POURQUOI
L’homme n’est pas seulement la synthèse de la nature, comme l’a dit Aristote, il en est aussi le chefd’œuvre. Sans parler de ses facultés intellectuelles qui l’ont conduit, à travers les flots de poussière, que soulève la houle des âges, au degré de bonheur et d’indépendance dont il jouit aujourd’hui et assuré sa suprématie sur tous les autres êtres qui peuplent la terre, avec quel art, quelle beauté, quelle suprême harmonie, s’accordant avec la force et la solidité, son corps n’est-il pas construit !
Les fondements de nos phares et de nos monolithes établis d’après les principes d’une géométrie savante, laissent à désirer quand on connaît les règles qui ont présidé à la distribution des os du pied.
L’insertion d’un mât de vaisseau dans son emplanture ne peut se comparer à l’articulation de la colonne vertébrale avec le bassin.
Les tendons et leurs poulies de réflexion ont une perfection qu’on chercherait en vain dans les cordages les plus habilement disposés.
Nul instrument de musique ne peut rivaliser avec l’appareil vocal.
L’hydrodynamique retrouve ses pompes et ses soupapes dans le cœur et les canaux circulatoires.
Et quelques progrès que les physiciens aient fait faire à la fabrication des télescopes, des microscopes et des chambres obscures, l’œil demeure toujours le plus merveilleux de nos instruments d’optique.
Aussi, à la vue de cette étonnante organisation où tout a été si bien compris et coordonné, Galien (1) s’est-il exclamé : « qu’un livre d’anatomie est le plus bel hymne qu’il soit donné à l’homme de chanter au Créateur. » Cicéron, Pascal, Fénelon, Racine fils, Delille, Montesquieu (2), etc., ont poussé le même cri d’admiration.
Voici en quels termes Bossuet a exprimé la sienne (3) :
« Notre corps devait être composé de beaucoup d’organes capables de recevoir les impressions des objets, et d’exercer des mouvements proportionnés à ces impressions.
« Ce dessein est parfaitement exécuté (4). Tout est ménagé dans le corps humain avec un artifice mer-
(1) s Sacrum sermonem quem ego conditoris nostri verum bymnum compono.existimoque in hoc veram esse pietatem, non si taurorum hecatombas ei plurimas sacrificaverim et casias aliaque sexcincta odoramenta ac unguenta, sufïumigaverim, sedsi noverim ipse primus. deinde etaliis exposuerim sedsi noverim ipse primus, deinde et aliis exposuerim quœnam sit ipsius sapientia, quæ virtus, quæ bonitas. » Galien. De usu partium. lib. 111.
« Ce livre est un hommage à Dieu », a écrit Vésale en tète de son De corporis humant fabricâ.
(2) Cicéron. De naturâ deorum, lib. II, 55 ; Fénelon. Traité de T existence et des attributs de Dieu; Pascal. Pensées-, Racine fils. La Religion-, Delille. Les Trois Règnes ; Montesquieu. Séance de T Académie des sciences de Bordeaux, du25août 1718.
(3) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, art. 2.
(4) D’après de Lens, Inspecteur honoraire d’Académie, un des meilleurs annotateurs avec son père, le D' de Lens (Adrien-Jacques), membre de l’Académie de médecine, décédé en 1846 et son fils, Emilo de Lens, ancien interne des hôpitaux de Paris et ancien aide d’anatomie delà Faculté de médecine de Pans, des œuvres de Bossuet, et que je citerai encore plus loin, ainsi que les siens :
« L’explication donnée par l’auteur du dessein qui a présidé à l’organisation de notre corps peut, dans sa brièveté, soutenir la comparaison avec celle que Fénelon a développée dans la première partie du Traité de T existence de Dieu. Nous ne croyons diminuer en rien la gloire ni le mérite de Fénelon en rappelant que, dés le commencement de l’éducation du duc de Bourgogne, il eut
veilleux. Le corps reçoit de tous côtés les impressions des objets sans être blessé. On lui a donné ces organes pour éviter ce qui l’offense ou le détruit et les corps environnants, qui font sur lui ce mauvais effet, font encore celui de lui causer de l’éloignement. La délicatesse des parties, quoiqu’elle aille à une finesse inconcevable, s’accorde avec la force et la solidité. Le jeu des ressorts n’est pas moins aisé que ferme ; à peine sentons-nous battre notre cœur, nous qui sentons les moindres mouvements du dehors, si peu qu’ils viennent à nous ; les artères vont, le sang circule, les esprits coulent, toutes les parties s’incorporent leur nourriture, sans troubler notre sommeil, sans distraire nos pensées, sans exciter tant soit peu notre sentiment...
