CHAPITRE V
na peut (ce sont les expressions mAmes du ministre) ni réfuter ni condamner, ni proscrire, et qu'aucun homme de bon sens ne peut juger ni hérétique ni même dangereuse, tout d'un coup (je ne sais comment) devient enliâreiuent intolérable : a A Olcu ne plaise, dii-il, que je voulusse porter ma complaisauce pour cette théologie des anciens jusqu'à l'adopter ni mesme à la toléreraty'ourd'/iuy. v
Ainsi, au jugement de Jurieu, les docteurs des trois premiers siècles n'ont pas été seulement de pauvres théologiens, ils n'ont pas même été chrétiens, quoiqu'on ne puisse pas les condamner. Nous voilà en effet bien loin de la doctrine de Bossuet, qui soutient que, dans l'Église, la vérité se trouve tout d'abord parfaite.
« Qui comprendra ce mystère, (demande l'auteur des Averiissemenls) ?... « C'est ici que le ministre se rend le chef des tolérans ses capitaux ennemis, et ils se vantent eux-mêmes que jamais homme ne les a plus favorisés que ce ministre qui B'échauRe tant contre leur doctrine (I). »
u Le ministre propose la dlfflculté dans la septième Lettre de son Tableau, et pour y répondre dans les formes, U dit trois cbosas. La première qu'il ne s'ensuit pas, pour avoir toléré des erreurs en un temps et avant que les matières soient ëctairoies, qu'on les doive tolérer dans un autre et après l'éclaircissement. La seconde, que les anciens docteurs n'ont été ni ariens, ni sooi- [liens, et qu'ainsi la tolérance qu'on a eue pour eux ne donnera aucun avantage à ces bérétiques. La troisième, qu'ils n'ont erré que par ignorance et par surprise, et plutût comme philosophes qu'autrement. •
Il oe serait peut-être pas bien malaisé, même h un profane, de mettre en pleine lumière la légèreté qui se trahit dans ce discours.
Mais nous n'entreprenons pas de le faire après Bossuet. Si l'on veut savoir, d'autre part, comment l'évéque de Meaux répond aux accusations que le ministre ose
(1) Pi«« in.
lui adresser sur ses mœurs et sur la sincérité de sa foi, on trouvera, dans cette seconde partie (1), l'indication et la discussion des sources où le ministre a puisé ses calomnies : des prêtres chassés du diocèse de Meaux pour leur indignité, et qui se sont vengés par des impostures, que Jurieu a recueillies avec empressement, pour les répandre dans le monde entier, qui n'est jamais ni lent ni las, en pareille occasion, lorsqu'il s'agit de noircir la réputation d'un prélat inattaquable. Mais en ce genre de méfaits, Jurieu n'est pas de ceux dont on est obligé de ménager la renommée, non plus que celle des ennemis de Bossuet qui ont trouve chez lui la pâture de leur méchant esprit. On est bien aise nu moins de savoir où sont nés ces bruits calomnieux qui ont si bien fait leur chemin dans un monde sans scrupules (2).
Le prélat était bien en droit de rompre là tout commerce d'écrits avec un adversaire de ce caractère.
a Ceux (|ui ont de la peine à me voir si longti^mps aux mains avec un homme aussi décrié, même parmi les honnêtes geos de son parti, que le ministre à qui j'ai affaire, peuvent s'assurer qu'aprâs avoir ajouté ce dernier éclaircissement aux maliâres très essentielles qu'il m'a donné lieu de traiter, je ne reprendrai plus la plume contre un tel adversaire, et je ttti laisserai multiplier ses paroles, et répandre à son aise ses confuHons {3) ».
Ces dernières paroles annonçaient une troisième partie du sixiàne Avertissement, qui a paru sous le titre â'Èlat •prisent des Controverses et de la Religion protestante (4| .
Il) Ptges iia-116.
