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Bossuet et le jansénisme

La vérité a d'autant plus de prise sur l'erreur qu'elle sait se contenir dans la modération de sa force, et la justice n'accomplit tous ses devoirs que lorsque la charité conserve tous ses droits.

(Mgr Freppel, Bossuet, II, p. 265).

Ces notes ont pour but de venger la mémoire de Bossuet.

On lui reproche son gallicanisme, on l'a traité de janséniste.

Pour la première accusation, comment peut-on sérieusement lui faire un crime d'avoir soutenu la doctrine des quatre articles de 1682? Bossuet était dans l'erreur, oui. Mais cette erreur n'était pas condamnée et elle a eu ses partisans légitimes et sincères jusqu'au concile du Vatican. Seuls des esprits superficiels continueront d'adresser à ce sujet un reproche à Bossuet, et de istis non cura. Combien serait-elle longue, si on voulait la dresser, la liste des auteurs ecclésiastiques, voire même des papes et des saints, qui ont soutenu des erreurs non condamnées

ou avant leur réprobation. x) Comme le remarquait déjà S. Augustin, c'est l'opiniâtreté dans la défense de l'erreur qui constitue l'hérésie : Qui sententiam suant quamvis faisant atque perversant nulla pertinaci animositate defendunt, prœsertim quam non audacia prœsumptionis suce peperenint, . . . quœrunt autem cauta sollicitudine veritatent, corrigi parati cum invenerint, nequaquant sunt inter hereticos deputandi. *)

De ce chef donc, il n'y a point à disculper Bossuet de l'accusation d'hétérodoxie.

Quant au jansénisme, l'imputation a, en apparence du moins, plus de fondement. Bien que le jansénisme proprement dit ait seul été condamné, et qu'il faille bien se garder, comme beaucoup d'écrivains ecclésiastiques qui ont eu un ennemi à noircir, de l'étendre indéfiniment, soit à des gens qui étaient seulement gallicans en signant l'appel au futur concile 3), soit à des rigoristes en morale, soit encore aux adversaires des Jésuites, le jansénisme est incontestablement une hérésie, condamnée du vivant de Bossuet, et dont on ne saurait le disculper, s'il l'avait soutenue ex professo ou plus ou moins favorisée.

i) On sait que l'on trouvera comme tenants du gallicanisme, puisque nous en parlons, plusieurs saints, depuis le B. Eudes jusqu'au Vénérable P. Baudouin, c Ce serait blesser les lois de la justice, disait à ce propos le Cardinal Pitra, que de rendre un serviteur de Dieu responsable d'une doctrine qui n'a été vraiment prohibée que bien plus tard. » {Vie du cardinal Pitra par Mgr Battandier, p. 826.)

Il paraîtrait cependant que la cause du Vénérable P. Baudouin est arrêtée parce qu'il a souscrit les quatre articles : arrêt qui ne se serait pas produit, je crois, sous Benoit XIV.

Ajoutons encore ce détail que des jésuites français se déclarèrent aussi partisans de la déclaration de 1682. Ce n'est pas moi qui leur en ferai un crime; mais c'est intéressant à constater.

2) Oeuvres, éd. Bénéd., II, 88 G. Cfr. encore X, 385, A.

8) Voir à ce sujet les remarquables écrits de Dom Lataste.

Notre travail a pour but de le justifier, afin de ramener à lui ceux que ces accusations auraient pu ébranler, et qui dès lors, tenant son orthodoxie pour douteuse, se méfient de lui et ne le lisent et ne l'étudient pas comme il mérite d'être lu et étudié.

