A MONSIEUR EMMANUEL DES ESSARTS
Chevalier de la Légion d'iionneik, Doyen de la Faci'lté des Lettres de Cler.mont,
Hommage de respectueuse reconnaissance.
A MONSIEUR EUGENE LEOTARD,
Ancien élève de l'École Normale supérieure. Commandeur de l'Ordrr de Sainl-Grégoire le Grand, Doyen de la Kacilté catijolioue des Lettres de Lyon,
Homntagr d'affectueux res/iect.
PUEFACK
Le génie est un don du Ciel beaucoup plus « qu'une longue patience ». Néanmoins, la condition de la nature humaine exige que les facultés les plus puissantes ne se développent que sous l'influence de causes multiples et différentes. Saisir ces causes, analyser leur action et surprendre en quelque sorte le secret de la formation du génie est une étude qui présente autant de charme que d'intérêt, à notre époque surtout où la critique ne se contente pas d'admirer les chefs-d'œuvre, mais veut remonter à leurs sources, à leur origine véritable.
Ce travail s'impose pour un génie sublime comme celui de Bossuet, « dont la gloire est devenue l'une des religions de la France (1) ».
On veut savoir comment s'est formé cet esprit merveilleux, en qui l'élan et la puissance ne détruisent jamais ni le parfait équilibre ni la majestueuse sérénité. On veut savoir sous quelles influences s'est épanouie la pensée de ce grand homme, qui ne fut pas seulement « le plus éloquent des Français », comme l'a dit Voltaire, « la voix la plus simple , la plus forte , la plus brusque , la plus familière , la plus soudainement tonnante » qui fut jamais, ainsi que
(1) Sainle Beiive, Causeries du Lundi. \, i>. I«0. - De Maislic avait dit ■ une des religions françaises. •
Mil PRÉFACE.
parle Sainte-Beuve (1) , mais encore « le plus grand nom de l'histoire de la littérature française » (2), la personnification la plus haute et la plus complète du génie de notre race. On veut savoir quelle action ont exercée sur le développement harmonieux du génie de cet écrivain, unique dans notre langue avec Pascal , la Bible . les Pères de TÉglise , l'antiquité grecque et latine, la philosophie scolastique et cartésienne, les mœurs de la cour, l'esprit et la littérature du temps?
Il n'a fallu rien moins, en efl'et, que le concours plus ou moins efficace de ces diverses causes pour donner à la France son oracle, le grand Bossuet. Or, deux seulement de ces causes ont été l'objet d'études, de monographies intéressantes (3 1. — C'est d'abord la philosophie de Bossuet, à laquelle M. Delondre consacrait, en 1855, son ouvrage la Doctrine philosophique de Bossuet sur la connaissance de Dieu, et M. Nourrisson, en 1859, ^on Essai sur la Philosophie de Bossuet : il y a aussi les pages que M. Lanson a écrites dans son Bossuet sur la philosophie du grand évèque (p. 466-i92) , et l'article excellent de M. Brunetière, publié dans la Reçue des Deux Mondes du T' août 1891 (4), où l'éminent critique établit magistralement que c'est faire tort à Bossuet de la moitié de son génie philosophique que de ne le chercher que dans les Manuels ad usu/n Delphini : la philosophie de Bossuet se trouve dans ses Sermons , ses Oraisons funèbres, ses Panéf/i/riqucs , sa Politûpte, son Histoire des Variations , ses Elr cations sur les mystères , sa l)èfense de la Tradition, son Traité de la Concupiscrnce, etc., parce que c'est là qu'on peut voir la conception
(1) Causi-ries du Lundi , I. \. p. \Xi. i) Nisard, Histoire de la lillrialurr française, I. III. p. IV.K
(3) Ce sonl assurcmenl deux études nés imporlaiiles que la llièse de M. Flébelli.iu, Itomiuel historien du prolrslantisme. un vol. in K", 1801, cl celle de M. l'abbé Bellon, llossuet directeur de ronscience, un vol. in-S", l'aris, ISîMi. Mais elles n'oul pas irait aux causes sous rinilucnce des(|uclles s'est développé le génie de Uossuel.
(*) Il est iiitilule : la Philosoiihir de bossurt. —On le trouve maintenant dans la cinquième série des Éludes critiques sur l'histoire de la littérature française-
PREFACE. u
de la vie el de la destinée humaine que se faisait le grand évêque de Meaux, « le philosophe, le théologien de la Providence '>. — C'est ensuite \ influence de la Bible sur Bossuet, que le P. de la Broise, de la Compagnie de Jésus, a supérieurement traitée dans sa belle thèse Bossuef, et la Bible [i), dont M. Perrons disait (Revue d'enseifjnement secondaire et supérieur, 1891) que « la soutenance en avait été exceptionnellement brillante et que le P. de la Broise, qui a un remarquable talent d'écrivain et plus encore d'orateur, avait charmé la vieille Sorbonne ». Quelles études Bossuet a-t-il consacrées à la Bible , depuis le jour où , à l'âge de quinze ans , il ouvrit pour la première fois ce livre divin, dans le cabinet de travail de son père ou de son oncle, et t< y trouva un goût et une sublimité qui la lui firent préférer à tout ce qu'il avait lu (2) », jusqu'au moment où, dans sa dernière maladie, il se faisait lire par tous ceux qui l'approchaient « presque tout le Nouveau Testament et plus de soixante fois l'Kvangile de saint Jean , particulièrement le dix-septième chapitre (3)? » Quelle a été la méthode de Bossuet dans l'étude de l'Écriture sainte? Comment Bossuet a-t-il compris et traduit la Bible? Quels secours en a-t-il tirés pour se « former le style et ripprendre les choses », comme il le dit lui-même dans son Écrit composé pour le cardinal de Bouillon (4)? Quel usage a-t-il fait de la Bible dans sa prédication. Sermons, Panégyriques , Oraisons funèbres, dans ses ouvrages d'éducation, Discours sur F histoire universelle et Politirjue tirée des propres paroles dr rÉcrifure sainte , dans ses ouvrages de controverse et de polémique avec les Protestants, les Jansénistes, le P. Caffaro,
(1) Etude d'après les documenis orùjiiiau.r. I vol. iii-S" de i.ri-i.xi [lagcs , t8!>l. Paris, Biay et Ketaux.
(2) l,'al)l)é Le Dieu, Mcinoirm, t. I, p. lu el 13. - I.e même l'ait est rapporté par le 1'. de la Une, dans son Oraison funi-brr de Bossuet.
(3) Relation de la mort de Bossuet, éi'rilc par l'ahbc de Saint-André, publiée par l'abbé Guellée à la suite des Mémoires de l'abbc Le Dieu (18iJG-37.)
(i) Mis au jour par M. Kloquet dans ses savantes Études sur la vie de Bossuet, t. II.