CHAPITRE V
faire des lois pénales sur la religion : ce n'est rien de l'exhor- 1er a la clémence : on le flatte, si on ne lui dit que Dieu lui a entièrement lié les mains contre toutes sortes d'hérésies ; el que loin de le servir, il entreprend sur ses droits, dès qu'il ordonne les moindres peines pour les lépriraer. La Réforme inonde toute ta terre d'écrils oii l'on établit cette maxime, comme un des articles les plus essentiels de la piété; c'est où allait naturellement M. Jurieu, après avoir souvent varié sur cette matière. Pour M. Basnage, il se déclare ouvertement, nonseulement en cet endroit, mais par tout son livre : telle est la règle qu'il prétend donner à tous les Etats proies 1 an ts... «
Voilà uu moins une doctrine de tolérance aussi hautement affirmée qu'elle est importante et magnanime ; il ne reste plus qu'une remarque à faire; c'est qu'on ne prononce cette interdiction de sévir que pour la France et les Etats catholiques : quant aux protestants, ils feront fléchir la règle autant qu'il leur plaira, et contre qui bon leur semblera.
Bossuet, plus sincère, ne l'admet aucunement en théorie ; c'est un des reproches les plus graves qu'on ne cesse de lui adresser. I! se tient fermement àla doctrine consacrée pas les Ecritures saintes : les opinions et les pratiques de tolérance absolue, établies parla philosophie moderne, sont contraires à sa conviction; et peut-être convient-il médiocrement aux protestants de le lui reprocher, puisqu'ils se sont tenus si peu, dans la pratique, à leurs propres principes.
Non ; il ne croit nullement les princes désarmés à l'égard des hérésies ; il ne leur permet même pas de s'en désintéresser.
u Ondisoit dans l'ancienne loi : Chasse le blasphémateur du camp, et que tout Israël l'accable à coups de pierre. » Nabu< chodonosor est loué pour avoir prononcé dans un édit solen-
13b bossubt et le protestantisue
nal : Que toute langue qui blasphémera contre le dieu de Sidrar, Miiocet Abdenago, périsse, et que la maison des blasphémateurs soit renversée. ■
Après avoir cité ces textes de Vatu:i£nne loi, abolie par tes miDistres protestants, it ajoute avec ironie que, selon eux, Jésus-Christ aretranchéde la puissance publique la partie de cette puissance qui faisait craindre aux blasphémateurs la peine de leur impiété... • Que le blasphème, dit-il, est privilégié I Que l'impiété est heureuse (1 ) ! 1 II se croit donc obligé de remettre sous les yeux des princes leurs droits et leurs devoirs contre toute atteinte à l'orthodoxie et à la piété. C'est ce qu'il fera eu maint endroit, et notamment dans le sermon sur VUnité de VEglise et dans la Polilique tirée de CEcrilure Sainte. Telles sont les opinions qui font attribuer à Bossuet par les protestants le caractère de persécuteur, et qui le mettent en opposition flagrante avec l'esprit philosophique de la société moderne. Nous ne le donnODS pas pour plus philosophe qu'il n'est ; mais on doit considérer aussi contre qui il raisonnait, et si ses adversaires se montraient, dans la pratique, plus philosophes que lui. C'est particulièrement devant la cour d'Angloterre et devant celle de Prusse qu'il faudrait débattre à fond ces questions.
Bossuet a sans aucun doute approuvé les mesures tyranniques prises contre les réformés en France ; mais qui les a combattues, hormis les intéressés euxmêmes ?
Une lutte gigantesque était engagée en ce temps-là dans toute l'Europe entre le catholicisme et le protes-
(l) T. XV, p. ^M.
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tantisme. La révocation de l'édit de Nantes avait Berné l'Europe, et surtout les Ëtats du Nord, d'ennemis furieux de la France et du catholicisme. Le parti protestant, gr&ce à l'Angleterre et à Guillaume III, obtint l'avantage; mais tout ce qu'on en peut dire, est qu'il gagna l'avantage des armes, et plus encore de la politique, au moins par les résultats : quant h la bonté de la cause, elle est an moins douteuse.
Le catholicisme, abattu dans la personne de Louis XIV, était-il moins digne d'estime que le parti vainqueur, c'est-à-dire que Guillaume III détrânant son oncle et son beau-père ?
Quant à Bossuet, les circonstances et les événements ne pouvaient le faire varier : il prenait plus haut ses inspirations ; et sa prudence ne consistait qu'à faire toujours ce qui lui paraissait conforme à la volonté do Dieu, et à la foi de l'Église romaine, qui formait le fond de sa conscience, avec son lèle pour la monarchie.
Donc il ne douta jamais ni que le roi n'eût le droit de révoquer un édit émané de la puissance royale; ni qu'il ne dût chercher à ramener les hérétiques à l'orthodoxie, et même par la contrainte ; ni que le devoir des protestants du royaume ne fût de se soumettre ; et que toute résistance armée de leur part ne fût un crime contre le droit divin et humain.
De telles maximes ne sont certes pas en faveur dans l'esprit moderne ; mais nous devons les avouer en son nom, puisqu'il n'aurait pas hésité, même sans être pressé, à les proclamer et à les développer hautement. Nous ne parlons en ce moment que de la théorie; quand nous parlerons de ia pratique, nous verrons ce qu'il en faut penser.
HO B0S8UET ET LE PROTESTANTISMli
Le cinquiàne Avertissement n'est guère qu'une énergique réfutation de tous tes arguments par lesquels les ministres Jurieu et Basnage, et autres encore, s'efforçaient de légitimer la résistance contre l'autorité du roi.
Ils prétendaient même trouver dans l'histoire ecclésiastique des exemples qui prouvaient que l'Église catholique n'avait pas toujours été ennemie de la résistance, et que les protestaots pouvaient s'autoriser d'exemples empruntés au catholicisme. C'est ceque Bossuetsedonne la peine de réfuter k fond.
Ces exemples invoqués par Basnage sont au nombre de trois (1). C'est celui de l'empereur Julien, surnommé par les chrétiens VApostal, et qui fut tué, a-t-on dit, par un soldat chrétien, en haine des maux qu'il faisait souffrir à l'Ëglise ; celui de l'empereur Anastase, contraint de se renfermer dans son palais contre les fureurs d'un peuple soulevé ; et celui des Arméniens, qui, tourmentés par Choaroés, se donnèrent aux Romains, Sur chacun de ces exemples, Bossuet développe une argumentation très forte, appuyée des plus solides témoignages, et qui réduit à néant la thèse protestante, à savoir que l'Eglise catholique n'a pas eu plus de scrupule que les églises réformées pour se soulever contre les princes hostiles à sa foi.
D'abord il nie que ces soulèvements, quels qu'ils soient, aient jamais reçu l'approbation de l'Église en tant qu'Église, et ainsi l'on n'y pourrait voir que des actes de particuliers sans aucune consécration dogmatique. Ensuite il démontre que ces exemples en euxmêmes sont faussement allégués.
(1) Tome XV, pige 4Si.