendent de l’union et comme du mélange de l’esprit avec le corps... qu’on se pourrait exempter d’une infinité de maladies tant du corps que de l’esprit, et même aussi peut-être de l’affaiblissement cle la

(1) Auteur d’un traité De nephrisis et lithiasis seu de renum et vesicæ calculi définitio, qui eut au moins deux éditions, l’une en 1530, l’autre en 1601. Après avoir exercé avec succès l’art de guérir à Châtellerault, il s’établit à Poitiers où il devint recteur de l’Université, en 1568, sous le décanat de François Pidoux. (Cf. L’Histoire de l’ancienne Faculté de médecine de Poitiers (1431- 1793) par J. Jablonski, in Républicain de la Vienne, feuilleton n” 8).

(2) Des notes qu’il a laissées, deux de ses frères, Michel Ferrand, lieutenant général de la Sénéchaussée de Châtellerault et Antoine Ferrand, Juge, lieutenant civil et criminel au Châtelet, ont tiré les éléments d’un petit ouvrage sur les fièvres, imprimé, à Paris, chez M. Sonnius, rue Jacob, à l’enseigne de Saint-Jacques.

(3) C’est le père de Joachim Descartes, conseiller au Parlement de Bretagne, qui épousa, le 15 janvier 1589, Jeanne Brochard dont il eut deux filles et deux garçons, Pierre et René Descartes. La généalogie de René Descartes a été de la part d’un des historiens les plus érudits de la médecine, du Dr Cabanès, l’objet d’une étude très approndie publiée dans le n° 4, p. H7 (avril 1912) de la Médecine internationale illustrée. Sur la bienveillante intervention de mon savant confrère, M. Maurice Robin, directeur-propriétaire de la Médecine internationale illustrée, a bien voulu me prêter les clichés de trois dessins figurant dans cette étude. Je les en remercie sincèrement l’un et l’autre.

XVI [feOSSÜET AftAtOMlSTE

vieillesse si on avait assez de connaissances de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus... et que s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusqu’ici, c’est dans la médecine qu’il faut le chercher», a ajouté qu’il allait consacrer le temps qui lui restait à vivre à essayer de la faire progresser (1).

La mort qui le frappa à l’âge de cinquantequatre ans (2) ne lui permit pas de tenir cet engagement, mais avant de le prendre il s’était déjà intéressé très sérieusement, pour le plus grand profit à la fois de la philosophie et de l’art de guérir, à trois des sciences sur lesquelles l’art de guérir s’appuie principalement, j’ai nommé l’anatomie, la physiologie et l’embryologie. Est-il bien nécessaire de rappeler le traité De l’homme et le traité De la formation du fœtus intitulé également Description du corps humain et de toutes ses fonctions (3) et les pages qui sont consacrées dans

(1) Le père de la pensée moderne avait, par sa grande réforme de la philosophie et des sciences, principalement en vue de donner une méthode rigoureuse et des fondements assurés à la médecine et à la morale, ramenés par lui à une sorte d'hygiéne supérieure, but et couronnement de toutesles autres sciences et quieûtabouti — ce fut le rêve humanitaire de ce cerveau génial — à prolonger indéfiniment la vie humaine et peut-être à supprimer la mort.

(2) Il appert d’une lettre de Descartes que dés 1638, c’est-à-dire un an après la publication du Discours de la méthode et de la Dioplrique il travaillait à composer, « en partie d’après les livres, en partie d’après ses propres observations et ses raisonnements », un Abrégé de médecine (Cf. Lettres à M. Zuitlicheu, t. VIII, p. 410. Œuvres complètes de Descaries publiées par V- Cousin). L’Abrégé de médecine n’a jamais vu le jour. En feuilletant les œuvres du grand philosophe, éditées de son vivant ou après sa mort {Supplément aux (Œuvres de Descaries, manuscrits iuédits, précédés d’une introduction sur La méthode par le comte Foucher de Careil ; Ladrange et Durand, Paris, 1859) il est facile, toutefois, de s’assurer que ses connaissances en médecine proprement dite (pathologie, thérapeutique, matière médicale, médecino légale et hygiène) étaient très étendues.

(3) Publiés l’un et l’autre avec des remarques et des planches dues à médecin de la Flèche, Louis de La Forge, après la mort

INTRODUCTION

le premier à la défense de la circulation du sang (1)

de Descartes, par Clerselier. Paris, Th. Girard, 1664, in-4. Une traduction latine du premier traité fut imprimée à Leyde, peu de temps avant l’apparition du texte français ; elle était due à Florent Schuyl, professeur de philosophie à Bar-le-Duc ; on lit au bas d’une des planches qui accompagnent cette traduction fp. 25) la mention suivante: Figura musculi secundum aulographum (sic) Des- Cartes delineata, ce qui prouve que le philosophe avait dessiné lui-même d’après nature au moins certaines des planches anatomiques qui devaient illustrer son livre (Lugduni Balavorumex ofûcina Hackiana, 1664, in-4). D’après Brunet, 'quelques exemplaires portent la date de 1662.

