‹ Bossuet et le protestantismeChapitre 42 sur 96 · CHAPITRE V lOi · texte numérisé non relu

CHAPITRE V lOi

Suite des Averlissemenls.

Dans son P/rmirr Avertissement aux Protestants, Bossuet se tlatte d'avoir montré (jue le pasteur. lurieu tlétrit le christianisme en l'accusant d'avoir oublié ou mal compris, dès les premiers siècles, lu doctrine des apôtres ; et en môme temps qu'il autorise le socinianisme.

Dans le Second Avertissenioil, il promet de prouver que ce même ministre, en ses Lettres pastorales, « convainc la lléforme d'erreur et d'impiété, » en reconnaissant formellement qu'elle nie le libre arbitre et fait de Dieu l'auteur du mal et du péché.

.lurieu avait lancé contre Bossuet les paroles les plus outrapjeantes à propos de son Addition au livre XIV de ['Histoire des Variations : il l'appelait * un déclamateur sans honneur et sans sincérité, u pour avoir dit cjue le ministre avouait des réformateurs en général, qu'ils ont enseif^néque Dieu « poussoit les pécheurs aux crimes énormes, i l*renant les choses de très haut, .lurieu disait (ju'il n'avait point avoué cela ;« et M. Dossuet, ajoutait-il, rendra compte (juehiue jour devant Dieu d'une imposition aus>i faus>e et aussi malij^ne. •

Kn présence de cette citation devant Dieu, Bossuet n'avait qu'à rapiiorlcr les paroles de Jurieu : celui-ci aurait dû se souvenir qu'il les avait écrites et imprimées. La r(''|)li(|uo n'<'taii donc pas iliftieile ; (luellc étourderic de s'y ex pus .M* '

Kn clfet, le Deuxième AvertiistJncnt n'est guère autre chose (ju'une exposition de passages ou Jurieu dépose

contre lui-niênio, puisqu'en etîetila reproché en divers endroits à l.uther et à Mélanchthon (1) d'avoir expressément déclaré que Dieu, par ses décrets éternels, a nécessité les hommes, depuis Adam, à pécher, et que, le libre arbitre n'existant pas, le pécheur a le droit de dire que ce n'est pas lui qui a commis le mal ; de plus, Jurieu rapporte que Calvin et Bèze (2), après quelque résistance, ont professé identiquement la même doctrine, de sorte qu'il est impossible au ministre ni de disculper les réformateurs sur ce point, ni de nier ce qu'il en a dit; et ainsi, que son superbe appel devant le tribunal de Dieu se retourne enfin contre lui-même (3). Quelques discussions incidentes se glissent bien dans celte formidable réfutation ; mais pour l'intérêt de ce discours, il suffit de se représenter avec quelle force Bossuet, se possédant toujours, a dû accabler un adversaire si imprudent; et quel aurait dû être, après cette exécution, l'état de ce malheureux provocateur aux yeux de son peuple, si ce peuple n'avait été comme fasciné par son ministre, dont la bonne foi n'était cependant pas trop bien établie même dans son parti ^4). On comprend, d'après cet exemple, quel intérêt avait Jurieu à se donner des airs de mépris envers l'évêque de

(1) Tome XV, p. 240-245.

(2) Page 247, n. VI et n. XI, « Dieu fait toutes choses selon son conseil défini, voire mesnie celles qui sont méchantes et exécrables, etc. > (p. 247).

(4j On en peut juger par les faits rapportés dans la grande note de Pierre Bavle sur larticle Zucrius, dont nous avons déjà i)arlé ;)). 90» ; et par exemple : « Un ministre vénérable par son âge, par la gravité de ses nueurs, par sa piété et par son savoir {Si. Saurin); (jui a vu cenl fois M. Jurieu dans îes synodes, assure que la présence de M. Jurieu gâte ordinairement ses affaires, parce qu'il a des emportements qu'il ne peut |»as soutenir, et qu'il avance témérairement des choses de la fausseté desquelles il est convaincu surie-cliamp. »

(/)/>/. hisf. de Bayle, 1820, t, XV, p. 118, g.)

THAPITRE V 107

Meaux : celait un iiioyuu, s il esi permis d'ainsi parler, de coller les yeux aux lecteurs. De là aussi sont venus jus(ju'à nous, à travers deux siècles écoulés, les prétendus a sophismes » de iiossuet.