« Ainsi nous pouvons dire avec assurance que, de toutes les proportions qui se trouvent dans les corps, celles du corps organique sont les plus parfaites et les plus palpables.
« Tant de parties si bien arrangées et si propres aux usages pour lesquels elles sont faites; la disposition des valvules ; le battement du cœur et des artères ; la délicatesse des parties du cerveau, et la variété de ses mouvements, d’où dépendent tous les autres ; la distribution du sang et des esprits ; les effets différents de la respiration, qui ont un si grand usage dans le corps : tout cela est d’une économie, et s’il est permis d’user de ce mot, d’une mécanique si admirable, qu’on ne la peut voir sans ravissement...
« Il n’y a genre de machine qu’on ne trouve dans le corps humain. Pour sucer quelque liqueur, les lèvres servent de tuyau et la langue sert de piston. Au poumon est attachée l’âpre-artère (1), comme une
entre les mains une copie de l’ouvrage de Bossuet qui fut retrouvée, parmi ses papiers, après sa mort- * De la connaissance de Dieu et de soi-même, Paris 1905, p. 189, note 1.
(1) La trachée-artére était appelée aspre-artére par les Anciens en raison des bosselures résistantes qu’elle présente et dont elle est redevable aux portions d’anneaux cartilagineux qui entrent dans sa constitution.
espèce de flûte douce d’une fabrique particulière, qui, s’ouvrant plus ou moins, modifie l’air et diversifie les tons. La langue est un archet, qui, battant sur les dents et sur le palais, en tire des sons exquis. L’œil a ses humeurs et son cristallin, où les réfractions se ménagent avec plus d’art que dans les verres les mieux taillés : il a aussi sa prunelle, qui se dilate et se resserre ; tout son globe s’allonge et s’aplatit selon l’axe de la vision, pour s’ajuster aux distances, comme les lunettes à longue vue. L’oreille a son tambour, où une peau, aussi délicate que bien tendue, résonne au mouvement d’un petit marteau (1) que le moindre bruit agite ; elle a, dans un os fort dur, des cavités pratiquées pour faire retentir la voix, de la même sorte qu’elle retentit parmi les rochers et dans les échos. Les vaisseaux ont leurs soupapes ou valvules, tournées en tous sens ; les os et les muscles ont leurs poulies et leurs leviers : les proportions qui font et les équilibres et la multiplication des forces mouvantes y sont observées dans une justesse où rien ne manque. Toutes les machines sont simples ; le jeu en est si aisé et la structure si délicate, que toute autre machine est grossière en comparaison. »
Plus de deux siècles se sont écoulés depuis que ces lignes ont été écrites : aux machines industrielles mues par les bras de l’homme, une chute d’eau ou le vent, ont succédé les machines industrielles hy-
(i) Bossuet aurait-il été sous ce rapport plus instruit que Descartes, qui, dans l’Homme , a passé sous silence les osselets de l’ouïe V... « Pour les petits filets nerveux qui servent d’organe au sens de l’ouïe, ils sont tellement disposés au fond des concavités des oreilles qu’ils peuvent être facilement mus, tous ensemble et d’une même façon, par les petites secousses dont l’air du dehors pousse une certaine peau fort déliée qui est tendue à l’entrée de ces concavités, et qu’ils ne peuvent être touchés par aucun autre objet que par l’air qui est au-dessus de cette peau, car ce seront ces petites secousses qui, passant jusqu’au cerveau par l’entremise de ces nerfs, donneront occasion à l’Ame de concevoir l’idée des sons.» (Descartes, l’Homme, t. IX des OEuvres complètes cit. p. 367.)
dro-thermiques et l’assertion du prédicateur qui, par sa maîtrise oratoire, a illustré le siège épiscopal de Meaux, est plus exacte que jamais.