Après avoir traité, dans le livre des Principes des lois générales du monde physique. Descartes reporta son attention sur l’homme et les animaux, et, dés qu’il fut un peu débarrassé des tracasseries que lui avait suscitées son implacable ennemi Yoel, il s’adonna tout à l’anatomie et aux expériences physiologiques. C'est à cette époque fl64o) qu’ayant reçu dans sa maison d’Egmond où il se faisait apporter d’Alcmaer et des autres localités du voisinage toutes sortes d’animaux propres à la dissection, la visite d’un gentilhomme qui lui demandait à voir sa bibliothèque et qui le priait de lui dire quels étaient les livres de physique qu’il estimait le plus, il le conduisit dans une galerie donnant sur une cour et lui montra un veau, à moitié disséqué, masqué par un rideau qu’il tira et répondit : <r Voilà ma bibliothèque, voilà l’étude à laquelle je m’applique le plus. » (Baillet, Vie de Descartes , t. II, p. 273).

Et ce n’est pas la seule fois qu'il a confessé son goût pour les dissections anatomiques et vanté leur utilité pour les médecins et les philosophes. Les lignes suivantes que je lui emprunte en témoignent également : « J’ai considéré non seulement ce que Vesalius et les autres écrivent de l’anatomie, mais aussi plusieurs choses plus particulières que celles qu’ils écrivent lesquelles j’ai remarqué en faisant moi-même la dissection de divers animaux. C’est un exercice où je me suis souvent occupé depuisonze ans et je crois qu’il n’y a guère de médecin qui y ait regardé de si près que moi....,

« Il est impossible d’éviter les discours de ceux qui veulent parler sans raison : et celui dont vous m’écrivez doit avoir l’esprit bien faible, d’aller par les villages pour voir tuer des pourceaux, car il s’en tue bien plus dans les villes que dans les villages, où je n’ai jamais été pour ce sujet. Mais, comme vous m’écrivez, ce n’est pas un crime d’être curieux de l’anatomie, et j’ai été un hiver à Amsterdam que j’allais quasi tous les jours dans la maison d'un boucher lui voir tuer des bêtes, et faisais apporter de là en mon logis les parties que je voulais anatomiser plus à loisir; ce que j’ai fait plusieurs fois en tous les lieux où j’ai été. » Œuvres complètes, t. VIII, pp. 100-174.

(1) Descartes fit, en 1631, — peu de temps par conséquent après la publication de l’ouvrage Prima exercilatio de motu cordis et sanguinis in animalibus dans lequel Harvey a fait connaître sa découverte de la circulation du sang* — un voyage en Angleterre.

contre les anathèmes de la Faculté de Médecine de la rue de la Bûcherie, aux conditions de la

Il est probable, bien que sa correspondance ne nous apprenne rien à cet égard, qu’il eut l’occasion d’y rencontrer le médecin de Charles Ier. Dans tous les cas c’est à cette époque qu’il commença à répéter et à montrer à ses amis les expériences entreprises par celui ci pour prouver l’exactitude de la nouvelle doctrine qui faisait scandale dans le monde savant (Cf. Lettre au Dr Pemplius, de Louvain) et à consacrer à la défense de cette nouvelle doctrine de longues pages dans ses écrits. En voici une extraite du plus connu d’entre eux, du Discours cle la méthode, paru en 1637 :

