CHAPITRE IV
d'avoir fait ce qu'il pouvait pour renverser Louis XIV. C(; parti n'était donc pas un troupeau d agneaux (jui so laissait mener à la boucherie, non plus d'ailleurs (juc leurs devanciers du siècle précédent. Nous blàtnons Louis XIV d'avoir révoqué l'édit de Nantes, et surtout d'avoir employé les moyens de violence à l'égard des protestants paisibles. Mais tous ne l'étaient pas, ou ne le seraient pas restés longtemps, s'ils avaient pu faire autrement. Cette vérité n'est peut-être pas encore bonne à dire aujourd'hui ; mais les hommes politiques de ce temps là virent sans doute des choses (lue nous ne voyons plus à la distance où nous sommes; de môme qu'ils ne purerit prévoir ce (jue deux siècles de révolutions nous ont fait voir depuis.
Poursuivant l'histoire des doctrines luthériennes et calvinistes jusqu'au temps où il écrit, liossuet est ramené sur les questions primordiales de la prédestination et de la grâce (1), et nous fait assister, au wu' siècle, aux exagérations (^ue reçut la théorie de la grâce dans les écoles hollandaises.
Luther et Calvin, et ensuite Hèze, successeur du dernier, avaient tant donné à la grâce, (|u'ils en élaient venus à sup[)rimer entièrement le libre arbitre. Kn ellct, selon Calvin, li;s élus, prédestinés au salut, en sont assurés de telle sorte, (ju'ils ne peuvent jamais tomber; ou (juc leur salut leur est certain, même quand ils commettraient les plus grands crimes. l*ar uneconsécjuence de la même doctrine, puisque l'homme ne possède pas le libre arbitre, c est Dieu cjui fait dans l'homme également le bien et le mal par une nécessité
(l) Livre XIV. lome XV.
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absolue. Jl peut donc y avoir, dans le juste même, une nécessité de pécher ; mais le péché, (luol qu'il soit, est sans conséquence, puisque, en vertu de la prédestination, le salut lui est assuré. Assuré, dis-je, non seuh^ment à ce juste, mais à toute sa postérité, selon Calvin : car les enfants des élus naissent aussi prédestinés (1). Quelle race de favoris de Dieu; et que sont tous les autres hommes en comparaison d'eux ! De quels mépris ce peuple de priviléj^iés ne devait-il pas couvrir ses confrères en humanité, disgraciés de Dieu même ! Kt chez ces derniers, s'ils en croyaient Calvin, quelles idées airreuses de la justice et de la bonté de Dieu; et en définitive, quels mouvements d'indignation contre des fanatiques qui les dégradaient ainsi ! Que de haines introduites dans le monde par le seul orgueil des réformés ! Jamais, dans les cités antiques de Sparte ou de Rome, entre un peuple de maîtres et un peuple d'esclaves; jamais, dans nos états modernes, entre une race de gentilshommes et une race de roturiers, il n'y eut d'aussi justes causes de divisions, de ressentiments et de haines qu'entre ce peuple élu de la Réforme et la pluralité catholique de la nation. Tout ce qui peut s'amasser de préjugés arrogants dans des têtes liumaines s'amassa dans celles des vrais huguenots, supérieurs, à leur sens, aux catholiques, par la pureté de la foi, par celle des mœurs, par celle de l'intelligence, et enfin par une vocation divine : les catholiques dressés à la soumission, à l'humilité, à la pénitence, à la d('»fiance des changements, se sentirent regardés comme un troupeau ridicule et méprisable par ces hautains seigneurs du monde terrestre et céleste; et convaincus
(l; II. (tes Vur.. 1. IX, II. x; I. XIV, |». 358.
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qu'on leur faisait injure, virent avec délice abaisser la mordue de leurs superbes contempteurs . Voilà peut-cire un point de vue qu'on n'a pas assez signalé dans l'histoire des affaires religieuses des deux derniers siècles.
Mais les protestants, aujourd'hui presque souverains de la société depuis un certain nombre d'années, ne manqueront pas sans doute de le faire réapparaître aux yeux et à l'esprit de leurs contemporains, et de faire comprendre à ceux-ci qu'ils ont été trop dupes lorsqu'ils ont, par esprit philosophique, par générosité et esprit de tolérance, laissé prendre le pouvoir à ceux qui ne s'en servent que pour humilier et domestiquer en l'insultant la majorité catholique de la nation, décompte à demi avec les ennemis acharnés de toute croyance religieuse. Quand les catholiques de France comprendront (luel rôle on leur fait jouer depuis longtemps, ils verront aussi qu'ils n'ont jamais rendu justice à Bossuet, dont la clairvoyance les aurait préservés d'une telle humilialion, s'ils ne s'étaient pas laissé conduire, par des philosophes quelque peu chimériques, à répudier à peu près toutes les idées de ce génie aussi clairvoyant que sublime, et à se persuader que le progrès général de la société exigeait qu'on prît presque en tout le contrepiod de ses doctrines. Cette sorte d'antipathie de tant d'esprits éclairés pour Bossuet est bien assurément la revanche i)rise par K* parti protestant sur son puissant adversaire du dix-î*eptièine siècle. Mais quel aveuglement elle révèle chez ceux qui se sont imaginé que la domination du protestantisme dans l'Ktal serait le triomphe de la tolérance religieuse!
Kn iTpa>>ant >ur U'> dt)gine> de Luther et de Calvin
rclalivomiMit ù la grâce et à la prédestination, liossuot ne niaïuiuo pas de faire remarquercombien ceux de Calvin remportaient en dureté sur ceux du premier auteur de la Réforme.
u Plusiours calvinistes, dit -il, voyant parmi les luthériens une doctrine plus douce, ils s'y laissoient attirer. Une volonté gêné raie en Dieu de sauver tous les hommes ; en Jésus Christ une intention sincère de les racheter et des moyens sulfisans olferts à tous : c'est ce qu'enseignoient les luthériens dans le livre delà Concorde (1). »
Cette doctrine plus clémente et moins offensante pour le bon sens que celle de Calvin, attirait donc au luthéranisme de nouveaux adhérents entre les calvinistes, principalement en Hollande.
Jacques Arminius, ministre d'Amsterdam et professeur en théologie dans l'académie de Leyde, fut de ce nombre. Il blâmait ouvertement Bèze, Calvin et les autres docteurs de cette église pour leurs opinions sur cette certitude du salut qu'ils accordaient aux prédestinés. Il n'admettait pas que la grâce fût inamissible pour eux, de quelques crimes qu'ils pussent se charger ni toutes ces assertions étonnantes qu'avaient toujours soutenues les disciples de Calvin. Arminius s'attira le ressentiment de François Gomar, professeur de théologie dans l'académie de Leyde, « rigoureux calviniste s'il en fut jamais, » dit Bossuet (2). Les académies se partagèrent entre ces deux professeurs, les ministres prirent parti; les pouvoirs politiques firent de même; le prince d'Orange Maurice contre Barneveldt : ce fut une conflagration générale dans les Provinces-Unies :
il) H. des Var., 1. XIN', tome XV, p 8. (a) Utsl. des Var., I. Xl\', ii. ivii.