(9l C'«tt vrai semblable uenl ï la mime loorce, e'est^-dire dans les Inpodentes eilDmaies répandaee par de mimai» praires cbasiés da diocèse ûe l'ivtqae de Meiut. cilomniei iiubllËes en Hollande, que Voltaire * rMueilli la fable ridicaledD mariait de fiossuel avec Mlle de Hanl6«n.
l4)T.Xvi,p. 118,
Ce dernier discours, le plus éloquent peut-être dt toute la série des Avertiixemenis aux Protestants, a pour objet principal de démontrerque le protestantisme conduit naturellement à l'indifférence sur la religion. Ce qu'il a de plus piquant est qu'on y prouve que Jurieu, qui détestait cette indifférence comme un monstre, est un des auteurs qui ont le plus contribué à la répandre et à l'autoriser.
On a peine à comprendre l'horreur que cette idée inspire à un homme tel que Jurieu, qui no vit que de querelles théologiques. Si ces discussions envenimées n'avaient pas rempli le fond de son cœur, se serait-il tant indigné de voir les passions religieuses s'apaiser et les esprits se lasser de tant de disputes stériles? Mais les divisions étaient son élément, et dans le désintéressement des consciences rebutées par des querelles de plus d'un siècle, il ne voyait que l'abandon de la vérité. dont il se croyait en possession plus que personne. C'est ainsi que les esprits trop ardents finissent par détester ceux qui se détachent de leurs opinions intolérantes, pluH même que ceux qui les combattent.
Il se formait en ce temps-là, dans le parti protestant lui-même, une sorte de parti qui, soit par réflexion, soit par lassitude, adoptait le sentiment de la tolérance, et se donnait des raisons pour laisser passer toutes les idées, quelles qu'elles fussent, avec indifférence. Lesociniauisme avait trouvé dans ce parti, sinon un accueil cordial, au moins une grande complaisance. Comme l'explique supérieurement Bossuet, la Réforme n'avait pas, dans saconstrtution, de moyen efficace pour arrêter des doctrines nouvelles qui en étaient unesuite, mais qui tendaient ù. la destruction fondamentale du christianisme.
a La Réforme, dit-il (I), a été bâlie 9ur ce rondement, qu'on pouToit retoucher toutes les décisions de l'Église et les rappeler à l'examen de l'Ënrilure. parce que l'Église se pouvait tromper dans sa doctrine et n'avait aucuoe promesse de l'assistance iaf^illibleduSaial-Bsprit; de sorte que ses sëmimensétoieotdes sentimens humains, sans qu'il restât sur la terre aucune autohtË vivante et parlante, capable de délenniner le vrai sens de l'Écriture, ni de Qxer les esprits sur les dogmes qui composent le christianisme. >
Les confessions de foi que les églises réformées Arent paraître les unes après les autres, a'arrétérent pas ce iDouvemeat d'examen, puisqu'on se crut obligé de les t-emanier k maintes reprises,
« Par ce moyen il était visible que les articles de Toi s'en iroient les uns après les autres : que les esprits une fois émus et abandonnés à eux-mêmes ne pourroient plus se donner île bornes : ainsi, que l'indifférence des religions seroit le malheureux fruit des disputes qu'on excitoit dans toute la chrétieuti-, et enfin le ternie fatal où abouliroit la Bétorme (î). ■•
MélancbthoD, le plus sage des réformés, prévoyait bien ce mal.
•I Les disputes sociniennes avoient déjà commencé de son temps : mais il connut bien, au mouvement qu'il remarquoit dans les esprits, qu'elles seroient un jour poussées beaucoup plus loin : s Bon L)ieu, disoit-il, quelle tragédie verra la postérité, si on vient un jour à remuer ces questions, si le Verbe, si le Saint-Esprit est une personnel n II s'en est bien remué d'autres, presque tout le christianisme a élé mis en question : les sociniens inondent toute la Béforme, qui n'a point de barrière à leur opposer; et l'indlRéreace des religions s'y établit invinciblement par ce moyen. «
H Pour en être persuadé, poursuit Bossuet, il ne faut qu'en-