Comme les machines industrielles hydro-thermiques, la machine animale, — cette force en acte qui a conscience d’elle-même, comme l’a définie Duns Scott, le docteur Subtil, — emprunte, en effet, aux corps hydro-carbonés ses aliments de chauffe ; elle les brûle et de cette combustion résulte de la chaleur dont une partie se transforme en travail. Les moteurs matérielsde cette machine sontles muscles ; les leviers, les os ; les coussinets protecteurs qui tempèrent les chocs et résistent aux pressions, les cartilages ; les ressorts, les articulations ; l'huile qui sert à les graisser, un liquide onctueux, filant, semblable à du blanc d’œuf, la synovie ; les scories, l’acide carbonique, l’urée, l’acide urique, lacréatine, la créatinine, l’hypoxanthine, l’inosite, etc. ; les appareils d’excrétion, les poumons, les reins, le foie, l’intestin, la peau, etc.; l’âme et le régulateur, le système nerveux.
Que de supériorités pourtant la machine animale n’a-t-elle pas sur les machines industrielles hydrothermiques !
Toujours sous pression, elle entre en fonction après une soixantaine de secondes seulement ; sous un poids moindre elle transforme en travail une bien plus grande quantité de la chaleur produite (un cinquième au lieu d’un dixième) ; elle se répare d’elle-même quand elle cesse de fonctionner. On peut calculer d’avance la somme de kilogrammètres que fournira avant d’être usée telle ou telle chaudière ou s’ébat la vapeur. Un canon est hors de service après un certain nombre de coups tirés. Dans l’organisme vivant les rouages se renouvellent d’euxmêmes après quelques heures de repos.
Mais je cède de nouveau la parole au célèbre évêque :
« A rechercher de près les parties, on y voit de toute sorte de tissus; rien n’est mieux filé, rien n’est mieux passé, rien n’est serré plus exactement.
« Nul ciseau, nul tour, nul pinceau ne peut approcher de la tendresse avec laquelle la nature tourne et arrondit ses sujets.
« Tout ce que peut faire la séparation et le mélange des liqueurs, leur précipitation, leur digestion, leur fermentation et le reste, est pratiqué si habilement, dans le corps humain, qu’auprès de ces opérations, la chimie la plus fine n’est qu’une ignorance.
« On voit à quel dessein chaque chose a été faite : pourquoi le cœur, pourquoi le cerveau, pourquoi les esprits, pourquoi la bile, pourquoi le sang, pourquoi les autres humeurs. Qui voudra dire que le sang n’est pas fait pour nourrir l’animal ; que l’estomac et les eaux qu’il jette par ses glandes, ne sont pas faits pour préparer par la digestion la formation du sang ; que les artères et les veines ne sont pas faites de la manière qu’il faut pour le contenir, pour le porter partout, pour le faire circuler continuellement ; que le cœur n’est pas fait pour donner le branle à cette circulation; qui voudra dire que la langue et les lèvres, avec leur prodigieuse mobilité, ne sont pas faites pour former la voix en mille sortes d’articulations ; ou que la bouche n’a pas été mise à la place la plus convenable pour transmettre la nourriture à l’estomac ; que les dents n’y sont pas placées pour rompre cette nourriture, et la rendre capable d’entrer; que les eaux qui coulent dessus ne sont pas propres â la ramollir, et ne viennent pas pour cela à point nommé ; ou que ce n’est pas pour ménager les organes et la place que la bouche est pratiquée de manière que tout y sert également à la nourriture et à la parole : qui voudra dire ces choses, fera mieux de dire encore qu’un bâtiment n’est pas fait pour loger, et que ses appartements, ou engagés, ou dégagés, ne
sont pas construits pour la commodité de la vie, on pour faciliter les ministères nécessaires ; en un mot, ilseraun insensé quine mérite pas qu’on lui parle...
« Plusieurs choses font remarquer combien est grand et profond l’artifice dont il est construit.
« Les savants et les ignorants, s’ils ne sont pas tout à fait stupides, sont également saisis d’admiration en le voyant. Tout homme qui le considère par lui-même trouve faible tout ce qu’il en a ouï dire; et un seul regard lui en dit plus que tous les discours et tous les livres.
