‹ Bossuet et le Protestantisme: étude historiqueChapitre 70 sur 122 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

presque l'unique foodemeat de la foy des peuples (1) >. A quoi Bossuet ajoute : • Ce n'est donc pas l'évidence de la révélation, mais les catéchismes et les préjugés de la secte, c'est-à-dire une autorité humaine qui les persuade. • Cette remarque est bien forte contre la prétention des réformés de ne mêler aucune opinion humaine à la parole divine immédiatement puisée dans l'Écriture, et de pouvoir par ce moyen confondre l'Église romaine, qui se soumet servilement aux décisions des conciles et d'autres interprètes humains de la vérité révélée- La nécessité conduit si bien les réformés à imiter la conduite de l'Église romaine, que Jurieu voudrait même introduire dans ses églises les enquêtes et inquisitions contre les suspects [2}.

Au milieu de tant d'efforts pour la conservation de ce qui est pour lui l'orthodoxie, Jurieu se sent apparemment mal établi sur son terrain, car voici quels doutes il en vient à énoncer :

■ Je Bnie bien persuadé qu'il y a mille bonues gens dans tes communions de nos sectaires, qui unissent fort bien ces deux propositious : Jésiis-Christ est fils éleritel de Dieu ; mail il n'esl pasnicessairedeUcroirepour être sauvé. Car de quoi ne sont pas capables les peuples et les gens qui ne sont pas de profession k s'appliquer, ni de capacité à pénétrer ? El mâme entre ceux qui sont appelés à enseigner les autres, combienpeuy en a-l-il qui soient capables de voir le fond d'un sujet 1 (3) »

On serait bien tenté de demander au ministre Jurieu : Et les autres, qu'en faites-vous ? Quel secours ofïrez-

|S| Voir p. 137 un ptssBge Irts piquant sor ses propositions d'inquisition.

VOUS k cette multitude incapable de s'appliquer, et qui doit cepeudatit se faire sa foi en lisant t'Ëcriture et en la soumettant à la critique de sa raison? (1)

Jurieu a cependant encore une ressource, et ce sont les magistrats. En effet, v Dieu ne sauroit permettre n que de grandes sociétés chrétiennes se trouvent engaa gées dans des erreurs mortelles, et qu'elles y persé- <■ vèrent longtemps (2). >•

Par conséquent, à défaut d'une autorité religieuse, telle que celle qui existe dans l'Ëglise catholique (3), il faut bien remettre le dépôt de la foi à la puissance civile ; et ainsi Jurieu est amené, après plusieurs variations, k poser le magistrat comme gardien suprême de la religion (4). Mais il fait une distinction relativement k l'exercice du pouvoir de répression et de contrainte :

a Le prince, selon lui, a l'épëe en main contre tes hérÉlÉques; mais pour les gêner seulement, pour les bannir, et non pas pour leur donner la mort (5). Cependant il permet qu'on procède jusqu'à la peine de mort, lorsqu'il y a des preuves Bulfisantes de malignlié. de mauvaise foi, de dessein de troubler l'Église el l'État, et enfin d'impiété et de blasphème conjoint avec audace, impudence et mépris des lois (6). >>

11 ne trouve pas mauvais que, dans certaines provinces des Pays-Bas, on n'ait pas de connivence pour les papistes.

o Quand on les découvre, dit-il, on ne les protège pas contre la violence des peuples. » o On entend bien ce langage.

(41 P.lS&el sniT.

(6) P. 191. Cf., p. W.

remarque Boasuet ; mais vaut-il mieux abandonoer à ia violeoce ceui qu'on prétend hérétiques, et les laisser déchirer & une aveugle fureur, que de les soumettre aux jugements réguliers du magistratî ■

Nous croyoDs, cous aussi, entendre le langage de Jurieu : la vie des hérétiques est sacrée ; mais les papistes sont hors la loi. Tels sont les principes d'humanité du ministre.

Il ne s'agit donc que de savoir quelle est la religion dominaole dans un pays. Ne sera-t-il pas Juste, en France, de livrer les protestants à la fureur du peuple, comme les papistes aux Pays-Bas? Que les Jurieu et les Basnage vantent ensuite la tolérance des pays protestants I Cela veut dire seulement qu'on y tolère des dissidents du calvinisme, et que le fait de ne point adhérer à la communion de Calvin, pourvu qu'on ne soit pas papiste, n'y entraîne pas la peine de mort (pourvu encore que la fureur du peuple ne s'en mêle pas.)

Jurieu allègue encore des proscriptions atroces prononcées dans VApocati^e, dont Bossuet, d'après lui, résume très exactement la teneur :

■ Toilâ, dit celui-ci, ce me semble, assez de carnage, assez de sang répandu, assez de chairs dévorées, assez de feux allumés ; mais selon H. Juneu, tout cela sera l'ouvrage des rola réformés ; c'est par là que s'accomplira la réformaiion, jusqu'ici trop foiblement commencée ; la Réforme fera subir tous ces maux à des chrétiens, sans doute, puisque ce sera à des papistes; ce ne sera pas seulement sur des particuliers, mais sur toute l'élise romaine qu'on exercera ces cruautés. Il ne reste plus qu'à dire qu'il n'appartient qu'aux rois de la Réforme d'user de l'épée eonire les sectes qu'ils trouvent mauvaises, et que tout leur est permis contre la prostituée (1). ».

Concluons, aveu Bossuet, que Jurieu ne sait ce qu'il dit ; mais que, dans ses extravagances, sa haine toujours furieuse ne sommeille pas. Au reste, Bossuet ne néglige pas de mettre en lumière les dissentimens des proiestans sur ce sujet de l'usage du glaive(U, et montre les contradictionsque Jurieu lui-même éprouve dans son parti; mais il en conclut légitimement que la Réforme ne peut s'unir sur ce point, pas plus que sur d'autres puisqu'elle n'a aucune doctrine qui soit fixe et universellement reconnue. Et tout cela forme contre Jurieu un grand acte d'accusation, où l'on ne lui laisse pas même l'appui de ses coreligionnaires, puisqu'enfln, de quelque façon qu'il se retourne, ou il autorise l'indifTérence, ou il va jusqu'aux • excès de rigueur, les plus odieux et les plus décriés dans la Réforme (2), • oii Bossuet s'étonne qu'on tolère ce ministre lui-même.

Cette tolérance ne nous paraît pas étonnante, en dépit des reproches trop fondés que Bossuet lui adresse et résume en quelques pages accablantes. C'est qu'au fond, malgré ses emportements et ses inconséquences, Jurieu représente assez exactement l'état d'esprit général des protestants : d'abord la hainu implacable contre le catholicisme, qui est le lien de toutes les églises réformées ; ensuite la profession de l'indépendance individuelle des consciences, et sur ce second point Bossuet ne pourra jamais tomber d'accord avec les protestants. Ceux-ci tiennent avant tout à la liberté de dogmatiser ou de s'affranchir des dogmes chacun à leur façon ; l'esprit de la Réforme est un esprit d'isolement et de division : celui au contraire des catholiques

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