« Si on me demande comment le sang des veines ne s’épuise point, en coulant ainsi continuellement dans le cœur, et comment les artères n’en sont trop remplies, puisque tout celui qui passe par le cœur s’y va rendre, je n’ai point besoin d’y répondre autre chose que ce qui a déjà été écrit par un médecin d’Angleterre auquel il faut donner la louange d’avoir rompu la glace en cet endroit et d’être le premier qui a enseigné qu’il y a plusieurs petits passages aux extrémités des artères, par où le sang qu’elles reçoivent du cœur entre dans les petites branches des veines, d’oüil va derechef vers le cœur ; en sorte que son cours n’est qu’une circulation perpétuelle, ce qu’il prouve fort bien par l’expérience ordinaire des chirurgiens, qui, ayant lié le bras médiocrement fort, au-dessus de l’endroit où ils ouvrent la veine, font que le sang en sort plus abondamment que s’ils ne l’avaient point lié ; et il arriverait tout le contraire, s’ils le liaient au-dessous, entre la main et l’ouverture ou bien qu’ils le liassent très fort au-dessus, car il est manifeste que le lien médiocrement serré, pouvant empêcher que le sang qui est déjà dans le bras ne retourne vers le cœur par les veines, n’empêche pas pour cela qu’il n’y en vienne toujours de nouveau parles artères, à cause qu’elles sont situées au-dessous des veines et que leurs peaux étant plus dures, sont moins aisées à presser; et aussi que le sang qui vient du cœur tend avec plus de force à passer par elles vers la main, qu’il ne fait à retourner de là vers le cœur par les veines ; et puisque ce sang sort du bras par l’ouverture qui est en l’une des veines, il doit nécessairement y avoir quelques passages au-dessous du lien, c’est-à-dire vers les extrémités du bras, par où il y puisse venir des artères. Il prouve aussi fort bien ce qu’il dit du cours du sang par certaines petites peaux, qui sont tellement disposées en divers lieux le loqg des veines, qu’elles ne lui permettent point d’y passer du milieu du corps vers les extrémités, mais seulement de retourner des extrémités vers le cœur, et de plus par l’expérience qui montre que tout celui qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de temps par une seule artère lorsqu’elle est coupée encore même qu’elle fût étroitement liée fort proche du cœur, et coupée entre lui et le lien, en sorte qu’on n’eût aucun sujet d’imaginer que le sang qui en sortirait vint d’ailleurs ».

Descartes a eu une idée non moins nette du jeu des valvules du cœur, de la distentiou des artères par l’afflux du sang qui s’en

INTRODUCTION

vision, au mécanisme des actions réflexes (1) etc., et clans le second, à l’exposé de l’origine cellulaire de toute organisation, de l’ordre d’apparition des parties constituantes de l’embryon humain et des

échappe et d’où résulte le battement, qui, aux poignets, constitue le pouls et même de la contractilité vasculaire. « La peau dont ses branches sont composées se pouvant étendre plus ou moins, selon la qualité du sang qu’elles contiennent, se resserre toujours quelque peu de soi-même, au moyen de quoi elle chasse ce sang vers le cœur », a-t-il déclaré en traitant de la veine-porte (De la formation du fœtus).

Après cela on s’explique pourquoi, dans sa seconde réplique à Riolan, Harvey a fait appel au témoignage de Descartes en le qualifiant de vir acutissimus, ingenio pollens.

(1) On appelle actions réflexes ou plus simplement réflexes la transformation dans un point de l’axe cérébro-spinal ou du grand sympathique d’une impression sensitive en une impression motrice et vice versa. On admet quatre espèces de réflexes :

1° Ceux où les impressions sensitives et les impressions motrices sont transmises par les nerfs cérébro-spinaux (la marche, le saut, la course, etc.)

2° Ceux dont la voie centripète est un nerf sensitif du système céphalo-rachidien et la voie centrifuge un nerf moteur du grand sympathique et le plus souvent un nerf vaso-moteur (secrétions salivaires, certains mouvements du cœur, etc.)

3° Ceux dont l’action centripète a pour siège un nerf de la vie végétative (sensibilité obtuse des viscères) et l’action centrifuge un nerf moteur de la vie de relation (réflexe respiratoire, crises convulsives dues à la présence de vers dans les intestins, etc.)-

4° Ceux dont la voie de conduction centripète et la voie de conduction centrifuge se trouvent dans les filets du grand sympathique (secrétions intestinales, dilatation de la pupille par suite de l'existence de vers dans le tube digestif, etc-).

Dans les traités de physiologie il est dit que bien qu’Astruc eut, dés 1743, en comparant à un rayon qui se réfléchit sur une surface lisse, la transformation d’une impression sensitive en une impression motrice, usé du terme réflexe, ce ne fut qu’aprés que Robert de Whytt, Prochaska, etc., eussent précisé les lieux où s’accomplit cette tranformation (la sensorium commune et la moelle) et la façon dont elle s’accomplit, que le terme susdit prit définitivement place dans le vocabulaire scientifique (Impressionum sensoriarum inmotarias reflexio, 1784).

Ce n’est pas exact.

Au mois de décembre 1898, à l’occasion du triduum scientifique et littéraire organisé à Tours pour célébrer le troisième centenaire de la naissance de Descartes, j’ai affirmé dans une longue lettre, publiée in-extenso par la plupart des grands journaux politiques parisiens et tourangeaux, que l’honneur de la découverte des actions

modifications qu’elles subissent jusqu’à la naissance (1) etc.? Est-il besoin de citer aussi le traité des Passions de l’âme où la physiologie tient plus de place que la morale, et, parmi les œuvres iné-

réflexes revient à Descartes. Je retranscris les dernières lignes de cette lettre :

« L’idée que l’acte musculaire devient automatique par l’éducation est ancienne. On la retrouve dans Aristote et Léonard de Vinci a même reconnu que les mouvements réflexes persistent parfois alors que la volonté s’efforce de les suspendre, mais c’est incontestablement avec Descartes que cette idée a pris de la consistance et revêtu un caractère scientifique. »

