CHAPITRE V
Les protestants demeurèrent avec leur esprit d'indépendance et les catholiques avec leur docilité ; les uns toujours portés à l'union, et les autres à la division; et si l'on dit que la division des protestants était plus féconde pour l'avenir de l'esprit humain (jue l'union des catholiques, on oublie (ju'aussi l'une entretient la société, tandis que l'autre la réduit en poudre. Si Ton dit (|ue le genre humain est aujourd'hui plus libre qu'il y a deux cents ans, il faut reconnaître aussi (ju'il ne sait plus où il va; et que, paiini tant de progrès, la morale même est devenue problématique. Les ennemis du catholicisme, (|ui accusent les catholiques de servilité, méconnaissent la tendance naturelle des hommes à l'union, qui est un etïet de la sympathie et du grand instinct de l'amour de nos semblables. Qui aime, se plaît à sacrifier quekjue chose de sa farouche indépendance, pour se mettre en harmonie avec ce qu'il aime. L'homme qui prétend ne relever en rien que de lui-même, est en opposition instinctive avec tous les autres, et ne vit en paix avec eux(]uepar nécessité et par calcul. Il prend l'habitudt'de neseconlier (ju'en soi, dans ses forces physiques, dans .^on jugement, dans son génie; la raison même ne lui parait la raison (ju'autant qu'elle est de son goût. C'est pouniuoi les réformés ont proclamé tout d'abord chez tous leurs adhérents le droit et le devoir de s'instruire directement par l'Kcriture, et par l'examen personnel : prin(M[)e e\c<'llent en philosophie, mais qui mettait virtuellement en dehors de leur église tous les esprits incapables d'une si haute discipline, comme ils l'ont reconnu eux-mêmes. Quant aux esprit^; ou plus faibles ou plus modestes, ils su sont toujours emprt*ssés vers les enseignements qui leur présentaient la vérité
\ii HOssur.T F/r m: protf.stantismk
toute l'aile iknisilcs niatièroà où la plupart ties esprits, s'ils sont sincères, reconnaissent bientôt que par eux-mêmes ils ne voient à peu près rien. Ils se trouvent donc heureux de recevoir à la fois la certitude et la charité. C'est là ce que Bossuet aurait voulu répandre partout, et ce que Jurieu aurait voulu réserver exclusivement pour son parti. Il était aftligé de voir ce parti décroître au lieu de gagner (1), et il n'en pouvait comprendre la raison : c'est que la Réforme, en réalité, était un mouvement contre nature. Mais ce ministre était, selon sa propre expression, plein de « fureur et de rage» contre l'Église romaine, à laquelle beaucoup d'esprits revenaient par leur pente naturelle, aidée de l éloquence de tant de hérosdu catholicisme, les Arnauld, les Nicole. etc., parmi lesquels Bossuet, sans aucun doute, tenait le premier rang par le zèle, par la charité et par le génie. Jurieu l'appelait ironiquement le convertisseur, titre que Bossuet n'acceptait qu'avec une joie modeste, quand son adversaire le lui lançait avec colère. Il ne pouvait recevoir d'éloge ni plus flatteur ni mieux mérité, que cette épithète qui trahissait le dépit du véritable chef du protestantisme. En effet, si Jurieu ne cédait rien, beaucoup de ses adhérents se détachaient de lui peu à peu.
Voici un exemple rencontré par hasard, qui prouve bien que les arguments de Bossuet pouvaient détacher des particuliers du protestantisme sans bruit et sans que le public en eût connaissance. On sait (luel parti il tirait contre la Réforme de sa nouveauté, et pour l'Kglise romaine, de l'antiquité de ses croyances. Or
(l)«La Ri'lbrinatioQ dans ce siècle n'i-st point avanc(!'e. tUe est iilulôt (liminuce qu'aunmcnléc. » Jurieu, apud Bossuet, sixième aierlisi,emenl, n. LXXXI, p, 188.