Troisième avertissement.

On serait l)ient6t fati{?ué et rebuté par toutes les querelles (juo.Inrieu soulève, si l'on n'était pas ranimé par la manière dont Bossuet les repousse et les termine. Son intrépide adversaire, (jui improvise, comme dans un tourbillon, dos reproches et dos théories d'une théolo^^ie aventureuse, trouve moyen de faire repasser sans cesse devant nos yeux des questions dont on est las et des accusations (jui font hausser les épaules. Mais il s'expose si témérairement, il se met si mal d'ao.cord avec lui-même, qu'il donne toujours des prises nouvelles au grave et calme évèi|ue de Meaux. Celuici le saisit par ses parties faibles, le secoue, le retourne et le réduit à l'impuissance de se défen ire, et enhn le n^jetto à terre meurtri et brisé, comme, dans Virgile, le vieil Kntelle fait du présomptueux Darès: puisât versat'itir Darda. Il y a mémo le plus .souvent, dans cette joute de raisonnomeiit, un ctHé comique: c'est que Juiieu est ordinairement vaincu par son propre témoi- {.çnaLre. Il a oublié, en entrant dans la discussion nouvelle, t|uelque chose (ju'iî a écrit ailleurs, et qui st^ri à le réduire au silence, sans qu'il puisse trouver d'argument pour sauver ses contradictions.

Ainsi lo troisième avertissaient roule sur cette question, si .lurieu a rendu lomoij^nage à l'Kglise romaine

en disant (luo Dieu y peut conserver des saints, et quo l'on peut s'y sauver. 11 le nie, i)arce (lue c'est ouvrir une porte à ceux des protestants qui seraient tentés de (juitter la Réforme pour rentrer dans l'Église romaine. C'est en même temps donner les plus cruels démentis aux accusations fondamentales des réformateurs contre cette même Éjçlise. Mais enQn il Ta écrit ou directement ou indirectement : Bossuet le fera repentir de cet aveu, fait d'ailleurs de mauvaise grâce et avec la haine dans le cœur.

Dans une de ses Lettres pastorales, la onzième, Jurieu s'exprime ainsi, répétant d'abord des paroles de Bossuet lui-même:

On accuse (1) M. Jurieu d'avoir franchi le pas, et d avoir avoué rondement qu'on peut se sauver dans l'Église romaine : en (juel endroit a-t-il donc franchi ce pas ? N'a-t-il pas dit partout que le jiapisme est un abominable paganisme, et que l'idolâtrie y est aussi grossière qu'elle estoit autrefois dans Athènes? » — « Il l'a dit, rt'pond Bossuet, je le confesse. »

En eHet, Jurieu était intarissable en reproches furieux

(1) Bossuet ne sï-tait pas servi, on le devine bien, de Pexpression d'accu'ier : elle est mise ici pour répondre au sentiment des protestanis ; mais il avaU fait le raisonnement suivant Hist. drs Var., I. XV, n. XLIII) : « Si avee toutes cesdoclrines et toutes ces pratiques (qu'il a énumérées, et dont les minisires reconnaissent l'existence dans rÉ;,'lise romaine , on y a encore <ï tous les éléments néce-saires sans sou^lrac;ion d'aucun, 3>.. .; on y a encore les marques de vraie Ejjlise. ..; la vraie Kiilise y est donc encore, et on y peut en.-ore faire son salut. :>

" M. Claude n'en est pas voulu demeurer d'accord : les conséquences d'un si

< Krand aveu l'ont fait trembler pour la Réforme. Mais M. Jurieu a franchi le '■' |»;)S, et il a vu que les différences qu'avait apportées M. Claude entre nos <r pères et nous étoient trop vaines pour s'y arrêter. > (Tome XV, p. 82;.