L’illustre auteur du Discours de la méthode a interprété, en effet, tous les mouvements des animaux au moyen de la disposition admirablement agencée de leurs organes et à l’aide des esprits, vapeurs ou fluides subtils qui se formaient dans le cœur et le cerveau, s’accumulaient dans les cavités du cerveau, pénétraient à travers les pores de cet organe, et, de là, se rendaient dans les nerfs qui, euxmêmes, les portaient aux muscles et en déterminaient les contractions, Alors ceux-ci, gonflés par les esprits réfléchis, — qu’on note bien ces expressions, — imprimaient aux parties mobiles les déplacements dont elles sont susceptibles.

Eh bien! il est acquis aujourd’hui qu’il y a dans l’axe cérébrospinal des centres de mouvements automatiques / Ces mouvements, Garpenter les explique ou croit les expliquer par les vibrations moléculaires des fibres et des cellules nerveuses, sans s’apercevoir qu’il n’en sait pas beaucoup plus à cet égard que n’en a su l’immortel enfant de La Haye. Ces mouvements, enfin, que Descartes a attribués à des esprits réfléchis, Legallois, Marshall- Hall, Prochaska, Pfliiger, Garpenter, etc., les appellent actions reflexes en lui empruntant même le nom qu’il a créé.

En revendiquant pour le grand penseur dont le marbre décore le square du musée de la ville de Tours, la découverte de Y automatisme ou plutôt des actions réflexes, je n’ai donc rien exagéré. Sur ce point, je suis, au surplus, d’accord avec les plus célèbres naturalistes français et étrangers, et particuliérement avec Huxley « qui range Descartes au nombre des physiologistes qui méritent une place distinguée, à côté de celui qui a rendu son nom immortel en démontrant la circulation du sang chez l’homme et chez les animaux. »

Je n’insiste pas : la déclaration de Huxley doit convaincre les plus sceptiques et satisfaire l'orgueil national le plus exigeant.

(i) « Dans la formation des plantes et des animaux, a-t-il écrit (De la formation du fœtus), il y a cela de commun qu’elle s’effectue, toutes deux, avec les particules de matière roulées en rond par la force de la chaleur : In eo convenu formatio planlarum et animalium quod fiant a partibus maleriæ vi caloris in orbem convolutœ. »

Ces particules de matière qui se meuvent pour composer un élé-

Introduction

îît

dites du maître publiées par le comte Foucher de Careil, les Expérimenta où sont relatés la nature et le résultat de ses expériences sur les animaux (1) et les Observations sur la nature des plantes et des animaux (2)?

Bossuet, évêque orthodoxe attaché à la doctrine de saint Thomas et de saint Augustin (3), a suivi plus exactement l’exemple du génial enfant de La Haye, si passionnément médecin, que de ses disciples si exclusivement philosophes. Il n’est pas resté autant qu’eux replié sur lui-même en tête à tête avec sa pensée ; il a eu davantage qu’eux les yeux tournés vers les choses du dehors. On a dit de lui (4) qu admirateur de Descartes il en fut le correcteur n’en pouvant être le disciple ni l’émule. Bossuet a, il est vrai, essayé de concilier le Cartésianisme et la Foi, redressé, en raison des progrès imprimés à l’anatomie et à la physiologie par Duverney, Sténon etWinslow, ses professeurs ou ses pénitents, diverses erreurs anatomo-physiologiques qu’on trouve dans le Discours de la méthode , L’homme , La formation du fœtus, etc., évité de chercher une explication physico-chimique ou mécanique à tout phénomène naturel dont la cause lui échappait, mais là ne s’est pas borné son rôle. Il a su, et j’espère pouvoir arriver à le démontrer dans ce livre, unir d’une façon plus intimeet plus étroite encore

ment cellulaire globuleux qui est l’origine de toute organisation végétale ou animale, n’est-ce pas ce qu’on prétend encore ?

(1) S’il ne s’est pas flatté, il a « en physiologie —, je copie ses propres expressions, — fait autant d’expériences qu’il y a de lignes dans ses écrits ».

(2) 11 y a lieu de croire que les pensées Sur la génération des animaux et sur les saveurs, sont apocryphes.

(3) Ils sont, de-ci de-là, appelés par Bossuet dans ses sermons : le grand saint Thomas, V incomparable saint Augustin.

(4) Nourrisson. Introduction à la philosophie de Bossuet, Paris, 1832.

UOSSUET ANATOMISTE

que Descartes la métaphysique et les sciences d’observation et d ’expérimentation et à ce titre, mériter autant que lui, sinon plus, d’être considéré comme un des fondateurs de la psycho-physiologie moderne.

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