Sans doute aujourd'hui nous sommes en progrès, et Bossuet, grâce à quelques remarquables travaux récents dont il sera fait usage dans les pages suivantes, a repris le rang auquel il a droit dans l'admiration de tous. Il n'en était pas de même à l'époque l) où M. l'abbé Gillet rédigeait les notes qui sont le fond de ce travail 2), et

i) M. Gillet remarquait à propos des attaques contre Bossuet qui remplissaient les journaux de son temps, la diminution dans le clergé du sentiment du respect. « On se permet aujourd'hui, écrivait-il, de blâmer, de condamner tout ce qu'il y a de plus de vénérable dans le passé, avec une témérité que nos pères n'auraient pu comprendre. Le P. Rozaven, dans son voyage en France, était tout étonné de ce défaut de respect pour Bossuet. »

M. Gillet l'attribuait « à la réaction anti-gallicane, et d'une manière plus générale, à la réaction contre l'esprit de l'ancienne France. Elle était nécessaire, mais on l'a exagérée. Cela a porté à condamner ce qui n'était pas condamnable. Le retour désiré aux doctrines romaines est cause que beaucoup dédaignent nos gloires nationales. C'est bien mal comprendre le dévouement au S. Siège.... Enfin une autre cause c'est l'influence du journalisme religieux. 11 a rendu des services, mais il nuit souvent, frappant plus fort que juste, passionnant toutes les questions, exagérant sans cesse. Et ces idées extrêmes du journalisme sur nos grands hommes deviennent la pensée d'une grande partie du clergé fiançais : l'étude est inutile, les journaux donnent la science toute faite. »

*) Cuique suum. Je tiens à déclarer, dès cet endroit, que je me suis servi pour ce travail d'abondantes notes de M. l'abbé Gillet, théologien que tous ceux qui l'ont connu ont estimé à l'égal des plus grands. (Cfr. le Contemporain du i"r octobre 1880).

M. l'abbé Gillet, croyant que ses manuscrits seraient mieux utilisés à S. Sulpice qu'à l'Oratoire, où cependant il est mort entouré de soins et de respects, les a légués à la bibliothèque du grand séminaire de Paris où je crains qu'on n'en fasse pas le cas qu'ils méritent. A l'Oratoire, si ou ne les eut pas utilisés, du moins en connaissait-on la valeur insigne.

Je suis le premier qui ait songé à mettre à profit quelques pages de cet éminent théologien. Je le dois à l'amitié de mon si excellent et si aimé confrère, le P. Henri Lepage, que sa mort tragique et prématurée ne me permet pas de remercier comme je l'eusse désiré. Je dédie ces pages à sa chère mémoire.

l'on se souvient encore avec amertume de l'âpreté avec laquelle des écrivains que je ne veux pas nommer, attaquèrent la grande mémoire de Bossuet : hommes de talent, si Ton veut; zélés, je le veux encore1); mais aveuglés par la passion ; historiens exaltés auxquels il paraissait que l'intention de servir l'Eglise pouvait suppléer à l'impartialité, et même, j'oserai le dire, à la bonne foi.

De ces attaques passionnées, il a pu rester quelques traces dans certains esprits qu'il importe de dissiper complètement.

D'autre part quelques écrivains jansénistes ou tenant au parti 2), essaient toujours de tirer à eux Bossuet. 3) A

i) <f Zélés, mais, en cela du moins peu habiles, certains défenseurs de l'Eglise, au lieu d'arracher à leurs ennemis une armée usurpée, ont voulu en diminuer la puissance : oui c'est maladresse, de renoncer bénévolement, pour sa cause, à l'autorité des temps modernes la plus grave après celle de l'Eglise. Pour les matières de foi il est vrai quand on a invoqué le jugement de Dieu dont l'Eglise est l'infaillible organe, et pour les autres lorsqu'on a donné des preuves qui produisent l'évidence, on a tout fait pour détruire le doute. Toutefois endehors des décisions de l'Eglise et de la raison, le témoignage des esprits d'élite a quelque valeur : il semblerait présomptueux, personnel, égoïste de n'y attacher aucune espèce d'importance. Si vous me dites dans le cas dont il s'agit : c Qu'importe la pensée de Bossuet ! » Cela signifie : < Préférez mon opinion au suprême bon sens, au suprême génie. » De grâce un peu plus de respect. Vous avez rarement devant vous un aussi auguste représentant de l'épiscopat, de la philosophie, de l'éloquence. Seul, après S. Jean et S. Augustin, il a été nommé l'aigle pour avoir plané dans des régions inconnues au vol ordinaire des intelligences ; avant de le juger, daignez l'entendre. » Préface de l'édition de Bossuet des prêtres de l'Immaculée Conception de S. Dizier.

