CHAPITRE IV
l'histoire du genre hunain. De là cette conviction, (lue u^uie nouveauté est nécessairement une erreur. 11 dit encore (c'est une de ses maximes familières), que la vraie doctrine est parfaite dès le commencement, car étant de Dieu, t-lle ne peut comprendre d'imperfection à aucun moment; elle ne peut admettre ni hésitation, ni changement, ni diversité. 11 se plaît à rappeler, comme mnniues de la vraie foi, ces paroles de Vincent de Lérins, qiiod nbùjue^ quod semper^ quod ab omnibus credilum est.
D'après ces idées, Bossuet appréciait, à son sens, très sûrement, et sans plus ample e.xamen, toute doctrine (|ui pouvait se produire ; et il trouvait du premier regard, dans le protestantisme, les caractères qui trahissent Terreur : nouveauté, sinj;ularité, variations. C'est d'après ces principes qu'il compta confondre entièrement et délinitivement toutes les églises protestantes, depuis Luther juscju'à ses contemporains. {/Histoire des Variations des églises protestantes fut donc sa grande uKichine de guerre, et le moyen qu'il jugea le plus sur pouroblig'^r tous les esprits attentifs et de bonne foi à >c rallier à l'Église catholique, comme à la seule qui portât, sans contestation possible, toutes les enseignes de la vérité : anticiuité sans limites, immutabilité', unanimité parfaite. Ses adversaires acceptèrent la discussion sur les mêmes points, et s'efTorcèrent de prouver qn»' la foi catholi(iue n'était ni si ancienne, ni si invariable, ni si unanime. Voilà sur quoi rouleront, |Kmdanl plusieurs années, toutes les opérations de la controver>e, surtout avec Jurieu. mais aussi avec d'autres ministres protestants (jui crurent devoir prendre part à la <|uerelle.
uotsi'KT kT LK ruurcsTAMitVK. s
52 nOSSIJET KT LK PROTESTANTISME
Dès les premiers mots do la l^rêfacr, IJossucl pose franchement son sujet : (1)
« Si les prolcslans savoionl h lorul comment s'est formée leur religion ; avec combien de variations et avec quelle inconslance leurs confessions de foi ont été dressées ; comment ils se sont séj)arés i)rcinièroment de nous, et puis entre eux; par combien de subtilités, de détours et d'équivoques ils ont tàclié de réparor leurs divisions, et de rassembler les membres épars de leur Réforme désunie : cette Réforme dont ils se vant(>nt, nu les contenteroit guère ; et pour dire franchement ce que je pense, elle ne leur inspirciroit que du mépris. »
D'après ce début, plus d'un, dans ce temps-là, dut dire, comme nous l'avons entendu dire récemment : « Mais ce n'est pas là de l'histoire. Où est rimpartialité que doit observer l'historien ? »
Bossuet a répondu d'avance à cette objection dans cette même préface.
« Après cela d'aller faire le neutre et l'indifférent à cause (juc j'écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis quand tout le monde le sait et que j'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière...
... « Mais avec cet aveu sincère, je maintiens aux proiestans qu'ils ne peuvent me refuser leur croyance, et qu'ils ne liront jamais nulle histoire, quelle qu'elle soit, plus indubitable (jue celle-ci, puisque dans ce que j'ai à dire contre leurs églises et leurs auteurs, je n'en raconterai rien qui ne soit prouvé clairement par leurs propres témoignages (2). »
11 a tenu parole, et l'on n'a guère pu contester ni la solidité ni la variété de ses informations. Mais, dit-on, il a porté dans cette histoire un esprit prévenu, et n'a cherché qu'à décrier les chefs de la Réforme et les églises
(1) Tome XIV, ]). 1.
CHAIMTKR IV 53
pruiuslanteb. Suuiieadrd-i-oa qu'il endevail faire l'éloge et porter l'esprit des prolestants dans un ouvrage destiné expressément à abattre le protestantisme? Demandet-on, dans une controverse, qu'un écrivain glorifie la cause de ses adversaires ; et Bossuet a-t-il promis de le faire ? S'il l'avait fait sans le vouloir, qui ne se serait moiiué de lui ? Il suffit qu'il ait agi loyalement, et qu'on ne puisse nier sérieusement les faits qu'il affirme. Si cet ouvrage historique ne peut contenter les protestants, ils ont leurs historiens pour présenter les faits et les personnngc? sous le jour qui convient à leurs intérêts : et ils n'y ont jamais manqué.
I/œuvre en elle-même offrait de grandes difficultés, il fallait peindre au vrai les caractères et les temp>. exposer clairement les doctrines et les vicissitudes de> opinions, rendre sensibles les côtés faibles de la Réforme, détacher en -omme, par toutes les bonnes raisons (ju'on pouvait faire valoir, les adhérents des égli>es réformée> de tout ce qui pouvait les tenir attachés soit ù la mémoire de leurs fondateurs, soit à l'opinion de rexcellencc de leurs croyances, soit à la conviction (ju'ils ne pouvaient trouver dans rKglise catholique la voie du salut. (|u'ils avaient cherchée en se séparant d'elle. Ce desst'in comprenait néces.sai rement trois parties : le récit des événements, l'analyse histori(|ue do la constitution successive des articles de foi des réformés, avec la critique de ces articles ; enfin la comparaison de ces dognas avec ceux du catholicisme. I/objet principal était de montrer combien l'enfantement do ces confe.ssions de foi avait etc laborieux, plein d'incertitudes et de ''mtradi<*tions, et de nature à inquiéter plutôt qu'à r.i rer les esprits qui aspiraient ù la |K)sscssion de la vérité
54 nOSSUET ET LE PROTESTANTISME
religieuse pure et inconieslable. Mais il fallait de plus que tous les Iceteurs, amis ou ennemis, vissent pleinement la portée des doctrines que les réformateurs leur donnaient à épouser, et les embarras qu'elles avaient causés même à ceux qui les avaient émises à l'aide du temps et entre les dissentiments qui n'avaient cessé de les agiter. La vie et les humeurs de ces personnages étaient donc un élément essentiel de cette histoire ; et la théologie (jui interprète les doctrines en était un autre. Il s'agissait de combiner ensemble ces deux éléments, l'histoire et la critique, sans que l'un des deux portât préjudice à l'autre ; il fallait ijue le récit des événements fût animé, comme dans un livre d'histoire, et que la discussion théologique fût approfondie et aisée, comme dans une œuvre dogmatique. Ajoutons-y encore le tableau des temps, les influences étrangères, c'est-àdire politiques et autres; et eniin l'état moral où la Réforme avait mis les peuples qui l'avaient embrassée. Tout cela constituait le procès du protestantisme : Bossuet ne dissimulait nullement son dessein : c'était au lecteur à voir s'il voulait s'éclairer, ou s'il était résolu à ne rien entendre et à demeurer aveuglément dans son opinion préconçue.
C'est ordinairement à ce dernier parti que la plupart des esprits s'arrêtent : et Bossuet ne pouvait se flatter (ju'il ferait plus d'elfet par son livre (lu'il n'est habituelment donné à la parole et aux écrits humains d'en produire. Mais puisque enfin, au siècle précédent, les Réformateurs avaient fait tant de con(iuêtes par la parole et par la plume, il fallait faire voir ce qu'à son tour le catholicisme mieux servi pourrait regagner par les mêmes moyens. UHisloire des Variations ne parut