‹ Bossuet et le protestantismeChapitre 54 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

génération du Verbe, ni sur les liens (\u\ uni.ssaient le Père iiu Fils, ni sur ki procession du Saint-Esprit. Ils ne connaissaient même pas bien l'immutabilité de Dieu; et enfin c'est la philosophie contemporaine de Jurieu qui a définitivement éclairé les esprits sur les notions de corporalité, de divisibilité, de changement, (|uMl faut absolument bannir de Tidée de la divinité. En rencontrant ces étranges théories chez son adversaire, Bossuet n'hésita pas à y appli(juer les qualifications d'impiété, de blasphème et de crime, et se crut obligé, pour 1 édification des lecteurs, à reprendre par la base tout le système du ministre protestant, et à développer sur ce sujet tous les principes non seulement de la théologie chi'étienne, mais d'une saine métaphysi(iue.

La discussion n'est pas seulernent sévère, elle est didacti(|ue, et au besoin sèche et même scolastique. On ne saurait nier qu'en dépit du génie de Bossuet. elle parait souvent assez dure à lire, et (ju'on croit assister non seulement aux argumentations de l'Ecole, mais à tout ce (lue la métaphy.^icjue peut présenter de plus subtil et (le plus abstrait. Mais aussi comment expli(|uer avec éloquence le dogme delà Trinité; la distinctiorj des personnes divines, avec l'unité; la manière dont le rère engeiidre le Fils de toute éternité; la consubstanlialiié et l'égalité du l'ère et du Fils, avec les rapports (le celui (jui (^ngendre à celui (jui est engendré, et de tous deux avec la troisième personne, le Saini-Esprii qui procède de l'un et de l'autre; en un mot toutes ces diflicultrs d'un mystère ou la raison humaine s'est toujours révoltée? Si un homme était capable de répandre une apparence de lumière dans ces obscurités impénétrables, c'était absolument Bossuet, c'est-à-dire celui

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qui a écril, dans les Elévations .sur les Mystères, les merveilleux chapitres de la seconde semaine, où nous pouvons nous imaginer que nous entendons au moins sommairement ce que l'auteur lui-même déclare incompréliensiblc. Mais cette prodifçieuse invention d'expressions par laquelle Bossuet se joue, pour ainsi dire, dans les Élévations, entre les diflicultés de l'éclaircissement d'un mystère, il n'a pas jugé à propos de la déployer dans sa discussion contre Jurieu; il s'est borné à démontrer l'absurdité de la doctrine de son imprudent adversaire par des raisons tirées de la métaphysique et de la théologie. En effet, Jurieu n'a pas craint de se perdre dans ces abîmes, pour montrer combien les docteurs des premiers siècles avaient été incapables de s'en tirer honorablement. Mais à l'exposition plus ou moins fidèle de leurs sentiments il a ajouté du sien : c'est eux (jui, selon lui, ne savent ce qu'ils disent, mais le sait-il bien lui-même, quand il leur attribue certaines opinions?

Ainsi, rien n'est plus choquant que la manière dont il discourt sur la génération du Verbe, auquel il attribue une double nativité, premièrement avant tous les temps, et secondement un peu avant la création du monde. Car c'est seulement par celle-ci que le Verbe devient parfait. Jusque-là, il était demeuré enfermé dans le sein de son père, comme un enfant l'est dans celui de sa mère, où il existe de toutes ses parties, sans que celles-ci soient développées. Le Verbe est donc d'abord resté enveloppé comme une sorte de fœtus (si nous osons reproduire ces étonnantes images) ; et c'est seulement par une seconde nativité qu'il est sorti, qu'il s'est développé, et qu'il est devenu une seconde personne, distincte de son père. On tremble de se rendre

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ridicuhj ([uand un répète de pareilles tictions ; mais on se relevé avec Bossuet pour demander si ce Verbe, qui d'abord était imparfait, était Dieu, semblable a Dieu, Deum verum de Deo vero ; s'il est par conséquent une personne de la Trinité, é^^ale à son père, et telle qu'on doit concevoir le Fils : ou bien s'il n'est (|u'un fragment de substance divine, arraché des entrailles de son père; si par conséquent le Père et le Fils sont quelque chose de corporel, de divisible, de muable, c'est-à-dire (}uelque chose qui n'a rien de la nature divine. Telles sont les questions où l'on est entraîné par les éclaircissements du ministre Jurieu sur le mystère de la Trinité.

Mais quel avantage voyait-il donc à s'engager en de [)areilles discussions? C'était de prouver que les premiers Pères de l'Eglise n'avaient rien vu dans le mystère de la Trinité ; (|ue par conséquent on ne pouvait condamner les Anti-Trinitaires (lesSociniens), qui prolilaient de toutes ces obscurités pour nier ce qu'il leur l)laisait dans le dogme de la Trinité. On devait donc, selon Jurieu, les tolérer, puisque l'Eglise, pendant trois siècles, n'avait pas su mieux qu'eux ce qu'il fallait croire de tous ces mystères.

Mais sur la question de fait. Hossuet ne convenait pas de cette prétendue ignorance. 11 rapportait des textes soit des I^^rilures Saintes, soit des Pères, (|ui avaient bien su exprimer et la génération éternelle du Verl>e, et la distinction des personnes dans la Trinité, et leur unité et leur parfaite égalité dans la possession de:> attributs divins, en dépit des défaillances du langage humain. H en prenait l'occasion dexpliiiuer la mêlhcxlc dont il faut se servir pour Iruduirt» dans ce langage lea

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idées de la plus luiule théologie, et il en donnait luimême l'exemple.

u Le lancfafïe humain, dit-il (1), commence par les sens. Ii0rs(iue l'homme s'élève à l'esprit comme à la seconde région, il y transporte quelque chose de son premier langage : ainsi l'attention de l'esprit est tirée d'un arc tendu ; ainsi la compréhension est tirée d'une main qui serre et qui embrasse ce (ju'elle tient. Quand de cette seconde région nous passons à la suprême, qui est celle des choses divines, d'autant plus ((u'elle est épurée et que notre esprit est endiarrassé à y trouver prise, d'autant plus est-il contraint d'y porter le foible langage des sens pour se soutenir, et c'est })ourquoi les expressions tirées des choses sensibles y sont plus fréquentes. »

A ce sujet il commente éloquemment quelques-unes des comparaisons dont les Pères se sont servis pour exprimer ces rapports des personnes divines, dont la définition est si difficile, pour ne pas dire impossible à traduire en termes intelligibles, expressions qui ne dérogent pas pourtant à la sublimité du mystère ; et c'est là qu'il excelle :

« Mais après tout si vous attendez à parler de Dieu que vous ayez trouvé des paroles dignes de lui, vous n'en parlerez jamais. Parlez-en donc en attendant comme vous pourrez, et résolvez-vous à dire toujours quehjue chose qui ne porte pas où vous tendez, c'est-à-dire au plus parfait. Dans cette faiblesse de votre discours, vous vous sauvez, en songeant que vous aurez toujours à vous élever au-dessus des termes où vous sentirez de l'imperfection, puisque dans rextrênie pauvreté de notre langage, il faudra même s'élever au-dessus de ceux (^ue vous trouverez les plus parfaits (:2). »

C'est ainsi qu'il conclut tout ce discours, en opposant

(1) T. XVI. p. 44.

(2) Cf., p. 92,

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