« Depuis tant de temps qu’on regarde et qu’on étudie curieusement le corps humain, quoiqu’on sente que tout y a sa raison, on n’a pu parvenir encore à en pénétrer le fond. Plus on considère, plus on trouve de choses nouvelles, plus belles que les premières qu’on avait tant admirées : et quoiqu’on trouve très grand ce qu’on a déjà découvert, on voit que ce n’est rien, en comparaison de ce qui reste à chercher.
« Par exemple, qu’on voie les muscles si forts et si tendres ; si unis pour agir en concours, si dégagés pour ne se point mutuellement embarrasser ; avec des filets si artistement tissus et si bien tors, comme il faut, pour faire leur jeu ; au reste, si bien tendus, si bien soutenus, si proprement placés, si bien insérés où il faut : assurément on est ravi, et on ne peut
quitter un si beau spectacle Et cependant tout
cela est mort, faute de voir par où les esprits s’insinuent, comment ils tirent, comment ils relâchent, comment le cerveau les forme, et comment il les envoie avec leur adresse fixe : toutes choses qu’on voit bien qui sont, mais dont le secret principe et le maniement n’est pas connu.
« Et parmi tant de spéculations faites par une curieuse anatomie, s’il est arrivé quelquefois à ceux qui s’y sont occupés, de désirer que pour plus de commodité les choses fussent autrement qu’ils ne les voyaient, ils ont trouvé qu’ils ne faisaient un si
vain désir que faute d’avoir tout vu ; et personne n’a encore prouvé qu’un seul os dût être figuré autrement qu’il n’est, ni articulé autre part, ni être emboîté plus commodément, ni être percé en d’autres endroits, ni donner aux muscles dont il est l’appui une place plus propre à s’y enclaver; ni enfin qu’il y eût aucune partie, dans tout le corps, à qui on pût seulement désirer ou une autre température (1) ou une autre place. »
C’est aussi l’avis de tous les grands constructeurs, de tous les grands architectes, de tous les grands mécaniciens. Et Yaucanson lui-même, qui a ravi son siècle par ses inventions déconcertantes, n’y contredirait pas lui qui, arrêté par la difficulté d’imprimer un mouvement de flexion à la main droite de son joueur d’échecs, disséqua les deux poignets d’un supplicié et y trouva les indications qu’il avait vainement demandées au calcul et à la méditation.
Si ardente et si sincère qu’ait été la foi de Bossuet, les influences profanes n’ont cependant pas laissé que de s’y glisser. Ce délégué de la Faculté de théologie de Paris auprès de Louis XIY, a rencontré pour exprimer la libre recherche scientifique des phrases si heureuses, si définitives, que des savants illustres lui en ont emprunté plusieurs, celle-ci notamment que Pasteur a inscrite en exergue à la première page d'un de ses plus importants Mémoires et développé et commenté à diverses reprises dans le corps de ce Mémoire et dans un Discours académique (2) : « Le plus grand dérèglement de l’esprit,
(1) Au xviie siècle ternpéralure signifiait constitution, tempérament, état des choses. Cf. Dictionnaire de Littré.
(2) Pasteur, Mémoire sur la bière, ses maladies, etc., Paris, 1876, et réponse à Gosselin. Bulletins de l’ Académie de Médecine, 1873. Gf. également A.-F. Le Double : Pasteur et Bossuet, Chronique médicale, pp. 271, 302, 405- Paris, 1903.
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Cliché de la Médecine internationale illustrée.
Maison natale de René Descartes A La Haye, Touraine.
c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. »
Il s’est, mais dans un but essentiellement spiritualiste et chrétien, servi comme fil d’Ariane pour se retrouver dans ces obscures profondeurs peuplées de révélation et de rêves où se cache la vérité, du doute méthodique (1), (ce qui est à l’observation positive ce que le sens clinique est à la pratique médicale) ; il a déclaré que « c’est une partie de bien juger que de douter quand il faut... et que la vraie règle de bien juger est de ne juger que quand on voit clair (2). » Mais l’évidence présentée comme le critérium de la vérité, c’est ce qu’a préconisé Descartes (3).