2) On cite généralement parmi eux M. Gazier. Voici cependant comment le savant professeur termine son article de la Revue bleue sur Bossuet et les jansénistes (12 juin 1875, P- 1 1 86) : « C'est donc calomnier que de prétendre, comme l'a fait naguère un chanoine de Meaux, réfuté solidement dans cette Revue même (29 juin et 13 juillet 1872) par M. Ch. Lenient notre maître, que le grand évêque fut un partisan secret du jansénisme. Jamais Bossuet n'a cessé de condamner Y Augustinus ; mais plus il a vu de près les Saci, les Arnauld, les Nicole et autres coryphées de cette abominable secte — cause immédiate de la Terreur et de la Commune — , plus il a senti croître sa sympathie, son estime et sa vénération pour ces hommes d'un autre âge.... »

s) Ainsi M. Albert Le Roy dans sa thèse intitulée France et Rome. La quantité de documents mis en œuvre par l'auteur en fait un livre extrêmement

ceux-là il importe aussi de montrer que le grand évèque lit- fut jamais, comme il le disait lui-même, l'homme d'un parti, mais celui de Jésus-Christ et de son Eglise.

Ainsi est justifiée, croyons-nous, l'opportunité de la publication de cette étude, que l'on partagera en trois grandes divisions, montrant non seulement dans la première que Bossuet n'a pas été janséniste, mais encore, dans la seconde qu'il n'a nullement favorisé la secte; enfin répondant, dans une troisième partie, à quelques objections de détail.

Puissent ces pages contribuer à répandre et à augmenter, dans le clergé surtout, ce que j'appellerai volontiers, le culte salutaire de Bossuet! ')

Maredsous, juin /Sçj.

important; mais ce n'est pas une œuvre sereine, d'un écrivain impartial. Comme il en est convenu lui-même, à la soutenance, M. Le Roy n'a su maîtriser sa passion. De plus il n'a jamais su ce qu'est l'Eglise et n'a pas le sens du catholicisme, qu'il croit défendre contre les jésuites! De là non seulement une thèse fausse, mais une infinité d'erreurs de détail.

i) On observera que dans ces Notes n'ont guère été utilisés que des documents connus, et qu'on n'a pas eu recours, ou si peu que rien, à des sources inédites. Ce n'est point, on le pense bien, par dédain, ni encore par ignorance du capital intérêt de certains documents non utilisés de nos bibliothèques (par exemple, à la Nationale, les mss. 17680 à 87 du F. L., le 12450 du F. F., le 274 des Nlles Acq,... etc....). Mais, suivant l'excellent conseil de M. Brunetière, nous avons voulu tout d'abord nous servir des documents qui sont entre les mains de tous : il y a dans les livres imprimés tant de choses qu'on ne remarque point, et l'on serait bien savant si l'on utilisait tout ce qui se trouve dans les ouvrages les plus communs !

Une autre observation que nous tenons à faire dès le début : on remarquera que nous ne nous sommes pas servi de Tabaraud et de ses travaux sur Bossuet (Lettre a M. de Bausset, 1S09; Observations sur le prospectus et la préface de la nouvelle édition des Oeuvres de Bossuet, [813; Supplément aux histoires de Bossuet et de Féuelon, 1822. — Je dois aussi à l'amitié de M. Hervy notaire honoraire à Limoges, petit-neveu de Tabaraud, de précieuses notes inédites que je m'abstiens cette lois d'utiliser.) Ce n'est pas qu'on ne convienne de la valeur de ces travaux; mais ce grand esprit était malheureusement imbu de certaines préventions et j'ai préféré ne pas avoir recours à des documents ia.it soit peu suspects.

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