‹ Bossuet et le protestantismeChapitre 47 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« Nous ne nous faisons pas une honLc des décisions de nos synodes, qui ont soutenu qu'on est en droit, pour défendre la religion, de faire la guerre à son roi et à sa patrie (1). »

Voilà le «^^i-aiid aveu hiclié. Quel besoin a-t-on inainieuant de preuves contre le protestantisme ;et à quoi lui sert d'avoir épilogue sur une (question de fait, quand il proclame enfin fièrement les maximes qu'il s'indignait qu'on osât lui reprocher? Ici du moins on n'accusera pas Jurieu de dissimulation. Il reste à savoir si un gouvernement avisé ne doit pas prendre ses précautions contre des sujets de ce caractère. Le mieux sans doute serait de ne pas les irriter, mais après cela, de les désarmer. Car, dans le seul Jurieu, il y a plusieurs insurrections et plusieurs révolutions en germe. Nous ne parlons plus des intérêts de la vraie religion : car il faudrait savoir si les catholiques n'avaient pas droit d'être protégés contre des réformateurs si agressifs.

Quant au droit politique, Jurieu avait aussi ses maximes, (juil exposait avec non moins d'assurance et de hauteur que ses principes religieux.

A quoi bon l'interroger sur les droits des catholiques? Ne savons-nous pas (jue le [)apismo est l'idolAtrie, et (jue le pape est l'Aiiteibrist ? C'est tout dire, et «piels sentiments peut-on attcntlre de Jurieu à l'cgurd d'objets et de personnes si abominables ? Qu'on le laisse faire seulement, et il n'en restera bientcH plus rien. Il nous a mis dans la confidence de sa fureur et de sa rage. Les destructions du seizième siècle ne |)araitront qu'un jeu en comparaison de ce qu'A nous reserve. Son zèle religieux, accru par la vengeance, nous fait entrevoir

de liMTibles exécLiiions, quiind son pouvoir égalera ses haines.

Et le pouvoir ne lui manquera pas, s'il parvient à réaliser ses théories. Car à son service, il aura la multitude qui est, selon lui, le souverain, et dont il sait échautïer les passions.

La doctrine de la souveraineté du peuple, qui, dans les écrits de Jurieu, a scandalisé Bossuet, n'était pas, à cette époque, une nouveauté. Le seizième siècle, par la plume hardie de ses publicistes, avait manié en différents sens la question des droits respectifs et réciproques des rois et des peuples. Languet (ou Junius Brutus), dans son traité intitulé VindicicC contra tyrannos (1581), avait soutenu que les rapports entre un roi et son peuple reposent tous sur un pacte fait entre le prince et ses sujets, qui est tel que si le prince viole le contrat, il cesse par cela même de régner, et que le peuple rentre dans son droit primitif de disposer du pouvoir à sa volonté. En définitive, la souveraineté appartient de droit naturel au peuple.

Grotius, dans son livre de Jure BelU et Pacis (1625), qui est un grand traité fondamental sur le droit naturel, admet en principe que le gouvernement dérive d'un contrat social, et que c'est dans le peuple que réside la souveraineté , mais une fois qu'il l'a aliénée expressément ou tacitement, il n'en peut plus réclamer l'exercice.

Jurieu reconnaît et le pacte fondamental et la souveraineté du peuple ; mais il ne croit pas que celle-ci soit jamais détruite. Il appartient donc au peuple de faire et de déposer à son gré ceux à qui il doit obéir. Et (conséquence énorme do sa souveraineté) il n'a Jamais

CHAI'ITRL V 120

besoindii .soumettre ses actes à l'autorité de la raison. Il faut bien, dit Jurieu, qu'il y ait un pouvoir qui n'ait |)as à rendre compte de ses résolutions.

Kn métaphysique, cette opinion est incontestable, bien qu'il soit raisonnable de protester au nom du bon sens contre tout pouvoir irresponsable et contre l'éviction de la raison dans les choses humaines. Mais (l'autre part, il faut que toutes les affaires se terminent, et elles ne peuvent avoir de fin que si elles sont tranchées en dernier lieu par un pouvoip après lequel il n'y ait plus d'appel. C'est en ce sens que la .souveraineté du peuple est la dernière loi, et ciue le dernier mot doit lui appartenir. Cei»endant il ne s'ensuit pas qu'elle puisse tout faire légitimement : car la justice et la raison conservent toujours leurs droits.

Hossuet ne se r(''sij:çnepasàcette j^oliticiue tranchante. (|ui fait de la volonté d'une multitude toujours imparfaitement éclairée la loi suprême des états, de la religion, de tout ce (|ui intéresse la société. 11 place plus haut (jue le peuple l'origine de la puissance, comme celle de toutes les véi'ités. Il n'existe qu'un maître souverain et qu'une lumière infaillible. C'est Dieu qui fait les souverains, à (|ui • il communitjue sa puissance, pour e[i user, comme il laii hii-mème, pour le bien du monde»». Si Jurieu prétriid ipie, chez les Israélites, c'est le peuple (jui a établi des rois, Bossuet, l'histoire sainte à la main, lui montre ipie c'est par l'ordre de Dieu que Samuel a con>aeré Saul, le premier roi; (jue le second, David, a re(;u .son titre de la même aul<:)nlé ; (|u'il n y a eu aucun pacte pour établir la royauté, mais que le droit ilu irgnc a été délini par une sorte d'ordonnance divine, et (|u'il n'a jamais été dit (|ue le roi |)erduit son

titre en contrevenant à la convention ; en un mot, que la royauté est donnée sans condition et sans retour ; que Dieu seul se réserve de la retirer lorsqu'un roi est l'éprouvé par lui. Bossuet n'a jamais varié au sujet de cette royauté théocratique, et non pas plus dans sa Politique tii^ée de T Écriture sainte que dans ses Avertissements aux protestants, ou dans ses discours historiques. Ce n'est toujours qu'une même doctrine conçue tout d'une pièce, et appliquée selon les circonstances et en raison des dispositions des Etats qu'il considère. Car Bossuet n'est pas un philosophe, un Platon ou un Aristote, qui organise dans son esprit et dans son cabinet, une société et un gouvernement idéal : il tient compte delà réalité, de l'expérience, et ne raisonne d'une manière absolue que par rapport à Dieu, qui est toujours le même, quoiqu'il supporte des variétés infinies dans les choses humaines. Mais un principe demeure : c'est la toutepuissance, la sagesse infinie, la volonté insurmontable de Celui qui gouverne tout.

Que ces idées sont éloignées delà politique de Jurieu et des autres philosophes protestants, dont il se trouve l'organe en son temps et sera souvent l'inspirateur dans les siècles suivants ! La politique que nous appellerons provisoirement protestante, puisqu'elle est née au xvie siècle dans le sein du protestantisme, et qu'elle a régné avec lui en Angleterre sous Cromwell, est purement humaine et philosophique, en dépit des liens accidentels (jui la rattachent aux souvenirs bibliques : elle pouvait naître dans les esprits des philosophes sans aucune notion de Dieu ; elle ne tient de la religion qu'un certain langage figuré, enthousiaste, parfois fanatique : on y invoque des noms tirés de l'Écriture sainte ; on y pro-

Page 1