De même que Descartes aussi (4), mais en invoquant le précepte de l’Evangile : « Considérez-vous attentivement vous-même » et la parole du Psalmiste :
(1) En faisant appel au doute méthodique pour composer le Discours de la Méthode, dénommé à bon droit la charte de toute la philosophie, Descaries ne s’est conformé qu’à la recommandation de Cicéron, ainsi qu’en témoigne la ligne ci-après du De officiis :
Dubilando ad veritalem pervenimus.
(Par le doute nous arrivons à la vérité.)
(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. I, art. 17.
(3) Et presque toute l’Ecole philosophique française du xvne siècle.
(4) 11 n’y a pas que dans le Discours de la méthode et le traité De l’homme que Descartesainsistésur la nécessité absolue de l’observation de l’homme pour le philosophe et le médecin. La préface mise par lui eu tête De la formation du fœtus commence par ces lignes : « Il n’y a rien à quoy l’on se puisse occuper avec plus de fruit qu’à tascherde se connoistresoy-même ; et l’utilité qu’on doit espérer de cette connoissance ne regarde pas seulement la morale, ainsi qu’il semble d’abord à plusieurs, mais particuliérement aussi la médecine ; en laquelle je crois qu’on auroit pu trouver beaucoup de préceptes très assurez, tant pour guérir les maladies que pour les prévenir, et mesme pour retarder le cours de la vieillesse, si on s’estoit assez étudié à connoistre la nature de nostre corps et qu’on n’eust pas attribué à l’âme des fonctions qui ne dépendent que de luy et de la disposition de ses organes. »
« O Seigneur, j’ai tiré cle moi une merveilleuse connaissance de ce gue vous êtes », Bossuet a fondé sa psychologie sur l’observation de l’homme, innovation grave, contraire à la dialectique scolastique (1). Avec quelle chaleur éloquente et persuasive n’a-t-il pas, en effet, à l’apogée de sa situation et en pleine possession de son génie, insisté sur l’importance capitale de l’étude de l'homme ! « C’est, a t-il déclaré (2), celle qui, en nous présentant le moins de difficulté, offre, en même temps, à nos recherches le but le plus plausible et le plus noble.... car pour devenir un parfait philosophe l’homme n’abesoin d’étudier autre chose que lui-même et sans feuilleter tant de livres, sans faire de pénibles recueils de ce qu’ont dit les philosophes ni aller chercher bien
loin les expériences il n’a que se chercher et
s’interroger soi-même. »
Assurément le sincère spiritualiste, catholique et chrétien, que fut le plus admirable styliste qui ait jamais écrit notre langue, s’est ingénié, surtout et
(1) Contraire à la dialectique, scolastique, mais très ancienne ; le Tvcadi aeaur o'v de Socrate et de Platon avait la même signification. Ce précepte fameux mentionné par Juvénal dans sa satire XI était, suivant lui, de la sybille Phëmonoë. Diogène l’a attribué à Thalès. Les Grecs du temps de Périclés étaient convaincus qu’il avait une origine céleste. Quoi qu’il en soit, ils le prisaient si baut qu’on l’avait gravé en lettres d’or dans le vestibule du temple de Delphes.
Apprendre à se connaître est le premier des soins Qu’impose à tous mortels la majesté suprême,
a écrit également un contemporain de Bossuet, La Fontaine (Fable XXXII, livre XII). Avant Bossuet, saint Bernard avait déjà bien compris ce qu’il y a de puissance et d’élévation dans les recherches scientifiques qui ont l’homme pour objet lorsque dans un mouvement d’indignation philosophique il s’est adressé en ces termes aux sceptiques de son temps : « Si te nescieris, eris similis ædificanli sine fundamenlo , ruinant non structurant faciens.n
(2) Lettre au pape Innocent XI sur l’instruction du dauphin, fils de Louis XIV.
