CHAPITRE V
remarque Bossuet; mais vaut-il mioux abandonner à la violence ceux qu'on pr('*t»'rui hérétiques, et les laisser déchirer à une a\>;uglH fureur, que de les soumettre aux jugements n'-L'uliers du magistrat? ■
Nous croyons, nous aussi, entendre le lan«;age de Jurieu : la vie des hérétiques est sacrée ; mais les papistes sont hors la loi. Tels sont les principes d'humanité du ministre.
Il ne s'agit donc que de savoir quelle est la religion dominante dans un pays. Ne sera-t-il pas juste, en France, de livrer les protestants à la fureur du peuple, comme les papistes aux Pays-Bas? Que les Jurieu et les Basnage vantent ensuite la tolérance des pays protestants ! Cela veut dire seulement cju'on y tolère des dissidents du calvinisme, et que le fait de ne point adhérer à la communion de Calvin, pourvu qu'on ne soit pas papiste, n'y entraîne pas la peine de mon (pourvu encore que la fureur du peuple ne s'en mêle pas.)
Jurieu allègue encore des proscriptions atroces prononcées dans VApocahjpse. dont Hossuet, d'après lui, résume très exactement la teneur :
M Voilù, dit celui-ci, ce me>emble. assez de carnape. assez de sang répandu, assez d«> chairs dévorées, assez de feux allumés: mais selon M. Jurieu, tout cela sera l'ouvrage des rois réformés; c*<,«si |)ar la rpie s'accomplira la réformalion, jusqu ici trop foiblemr'Mt commencée; la Réforme fera subir tou'^ —• •• nix à des chrétiens, sans doute, puisque ce sera à des , >; ce no
sera pas seulement sur des particuliers, mais sur toute l'Éf^lise romaine (|uon exercera tes cruautés. !' : 'us qu'à dire
qu'il n'appartient <|u'aux rois de la !{• r de l'e^W'e
contre les sectes qu'ils trouvent mauvaises, et que tout leur est permis coutrc la prostituée [l). ».
170 iiossuET r.T ].r. protestantisme
Concluons, avec liossuet, (lur, Jurieu ne sait ce qu'il dit ; mais (lue, dans ses extravagances, sa haine toujours furieuse ne sommeille pas. Au reste, Bossuet ne négli<;e pas de mettre en lumière les dissentimens des protestans sur ce sujet de l'usage du glaive(l), et montre les contradictions que Jurieu lui-même éprouve dans son parti; mais il en conclut légitimement que la Réforme ne peut s'unir sur ce point, pas plus (jue sur d'autres puiscju'elle n'a aucune doctrine qui soit fixe et universellement reconnue. Et tout cela forme contre Jurieu un grand acte d'accusation, où l'on ne lui laisse pas même l'appui de ses coreligionnaires, puisqu'enfin, de quelque façon qu'il se retourne, ou il autorise l'indiMérence, ou il va jusqu'aux « excès de rigueur, les plus odieux et les plus décriés dans la Réforme (2), » où Bossuet s'étonne qu'on tolère ce ministre lui-même.
Cette tolérance ne nous paraît pas étonnante, en dépit des reproches trop fondés que Bossuet lui adresse et résume en quelques pages accablantes. C'est qu'au fond, malgré ses emportements et ses inconséquences, Jurieu représente assez exactement l'état d'esprit général des protestants : d'abord la haine implacable contre le catholicisme, qui est le lien de toutes les églises réformées; ensuite la profession de l'indépendance individuelle des consciences, et sur ce second point Bossuet ne pourra jamais tomber d'accord avec les protestants. Ceux-ci tiennent avant tout à la liberté de dogmatiser ou de s'affranchir des dogmes chacun à leur façon ; l'esprit de la Réforme est un esprit d'isolement et de division : celui au contraire des catholiques
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est un esprit d'union et de .sacrifice des opinions individuelles. Hossuet est le plus catholique des catholiques : aucun bien ne lui parait égal à celui de l'unité, aucun sacrifice trop dur pour y parvenir: faire de toutes les unies une seule âme, et, s'il est possible, de tous les chrétiens un seul cœur; tel est selon lui, le propre objet de la religion; c'est à cet objet qu'il consacre toutes ses forces. Le christianisme est une loi d'amour; la voie pour atteindre à la charité parfaite e-ît l'accord dans la foi enseignée de Jésus-Christ et conservée invariablement par l'Eglise toujours remplie de l'esprit du Rédempteur. Les protestants cherchent aussi l'esprit de Jésus-Christ; mais ils le cherchent chacun avec ses propres lumières ; ils tiennent donc plus à leurs propres opinions qu'à l'accord avec celles d'autrui; ils recommandent la charité, mais avec l'indépendance de la pensée et du sentiment personnel ; s'ils souh.aitent l'union, c'est un compromis entre des esprits discordants, où chacun veut d'abord rester soi-même, ce qui ne peut jamais former (ju'un concert d'un moment. L'orgueil de l'esprit humain est le tond dont on ne se détache jamais : au contraire l'humilité, le renoncement i\ soi, est la vertu fondamentale tlu catholiiiue. De là vient que les protestants reprochent aux catholiques de n'être qu'un peuple d'esclaves, qui se trouve à l'aise daris la servitude. La fierté du protestant lui fait prendre en liorreur une église où tout est soumission, en mépris ces hommes qui ne se font gloire que d'être soumis. Kntre deux caractères si opposés jamais la paix ne saurait être durable : le calholi(iue pourra bien offrir au protestant Iacharilé;celui-(M lui proposeraen échange la lutte des opiniuiis. Un i\v. peut pa> faire courir
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ensenible des coureurs dont les uns demandent à être attachés sous un même .jou^^ et les autres à courir tout seuls.
Ces deux esprits opposés s'étaient rencontrés et mesurés dans une lutte à outrance, d'où l'on peut douter qu'il pût rien sortir d'utile. Si Jurieu n'eût pas désiré l'empire dans une église qui était la sienne, il y aurait eu peut-être entre eux quelques moyens de s'entendre; mais il cherchait l'unité dans des conditions incompatibles avec elle. Bossuetse trouvait donc en droit de lui reprocher des inconséquences; mais c'était la seule prise qu'il eût sur lui : au reste sur aucun point ils n'étaient d'accord. Jurieu fut donc accablé dans la lutte des raisons; mais il ne pouvait s'en ressentir: ses défaites étaient pour lui des victoires: elles ne prouvaient pour lui que l'attachement de son adversaire à ce qu'il avait en horreur, à la tradition inflexible de l'Eglise catholique. Bossuet, surpris par l'opiniâtreté et la fécondité d'idées de son adversaire, se lassait d'une discussion sans fruit, et abandonnait cette lutte stérile :
« Qu'il dogmatise donc, etqn'il prophétise tant qu'il lui plaira ; je laisserai réfuter ses prophéties au temps, et sa doctrine à luimême, et il ne me restera qu'à prier Dieu qu'il ouvre les veux aux proteslans. pour voir ce signe d'erreur qu'il élève au milieu d'eux, dans rinslabiliti!' de leur doctrine (1). »
C'était l'abrégé du livre des Variations, fortement confirmé pai* tant de controverses qui en étaient nées ; mais la question n'avait pas fait un pas, quoicjue en passant Bossuet eût porté au protestantisme bien des coups pénétrants. 11 n'en pouvait guère arriver autrement.