‹ Bossuet et le Protestantisme: étude historiqueChapitre 1 sur 122 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce livre n'est pas une œuvre de polémique. Ëclairés par les écrits de Bossuet, nous ne souhaitons entre les catholiques et les protestants que la paix, la tolérance réciproque, et, s'il était possible, l'union. Les uns et les autres ont à conserver quelque chose de plus précieux que des préventions, des ressentiments et des passions des siècles précédents. De nos jours, c'est l'existence du cfaristianisme, c'est la religion en général qui est en question ; c'est le nom même de Dieu que proscrivent des partis violents, en possession de la puissance publique, et qui se Tout obéir sans être obligés de se faire connaître.

On devrait penser que les haines pour cause de religion n'ont plus de lieu dans un siècle oii la religion est assurément très all'aibHe, et où la définition de la foi n'occupe que peu de personnes; mais, comme pour réfuter ceux qui, après les philosophes du xviii* siècle, veulent croire que la religion est la principale et presque l'unique cause des haines acharnées entre les hommes, il se trouve qu'avec des croyances très faibles, les antipathies sont demeurées très fortes; et des hommes qui auraient bien de la peine k dire quelles sont

Il PRÉFACE

leurs croyances, n'en conçoivent pas moins des aversions presque furieuses contre ceux qui ne pensent pas comme eux, qui croient ce qu'ils ne croient pas, ou sont moins ardents qu'eux dans la négation. Tant il est vrai que les haines naissent des mauvais instincts du cœur humain bien plus que des opinions qui s'établissent dans les esprits. Ce qui blesse les hommes, c'est qu'on difi%re d'eux, qu'on ne se soumette pas à leur ascendant, qu'on s'affranchisse de leur autorité, qu'on ait l'air de ne pas les écouter et les craindre, puisqu'on se permet d'être autrement qu'eux.

Ajoutons que ce n'est pas seulement en matière de religion qu'on se montre intolérant, et que l'on se fait en toutes choses un point d'honneur de haïr les dissidenis. Les partis politiques se fondent sur des opinions qu'on adopte et qu'on professe comme dee articles de foi : qui ne les épouse pas ne mérite aucune estime; qui les abandonne est un renégat, et encourt le mépris et une sorte d'horreur. Même dans la noble et innocente carrière des arts, on rencontre des doctrines intransigeantes et des croyants intolérants : dans lel cénacle d'artistes ou de poètes, nul ne peut impunément se dérober aux principes de l'école, laquelle se constitue insensiblement en une petite église. Faut-il parler des animosités des philosophes entre eux; et les serviteurs de la raison sont-ils moins enclins à proscrire et à excommunier que les adorateurs d'une idole? Voyez enfin les gens du monde : certains salons ont comme leurs rites propres : qui s'en écarte est déclassé, et ne

PKÉFACE III

peut être admis à l'honneur d'être reçu dans la maison. Tous les hommes aspirent à se séparer de la multitude, à former des sociétés particulières, et à n'admettre eu quelque sorte dans leur communion que des adeptes fervents et dévoués de leur parti, de leur secte, de leurs maximes, quelles qu'elles soient. Tel repousse toute croyance religieuse, qui se fait de son incrédulité une doctrine, et s'attribue des droits illimités sur quiconque n'afGche pas la même horreur que lui pour les croyances d'aulrui. Tout est sujet de division, et il semole qu'on ne saurait que faire ni que dire, si l'on ne s'alliait pas avec quelque parti plus ou moins nombreux, pour faire il d'autres une guerre acharnée. Pour le malheur du genre humain, les haines communes établissent des liens plus solides que les amitiés.

Ce penchant à la division est précisément ce que nous essayons de combattre par un grand exemple.

Peu de personnes regardent Bossuet comme un homme de paix. On s'est accoutumé à voir en lui un génie ardent, épris de domination, amoureux de la polémique, plus amoureux encore de l'empire, et qui n'écrivait guère que pour imposer sa foi, son opinion, son autorité à quiconque s'écartait tant soit peu de la voie étroite qu'il s'était tracée ; un homme qui aurait voulu réduire tous les esprits à une orthodoxie intolé- '' rame et immuable, dont il s'était fait le pontife, dont il fut le docteur et l'apôtre, avec tous les moyens que pouvait lui fournir, après son génie, la puissance royale, dont on s'imagine qu'il disposait.

Page 1