Et page 87: <^ M. Jurieu a senti que...; et il a enlin ouvert la porte du ciel, •> t|Uoiqu'avec beaucoup de diiricultés, à ceux qui vivoient dans la communion

< de l'Eglise romaine. .Mais atin qu'elle ne pût pas se Kioritier de cet avantaj^e,

< il l'a communiqué en même temps aux autres églises partout on est répandu

< le rliristianisme, (juelque divisées <|u'elles soient entre elles et encore

< qu'elles s'excommunient impitoyablement les unes les autres. -

( IIAPITIIK V 109

contre l'Église romaine, ei « il a tenu sans doute à nous en donner ici un ccliantillon : personne ne peut lui contester ce mérite, quel qu'il soit. Mais enfin il a très clairement déclaré (uTon se pouvait sauver dans le papisme, comme ailleurs (car c'est là son artifice), chez les liussites, les taborites, les éthiopiens, et dans toutes les églises (^ui ont conservé le fondement du christianisme. »

S'il fait cette grâce à l'Eglise romaine, c'est en la confondant dans le gi'oupe des communions cju'il condamne, mais (lui n'ont pas renié enlirrement la foi en Jésus- Christ, et parmi les(juelles il glisse encore les sociniens, quoique ceux-ci puissent difficilement être rangés parmi les chrétiens. Juricu, (jui alïecle de les détester, a d'autant plus de plaisir à les égaler aux papistes. Mais l^ossuet le tient et ne le lâchera pas : il le tient par les nombreuses déclarations dont Jurieu a seméses théories nouvelles, sans en prévoir les conséquences.

« L'Église, (lit lo iiiiriislre, dans le c\w\, le six, le sept et le huilièmo siècle, adopta des divinll<"'8 d'un second ordr»», en meltiiiil les saints et les martyrs sur les aul»»ls destin-'S à Dieu s«ul : elle adora dfs reli<|iie.s; elle se lit des images «|u"»'lle i>la^-a dans lt>s temples, et devant lesquelles elle se prosterna. C'esloit pourtani la inAine Iv/lise. mais devenue malad»', inlirm»», ulct'^reuse, viraiiU' jioHrtant, parce que la lumière «le ri*'.vaugd»3 el les véritt'S du christianisme demeuroienl cachées, mais non «'•loufftVs sous <-(>i(imasde superstitions. »

liossuet ici lui démontre (jue, dans son propre système, une «'glise vivante est celle où sont « ceu.\ (|ui vivent, c'est-à-dire les vrais tidelos », ceux qui possèdent • la foi et la charité : » et (jui par conséquent pinivent ètn- sauvés. (,)ue répondre à cela ? Les textes de Jui'ieu >niii là : i»n priii le> lui rappeler de nouveau.

11(^ nOSSUET ET LE PROTESTANTISME

Ct^pendant, pour le faire, il laut, selon celui-ci, « avoir un Iront semblable à celui du sieur liossuet.»

« Il t'sl (311 colère, répond traïKjuillcnnt'nt railleur de l'avertissnwnl ; vous le voyez : mais cela n'est rien en comparaison de ce qui jiarait dans la suite, lorsqu'il dit « que bien des gens nit'ttenl ce prélat au nombre des liypocrites qui connoissent la vérité, » et cjui la trahissent, sans douto en i)arlant contre leur conscience ; ce qu'il répète encore eu d'autres endroits (1). Que lui servent ces emportements et tous ces airs de dédain qui lui conviennent si peu ? Il voudrait bien avoir avec moi une dispute d'injures, ou que je perdisse le temps à répondre aux siennes, mais ce n'est pas de (juoi il s'agit. Puisqu'il se vante de répondre à l'accusation que je lui fais de nous sauver malgré nos idolâtries prétendues, il faudrait répondre aux passages dont je la soutiens ; et c'est un aveu de sa faiblesse de ne mettre que des injures à la place d'une défense légitime (2). »

Allons, Monsieur Jurieu, les sophismes de M. de Meaux ne sont pas tortueux ; et son hypocîHsie ressemble bien à de la franchise. Répondez-y donc nettement si vous le pouvez ; et particulièrement expliquez comment le pape saint Léon, dont vous faites le premier Antéchrist, et quelques uns de ses successeurs, furent, selon vous « d'honnêtes gens autant que l'honnêteté et la piété sont compatibles avec une ambition excessive. » Vous aurez beau alléguer qu'en ^ ce temps là, l'Antéchrist était encolle petit, il n'en est pas moins vrai que vous avez mis le chef de Tidolûtrie antichrétienne dans le nombre des élus, et que, selon vous, l'idolâtrie n'empêche pas le salut (3).

Qu'on voie si Bossueta beau jeu pour se moquer d'un adversaire si inconsidéré ; et s'il n'a pas le droit, après

(1) P3RP 9ft4

[3) Fa^e -Jai».

Page 1