avant tout, à découvrir, dans l’homme, ce microcosme,
Cet étrange résumé de la nature entière,
depuis la cellule — [la cellule dont les éléments atomiques sont, comme ceux des corps inorganiques, fournis par l’atmosphère, le sol ou les eaux] — jusqu’à la vertèbre, « une force supérieure à la nature visible » et dans la nature (1), « une Sagesse profonde qui développe avec ordre et selon de justes règles tous les mouvements que nous voyons. » Mais pour tenter le suprême effort de dégager à son point de vue propre, le sentiment caché de notre grandeur et de notre misère devant l’éternel inconnu, il n’a pas pris pour base l’agnosticisme des conquêtes de la science. Il n’a pu, au contraire (2), « contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu’a faites la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l’art a trouvées pour raccommoder à notre usage. » Il a affirmé (3) « que les sciences et les arts font voir combien l’homme est ingénieux et inventif.... et qu’en pénétrant par les sciences, les œuvres de Dieu, et en les ornant par les arts, il se montre vraiment fait à son image, et capable d’entrer, quoique faiblement, dans ses desseins. » Et à une époque où les esprits avides de connaissances ne se portaient qu’en hésitant vers les sciences, ce sermonnaire que son tem-
(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même. Ch. IV, art. i. Le mot nature proposé par Bossuet comme équivalent de sagesse divine a inspiré à de Lens ( loc . cit. supra p. 185, note 2) les réflexions suivantes : « Ce mot a servi, depuis le physicien Straton et le poète Lucrèce jusqu’à d’Holbach, Lamettrie et quelques médecins de nos jours, à dissimuler le vide de bien des théories matérialistes et athées. 11 serait donc utile que tout homme qui veut garder en son cœur la croyance à Dieu et à l’immortalité de l’âme, prît l’habitude de se rendre toujours compte du sens dans lequel ce mot est employé devant lui ou par lui-même. On dissiperait ainsi le vague de bien des pensées, on purgerait ses discours de beaucoup d’équivoques. »
(2) Sermon sur la mort.
(3) De la connaissance de Dieu et de soi-même. Ch. I, art. 15.
pérament si prompt à s’abandonner à l’ivresse du verbe et son éducation au Collège de Navarre (1), tout imprégné de mysticisme, entraînaient irrésistiblement vers les généralités et les synthèses, réserva dans son programme d’études, quand, en 1670, il fut choisi, par Louis XIV, comme précepteur du Dauphin, une large place aux sciences qui, elles, au contraire, procèdent par analyse et dont les conclusions ne s’appuient que sur une observation patiente et minutieuse des faits et une expérimentation rigoureuse et répétée.
Rohault (2), Olaüs Rœhmer, François Blondel (3) furent chargés d’enseigner au jeune prince la physique, les Éléments d’Euclide etle système du monde, la mécanique et la castramétation ; on le mena à l’Académie des Sciences ; on fit venir Couplet et Duverney à Saint-Germain et à Versailles pour lui montrer des expériences d’hydraulique et des préparations anatomiques.
Fontenelle (4) qui fut, de 1697 à 1757, secrétaire de l’Académie des Sciences et qui, en cette qualité, eut à prononcer l’éloge des savants les plus éminents de latin du xvne siècle et de là première moitié du xvme, nous apprend, en effet, dans celui de Duverney :
(1) Dirigé par les Jésuites. Bossuet y commença sa philosophie sous la direction du célèbre Cornet, grand maître de l'établissement, pour qui il se montra toujours reconnaissant et dont il prononça l’oraison funèbre.
(2) Rohault, plus physicien que médecin. Ce fut lui qui tint Molière au courant des découvertes de Harvey. « Si bien que le grand comédien prit parti pour les Circulaleurs contrairement à l’opinion la plus répandue même dans le monde scientifique d’alors ». Cabanes. Les Médecins inspirateurs de Molière. Lecture faite à l’Académie de Médecine le 9 février 1909.
(3) Le constructeur de la porte Saint-Denis à Paris. 11 est plus connu comme architecte que comme mathématicien. Il existe à Paris, entre le boulevard Sébastopol et la rue Saint-Denis, une rue appelée rue Blondel.
(4) De Fontenelle (16o6-17o7), membre et secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, membre de l’Académie française. Les Eloges des Académiciens (1742) constituent son principal titre littéraire. Souvent réimprimés à part, ils fout partie de son
Histoire de l’Académie des Sciences.