CHAPITRK V 175
Saint-Simon raconte l'aventure suivante ^ Mémoires^ éd. Cliéruel, t. HLp. 112), à l'iinnée 1704 :
« Un fameux avocat qui sappeloil Chardon, et qui l'a été de (non péro et le niion, avoit et»' huguenot et sa femme aussi • ils étoieot de ceux qui avoient fait semblant d'abjurer, mais qui ne faisoiont aucun acte do catholiques, qu'on connoissoit |»arfaiiemenl pour tels, qui môme ne sen cachoient pas, mais que la grande réputation de Chardon soutenoit, et le nombre des protecteurs consiiiérahles qu'elle lui avoit acr^uis. Ceux-là même avoient lait ce qu'ils avoient pu pour leur persuader au moins d'écouter ; ils n'en purent venir à bout ; le moment de Dieu n'éloit i)as venu. Il arriva cnlin; ils étoiont tous deux vertueux, exacts à tout, et d'une pit-tt' dans leur religion qui auroit fait honneur à la véritable. Étant un matin dans leur carrosse tous deux arr<Ht''S, auprvs de l'Hôtel-Dieu, attendant une réponse (|ue leur laquais lut un très long Itmps à rapporter, Mme Chardon porta les youx vis-à-vis d'elle au hasard sur le grand portail de Notre-Dame, et |)eu à peu tomba dans une profonde rêverie, (jui se doit mieux appeler réllexion. Son mari, qui h la lin s'en aperçut, lui demanda k quoi elle revoit si fort, et la poussa même du coude pour l'engager fi lui répondre. Klle lui montra ce ([u'elle considéroil, et lui dit (ju'il y avoit bien des siècles avant Luther et Calvin que toutes ces Hguros de saints avoient été faites A ce portail, »|uo cela prouvoil qu'on invntjuoil donc alors les saints, (|u»' l'opposition de leurs réformateurs à cette opinion ancienne étoit une nouveauté, que cette nouveauté lui rendoit suspects les autres dogmes qu'ils leur enst'ignoient contraires à rantitiuité eathnlique; i|Uo ces rélloxions (pr^lle n'avnit jamais faites lui donnoienl beaucoup d'in. (juiétudo <t lui Taisoiont pren<lre la résolution do chercher à s'éclainnr. Chardon trouva (ju'ellc avoit raison, «-l 'i 'Ur ils
so mirent à cherchi'r la vérité, puis h eonsulter. *':\ faire
instruire, (^ela dnrii plus d'un an. Enfin sccrèlemont instruits et ploiiiemeul persuadas, ils so déclarèrent tous ileux, ilstinMi^ une abjuration nouvelle, et tous deux ont pass** depuis une longue vie dans la piété et les bonnes œuvres, surtout dans un /.èl«' ardent de procurer à leurs anciens frères de religion la même \ivîu'v. qu'ils avoient reçue. Mme Chardon s'instruisit fort dans la cunlroverso, elle convertit beaucoup de huguenots •.
CHAPITUE VI.
Des conversions et des nouveaux catholiques.
On ne cessera jamais de reproclier anièretncnt à Louis XIV la conversion forcée des protestants, et à Bossuet la part qu'on prétend plus ou moins justement qu'il y a prise. Assurément le cœur se révolte au spectacle de la tyrannie qui contraint un peuple à changer de religion. Mais pour apprécier équitablement cet acte malheureux du gouvernement de Louis XIV, il faudrait appliquer le même jugement à d'autres Etats qui ont agi de même en ce siècle-là, mais en faveur d'autres croyances. Comment la Réforme fut-elle établie en Angleterre par Henri VIII et ses successeurs ; en Allemagne et dans les Etats Scandinaves par dilïérents princes; et même dans les Républiques des Pays-Bas et de Suisse par des gouvernements électifs ? On ne voit partout que des articles de foi imposés par la puissance dominante, par application de ce principe, qu'il faut que le peuple entier croie ce que croient ceux qui le gouvernent. Le grand protestant Jurieu ne proteste jamais contre cette tyrannie, quand elle est exercée au prolit de sa communion. Il ne fait qu'une réserve, c'est (}ue :
« Dieu veul qu'on use do clémence avec lesidolùln's eL Jes liéréti<iues, et qu'on épargne leur vie autant qu'il se peut (1) ».
'P VI' Aarrtissnnnil, n. LXXXIII. p. lîll.